Vivez mieux et plus longtemps, et chouchoutez votre cerveau

Michel Cymes, Vivez mieux et plus longtemps, Stock, 2016

Par Catherine Chahnazarian.

Si vous aimez bien les émissions de Michel Cymes, vous aimerez bien ce livre, et inversement. Il est amusant, intéressant et facile à lire. Nutrition, sport, sommeil, tabagisme et quelques thèmes divers sont abordés simplement, en allant droit à l’essentiel. Que cet ouvrage ratisse large permet à chacun d’y trouver un certain nombre de conseils dont il avait besoin – et semble un gage de bon sens : si l’on veut aller bien, on se nourrit bien, on ne fume pas, on se bouge, etc. Derrière ce qui peut apparaître comme des poncifs, on trouve de bonnes raisons d’y adhérer, expliquées avec le sérieux d’un scientifique et des mots de tous les jours. Un bon petit livre à laisser traîner sur votre table de chevet – ou à la cuisine ? – le temps que vous ayez mémorisé tout ce qui peut vous faire du bien. Sain d’esprit, bienveillant, sans moralisme inutile. Et c’est sans doute ça qu’on aime bien chez Michel Cymes.

Votre cerveau – Comment le chouchouter, Stock, 2017

La parenté avec le livre précédent est telle qu’on pourrait les considérer comme deux tomes d’un même ouvrage. Tous deux débutent par des conseils alimentaires, si bien qu’au final cela vous fait une bonne liste des aliments à privilégier ! La deuxième partie de Votre cerveau évoque le stress, le bien-être et même le bonheur (parce que c’est dans la tête que ça se passe), ce en quoi, sans répétition avec ce qui y a été dit, ces chapitres prolongent également le premier ouvrage. J’y ai moins apprécié l’angle d’attaque, qui semble parfois plutôt relever des valeurs et convictions philosophiques de l’auteur que de la médecine. Ces pages ont-elles été écrites par Patrice Romedenne, journaliste à France 2, présenté comme co-auteur de ce livre (pourtant écrit au « je ») ? D’aucuns cependant y découvriront un voire plusieurs conseils utiles ou l’étincelle qui déclenche un changement profitable. Et on retrouve pleinement le ton de Cymes au chapitre consacré au rire puis aux suivants (musique, sport, cannabis…) et dans la troisième et la quatrième parties, consacrées à la mémoire et aux maladies du cerveau qui nous turlupinent (Alzheimer, AVC, Parkinson, dépression, épilepsie).

De nombreux passages de Votre cerveau m’ont semblé particulièrement adaptés à un public jeune. Un livre à laisser traîner sur la table du salon ?

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : Vivez mieux et plus longtemps chez Stock et en Poche. Votre cerveau – Comment le chouchouter chez Stock et en Poche.

En bonus, voici un article que j’avais écrit à la sortie du livre de Giulia Enders, Le charme discret de l’intestin (Actes Sud, 2015 – l’édition a été augmentée depuis). Plus humoristique encore – notamment grâce aux dessins de la soeur de l’auteure – et tout ce qu’il y a de plus sérieux, ce best-seller sait lui aussi dire les choses simplement pour viser l’efficacité. Une excellente référence, et pas que si vos intestins vous font des misères.

Et si c’est la mémoire qui vous intéresse, je ne saurais trop vous recommander les ouvrages d’Alain Lieury, aux éditions Dunod. Je vous soumets ici quelques couvertures, mais tous les livres de ce spécialiste de psychologie cognitive sont intéressants.

                

Palmyre

Paul Veyne, Palmyre, Albin Michel, 2015

Par Catherine Chahnazarian.

