Watership Down

Richard Adams, Watership Down, Monsieur Toussaint Louverture, 2020

Par François Lechat.

Encore un chef-d’œuvre publié dans la collection des « Grands animaux » de Monsieur Toussaint Louverture.

Anglais, celui-ci. Vendu à plus de 53 millions d’exemplaires de par le monde, mais peu connu dans le monde francophone, me semble-t-il. Plus très jeune (1976), mais la traduction est récente, et cette édition française a mobilisé une dizaine de personnes tant l’ouvrage est sophistiqué. Pour autant, sa lecture est un régal de légèreté et de fluidité, ce qui en dit long sur les qualités de l’auteur et de l’éditeur.

L’histoire n’est pas habituelle : elle raconte les tribulations d’une poignée de lapins contraints de quitter leur garenne pour trouver un lieu plus sûr. Ils ne feront que quelques kilomètres, au total, restant aux alentours de la colline de Watership Down, là même où l’auteur a grandi. Mais ces kilomètres seront tous gagnés sur l’adversité, les menaces, les prédateurs, les divisions et les rivalités – car, vous le verrez à la lecture, rien n’est plus dangereux pour une colonie de lapins qu’une autre colonie organisée selon des principes tout différents.

Oui, cette histoire est hautement anthropomorphique, et c’est un régal de voir des lapins raisonner et discuter avec tant d’élégance. On perçoit, au passage, des clins d’œil à la Bible (l’Exode, Noé, les prophètes…) et des allusions aux années trente et quarante, quand les démocraties affrontaient les régimes fascistes. Mais ces lapins si humains (il y a dans ces pages de multiples éclairs de psychologie et de sociologie) sont en même temps des mammifères jusqu’au bout des ongles, dont l’auteur rend brillamment les réactions face à un univers hostile – des chats aux belettes en passant par les chiens, les faucons et, bien sûr, les humains. Il en résulte un récit sur le fil, aussi dépaysant que familier, passionnant et touchant. Et pimenté d’une belle invention, celle de la langue supposée propre aux lapins qui, de « faire rakka » à « farfaler », vous enchantera si vous avez gardé une âme d’enfant.

Ne passez pas à côté de ce livre : la nature est rendue de manière saisissante et les personnages sont formidables, surtout le valeureux Bigwig, pour lequel on se prend à avoir peur, tellement peur…

Catégorie : Redécouvertes (Royaume-Uni). Traduction : Pierre Clinquart.

Lien : chez l’éditeur.

Et quelquefois j’ai comme une grande idée

Ken Kesey, Et quelquefois j’ai comme une grande idée, Monsieur Toussaint Louverture, 2015

Par François Lechat.

Je ne connaissais pas ce livre de l’auteur de Vol au-dessus d’un nid de coucous, réédité dans la formidable collection des « Grands animaux ». Comme Karoo et Un jardin de sable, c’est un roman américain, puissant, torrentueux (près de 900 pages), parfois exigeant (lecteurs passifs s’abstenir), et qui ne s’oublie pas.

Factuellement, c’est l’histoire d’une vengeance entre deux demi-frères, l’un qui a beaucoup à se faire pardonner, l’autre qui veut enfin se faire respecter. Mais c’est, surtout, l’histoire d’un micro-univers, une région humide et inhospitalière de l’Oregon où une famille de bûcherons affronte la ville entière parce qu’il n’est pas facile de vivre de l’abattage des arbres aux alentours d’une rivière qui menace sans cesse de tout emporter sur son passage, tant ses crues sont violentes.

Par-delà la dissection des émois intimes et des rapports humains – certaines scènes couvrent des dizaines de pages, et ménagent un suspense parfois insoutenable –, Ken Kesey tisse un chœur de personnages emblématiques de l’Amérique profonde et fait vivre une nature ensorcelante, inquiétante, mystérieuse. Avec une liberté qui peut déranger, il encadre ses chapitres de liminaires méditatifs, passe d’une voix à l’autre dans une même page, un même paragraphe, une même phrase, et ouvre des incises d’une force rare, comme ce sauvetage d’une nichée de lynx au fond d’un boyau souterrain, morceau de bravoure aussi inutile que poignant. Un grand livre, qui aurait pu être plus simple et plus court, mais qui vole à mille coudées au-dessus du tout-venant.

