Yapou, bétail humain

Littérature étrangère (Japon)
Par François Lechat

Dans une vie de grand lecteur, on croise quelques livres hors normes, des livres dont on n’aurait jamais cru que quelqu’un puisse en avoir l’idée. Yapou, bétail humain est de ceux-là, à l’égal des 120 journées de Sodome pour le scandale mais avec un raffinement intellectuel bien supérieur.

Au 40e siècle de notre ère, les humains ont fondé l’Empire EHS, qui régit la Terre et d’autres planètes. Les rapports entre les hommes et les femmes y sont inversés : les femmes ont tous les privilèges, les hommes sont en position subalterne, s’habillant et se maquillant comme des poupées. Mais d’autres rapports de caste régissent l’Empire : la plèbe est misérable, les « nègres » sont tous des serviteurs obéissants et, surtout, bien en dessous d’eux, on trouve les Yapous, qui forment littéralement un bétail humain.

Comme leur nom le suggère, ces Yapous sont des descendants de Japonais que la science et un dressage méticuleux ont transformé en « meubles viandeux » de toute nature : leur corps a été remodelé, compressé, charcuté, et leur cerveau endoctriné, pour qu’ils rendent tous les services possibles et imaginables à l’aristocratie d’EHS. Les plus spectaculaires sont les setteens, des WC humains dont la forme est parfaite pour se soulager en toute facilité et qui se nourrissent du type de boisson et de nourriture que je vous laisse imaginer. Mais on en trouve des centaines d’autres, que l’auteur décrit avec un luxe de détails : des jouets sexuels, évidemment, ou encore des paires de ski viandeuses, dont on dirige la trajectoire d’un simple mouvement de l’orteil…

Sur EHS plus encore que chez Sade, seule compte la satisfaction immédiate des pulsions corporelles : aucune ambition de sens ou de grandeur, juste le règne de la paresse et du plaisir – ce qui, dans ce roman entamé par l’auteur dans les années 1950, annonce étrangement notre rapport au numérique.

Mais l’essentiel est ailleurs, dans la thèse de Shozo Numa, Japonais humilié par le traitement infligé à son pays après la Seconde Guerre mondiale, selon laquelle les Yapous tirent un plaisir masochiste de leur avilissement. Un plaisir obtenu par des méthodes de conditionnement, mais un plaisir intense, qui conduit à vivre comme des délices les pires pratiques scatologiques et sexuelles, sur lesquelles l’auteur s’étend pendant des centaines de pages (le récit en compte 1.300).

Je n’en dis pas plus, sinon qu’il faut essayer ce roman et lire les quatre postfaces de l’auteur pour découvrir une vision fulgurante de notre époque d’après-guerre, même si Numa, masochiste revendiqué, se complaît dans la fange.

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Shozo Numa
Yapou, bétail humain

Traduction : Sylvain Cardonnel
Éditions Laurence Viallet
2022

La clause paternelle

Littérature étrangère (Suède)
Par Marie-Hélène Moreau

Gros coup de cœur pour ce roman suédois distingué par le prix Médicis en 2021. Sur un thème mille fois abordé, l’auteur parvient à saisir avec une subtilité et une acuité incroyables les liens ambivalents unissant les membres d’une famille. Une gageure !

Comme tous les six mois, un père vivant à l’étranger revient en Suède s’installer quelques jours dans le petit appartement-bureau de son fils. Aucun besoin irrépressible de revoir ses enfants dans ce rituel, juste la nécessité de faire acte de présence pour conserver sa carte de résident et mettre en ordre ses papiers dont le fils s’occupe par ailleurs. Là est l’objet de cette clause paternelle, un accord passé il y a longtemps entre père et fils mais que ce dernier ne supporte plus. Le roman narre les quelques jours de cette visite au cours de laquelle le fils a prévu d’informer le père de la fin de cet arrangement.

