L’ambition du bonheur

Katharina Fuchs, L’ambition du bonheur, JC Lattès, 2022

— Par Sylvaine Micheaux

Anna et Charlotte, les deux grands-mères de l’autrice, sont toutes deux nées en octobre 1899 et se rencontreront à la fin du récit lors du mariage de leurs enfants. Anna est née pauvre dans une famille nombreuse vivant dans une petite ferme de la forêt de la Sprée. Pour soutenir financièrement sa famille, elle entre très jeune en apprentissage chez une couturière. À la fin de la Première Guerre mondiale, elle part tenter sa chance à Berlin. Charlotte, elle, est la fille d’un gros propriétaire terrien, près de Leipzig, qui, avec un bon sens des affaires, s’agrandit rapidement. Fille unique, elle ne rêve que de diriger le domaine, et son père, lui, cherche un gendre qui pourra le faire.

On suit à tour de rôle les deux jeunes femmes dans la première moitié du vingtième siècle. La saga est addictive, le récit est fort et émouvant. Elles deviennent épouses et mères, doivent faire des choix décisifs et surtout affrontent deux guerres mondiales, qui modifient beaucoup le rôle des femmes dans la société. 

Le plus grand intérêt du roman est de passer de l’autre côté du miroir, car si on connaît plutôt bien l’Histoire de ces années du côté français, on découvre là ce qu’ont vécu les civils allemands, la peur, la faim, l’armistice de 1918 et la dette démesurée que les alliés font peser sur la nation allemande, la crise de 29, la montée du nazisme et la manière dont il va prendre la main sur la société allemande, jusqu’à la défaite avec l’armée russe qui fond sur Berlin.

Une histoire passionnante.

Catégorie : Littérature étrangère (Allemagne). Traduction : Céline Maurice.

Lien : chez l’éditeur.

Nouvel An

Julie Zeh, Nouvel an, Actes Sud, 2019

— Par Marie-Hélène Moreau

Le roman de Julie Zeh, l’une des auteures allemandes contemporaines les plus récompensées de son pays, commence de la manière la plus banale qui soit. Une petite famille, un jeune couple, deux enfants, passe les vacances de fin d’année sur une île des Canaries.

Très vite, pourtant, se dégage du texte une atmosphère étouffante. Les enfants, encore petits, sont une charge pour ce couple vacillant et le temps maussade de cette fin d’année n’arrange rien. Les choses, décidément, ne se déroulent pas comme l’avait prévu Henning, le père de famille, initiateur du séjour et personnage central du livre. Épuisé par son souci d’être à la hauteur des attentes de sa femme, dépassé par une paternité envahissante et victime de crises d’angoisse récurrentes et inexpliquées, il peine à se ressourcer. Le jour du Nouvel An, il décide d’utiliser enfin son vélo de location pour gravir la montagne qui surplombe le village et tenter ainsi de décompresser.

De cette histoire qui aurait pu n’être qu’une chronique douce-amère autour du thème classique de la famille et ses difficultés, l’auteure, dans un style simple et sans fioritures, tire un roman psychologique intense. Car contre toute attente, l’ascension, exténuante, amène le père de famille à se confronter à un traumatisme ancien profondément enfoui dont nous ne dévoilerons bien entendu ici aucun détail.

La force du roman de Julie Zeh est de nous plonger d’une manière totalement immersive dans la tête de cet homme un peu déboussolé. C’est donc dans une sorte d’apnée que nous gravissons avec lui cette montagne, l’effet est garanti. Peut-être peut-on regretter dans la narration une bascule un peu trop franche entre la scène traumatique de l’enfance et le présent – parti pris destiné à illustrer le choc ressenti ? – et quelques problèmes de temps peut-être liés à la traduction qui gênent par moment la lecture mais, malgré cela, le roman de Julie Zeh constitue un voyage fascinant dans les tréfonds de l’inconscient.

Catégorie : Littérature étrangère (Allemagne). Traduction : Rose Labourie.

Lien : chez l’éditeur.

La femme au manteau bleu

Deon Meyer, La femme au manteau bleu, Gallimard, 2021 (disponible en Folio)

— Par François Lechat

J’ai découvert Deon Meyer avec La proie, polar complexe et ambitieux. La femme au manteau bleu s’inscrit dans la même veine, avec son duo de policiers qui travaillent à la brigade criminelle du Cap et qui jettent un regard sévère sur les dérives affairistes de l’Afrique du Sud. Mais l’intrigue est cette fois simple et brève, ouvertement inspirée du Chardonneret de Donna Tartt, et reste centrée sur son objet : le meurtre étrange d’une Américaine, experte en peintures de l’âge d’or hollandais. C’est rapide, efficace, avec juste ce qu’il faut de personnages secondaires et d’éléments du quotidien pour apporter des touches d’humanité. Pas un livre inoubliable, mais un bon divertissement.

Catégorie : Policiers et thrillers (Afrique du Sud). Traduction de l’afrikaans : Georges Lory.

Liens : La femme au manteau bleu chez l’éditeur ; nos critiques de La proie et du Chardonneret.

Les tourmentés

Lucas Belvaux, Les tourmentés, Alma, 2022

– Par François Lechat

Les premiers romans venant de cinéastes sont assez rares, et il y a de bonnes raisons de découvrir celui de Lucas Belvaux, réalisateur entre autres de deux films subtils et bien ancrés dans le Nord de la France, Pas son genre et Chez nous.