Catégories : Redécouvertes, Littérature étrangère (U.S.A.). Traduction : Antoine Cazé.

Lien : chez l’éditeur.

La vie mensongère des adultes

Elena Ferrante, La vie mensongère des adultes, Gallimard, 2020

Par François Lechat.

J’avais beaucoup aimé, et admiré, le cycle de L’amie prodigieuse. Je n’ai donc pas voulu manquer ce nouveau roman de Ferrante, qui connaîtra de toute évidence une suite.

A bien des égards, on la retrouve ici telle qu’on l’a quittée : Napolitaine, féministe, fine observatrice des émois intimes et de l’ambivalence des sentiments et des relations, ambivalence symbolisée par un bracelet que tout le monde s’arrache. En outre, il s’agit à nouveau d’une histoire de filles qui aspirent et hésitent à sortir de l’enfance.

Mais l’arrière-plan social, cette fois, n’a pas de relief particulier, alors que L’amie prodigieuse parvenait à différencier chaque rue, chaque métier, chaque manière de parler. Et les enjeux sont plus classiques : la laideur, l’amour, le couple, la sexualité, cette dernière étant assez envahissante et traitée sur un mode vériste. Il en résulte un texte prenant, avec des temps forts et des scènes réussies, mais que l’on peut trouver assez convenu ou trop bavard. « La vie mensongère des adultes » n’est pas un thème nouveau : les héroïnes de Ferrante ne sont pas les premières à découvrir que leurs parents jadis adulés ont leurs petits secrets et leurs grands mensonges. Et que les cibles de cette désillusion soient des enseignants ou des intellectuels ne change rien à l’affaire : il est un peu facile d’opposer leurs phrases grandiloquentes à leurs faiblesses intimes.

Il reste que ce roman se situe au-dessus de la moyenne grâce à une formidable capacité d’analyse et d’expression, ainsi que grâce à un beau personnage, une tante flamboyante et revêche. Je lirai sûrement les autres volumes, mais je n’en attends pas le même plaisir que du cycle précédent.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Elsa Damien.

Liens : chez l’éditeur. Toutes nos critiques d’Elena Ferrante sont rassemblées à la lettre F du classement par auteur.

La fille de l’Espagnole

Karina Sainz Borgo, La fille de l’Espagnole, Gallimard, 2020

Par Brigitte Niquet.

En commençant ce roman, on pense déjà qu’on va se régaler – à condition toutefois d’avoir le cœur bien accroché. Dès le début, en effet, on ne peut qu’être fasciné à la fois par la remarquable qualité de l’écriture et par la violence qui sourd de partout, impitoyablement décrite sans la moindre concession.

Nous sommes à Caracas, ville martyre écartelée entre des bandes rivales qui s’étripent pour des raisons pseudo-politiques servant de prétexte à la barbarie pure et simple. Au milieu de ce chaos tente de survivre l’héroïne, Adelaida, qui au début du livre enterre sa mère très aimée et retrouve en rentrant son logement occupé et mis à sac par une bande de foldingues enragées qui jouent de la machette comme d’autres des aiguilles à tricoter. Le sort en est jeté : Adelaida va devoir apprendre à survivre seule et, faute de mieux, tenter d’organiser son départ vers d’autres horizons, en empruntant l’identité d’une morte dont elle aura d’abord trimballé la dépouille sur cinq étages avant de la balancer dans une benne à ordures. Y parviendra-t-elle ? Elle n’aura, en tout cas, pas cessé de patauger dans le sang, les excréments, les cadavres brûlés ou putréfiés : aucun détail horrible ne nous est épargné et c’est peut-être la limite du genre. Bis repetita placent, sans doute. Toutefois, lorsque les « repetita » de cette sorte s’étalent sur deux cents pages, elles peuvent lasser, quel que soit le talent de l’auteur. Mais c’est aussi ce qui fait le succès des films d’horreur, plébiscités par un large public… De même, on peut regretter que le principal et souvent unique centre d’intérêt en dehors de la description de ce charnier soit la torture morale subie par la jeune fille, d’où risquent de s’ensuivre pour le lecteur une certaine monotonie, voire un certain ennui. Mais tout le monde n’est pas non plus d’accord là-dessus : certains disent avoir dévoré le livre en une ou deux soirées.