Père peu présent, ce dernier est un personnage au premier abord détestable, égocentré et radin, mais dont les failles intimes apparaîtront peu à peu. Le fils est quant à lui pétri d’un mal-être venant de loin et dont il peine à sortir. En congé paternité depuis quelques mois pour s’occuper de ses deux enfants, il souffre du regard des autres et, plus largement, de sa situation. De situations banales du quotidien en rendez-vous manqués, le livre raconte par petites touches extrêmement précises la difficulté de communication de ces deux êtres, prolongée par les difficultés de communication qu’ils entretiennent avec les autres, petite amie, sœur, fille ou mère, ces dernières n’étant elles-mêmes pas exemptes de contradictions.

Analyse passionnante des relations d’une famille dysfonctionnelle et, au-delà, de la difficulté pour chacun de tracer sa voie dans la société et avec les autres, ce roman est par ailleurs servi par un style réellement original. L’auteur change en permanence d’angles et de personnages – allant jusqu’à endosser celui d’une morte ou d’une enfant de quatre ans !–, des personnages d’ailleurs jamais nommés mais renvoyés à leur identité multiple de père, fils, fille etc. Le fils est un père, le grand-père un père, et il en est ainsi pour chacun des personnages désignés littéralement de la sorte. N’est-ce pas ce que nous sommes tous, des fils en même temps que des pères, des sœurs en même temps que des filles ?

*

Jonas Hassen Khemiri
La clause paternelle

Traduction : Marianne Ségol-Samoy
Éditions Actes Sud
2021

L’usurpateur

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Policiers et thrillers (Norvège)
Par François Lechat

Après Les chiens de chasse, le romancier norvégien remet ses deux héros en piste, l’inspecteur Wisting et sa fille journaliste, Line. Et, une fois de plus, leurs enquêtes parallèles vont s’enchevêtrer. La plus intéressante étant cette fois celle menée par Line, qui veut écrire un papier de fond sur la mort d’un homme découvert quatre mois après son décès, illustration macabre de notre ultra-moderne solitude. Son père, lui, doit traquer un assassin invisible, et dans les deux cas des questions d’identité se posent…

Ancien policier, Horst sait créer du suspense et nous gratifier de détails réalistes qui rendent le récit attachant. Mais l’alternance systématique entre les deux enquêtes est un peu facile, et si le final entremêle fort bien les pistes que l’on espérait voir converger, elle fait pratiquement l’impasse sur les circonstances exactes de cette mort solitaire qui ouvre le roman et qui s’est pourtant avérée moins anodine qu’en apparence. Curieux relâchement de la part de l’auteur, comme s’il répugnait à faire le job jusqu’au bout. Ou alors j’ai mal lu ?

*

Jøhn Lier Horst
L’usurpateur

Traduction de Céline Romand-Monnier
Éditions Gallimard
2020

Existe aussi en Folio

7 années de bonheur

Etgar Keret, 7 années de bonheur, L’Olivier, 2014

— Par Marie-Hélène Moreau

Un fils de plus en plus raisonneur, une femme qui ne le ménage pas, une sœur orthodoxe qu’il ne reconnait plus tout à fait, un père atteint d’un cancer mais qui ne se laisse pas abattre, un journaliste manquant singulièrement de déontologie ou encore un chauffeur de taxi insupportable, voici quelques-uns des personnages hauts en couleur qu’Etgar Keret nous propose de rencontrer à travers les nombreuses anecdotes qui parsèment son livre.

À mi-chemin entre le roman et le recueil de nouvelles, 7 années de bonheur peut se lire dans l’ordre ou le désordre. En soi, cela ne présente pas d’intérêt particulier, mais décrit assez bien ce drôle d’objet. L’auteur y parcourt, année après année, les sept premières années de son fils au fil de courts chapitres sans réel lien les uns avec les autres mais qui dessinent au final la vie d’une famille “normale” en Israël. Ironiques et parfois absurdes, ces saynètes évoquent tour à tour les joies et les vicissitudes de la paternité, la crainte omniprésente des attentats et des roquettes qui risquent de s’abattre sur la ville à tout moment et auxquelles, finalement, on finit par s’habituer, la place de la religion dans la vie quotidienne et le travail de l’auteur, notamment à travers ses participations plus ou moins enthousiastes à des événements littéraires. Etgar Keret raconte sa vie, ses joies et ses doutes, ses angoisses. Il aborde aussi, avec beaucoup de finesse, son lien à la judéité, tant à travers le regard des autres – particulièrement lors de ses déplacements à l’étranger –, qu’à travers sa famille.

