Knut

Olivier Saison, Knut, Cambourakis, 2014

Par Catherine Chahnazarian.

Embarquement immédiat dans l’univers mental délirant de Knut, héros éponyme dont tout ce qu’on sait (tout ce qu’il sait lui-même ?) c’est qu’il a une Buick décapotable et une valise pleine de billets de banque. Tout le reste n’est que rencontres et courts séjours auprès de femmes qui ont la drôle d’idée de l’accueillir chez elles parce qu’il est visiblement sans gîte. Évidemment, on a peur pour elles ! Mais il faut dire qu’elles sont un peu déjantées elles aussi, forcément. On suppose que tout cela est un rêve, celui d’un malade mental (et on ne peut pas s’empêcher de se demander comment va l’auteur). Tout repose sur les obsessions de Knut (araignées, parapluies noirs, sucettes, la symbolique des couleurs…) et sur le sexe. Sans pornographie, mais sans érotisme non plus ; tout est suggéré, tout en étant cru. On lit quelque chose qui se situe entre la folie dure du personnage et notre propre capacité d’imagination. Stylistiquement, tout ou presque repose sur l’art consommé – sans modération – de la métaphore, des références troubles et de l’hypallage (*). Par exemple quand Knut a accompagné deux amies au cinéma mais, contre toute attente, n’est pas entré avec elles dans la salle, ce qu’on doit deviner dans ce passage :

Il était là, dans le hall, qui attendait, examiné par l’œil soupçonneux de l’ouvreuse, inexpugnable gardienne de marbre rose : il regarda l’horloge murale et vit qu’il restait encore trente minutes de revue de détail avant la fin du film. Des pop-corn blonds bondissaient comme des petits fous à l’intérieur de leur distributeur. La guichetière était partie aux toilettes et l’observatrice, depuis, avait redoublé de vigilance, passant de la défiance au défi. Le plafond, profond et voûté, était truffé de barres de néons et néanmoins Œil-de-lynx, entre deux tintements de clefs, allumait et braquait sa lampe-torche sur son visage, avant de l’éteindre d’un pouce sec et arbitraire : plus que vingt-sept petites minutes et la foule le séparerait de cette froide allumeuse. (p. 192-193)

Ce livre exige sans cesse que nous décodions les feintes, déjouions les pièges langagiers et psychologiques. L’ensemble est très inhabituel, cultivé et poétique, pas du tout dénué d’intérêt, même si, personnellement, il y a des passages que j’ai lus en diagonale (raccourci d’un ou deux chapitres, j’aurais dévoré le livre entier avec grand appétit). Je trouve que les scènes de rencontre sont exceptionnelles. À essayer pour le sport.

(*) Un hypallage, c’est ce procédé qui consiste à attribuer à quelque chose une caractéristique qui s’applique normalement à une autre chose. Par exemple, dans l’odeur neuve de ma robe (Valéry Larbaud), l’adjectif « neuve » complète « odeur » alors qu’il s’applique à « robe ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Un commentaire sur “Knut

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  1. Effectivement, la maladie mentale est la seule hypothèse qui tienne pour ce roman qui s’ouvre et s’achève sur le thème du Dehors. Dans deux paragraphes presque identiques, le personnage se dirige vers sa Buick au terme de ce qu’on devine être une longue dérive, ou un long délire – mais il ne pose pas les mêmes gestes, sans quoi le récit n’aurait pas pu se déployer. La symbolique, par contre, est la même : il est question d’une bibliothèque, de romans et d’un premier amour, Keylin, archétype des autres personnages féminins qui obsèdent Knut et parsèment son parcours. Keylin ou la Femme Fatale, qui peut aussi bien avoir existé qu’avoir été intégralement fantasmée : difficile de trancher. Keylin ou le féminin absolu, en tout cas, l’insaisissable signifiant, dirait Lacan, qu’aucun homme jamais ne pourra posséder mais qui ne cesse de s’offrir presque, d’être sur le point de se donner. D’où cette sarabande de femmes affolantes, de fétiches sexuels et de passages franchement osés, mais qui procèdent toujours par allusion ou double sens, comme pour placer le lecteur dans la peau de Knut, comme pour lui dire : « Tu te crois normal alors que Knut serait fou, mais ses fantasmes et ses rêves sont faits des tiens et c’est à toi de décider, en fin de compte, si tu oseras en faire ce qu’il en fait. »

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