Une grande partie du site archéologique de Palmyre a été détruite par Daech en 2015. Paul Veyne, historien spécialiste de l’antiquité gréco-romaine, a alors réuni une quinzaine de photographies témoignant de ce qu’était encore le site quelques semaines auparavant, et a tenu à raconter ce que fut la civilisation palmyrénienne. Ce petit livre savant et vulgarisateur a visiblement été dicté, ce qui le rend parfois un peu étrange, littérairement parlant, et il y manque une carte géographique. Mais il évoque toutes sortes d’aspects de la vie dans la Palmyre antique, en particulier au tout début de notre ère. Ce faisant, il invite le lecteur à réfléchir à ce que peut être une culture mixte et à la possibilité de vivre sans chauvinisme culturel. Car on était à la fois un Palmyrénien et un sujet romain ; un artiste s’exprimait à la fois comme oriental et comme helléniste, l’adorateur d’un dieu local connaissait et respectait les divinités grecques. Mais au-delà du message humaniste, Paul Veyne nous donne en quelques phrases des clés utiles pour comprendre comment fonctionnait l’empire romain et la manière dont on pouvait y penser le commerce avec l’Orient ou le pouvoir dans des provinces fort éloignées de Rome.

Catégorie : Essais, histoire…

Liens : Palmyre chez l’éditeur ; une carte du monde romain ; et un article biographique sur Paul Veyne de Sarah Rey, « Le curieux Monsieur Veyne », La Vie des idées , 2 juin 2015.

Une vie après l’autre

Kate Atkinson, Une vie après l’autre, Grasset 2015 (disponible en Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Spectaculaire et admirable roman !

Ursula naît en 1910 dans une famille anglaise aisée qui habite une charmante propriété de la grande banlieue londonienne. Les personnages, très caractérisés, famille et amis, forment une petite société qui a ses dynamiques internes – c’est un des aspects les plus attachants de ce roman – mais qui devra, bien sûr, traverser les deux Guerres Mondiales (l’héroïne se trouve à Londres au moment du blitz) – aspect historique que développe Kate Atkinson de façon originale.

Ursula a beaucoup d’imagination et souvent cette impression de déjà-vu qui se produit quand notre cerveau dérape. Ce trait de caractère détermine la construction du livre, complexe mais très réussie. Des chapitres datés racontent la vie d’Ursula dans un savant désordre afin de suggérer la plasticité du Temps… et de nous ménager de nombreuses surprises et d’étonnants suspenses. Le récit fait des tours et des détours dans la vie et dans l’esprit d’Ursula, en croisant et recroisant constamment les fils, et pourtant on s’y retrouve ! Du très grand art. Exigeant, certes : un lecteur dilettante risque fort de s’y perdre et l’on peut buter sur les nombreuses références littéraires, évidemment anglaises, mais il suffit de passer outre. Ce roman original et subtil est à la fois plein d’humour – de cet humour délicat qui touche autant qu’il amuse – et de moments poignants. Le lecteur doit assumer une alternance burlesque de légèreté et d’émotions fortes. C’est très anglais.

« C’est vraiment animé, ce soir », dit Miss Woolf. La litote était savoureuse. Un raid aérien de grande envergure était en cours, des bombardiers que le faisceau d’un projecteur illuminait parfois brièvement vrombissaient au-dessus de leurs têtes. Des explosions de grande puissance tonnaient, fulguraient (…) Un rougeoiement au-dessus de Holborn indiquait une bombe incendiaire (…) « On dirait quasiment une peinture, n’est-ce pas ? dit Miss Woolf. – Ou l’apocalypse peut-être », fit Ursula.

(Un épisode du blitz, p. 484-485 de l’édition de poche.)

Seul bémol, les pages finales (à partir de la p. 577 en version de poche) sont à mon avis de trop : on a compris (notamment grâce à la page 125), on s’est fait son interprétation, on est prêt à imaginer soi-même la suite ; inutile que le récit se contorsionne encore. Mais c’est beau jusqu’au bout parce que si bien écrit – et si bien traduit !

À lire quand on est en forme et qu’on a du temps devant soi.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Isabelle Caron.

Liens : chez Grasset, au Livre de Poche.

Romain Gary s’en va-t-en guerre

Laurent Seksik, Romain Gary s’en va-t-en guerre, Flammarion 2017 (disponible en J’ai lu)

Par Catherine Chahnazarian.

Sans comparaison avec le Désérable précédemment chroniqué, celui-ci est un vrai roman : la documentation biographique se fond entièrement dans une narration prenante. Sans avoir besoin ni de souligner ce qui est authentique ni de s’excuser de ce qui ne l’est pas, Seksik déroule un récit crédible et agréable à lire, équilibré entre les personnages. Il est malheureusement très mal titré et la couverture est trompeuse. Car il fait vivre le personnage de Roman Kacew à l’âge de dix ans et demi – bien avant qu’il devienne Romain Gary.