Reste le message qui fait froid dans le dos et mettra sans doute tout le monde d’accord : le Venezuela, c’est loin, mais si cela arrivait chez nous, demain ? C’est comme le COVID, on n’y croyait pas, mais…

Catégorie : Littérature étrangère (Venezuela). Traduction : Stéphanie Decante.

Liens : chez l’éditeur.

Un coeur en silence

Blanca Busquets, Un cœur en silence, Pocket, 2016

Par François Lechat.

Si vous aimez la musique en général, et le violon en particulier, ne ratez pas ce beau roman dont le héros est un précieux Stainer du 17e siècle. Autour de cet instrument gravitent des musiciens liés par l’amour, l’ambition ou la filiation, mais également une domestique, Maria, qui est aussi touchante, avec son mélange d’intelligence et de candeur, que les héroïnes de Milena Agus. Dans une construction temporelle très élaborée (qui amène la traductrice à se perdre entre le passé simple et l’imparfait), Blanca Busquets fait alterner les voix de quatre narrateurs pour raconter l’histoire inouïe de ce violon jeté dans une décharge par erreur, et faire graviter tout ce petit monde autour d’un chef d’orchestre star pour qui toute virtuose est une amante en puissance. Les passions dépeintes ici ne sont pas originales, mais l’auteure les rend dans une langue ciselée, avec beaucoup de finesse et de sens dramatique : on se laisse prendre, toucher, amuser aussi. Et l’on ne risque pas d’oublier Maria, la bonne, et sa relation si singulière avec son maître, le chef d’orchestre. Que deviennent l’amour et les barrières sociales quand un violon hors de prix voyage entre les pauvres et les riches ?

Catégorie : Littérature étrangère (Catalogne). Traduction : Catalina Salazar.

Liens : chez l’éditeur ; Milena Agus par François Lechat.

L’Énigme de la chambre 622

Joël Dicker, L’Énigme de la chambre 622, De Fallois, 2020

Par Anne-Marie Debarbieux.

J’étais curieuse de lire le dernier Joël Dicker après un avis réservé sur le précédent. Ce nouveau roman est plus intéressant, car si l’histoire est toujours assez rocambolesque, elle se disperse moins entre de multiples personnages.

L’action se déroule à Genève, patrie de l’auteur, qui se met lui-même en scène sous l’appellation « l’écrivain ». Séjournant dans un hôtel de luxe, il remarque qu’à la chambre 621 succède la 621 bis et non la 622. Intrigué, il apprend que quelques années plus tôt un meurtre a été commis dans cette chambre, dont l’auteur n’a jamais été identifié. Pour ne pas nuire à la réputation de l’établissement, on a modifié le numéro de la chambre.

Joël et son amie Scarlett décident de reprendre toute l’enquête.

On évolue alors entre deux personnages que tout oppose : Macaire Ebezner, successeur attendu à la présidence de la très renommée banque fondée par son grand-père, et Levovitch, dit Lev, fils d’un comédien raté qui projette sur lui ses rêves inaccomplis et ses frustrations. Macaire est un homme riche, très compétent, mais il n’est pas un homme brillant. Il inspire l’estime, non l’admiration. Lev est pauvre, séduisant, audacieux et manipulateur. Deux hommes, deux mondes, deux milieux. À leurs côtés, une femme, la belle Anastasia, d’origine modeste, dont la mère est prête à tout pour la marier dans le « beau monde ». Convoitée par Macaire et par Lev, Anastasia qui aime l’un comme un ami et l’autre comme un amant a bien du mal à trouver sa place.