C’est passionnant et touchant tout à la fois, tout en étant drôle, car oui, ce livre est drôle à plus d’un titre même s’il laisse planer en permanence l’ombre d’une violence quotidienne. Ainsi cette scène dans laquelle, couché sur le bord d’une route en pleine alerte militaire, l’auteur invente le jeu du sandwich pour protéger son fils d’éclats éventuels. Sous ses airs légers, 7 années de bonheur est définitivement un livre profond.

Catégorie : Littérature étrangère (Israël). Traduction (de l’anglais) : Jean-Pierre Carasso et Jacqueline Huet.

Lien : chez l’éditeur.

Les Enfants des riches

Wu Xiaole, Les Enfants des riches, Rivages, 2022

— Par Sylvaine Micheaux

Nous sommes de nos jours à Taïwan. Chen Yunxian, d’origine modeste, est obsédée par la réussite, la sienne puis celle de son fils Peichen qui entre à l’école primaire. Elle est plutôt frustrée d’avoir fait un mariage qui devait lui garantir une certaine aisance financière, les beaux-parents possédant deux grands appartements et l’un des deux devant revenir au jeune couple. Hélas pour eux, suite à des dettes de jeux, l’appartement leur échappe.

Pourtant tout semble s’éclaircir quand le jeune couple est invité par le patron de monsieur et que leurs jeunes fils se lient d’amitié. Le boss décide d’offrir les frais de scolarité pour inscrire Peichen dans la grande école privée de son propre fils, et la femme du patron se montre amicale avec Chen. Chen trouvera-t-elle sa place dans ce cercle privilégié dont elle rêvait, ou y perdra-t-elle son âme ?

Nous voilà plongés dans la société très hiérarchisée de Taïwan, faite de connaissances et de passe-droits, où il faut à tout prix soigner sa réputation, en compétition permanente, où on demande toujours plus à des enfants de 6 ans car la réussite scolaire, passeport pour des études dans de grandes universités américaines, est indispensable. 

À part Peichen, les personnages ne sont pas vraiment sympathiques, ni attachants ; on se perd un peu dans les noms car, à Taïwan, toute personne a deux prénoms, un chinois et un anglais, et l’auteur les utilise à tour de rôle. Mais on pénètre dans un monde dur, décrit admirablement et assez fascinant.

Catégorie : Littérature étrangère (Taïwan). Traduction : Lucie Modde.

Lien : chez l’éditeur.

La femme au manteau bleu

Deon Meyer, La femme au manteau bleu, Gallimard, 2021 (disponible en Folio)

— Par François Lechat

J’ai découvert Deon Meyer avec La proie, polar complexe et ambitieux. La femme au manteau bleu s’inscrit dans la même veine, avec son duo de policiers qui travaillent à la brigade criminelle du Cap et qui jettent un regard sévère sur les dérives affairistes de l’Afrique du Sud. Mais l’intrigue est cette fois simple et brève, ouvertement inspirée du Chardonneret de Donna Tartt, et reste centrée sur son objet : le meurtre étrange d’une Américaine, experte en peintures de l’âge d’or hollandais. C’est rapide, efficace, avec juste ce qu’il faut de personnages secondaires et d’éléments du quotidien pour apporter des touches d’humanité. Pas un livre inoubliable, mais un bon divertissement.

Catégorie : Policiers et thrillers (Afrique du Sud). Traduction de l’afrikaans : Georges Lory.

Liens : La femme au manteau bleu chez l’éditeur ; nos critiques de La proie et du Chardonneret.

Tant que le café est encore chaud

Toshikazu Kawaguchi, Tant que le café est encore chaud, Albin Michel, 2021

— Par Catherine Chahnazarian

Voici un roman léger et charmant dans le ton, la démarche, les personnages, la simplicité aussi. Vous passerez quelques jours intimistes dans un bar japonais, tout petit avec ses trois tabourets et ses trois tables de deux personnes. Mais à l’une de ces tables, il y a une chaise qui permet de voyager dans le temps ! Le voyage commence quand Kazu sert le café, et il faut « rentrer » avant qu’il ait refroidi.