L’originalité et l’intérêt du travail de Seksik sont de rétablir le personnage du père et, au-delà du trio familial, de faire apparaître une série de personnages secondaires (dont ce « certain M. Piekielny ») qui constituent un tableau du ghetto juif de Wilno (Vulnius) où Roman a vécu la plus grande partie de son enfance, habitant au 16 rue Grande-Pohulanka. Le récit se déroule sur les journées des 26 et 27 janvier 1925, qui éclairent la décision de la mère de tenter une migration vers la France et l’aspiration du fils à découvrir un autre monde.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Flammarion ; en J’ai lu ; la critique du Désérable.

Un certain M. Piekielny

François-Henri Désérable, Un certain M. Piekielny, Gallimard, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Pour entrer dans ce livre et l’apprécier, mieux vaut d’abord lire ou relire les chapitres VI et surtout VII de La Promesse de l’aube, récit autobiographique de Romain Gary (1960). Roger Grenier, qui l’a bien connu, nous a prévenus : « Un grand romancier ne peut s’empêcher de fabuler un peu… » (1). Effectivement. Et Désérable remet quelques pendules à l’heure — tout en en rajoutant lui-même, fabulant à l’imitation du maître. Car son livre, par moments, est un récit de la vie de Gary, romancée, revue à la Désérable ; de l’imaginaire assumé, et assez réussi, notamment la rencontre avec Kennedy. Ceux qui connaissent déjà bien Gary y trouveront du re-sucé, voire un exercice de documentation. Mais, comme le dit Gary lui-même, « ce que je considère comme acquis est redécouvert par les nouvelles générations » (2) et c’est peut-être normal.

Un certain M. Piekielny est aussi une enquête, avec des hypothèses, des renoncements et des rebondissements, jusqu’à la fin, sur ce M. Piekielny auquel est consacré le chapitre VII de La Promesse de l’aube. « Au n° 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno (3), habitait un certain M. Piekielny », écrivit et répétera Romain Gary. Ce fil aurait dû être le seul suivi, il suffisait.  Hélas, trop souvent, Désérable se perd et nous perd dans des digressions égocentriques, narcissiques : il se met à parler de lui, lui écrivain, lui écrivant… Cela gâte cet ouvrage, qui aurait pu être bien meilleur.

Mais signalons de beaux chapitres sur les persécutions subies par les juifs, les déportations et les assassinats de masse. Car avec ce Certain M. Piekielny se prolonge, d’une belle plume, l’appel à la mémoire qu’avait lancé Gary.

(1) Préface du Sens de ma vie. Cf. « Liens », ci-dessous. (2) Le sens de ma vie, p. 93. (3) Wilno est l’actuelle Vilnius, en Lituanie.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Un certain M. Piekielny chez Gallimard. La Promesse de l’aube en Folio. Beaucoup plus court et assez réjouissant, Le sens de ma vie, transcription de l’entretien que Gary avait accordé à Radio-Canada en 1980, publiée par Gallimard en 2014 et parue en Folio également. La critique du bon roman que L. Seksik consacre lui aussi à R. Gary en 2017.

La femme au carnet rouge

Antoine Laurain, La femme au carnet rouge, Flammarion, 2014 (disponible en J’ai lu)

Par Catherine Chahnazarian.

Je m’étais fait conseiller ce livre par une jeune libraire à qui j’avais demandé quelle histoire d’amour pourrait faire un bon cadeau de Saint-Valentin. Hélas, je ne partage pas son enthousiasme.