Tout s’accélère quand, à la mort du patriarche, la succession à la présidence du groupe bancaire ne se passe pas du tout comme prévu. Et c’est à l’occasion de la grande soirée où le nom du nouveau président doit être officialisé qu’un homme est assassiné dans la chambre 622.

Rebondissements, coups de théâtre, les ingrédients d’un bon thriller sont là pour tenir en haleine le lecteur sur la progression de l’enquête de l’écrivain.

Il ne faut pas chercher dans ce roman une grande épaisseur psychologique, ni être tatillon sur la vraisemblance de certaines situations, il faut se laisser emporter par la succession des événements entre intrigue sentimentale, enjeux financiers, rivalités sociales, jusqu’à la révélation finale.

Un bon roman de détente mais qui pourrait néanmoins éviter quelques longueurs.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur. Découvrez nos autres critiques de Joël Dicker (dans le classement par auteur).

L’abattoir de verre

J. M. Coetzee, L’abattoir de verre, Seuil, 2018 (disponible en Points)

Par Jacques Dupont.

Sept nouvelles, classées de façon chronologique, sept variations où s’éclaire Elizabeth Costello, double littéraire de J.M. Coetzee. Plus qu’une suite de nouvelles, c’est un récit.

Un chien, un molosse, enclos dans un jardin. Il hurle. Ses yeux luisent d’une haine aveugle et totale. Il la tuerait, il la déchiquèterait. Elizabeth Costello quotidiennement s’expose à sa rage meurtrière. Elle tente l’intercession de ses propriétaires. Accepteraient-ils d’accoutumer leur chien à son existence, de l’éduquer à la voir passer à vélo devant la grille ? Non. Ils n’acceptent pas. Elle est l’intruse, dans un monde qui est le leur, irrémédiablement clos. Il lui restera à fixer le chien droit dans les yeux et à le vouer au diable et au feu de l’enfer.

Le livre s’ouvre ainsi sur la brutalité, le rejet. Quelques fils, présents dès la première nouvelle s’entrelaceront : le rapport aux animaux, l’âge qui vient. On verra Elizabeth Costello faire face à des enfants aimants, les navrer par son intransigeance et les contrôler. Le pouvoir m’apparaît comme un thème majeur, le fil rouge du recueil.

On s’émouvra pourtant de la relation acharnée d’Elizabeth à la vérité, de sa délicatesse et de son attention. Le livre – c’est-à-dire la vie d’Elizabeth Costello – se ferme sur ce qu’il y aurait à transmettre, au soir de la vie : un témoignage, loin de toute empathie, d’existences fragiles et éphémères qui auront, à notre insu, eu toute notre attention. Des existences dont nous sommes les seuls à nous souvenir, et dont nous passons la charge à nos successeurs.

Catégorie : Littérature anglophone (Australie). Traduction : Georges Lory.

Liens : chez l’éditeur.

L’épidémie

Alberto Moravia, L’épidémie, Esprit, 1947

Par Patrick Poivre.