Malgré la relative banalité ou la prévisibilité des motivations des personnages, l’auteur crée de petits suspenses et de petites surprises qui maintiennent l’intérêt, comme dans un conte dont on connaît déjà l’histoire mais dont on a oublié des détails et dont on a envie de retrouver les caractères. Parabolique mais sans prétention inutile, cette lecture à donc quelque chose d’un peu régressif ; exotique mais sans grand dépaysement, elle est idéale pour qui recherche la détente. À partir de 13-14 ans.

Et vous, où iriez-vous ? À quelle date voudriez-vous retourner ?

Catégorie : Littérature étrangère (Japon). Traduction : Miyako Slocombe.

Liens : chez l’éditeur.

À l’ombre des loups

Alvydas Šlepikas, À l’ombre des loups, Flammarion, 2020

— Par Brigitte Niquet

L’homme est un loup pour l’homme.

1946. La Seconde Guerre mondiale vient de s’achever. Ce n’est pas pour autant que chacun rentre chez soi, du moins pas tout de suite. Comme souvent, avant de plier bagage, les vainqueurs profitent de leur avantage pour tuer, violer, piller, massacrer impunément et même avec la bénédiction de leurs chefs… Prenons un exemple parmi d’autres : en Prusse orientale, les Allemands sont chassés de chez eux, traqués, rackettés, et les ordres que reçoivent les soldats soviétiques vainqueurs sont clairs : « Tuez tous les Allemands. Et leurs enfants aussi. Il n’y a pas d’Allemand innocent ». Les Russes tirent donc les enfants comme des lapins dès qu’ils mettent le nez dehors. Un petit village qui fut florissant ne compte plus que quelques isolés (femmes, enfants, vieillards…) qui se planquent. On ne sait ce que sont devenus les adultes, sans doute morts, en tout cas ils ne sont pas rentrés dans leurs familles. Pour tout arranger, c’est l’hiver et il fait un froid… sibérien. Il n’y a rien à manger, rien non plus pour se chauffer… Le seul espoir serait de gagner la Lituanie voisine, en se cachant dans la forêt à la moindre alerte. Malheureusement, les Lituaniens n’ont pas spécialement envie d’accueillir ces réfugiés. Et les loups rôdent. Certains enfants vont pourtant tenter l’aventure et l’auteur, s’appuyant pour cela sur le témoignage de deux survivantes, s’attache particulièrement au sort d’une famille : Eva, Martha et leurs quatre enfants. Les oubliés de l’histoire ont un nom, l’horreur s’humanise.

Passé les premières pages que l’on prend comme un coup de poing, le lecteur se demande comment il va pouvoir supporter un livre entier sur un tel sujet. Et pourtant, il peut. Je n’ai entendu personne dire qu’il avait abandonné sa lecture en cours de route. L’horreur n’est en rien enjolivée mais après une magnifique première page vibrante d’empathie, elle est décrite de manière neutre et détachée, presque purement informative. Šlepikas a sans doute pensé qu’elle se suffisait à elle-même et il a bien fait. Quels commentaires ajouter qui ne soient pas superflus et redondants ? Ce petit livre est magnifique, formidablement écrit dans son apparente simplicité, il rend indirectement hommage à tous les oubliés de l’histoire et seules les âmes très très sensibles sont invitées à s’abstenir. Quoique…

Catégorie : Littérature étrangère (Lituanie). Traduction : Marija-Elena Baceviciute.

Liens : chez l’éditeur.

André-la-Poisse

Andreï Siniavski, André-la-Poisse, Ed° du Typhon, 2021

— Par Jacques Dupont

Le petit André-la-Poisse n’a pas vendu son âme au diable, mais à une pédiatre soviétique du nom de Dora. Lui, le pauvre bègue, est à présent doté d’une parole fluide, percutante, convaincante. Il peut sans spasmes et droit dans les yeux dire : « Maman, je veux mon lait ».