Laurain aime les livres et les auteurs. Il l’étale un peu naïvement dans un récit sans prétention tournant autour d’un sac volé et de la recherche, par un libraire qui l’a retrouvé par hasard, de sa propriétaire. Reconnaissons à une intrigue le droit d’être légère, surtout si elle se tient. Mais l’ensemble est terriblement alourdi de détails, de descriptions et explications sans intérêt pour l’action ou inutiles au lecteur. Ainsi, par exemple : « Il y avait peu de monde en cette saison à la terrasse du café et Laurent choisit une table “première ligne”, c’est-à-dire donnant directement sur le trottoir. Il s’installa sous l’un des brûleurs à gaz qui agrémentaient la terrasse afin de réchauffer les consommateurs. » Ou lorsque les deux concierges d’un hôtel s’inquiètent qu’une cliente n’ait pas libéré sa chambre à midi et demie et que l’un d’eux, monté voir ce qui se passe, la trouve inanimée sur le lit : « Le concierge décrocha le téléphone de la table de nuit et composa le 9, le numéro de la réception ». Celui qui ne saurait pas que le 9 est le numéro de la réception dans tous les hôtels du monde comprendrait pourtant l’action en lisant la phrase suivante : « Julien, dit-il, j’ai un problème avec la cliente de la 52… ». Laurain use et abuse aussi de petits flash-backs visiblement destinés à échapper au récit linéaire. Ils apparaissent malheureusement souvent comme autant d’explications rétrospectives et en rajoutent à ce défaut déjà si prégnant. Tout cela court-circuite le petit suspens qu’il aurait pu y avoir et empêche l’attachement aux personnages, trop plats, ne serait-ce que parce que l’auteur ne laisse pas de place à l’imagination du lecteur. C’est pourtant le troisième livre qu’écrit Laurain et, d’après la quatrième de couverture, il serait déjà traduit dans quatorze langues.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Flammarion ; en J’ai lu.

Le secret de la manufacture de chaussettes inusables

Annie Barrows, Le secret de la manufacture de chaussettes inusables, NIL, 2015 (10-18, 2017)

Par Catherine Chahnazarian.

Willa Romeyn a douze ans et elle vient de décider de sortir de l’enfance, c’est-à-dire de l’ignorance de ce qui se passe réellement autour d’elle. Pour cela, il lui faut dresser l’oreille, faire marcher sa cervelle et espionner son père Félix, sa tante Jottie, et cette Mademoiselle Beck venue de Washington à Macedonia où tout se déroule, une petite ville américaine « pareille à toutes les petites villes – de larges rues, de vieux ormes, des maisons blanches et une vieille place de village d’un calme absolu – le tout bouillonnant de passions incandescentes et de tragédies grecques » (p. 245).

La construction du livre est originale et parfaitement bien maîtrisée ; grâce à elle, le récit se déplie de façon à la fois touchante et amusante ; un peu mystérieuse, prenante ou saisissante quand il le faut. On s’enveloppe de l’ambiance de Macedonia lors d’un été caniculaire, on entre dans la vie des Romeyn et, en croisant des fils parfois assez ténus, impliquant un certain nombre de personnages tous très caractérisés, on tisse progressivement toute une histoire, et même deux, celle qui se passe en 1938 et celle qui s’est passée en 1920.

La fin est un peu molle à mon goût, trop heureuse, mais l’ensemble est très réussi !

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Claire Allain et Dominique Haas.

Liens : chez NIL, en 10-18.  Annie Barrows est l’une des deux auteures du Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates.

Offrir un livre… Mais lequel ?

Notre sélection de cadeaux pour Noël/Nouvel An (2017/2018)

Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows. Il n’est pas tout récent, mais « délicieux » est le mot qui vient naturellement à la bouche quand on referme ce livre burlesque et attendrissant, dont l’intrigue principale se déroule pendant la 2e Guerre mondiale alors que l’île britannique de Guernesey est envahie d’Allemands. Lire la critique de Catherine Chahnazarian et le commentaire de Sylvaine Micheaux qui la suit.

Le dimanche des mères, de Graham Swift. Un petit roman court qui se passe sur une seule journée, celle de l’envol d’une jeune servante anglaise dans l’entre-deux-guerres, le début de sa liberté. Un livre simple d’une très belle écriture, et beaucoup plus profond qu’il n’y parait. C’est la première sélection de Sylvaine Micheaux pour Noël. Voici la critique qu’en avait fait Brigitte Niquet.

La fiancée américaine, d’Eric Dupont. Un ton de conteur à la veillée, une imagination débordante, des scènes hallucinantes, des personnages hors norme, une délicatesse de tous les instants. Le coup de cœur de François Lechat qui pardonne même, dans sa critique, les curieuses fautes de langue ou d’orthographe qui émaillent ce roman-fleuve venu du Québec.