L’objectif de Moravia, antifasciste notoire (il a dû fuir et se cacher durant la seconde guerre mondiale), était de dénoncer les comportements de ses contemporains prompts à tolérer le fascisme. En usant d’une métaphore médicale, il consacre dans sa nouvelle le statut d’épidémie de la peste brune et décrit avec précision les petits et grands arrangements nécessaires de tout un chacun pour vivre avec. L’habileté, me semble-t-il, est qu’il a choisi de décrire autant la posture des malades que celle des soignants, soulignant ainsi le fait que le fascisme se nourrit de la lâcheté de tous. Au-delà du titre, c’est bien sûr l’évocation de la posture médicale qui vient faire écho à la pandémie actuelle du Covid 19, en ce sens qu’elle s’applique bien aux luttes de pouvoirs en cours entre l’académique, le scientifique, le médical, le politique et les médias. Mais la métaphore fonctionne aussi dès lors qu’on analyse le comportement du malade, esseulé dans son épreuve : il est bien obligé de se composer une attitude à la fois à titre personnel mais aussi socialement, même si, aujourd’hui, on est obligé de constater qu’il n’existe pas en dehors de la description technique de sa maladie, les considérations scientifiques que les autorités en ont et la comptabilité macabre qui la caractérise. La maladie est politique (on commence seulement à prendre en compte ces dernières années ses dimensions sociales) et il n’est pas inutile de rappeler l’engagement à gauche de Moravia.

Bravo à la traduction de Juliette Bertrand : on perçoit bien la voix intérieure de l’auteur.

Catégories : Redécouvertes, Nouvelles et textes courts (Italie).

Liens : le texte au format PDF ; texte et article sur le site d’Esprit ; et plus sur le numéro de mars 1947.

Tiger House

Liza Klaussmann, Tiger House, Jean-Claude Lattès, 2015

Par François Lechat.

Les thèmes de ce roman sont typiquement américains : l’amour, la famille, l’adultère, l’argent, et puis quelques meurtres pour corser le tout… La manière, aussi, fait penser à ces séries pleines de superbes créatures qui ont tout pour elles mais dont on devine qu’elles cachent bien des failles. La chaleur, en arrière-plan, nous rappelle encore où nous sommes, comme la consommation frénétique d’alcool et une manière de s’attacher au moindre détail, aux infimes réactions de plaisir ou de contrariété. Car si une famille américaine normale est évidemment un nœud de vipères, les frustrations et les conflits doivent y rester cachés, et l’amertume s’exprimer tout en nuances. C’est donc le sens de l’observation qui fait le prix de ce roman, avec une construction temporellement complexe qui entretient le suspense.

Je ne sais pas, pour autant, s’il faut y voir la réussite éclatante que les critiques ont soulignée, car cette histoire très middle-class a aussi ses limites. On aimerait parfois s’intéresser à des enjeux plus grandioses, ou secouer ces personnages engloutis dans leur peur du qu’en dira-t-on. Mais comme cette peur est typiquement américaine, elle aussi, voyons-y un ingrédient indispensable, et savourons cette ambiance vénéneuse.

Quant au fait que se détache, parmi tous les personnages, celui d’une Anglaise intrépide, libre et authentique, ce n’est sans doute pas un hasard : l’auteure, née à New York, vit aujourd’hui à Londres.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Sabine Boulongne.

Liens : chez l’éditeur.

Un jardin de sable

Earl Thompson, Un jardin de sable, Monsieur Toussaint Louverture, 2019

Par François Lechat.

Trop de sexe. Comme le rappelle le préfacier, Donald Ray Pollock (l’auteur d’Une mort qui en vaut la peine), c’est le principal reproche que l’on a fait à Un jardin de sable, brûlot américain paru en anglais en 1970. Et de fait, le héros, Jack, est un véritable obsédé, depuis sa plus tendre enfance jusqu’au moment où nous le quittons, adolescent, plaquant enfin sa mère pour essayer d’entrer dans la marine, à présent que les États-Unis se sont engagés dans la Seconde Guerre mondiale. Et Jack n’est pas le seul à être travaillé par la chose : c’est aussi le cas de son beau-père, d’un flic véreux, d’un nain bagarreur et teigneux… Si l’on ajoute enfin que la mère de Jack, Wilma, repousse bien maladroitement les assauts de convoitise de son fils, et que le plus vieux métier du monde est le seul à ne pas souffrir du chômage, vous aurez compris qu’il faut avoir le cœur bien accroché pour aller jusqu’au bout de ce roman.