En revanche, André portera la poisse. Il désespérera sa maman, qui verra périr ses enfants, les cinq demi-frères d’Andreï, morts causées en toute innocence : car Andreï ne veut que le bien des autres ! « Demi frères » : André est le seul « Siniavski » de la famille. Les autres, ce sont des Likhocherst, des soviétiques fidèles au modèle officiel, plutôt bas de plafond. Mais qui était le père – disparu – d’André Siniavski ? Qui a pu engendrer cet André-la-Poisse, type vénéneux, sans qui le monde serait tellement meilleur ? C’était un écrivain, apprend-il par bribes, un type honni qui gaspilla toute sa vie pour du papier, un auteur chochotte, un « barbouilleur de latrines ». Or, cette histoire, que nous lisons, n’est-t-elle pas toute faite de papier ? Et la mort de chacun des frères, dont le récit nous est détaillé, ne serait-elle pas une œuvre d’une scandaleuse imagination ? Car voici que reparaît Dora, la fée pédiatre, et qu’au cours d’une séance de spiritisme avec elle, André assiste impuissant au colloque de ses frères. Nullement morts, ils disent l’avoir à juste titre fusillé, noyé, écrasé ! Ce n’était là que justice ! Une brève lueur déchire alors la trame du récit…

Comment rendre grâce à l’immense talent d’Andreï Siniavski ?  Son écriture est aérienne, rythmée, fluide et foisonnante. Tumultueuse. Russe. Son imagination rappelle Hoffmann et Boulgakov. C’est un pur bonheur de lecture.

Le livre est préfacé par Iegor Gran, chroniqueur connu des lecteurs de Charlie Hebdo. Gran est le fils d’Andreï Siniavski. La préface est magnifique d’émotion, à lire et à relire. Elle illumine, éclaire et tourneboule le livre. Elle débute par cette phrase : « Longtemps, j’ai été bègue de bonne heure. »

Incidemment, je recommande d’aller jeter un œil sur le site des jeunes éditions du Typhon — dont le catalogue est plus qu’inspirant.

Catégorie : Redécouvertes (écrit en 1979, réédité en 2021, avec une préface de la même année). Traduction du russe : Louis Martinez.

Lien : chez l’éditeur.

Le clou

Zhang Yueran, Le clou, Zulma, 2021

— Par Marie-Hélène Moreau

L’un des intérêts, et non des moindres, de cet épais roman (plus de 600 pages quand même !) est certainement de faire connaître aux lecteurs occidentaux que nous sommes les voix de la littérature chinoise moderne. Zhang Yueran, née au tout début des années 80, en est une représentante brillante dont le livre a été particulièrement remarqué à sa sortie en France. Mais l’intérêt est le livre lui-même, bien sûr, et l’histoire qu’il raconte.

À la mort du grand-père de l’un, un homme et une femme, amis d’enfance et d’adolescence se retrouvent après s’être perdus de vue pendant presque vingt ans. En alternant des chapitres où l’un puis l’autre se remémore le passé, en forme de dialogue solitaire, Zhang Yueran nous raconte non seulement l’histoire tourmentée de ces deux personnages, mais nous décrit également une Chine hantée par ses démons, de l’arrivée du communisme à la révolution culturelle pour aboutir à l’époque moderne. Destin de deux familles, inextricablement lié sur trois générations, secret enfoui puis révélé, traumatisme plus ou moins surmonté, on s’attache à ces deux êtres si proches et pourtant si lointains, étrangers à eux-mêmes presque.

Une foule de personnages émaille ces réminiscences, une tante célibataire qui renonce à sa vie, un grand-père légume dans une chambre d’hôpital, un père alcoolique à la vie mystérieuse, une femme devenue folle enfermée dans une penderie ou encore un poète désabusé… La fresque est foisonnante. Tout cela est finement conté, empreint de tristesse, de nostalgie. D’une violence sourde, aussi, car le contexte politique n’est jamais bien loin. On plonge littéralement dans la tête des deux personnages, embourbés dans une histoire qui les a dépassés et engloutis.

Bien sûr on peut trouver ça long et complexe si l’on peine à entrer dans l’histoire. Mais si l’on y parvient et qu’on se laisse porter doucement par le flot des souvenirs, quel bonheur de lecture !

Catégorie : Littérature étrangère (Chine). Traduction : Dominique Magny-Roux.

Liens : chez l’éditeur.