Les furies, de Lauren Groff. Deux jeunes gens solaires, beaux, talentueux, charismatiques, se rencontrent et tombent éperdument amoureux. Où est la faille ? Dans le passé de l’un et de l’autre, sur lequel ils ne se sont jamais menti mais se sont tus. Une recommandation de Brigitte Niquet, pour ceux qui aiment la « grande » littérature, avec un style magnifique, mais qui se lit comme un thriller. Lire ici la critique complète.

Judas, d’Amos Oz (Gallimard, coll. Du monde entier). S’y entrelacent plusieurs trames : le lien entre Schmel, devenu « pour un temps » l’homme de compagnie d’un grand aîné, et Atalia, une femme mystérieuse qu’il aime dès le premier regard ; l’histoire du sionisme, de ses contradictions, de ses luttes internes. Il y a aussi, distillée, une réflexion puissante sur Juda l’Iscariote. « Amos Oz en retourne l’ignominieuse image. Il m’a convaincu que le traître pourrait bien être le premier et peut-être le plus grand chrétien. C’est saisissant de justesse », ajoute Jacques Dupont dont ce livre est « sans hésitation » le premier choix de cadeau pour Noël/Nouvel An.

L’amie prodigieuse, le premier d’une série de romans d’Elena Ferrante dont on a beaucoup parlé et dont le succès est bien mérité. L’Italie, deux amies, la vie, la vraie. Lire la critique de François Lechat. Les volumes suivants sont très bien aussi ! Mais il faut commencer par le commencement.

L’archipel d’une autre vie, d’Andreï Makine. L’action se passe aux confins de l’extrême-Orient russe, dans un froid glacial et sur fond de Guerre froide. Un prisonnier s’évade et une longue traque commence, mais le gibier va se jouer des chasseurs… Pour ceux qui aiment le genre « aventures » mais complètement décalé. C’est un choix de Brigitte Niquet et sa critique se trouve ici.

Conclave, de Robert Harris. Construction presque parfaite que celle de ce roman à suspense, sujet original, personnage central exceptionnel, univers merveilleux. On apprécie sans doute mieux ce livre quand on a un minimum de culture catholique, mais ce n’est pas indispensable, et que l’on soit croyant ou non n’a aucune importance. À partir de 15 ans. Lire la critique de Catherine Chahnazarian et le commentaire qui suit, de François Lechat.

Les Plantagenêts, de Dan Jones. Un livre d’histoire qui se lit comme un roman. Trois siècles pendant lesquels l’histoire de l’Angleterre était intimement mêlée à l’histoire de France dans un livre qui nous offre tout ce que l’on aime : du bruit et de la fureur, des grands rois et des petits tyrans, des reines puissantes et des prélats sûrs de leur bon droit, des barons tantôt fidèles tantôt rebelles. Lire ici la critique complète de François Lechat.

Partir et raconter – une odyssée clandestine, de Mahmoud Traoré et Bruno Le Dantec (Lignes poche). Mahmoud quitte la Casamance. Il raconte la traversée du Sahel, du Sahara, de la Libye, du Maghreb. Tout ce périple… que l’obstacle de la Méditerranée occulte.  Les migrants ne forment pas qu’un peuple nomade, ils sont aussi une myriade de communautés, qui s’allient, qui s’opposent. Il est une société de la migration, avec des règles et des rapports de pouvoir, qui se faufile à travers des territoires incertains, aux intérêts changeants. La migration est une aventure, une odyssée ; Mahmoud est un aventurier,  peut-être même un explorateur, parti à la conquête d’un territoire inconnu : le nôtre. C’est Jacques Dupont qui recommande d’offrir ce livre.

Par amour, de Valérie Tong Cuong (chez Lattès). Un beau livre, souvent dur mais avec une belle fin, recommandé par Sylvaine Micheaux. Nous sommes au Havre pendant la Seconde Guerre mondiale, le Havre sinistré, bombardé. Deux familles avec enfants, l’une très droite et patriote, l’autre plus fantasque. Un roman choral très poignant, la petite histoire des sentiments humains au milieu de la grande Histoire. Passionnant.