Le sexe, pourtant, n’y occupe qu’une part secondaire. Car l’essentiel est ailleurs : dans le tableau de la débrouille des miséreux pendant la Grande Dépression des années trente, au Kansas, quand le travail a disparu, quand les paysans ont dû tenter leur chance à la ville, quand se loger dans un taudis est un soulagement, quand on se trouve réduit à choisir entre une vie de rien, comme celle des grands-parents de Jack, et la glissade vers l’alcool, les chapardages, la prostitution, les combines en tout genre… Sur un mode plus âpre que celui de Steinbeck dans Les raisins de la colère, dans des décors urbains hallucinants, avec un sens du mordant, du  burlesque et du détail qui tue, Earl Thompson fait grandir Jack entre des adultes qui se battent pour survivre, obstinément, rageusement, désespérément. On pourrait penser à Céline pour le sens de l’hénaurme, mais sans le mépris : de toute évidence Thompson a de la tendresse pour tous ses personnages, même les plus répugnants. Comme le dit l’éditeur (le même que celui de Karoo, avec le même soin apporté à la jaquette et au reste) : « C’est la vie. Nauséabonde, tordue, brutale et magnifique. »

Catégories : Redécouvertes, Littérature anglophone ( U.S.A.). Traduction : Jean-Charles Khalifa.

Lien : chez l’éditeur.

Le temps de la haine

Rosa Montero, Le temps de la haine, Métailié, 2019

Par Michèle Thierry.

Bruna est une « rep de combat », moitié robot, moitié humaine. Trois ans trois mois et seize jours est le temps qui lui reste à vivre à compter du 3 février 2110. Cette certitude martèle le livre jusqu’au bout. Bruna Husky est amoureuse d’un humain, Paul Lizard policier, qui disparait, enlevé par une organisation terroriste, l’AJI. Chaque soir, l’AJI exécute un de ses otages de manière sauvage en direct à l’antenne. Bruna pourrait-elle sauver Lizard à temps ?

La disparition de Lizard entraine une folle équipée conduite par Bruna jusqu’à Cosmos, une planète conquise par les terriens, et lui fait rencontrer les puissants de la société et les bas-fonds.

Basé sur des connaissances scientifiques vérifiées, le roman entraine le lecteur surpris dans une suite de rebondissements, dans une Madrid future avec des tapis roulants et des écrans géants dans les rues, tandis qu’une prise de pouvoir jette la ville dans le chaos après l’extinction des portables. Récit et dialogue rendent vivants ce livre avec plusieurs personnages attachants : Yannis l’archiviste, Gabi la sauvageonne et Angela qui se voit comme « une anomalie ».

Moi qui n’aime pas a priori la Science-Fiction je suis entrée facilement dans ce livre qui soulève des problèmes de société. Rosa Montero touche aussi nos sensibilités en nous présentant ce que le réchauffement global provoque de chaos et d’inégalités sociales.

Catégorie : Littérature étrangère (Espagne). Science-Fiction. Traduction : Myriam Chirousse.

Liens : chez l’éditeur ; voir aussi notre critique de La chair, de la même auteure.

Là où chantent les écrevisses

Delia Owens, Là où chantent les écrevisses, Seuil, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Le marais, les oiseaux et l’océan tumultueux des rives de Caroline du Nord constituent non seulement le décor mais le point d’appui essentiel de cet excellent roman. Les lagunes, la boue, les plages, les hautes herbes, les pinèdes et les forêts de chênes, les coquillages, les hérons, les goélands, la nature, enfin, y façonne les personnages, en particulier l’héroïne, Kya, six ans au début du livre. L’auteure harmonise avec un talent spectaculaire une approche documentaire, sa connaissance des hommes, un bon sens de la littérature et, notamment, du suspense. Car deux fils narratifs se déroulent et vont se rejoindre : Kya est enfant, grandit tant bien que mal, devient une femme… et le shérif de la petite ville proche de chez elle enquête sur une mort suspecte.