Taxi Curaçao

Stefan Brijs, Taxi Curaçao, Héloïse d’Ormesson, 2015 (disponible en 10-18)

— Par Brigitte Niquet

Voici un roman dépaysant au possible, puisque tout ou presque se passe aux Caraïbes. Et ne craignez rien, ce n’est pas un « pavé » mais un modeste livre qu’on peut emmener partout, 280 pages en édition de poche.

Disons-le tout de suite, les Caraïbes n’ont rien d’un paradis de carte postale – ce paradis existe mais il est réservé aux touristes. C’est même pour beaucoup d’autochtones un enfer où quelques « justes » s’efforcent de survivre et d’élever leurs enfants en espérant que ceux-ci, peut-être, connaîtront un sort meilleur. Peine perdue le plus souvent. Certains s’en tirent par le mensonge, la vantardise, comme Roy (1ère partie), chauffeur de taxi à ses heures, qui consacre l’argent prévu pour les études de son fils à bichonner sa Dodge Matador, sa seule idole. D’autres (dont Max, son fils, le héros central), brillants à l’école, se verraient bien devenir, par exemple, instituteur mais, las, on n’échappe pas à son destin. A moins que peut-être Sonny, le dernier de la lignée…

L’histoire est racontée par Frère Daniel, un religieux en civil, maître d’école de son état, en empathie totale avec ses ouailles dont il s’efforce de sauver quelques-unes, en particulier les jeunes, quand ils ne sont pas happés avant même la fin de l’école par les dealers qui rôdent et font aux ados des promesses mirifiques auxquelles bien peu savent se soustraire.

Le monde des livres a qualifié Taxi Curaçao de « drame post-colonial construit comme une tragédie classique ». On ne saurait faire plus beau compliment. Dommage qu’il soit passé presque inaperçu à sa sortie en 2015. Le tirage en Poche chez Héloïse d’Ormesson (2018), puis en 10-18 (2020), lui offre peut-être une seconde chance. Ne la manquez pas.

Catégorie : Littérature étrangère (Belgique). Traduction du néerlandais : Daniel Cunin.

Liens : en 10-18.

La proie

Deon Meyer, La proie, Gallimard, 2020

— Par François Lechat

Deon Meyer est un Sud-Africain blanc qui se désespère de ce que devient son pays dans l’après-Mandela. Il en stigmatise les dérives au travers de polars secs et dénués de moralisme : c’est le récit qui suggère et fait réfléchir.

La proie entremêle deux intrigues, l’une qui débute à Bordeaux, l’autre au Cap. Elles ont évidemment un lien, mais qui se noue lentement, puis qui se resserre dans une alternance plus rapide jusqu’à un final haletant et… majestueusement elliptique, quoique l’on comprenne tout. Manifestement, l’auteur fait confiance à son lecteur.

J’ai préféré l’intrigue, plus complexe et dépaysante, qui se déroule au Cap, mais celle qui débute en France est prenante aussi. La première nous offre toute une brochette de personnages et, en creux, un portrait de l’Afrique du Sud ; la seconde tient plutôt du thriller axé sur la survie. L’ensemble est d’une haute tenue, psychologiquement très fin, tout en restant sobre. J’ai lu des polars plus sophistiqués quant au mystère à résoudre, mais celui-ci est solide, et apporte des touches bienvenues de politique et d’humanité.

Catégorie : Policiers et thrillers (Afrique du Sud). Traduction de l’afrikaans : Georges Lory.

Liens : chez l’éditeur.

Homo sapienne

Niviaq Korneliussen, Homo sapienne, La Peuplade, 2017 (disponible en 10/18)

Par François Lechat.

Surprenant roman que celui-ci, à la fois exotique et familier.

Exotique : l’auteure est Groenlandaise, et insère de ce fait dans son récit de nombreux (et brefs) passages en anglais, langue quasi véhiculaire dans les pays nordiques.

Familier : n’imaginez pas des histoires de grand froid, d’ours polaires ou d’Inuits, toute l’histoire se déroule dans une ville branchée où vivent cinq adolescents bien de leur époque, en proie à des interrogations identitaires et sexuelles. La question clé est : qui suis-je ? Fille ou garçon, homo ou hétéro, rageur ou soumis, osant ou n’osant pas ?