Les filles de Roanoke, d’Amy Engel. Yates a adoré ses filles et ses petites-filles. Seule Lane a eu le courage de fuir pour lui échapper. Les autres femmes de la famille en sont mortes. Un roman pour adultes, à la psychologie complexe, à réserver à ceux qui aiment les sagas familiales bien noires. Lire la critique de Brigitte Niquet.

Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates

Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, Nil, 2009

Par Catherine Chahnazarian.

Un délicieux roman, tendre, burlesque, touchant, dont l’action principale se passe à Guernesey pendant l’occupation allemande. Un mystérieux Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates s’est constitué… mais bon sang, qu’est-ce que c’est que ce cercle ?

Des personnages adorables, une intrigue inattendue, un de ces livres qui font du bien sans prendre la tête.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Aline Azoulay-Pacvon.

Liens : chez l’éditeur.

L’ordre du jour

Éric Vuillard, L’ordre du jour, Actes Sud, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Frais tiré de chez l’imprimeur – Goncourt oblige –, l’exemplaire que j’ai lu puait l’encre fraîche et le papier pas sec. Cela participait de l’impression nauséeuse que laissent, par exemple, les conversations de Schuschnigg avec Hitler. D’autant que l’auteur sait nous obliger à imaginer la scène : il glisse du passé simple – le récit – au présent – la scène telle une image à demi figée sur l’écran de nos imaginaires. Mais il y a comme une contradiction, dans ce livre qui nécessite déjà un certain savoir historique et un bon vocabulaire (ou de savoir passer outre les mots rares que l’auteur ne peut s’empêcher de distiller), contradiction entre ce style français qui fait de la poésie en prose, s’emporte, s’extasie littérairement, et la colère naïve qui semble découvrir la vérité sous les mensonges et nous accuse de ne jamais avoir levé le voile sur cette période catastrophique de l’Histoire européenne. Pourtant, depuis des décennies, cette période, énormément documentée, a déjà été vue et revue, corrigée et recorrigée maintes fois et de maintes façons. Il y a quelque chose de dérangeant dans ces accusations latentes, à l’adresse d’un lecteur pourtant – sinon érudit – au moins instruit. Mais le ton est autre, l’approche n’est pas dénuée d’intérêt, il y a de très bons passages, et la colère est sans doute saine.

Un peu incertain, et très mal titré, L’ordre du jour est à la fois un récit et un journal de recherches, un travail littéraire et un coup de gueule. Je l’aurais rangé dans la catégorie Essais et je ne lui aurais pas attribué ce prix-là. D’autant qu’on ne sait pas bien ce que fait l’auteur. Est-ce qu’il règle des comptes à la mémoire de quelqu’un ? Est-ce qu’il est ulcéré par les cours d’Histoire actuellement dispensés au Lycée et qui n’en apprendraient pas assez aux jeunes ? Est-ce une mise en garde ? Contre quoi ?

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Frappe-toi le coeur

Amélie Nothomb, Frappe-toi le coeur, Albin Michel, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

En passant devant le rayon livres à l’hypermarché, j’ai vu son visage pâle aux lèvres rouges en tête de gondole. Des tas d’Amélie côte à côte et regardant dans la même direction. Le narcissisme de la couverture m’a convaincue d’aller y voir de plus près, surtout que j’avais entendu dire du bien de ce dernier opus.

Oui, j’avoue, je l’ai lu en entier et d’une traite. Pour m’en débarrasser et parce qu’il n’y avait rien de passionnant à la télé. Vers la page 26, je me suis presque enthousiasmée : un bébé comprenait le monde et la narratrice pouvait l’expliquer à sa façon, c’était pas mal. Je me suis un peu attachée à ce personnage. Pendant quelques pages. Mais Diane est tellement surdouée et tellement pleine de qualités qu’elle m’a assez vite perdue. À moins que ce ne soit cette psychologie de bas étage, ce thème facile sans décor autour, ou cette absence quasi totale de littérarité. Aucun travail particulier de la part de l’auteure et, de la part du lecteur, presque aucun effort d’imagination à faire. Tout est explicite, le langage est simple, c’est un livre-bavardage. La vie de Diane au triple galop. Elle naît, elle vit ceci, elle ressent cela… Paf ! elle a 4 ans, 8 ans, puis 11 puis 15 et, à la fin, elle en a 35. En 168 pages écrit grand. Il n’y a aucun procédé notable, donc aucun effet et peu de suspense. Autant écouter la version audio et se la mettre sur les oreilles pour faire le repassage. Parce que l’histoire s’écoute, oui. Sans plus.