On pourrait être tenté, par moment, de reprocher à Delia Owens des passages lisses, trop beaux, d’un romantisme à l’américaine qui se nourrit de bons sentiments et qui veut que les tensions s’apaisent à la fin. Mais, loin d’être mièvres, chacun de ces passages est assorti d’un sentiment de danger ou d’une laideur sous-jacente qui grignote le beau, et plusieurs événements ramènent l’héroïne – et le lecteur – à d’autres états d’âme. Sur fond d’ostracisme envers les pauvres et de racisme contre les Noirs, l’auteure joue avec nos peurs fondamentales, celles de l’abandon, de la violence et de la mort. Et elle joue avec nos nerfs aussi bien qu’avec nos hypothèses d’explication, de suite ou de résolution.

J’ai adoré. Pour l’ambiance des marais, imprévue, saisissante, qui nous aspire en elle. Pour ce personnage de Kya, terriblement identificatoire. Pour l’affaire policière, ses rebondissements et son issue.

Prévoir une boîte de mouchoirs.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Marc Amfreville.

Liens : chez l’éditeur.

Canne

Jean Toomer, Canne, Ypsilon, 2016

Par Jacques Dupont.

Canne a été publié pour la première fois en 1923. Trois parties composent ce livre : une première dans le Sud, en Géorgie ; la seconde dans les métropoles du Nord ; ensuite un retour est opéré dans le Sud. L’auteur Jean Toomer (1894-1967) – aux sept sangs mêlés (français, gallois, noir, juif, indien…) – se voulait et se disait « naturellement et obligatoirement » américain. Durant l’automne 1922, il a séjourné à Augusta (Géorgie). C’est là qu’est né Canne, du côté Noir, dont Toomer s’est aperçu « qu’il l’aimait comme (il) ne pourrait jamais aimer l’autre », le Blanc.

Canne est un chef d’œuvre. En dire ces quelques mots est un exercice périlleux, je m’abstiendrai de le résumer. Ceux qui le liront comprendront qu’il ne peut se réduire, en quelque façon que ce soit, fût-ce au thème attendu de la ségrégation. Bien sûr, la question du racisme est présente, omniprésente même. J’en dirai que sa réalité est surexposée, et le fait confiner au destin, au fatum latin. « Dieu n’existe pas, mais il est laid quand même. Voilà pourquoi tout ce qui vient de lui est laid. Les lyncheurs, les hommes d’affaire. »

Ce qui m’a frappé est d’abord la puissance poétique, le phrasé, le rythme de l’écriture, les images, leur répétition et leur déformation comme sous l’effet de la chaleur, les évocations des parfums de la canne, des pins, du feu. Tout aussi novateur est le maillage des formes de récit : nouvelles, dialogues, poèmes enchevêtrés, portraits.

Les portraits de femme sont exceptionnels. J’évoquerai Karintha qui « passait tout près de vous comme une flèche, et c’était un peu de couleur vive, un oiseau noir resplendissant dans la lumière ». Il y a aussi Fern, dont les yeux étranges ne recherchaient rien, ne désiraient rien que vous pussiez lui donner. Quelques hommes la prirent et une fois qu’ils en avaient terminé, ils se sentaient obligés, ils avaient l’impression qu’il leur faudrait une vie entière pour s’acquitter d’une obligation à laquelle ils étaient incapables de trouver un nom.

Le livre, paru en 2016 chez Ypsilon, est la réédition d’une unique traduction française, établie en 1971 par Jean Wagner. Il avait alors été publié avec l’aide de l’Institut culturel américain, et distribué en Afrique francophone et à Haïti, à l’exclusion de tout autre territoire. Curieux destin pour cette œuvre essentielle de la littérature américaine, qui inspira le mouvement de la Renaissance de Harlem, et à qui Dos Passos et Faulkner ne doivent à l’évidence pas rien.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction Jean Wagner.

Liens : chez l’éditeur.