Mais, pour autant, ce terrain familier est labouré de manière audacieuse, en cinq parties centrées chacune sur un des personnages, qui racontent les mêmes événements à leur manière, en les replaçant dans leur histoire personnelle. Il faut une lecture attentive pour garder le fil, surtout que l’auteure insère des extraits de correspondance papier ou électronique en s’emmêlant parfois les pinceaux dans les destinataires, et qu’il faut suivre le jeu compliqué des prénoms. Mais c’est assez fascinant, très réaliste, plutôt attachant, et à la fin de ma lecture je me suis amusé à tout reparcourir en diagonale pour mieux saisir ce qui avait pris sens à la lumière des derniers chapitres. Il n’y a pas de quoi crier au chef-d’œuvre, comme le fait le préfacier, mais c’est un petit livre vif et original, à s’offrir comme une expérience.

Catégorie : Littérature étrangère (Groënland). Traduction du danois : Inès Jorgensen.

Liens : chez l’éditeur, et en 10-18.

Les Enfants verts

Olga Tokarczuk, Les Enfants verts, La Contre Allée, 2016

Par Jacques Dupont.

Le court conte fantastique d’Olga Tokarczuk, Nobel de littérature 2018, se termine – peut-être à notre insu s’était-il ouvert – par un appel du narrateur : « Lecteur, aide-moi à comprendre ce qui s’y est réellement passé. »  Le « y » désigne ici la Pologne du XVIIe siècle, en ses contrées les plus excentrées – or l’excentrement est en soi le thème de l’histoire.

Il était donc une fois William Davisson, botaniste écossais, au service du roi de Pologne, qui l’accompagna à travers un pays dévasté par les guerres, par les boues de l’hiver, par la saleté et les maladies. Le monarque lui-même était malade, et son corps reflétait tout le mal qui rongeait la Pologne. Un jour on leur amène deux enfants verts, capturés dans la profonde forêt – que la petite troupe emporte dans ses bagages. Verts de cheveux, la peau constellée de taches, les enfants auront quelque influence sur la santé du roi.

« Qu’est-ce donc que la nature ? » interroge le roi. Si elle est tout ce qui nous entoure, à l’exception des hommes et de leurs créations, s’agira-il d’en penser, à l’instar du souverain, qu’elle « est un grand rien » ?

Peut-être…

Catégorie : Littérature étrangère (Pologne). Traduction : Margot Carlier.

Liens : chez l’éditeur.

Le journal de ma disparition

Camilla Grebe, Le journal de ma disparition, Calmann Lévy, 2019

Stylo-trottoir : Marie, la soixantaine, en vacances.

« Ça se passe en Suède, dans un petit village de montagne où il y a peu d’habitants. Les industries ont fermé, les gens sont désoeuvrés.

Il y a trois personnages principaux. Une jeune femme, dans la police, qui a découvert un cadavre avec des amis quand elle avait dix-sept ans. Le cadavre d’une petite fille de cinq ans. L’affaire est non résolue et la policière se retrouve, huit ans plus tard, à faire partie de l’enquête lorsqu’elle est réouverte. Elle se retrouve donc dans le village dont elle avait voulu partir.

Les deux autres personnages principaux sont une profileuse, qui fait partie de l’équipe dans laquelle travaille la policière, et son mari, policier également. Le couple disparaît (au début du livre, hein, ceci ne dévoile rien d’essentiel). La profileuse va réapparaître, mais elle a perdu son journal intime… et c’est important.

On est assez vite dans l’intrigue et c’est très prenant. Aussi, l’auteure adopte une démarche narrative originale que j’ai beaucoup aimée : il y a une narratrice ordinaire, mais elle laisse de temps en temps un personnage s’exprimer directement, au « je ». C’est surprenant et très réussi. Ajoutons à cela qu’il y a de l’action, de nombreux rebondissements, et une fin étonnante…

J’ai vraiment beaucoup aimé. »

Catégorie : Policiers et thrillers (Suède). Traduction : Anna Postel.

Liens : chez l’éditeur. Du même auteur, voir aussi notre critique d’Un cri sous la glace, par François Lechat.

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