Catégorie : Littérature francophone (auteure belge, édition française).

Liens : La page consacrée au roman chez l’éditeur (qui n’a même pas pris la peine de rédiger une présentation) ou sa page sur l’auteure (mais ce n’est pas là que vous trouverez une biographie – autant aller voir sur Wikipedia). Une critique plus positive, pour équilibrer. La version audio.

Trois lamentations

Robert Goolrick, Trois lamentations, Anne Carrière, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Cette nouvelle autobiographique de 25 pages suit le roman Après l’incendie, chroniqué par François Lechat. Je ne peux pas comparer le style et l’étoffe de ces deux textes, n’ayant lu que Trois lamentations, mais celui-ci ne m’a pas donné envie de lire celui-là. Le thème de la nouvelle est simple mais fort : c’est celui de la différence, et de l’ostracisme que peuvent subir au collège (et pas que) les enfants pauvres, gros ou de couleur. C’est du Sud des États-Unis, bête et raciste, qu’il est question, dans une époque pas si vieille puisque l’auteur est né en 1948. Mais comme il écrit d’une écriture assez plate, dans un style un peu incertain, entre récit littéraire et compte-rendu factuel, le propos est un peu affaibli. J’aurais personnellement préféré que le cliché de l’époque soit plus substantiel, tant qu’à parler d’une société critiquable. Sans doute Goolrick a-t-il voulu témoigner en respectant la vérité historique, s’interdisant de développer tout un roman par lequel il aurait l’impression de tirer profit de trois personnages réels… Ce n’est pas mal, mais pas très convaincant non plus. Dommage.

Catégorie : Nouvelles (USA). Traduction : Marie de Prémonville.

Liens : chez l’éditeur. La critique d’Après l‘incendie.

Conclave

Robert Harris, Conclave, Plon, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Comme l’indique le titre de ce roman, le pape est mort. Un pape de fiction, bien sûr, dont des cardinaux de fiction vont élire le successeur. En tant que doyen, le cardinal Lomeli doit organiser le conclave. Il prie Dieu de lui en donner la force car il n’ignore pas – comment le pourrait-il ? – que certains de ses collègues sont ambitieux, que  les conservateurs et les réformistes vont s’affronter et que plusieurs tours seront nécessaires pour que l’un des cardinaux remporte la majorité des deux tiers et soit élu.

Ce roman plein de suspense est comme étoilé d’un humour malicieux absolument délicieux. Les rebondissements vous tiennent en haleine et vous empêchent de poser le livre. On vit chaque événement dans le détail avec le cardinal Lomeli – le pauvre…

Un conclave comme si on y était. Formidable.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Natalie Zimmermann.

Liens : Conclave chez l’éditeur ; nos autres critiques de romans de Robert Harris sont renseignées à la rubrique « par auteur ».

Knut

Olivier Saison, Knut, Cambourakis, 2014

Par Catherine Chahnazarian.

Embarquement immédiat dans l’univers mental délirant de Knut, héros éponyme dont tout ce qu’on sait (tout ce qu’il sait lui-même ?) c’est qu’il a une Buick décapotable et une valise pleine de billets de banque. Tout le reste n’est que rencontres et courts séjours auprès de femmes qui ont la drôle d’idée de l’accueillir chez elles parce qu’il est visiblement sans gîte. Évidemment, on a peur pour elles ! Mais il faut dire qu’elles sont un peu déjantées elles aussi, forcément. On suppose que tout cela est un rêve, celui d’un malade mental (et on ne peut pas s’empêcher de se demander comment va l’auteur). Tout repose sur les obsessions de Knut (araignées, parapluies noirs, sucettes, la symbolique des couleurs…) et sur le sexe. Sans pornographie, mais sans érotisme non plus ; tout est suggéré, tout en étant cru. On lit quelque chose qui se situe entre la folie dure du personnage et notre propre capacité d’imagination. Stylistiquement, tout ou presque repose sur l’art consommé – sans modération – de la métaphore, des références troubles et de l’hypallage (*). Par exemple quand Knut a accompagné deux amies au cinéma mais, contre toute attente, n’est pas entré avec elles dans la salle, ce qu’on doit deviner dans ce passage :