Bestseller

Jessy Kellermann, Bestseller, Les deux terres (J.-C. Lattès), 2013 (disponible aux Éditions du Masque)

Par Anne-Marie Debarbieux.

Un roman bien déconcertant car construit sur deux parties totalement différentes et très inégales.

Le début qui nous plonge dans l’univers du livre et du plagiat nous accroche immédiatement. Arthur et Bill étaient des amis intimes liés par leur passion commune pour la littérature et l’écriture. Mais tandis qu’Arthur est resté un obscur professeur d’écriture dans une petite université sans prestige et n’a publié qu’un roman qui n’a eu aucun retentissement, Bill est devenu un auteur de thrillers à succès, riche et courtisé dans le monde entier. Il a de plus épousé la belle Carlotta dont ils étaient tous deux amoureux. Les relations se distendent.

Bill meurt subitement, Arthur découvre le manuscrit encore inachevé de son prochain roman et ne résiste pas à la tentation de l’usurpation. On évolue donc jusque-là dans un contexte plutôt psychologique : amitié, jalousie, trahison, tentation, remords, revanche, telles sont les thématiques ébauchées et le lecteur, séduit, échafaude plusieurs hypothèses.

La suite cependant est tout à fait inattendue (ce qui, en soi, est plutôt intéressant) : elle nous immerge dans l’univers et le rythme d’un thriller haletant, mais hélas d’une telle complexité et d’une telle invraisemblance que le lecteur a parfois bien du mal à suivre le fil des événements, tandis que le personnage principal perd de son épaisseur. Le thème de l’écriture reste présent, mais on se demande quel est finalement le but de l’auteur : a-t-il voulu juxtaposer deux genres dans un même livre et n’a-t-il pas, cette fois, été très inspiré, contrairement à ses romans précédents ? Ou, plus finement, a-t-il fait un clin d’oeil aux lecteurs avisés et fait sciemment une satire des mauvais thrillers où le spectaculaire invraisemblable tient lieu de cohérence ? Une sorte de mauvais James Bond en quelque sorte ?

Bref on reste sur sa faim, perplexe, en souhaitant quand même que la seconde hypothèse soit la bonne !

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Julie Sibony.

Liens : chez l’éditeur ; aux Éditions du Masque.

Homo sapienne

Niviaq Korneliussen, Homo sapienne, La Peuplade, 2017 (disponible en 10/18)

Par François Lechat.

Surprenant roman que celui-ci, à la fois exotique et familier.

Exotique : l’auteure est Groenlandaise, et insère de ce fait dans son récit de nombreux (et brefs) passages en anglais, langue quasi véhiculaire dans les pays nordiques.

Familier : n’imaginez pas des histoires de grand froid, d’ours polaires ou d’Inuits, toute l’histoire se déroule dans une ville branchée où vivent cinq adolescents bien de leur époque, en proie à des interrogations identitaires et sexuelles. La question clé est : qui suis-je ? Fille ou garçon, homo ou hétéro, rageur ou soumis, osant ou n’osant pas ?

Mais, pour autant, ce terrain familier est labouré de manière audacieuse, en cinq parties centrées chacune sur un des personnages, qui racontent les mêmes événements à leur manière, en les replaçant dans leur histoire personnelle. Il faut une lecture attentive pour garder le fil, surtout que l’auteure insère des extraits de correspondance papier ou électronique en s’emmêlant parfois les pinceaux dans les destinataires, et qu’il faut suivre le jeu compliqué des prénoms. Mais c’est assez fascinant, très réaliste, plutôt attachant, et à la fin de ma lecture je me suis amusé à tout reparcourir en diagonale pour mieux saisir ce qui avait pris sens à la lumière des derniers chapitres. Il n’y a pas de quoi crier au chef-d’œuvre, comme le fait le préfacier, mais c’est un petit livre vif et original, à s’offrir comme une expérience.

Catégorie : Littérature étrangère (Groënland). Traduction du danois : Inès Jorgensen.

Liens : chez l’éditeur, et en 10-18.

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