Il était là, dans le hall, qui attendait, examiné par l’œil soupçonneux de l’ouvreuse, inexpugnable gardienne de marbre rose : il regarda l’horloge murale et vit qu’il restait encore trente minutes de revue de détail avant la fin du film. Des pop-corn blonds bondissaient comme des petits fous à l’intérieur de leur distributeur. La guichetière était partie aux toilettes et l’observatrice, depuis, avait redoublé de vigilance, passant de la défiance au défi. Le plafond, profond et voûté, était truffé de barres de néons et néanmoins Œil-de-lynx, entre deux tintements de clefs, allumait et braquait sa lampe-torche sur son visage, avant de l’éteindre d’un pouce sec et arbitraire : plus que vingt-sept petites minutes et la foule le séparerait de cette froide allumeuse. (p. 192-193)

Ce livre exige sans cesse que nous décodions les feintes, déjouions les pièges langagiers et psychologiques. L’ensemble est très inhabituel, cultivé et poétique, pas du tout dénué d’intérêt, même si, personnellement, il y a des passages que j’ai lus en diagonale (raccourci d’un ou deux chapitres, j’aurais dévoré le livre entier avec grand appétit). Je trouve que les scènes de rencontre sont exceptionnelles. À essayer pour le sport.

(*) Un hypallage, c’est ce procédé qui consiste à attribuer à quelque chose une caractéristique qui s’applique normalement à une autre chose. Par exemple, dans l’odeur neuve de ma robe (Valéry Larbaud), l’adjectif « neuve » complète « odeur » alors qu’il s’applique à « robe ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Dictator

Robert Harris, Dictator, Plon, 2016

Par Catherine Chahnazarian.

Intrigues, alliances et désalliances, ruses diverses, coups bas et coups de maître constituent l’essentiel de l’action politique. Sauf que, lorsque l’ambition personnelle, la mégalomanie voire la folie complète s’en mêlent, les conséquences se comptent en centaines de milliers de morts. C’est ce qui arrive à la Rome de Jules César.

Il est tout à fait intéressant d’être aussi loin des résumés simplistes qu’on a pu lire sur cette époque passionnante qu’est le 1er siècle avant J.-C., d’être comme en coulisses pour apprécier les détails de l’Histoire – même si, ainsi que l’auteur le dit dans son introduction, chaque fois qu’il a fallu qu’il choisisse entre l’Histoire et la fiction, il a privilégié cette dernière. La trilogie de Robert Harris (Imperium, Conspirata, Dictator) est bien romanesque, mais elle s’appuie – sans aucune ostentation – sur une documentation absolument remarquable, et Cicéron a vécu tant d’événements importants et laissé tant d’écrits qu’il est évidemment  le personnage central idéal pour évoquer cette période. Il fait toutefois un héros bien imparfait, pas du tout identificatoire et, malgré une ambiance thriller assez réussie, on peut trouver le roman décevant de ce point de vue. Ce héros à qui il arrive plein d’aventures et qui nous a donné (surtout dans les deux premiers volumes) l’exemple de l’attaque et de la défense par la parole, dans le refus, la détestation de la violence, ce héros est aussi naïf, vaniteux, maladroit, ses succès ne durent pas, il est parfois carrément minable, souvent pathétique et, aveuglé par son goût de la politique, il s’intéresse finalement peu aux hommes. Le lecteur qui tremble néanmoins pour ce héros imparfait peut traverser ce roman avec passion; celui qui prend la distance d’une lecture plus intellectualisée peut être agacé de la multitude de rebondissements, finalement toujours un peu sur le même mode de l’amitié et de la trahison. Mais telle est l’Histoire…

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Natalie Zimmermann.

Liens : La page dédiée à Dictator chez l’éditeur; la critique (plus positive) de Conspirata sur ce blog ; nos autres critiques de romans de Robert Harris sont renseignées à la rubrique « par auteur ».

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