En plus, son point de départ est formidable. Il imagine que deux anciens légionnaires, qui ont traversé bien des épreuves sur différents terrains de guerre, se retrouvent cinq ans après autour d’un deal improbable. Max propose en effet à Skender de servir de cible, pendant un mois, dans le nord de la Roumanie, à une femme oisive, adepte de la chasse et à laquelle il manque un seul trophée : un gibier humain… Clochardisé, coupé de sa famille, Skender accepte, d’autant plus qu’il y a 3 millions d’euros à la clé s’il survit.

Lucas Belvaux campe cette situation et ses conséquences dans un style vif, aiguisé, en phrases courtes et tranchantes. Et il adopte, sur chaque événement, au moins trois points de vue, ceux de Skender, de Max et de Madame. Car il y a matière à disséquer les réactions, les doutes, les attentes de chacun dans ce contexte hors norme, et c’est fait avec une grande intelligence.

Deux bémols, cependant. D’abord pour le fait que le roman se centre sur les six mois séparant l’accord passé entre les protagonistes et leur arrivée en Roumanie. Autrement dit, nous n’assisterons pas à la chasse… Ensuite parce que l’écriture de Belvaux reste identique de chapitre en chapitre, alors qu’il fait parler ses différents personnages tour à tour. Cela donne son unité au roman, mais cela crée aussi une sensation de lenteur un peu étrange, après une entrée en matière saisissante.

Catégorie : Littérature francophone (Belgique).

Liens : chez l’éditeur.

Arpenter la nuit

Leila Mottley, Arpenter la nuit, Albin Michel, 2022

— Par François Lechat

L’autrice de ce premier roman l’a entamé à 17 ans, l’âge de son héroïne, et n’a aujourd’hui que 19 ans. On dirait pourtant l’œuvre d’une romancière chevronnée, dont il serait étonnant qu’elle ne rafle aucun prix lors de la moisson d’automne 2022.

S’inspirant d’une histoire vraie, Leila Mottley raconte un affrontement classique entre l’innocence et la perversité. L’innocence, ici, d’une adolescente noire vivant dans un quartier pauvre d’Oakland, livrée à elle-même pour faire vivre son frère, elle-même et un petit voisin dont la mère toxicomane ne s’occupe pas. De loyers en retard en petits jobs incertains, il ne lui reste qu’une issue : arpenter la nuit pour gagner quelques dollars en vendant son corps, un corps sur lequel les policiers du coin vont jeter leur dévolu.

Résumé ainsi, on pourrait craindre un récit misérabiliste. Effectivement, la détresse et la dureté règnent. Mais l’énergie vitale de l’héroïne et son sens des responsabilités dans ces situations bien connues où les hommes fuient les leurs transcendent la noirceur ambiante et débouchent sur un roman âpre, nerveux, sensible, pudique quand il le faut, et arrimé au corps quand c’est le plus efficace pour peindre un sentiment.

Je donne simplement, ici, deux exemples de l’alternance entre réalisme et lyrisme qui place ce livre bien au-delà du tout-venant : « La piscine est pleine de merdes de chiens et les ricanements de Dee nous narguent dans le petit matin. » / « Je ne dors pas et il y a quelque chose qui roule derrière mes yeux, qui grimpe de l’intérieur et qui émerge comme un nouveau-né. »

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Pauline Loquin.

Liens : chez l’éditeur.

Je chante et la montagne danse

Irene Solà, Je chante et la montagne danse, Seuil, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

Cette histoire, très forte et très originale, se déroule dans les Pyrénées espagnoles, près de la frontière française, dans une de ces montagnes par lesquelles les républicains, soldats et civils, sont passés pour fuir les franquistes. Quand commence le roman, le pays est marqué par ce passé récent. Il est aussi imprégné de croyances ancestrales. Et on ne peut pas être sûr que ce soit un roman : c’est d’abord un morceau de poésie, un peu mystérieux, puis un autre ; et chaque chapitre fait entendre une autre voix, sans qu’on puisse jamais prévoir laquelle car tout est possible sous la plume d’Irene Solà. Mais, progressivement, le dessin se forme d’un village avec quelques maisons isolées, des familles, la vie et la mort qui les ampute et les agrandit. Et l’air pur, l’eau vive, la forêt vivante font négliger le temps qui passe car tout cela semble ne pas pouvoir se poser sur du temps — jusqu’à ce qu’une télévision ou une voiture rappellent que c’était à peine hier et, à la fin, c’est même aujourd’hui.

Un roman d’une originalité et d’une poésie folles. Dont il ne faut pas lire la quatrième de couverture si l’on veut profiter des inattendus, avancer soi-même pas à pas dans la montagne et dans le temps. À lire en version originale si l’on maîtrise à la fois le castillan et le catalan. Mais la traduction française est formidable.

Catégorie : Littérature étrangère (Espagne). Traduction : Edmond Raillard.

Lien : chez l’éditeur.

Sans loi ni maître

Arturo Pérez-Reverte, Sans loi ni maître, Seuil, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

Negro est un dur. Il a d’ailleurs le cerveau un peu fêlé à force de combats. C’est à l’Abreuvoir, où il retrouve ses copains, qu’Agilulfo (un philosophe dont la devise favorite est Aboie sur toi-même) lui apprend que Teo et Boris le Beau ont disparu. Et on sent bien que Negro, comme un vieux flic qui malgré sa lassitude doit sauver la victime et l’innocent, va intervenir pour tirer ça au clair. Ce gros chien musculeux et expérimenté va reprendre du service, et ça n’aura rien de romantique.

C’est lui qui raconte, c’est donc lui qui présente tous les personnages, chiens divers et variés qui à la fois nous ressemblent et voient les choses de leur point de vue. C’est Negro qui déroule les événements en ménageant juste ce qu’il faut de suspense et d’indices dramatiques, menaçant de plus en plus la légèreté avec laquelle on avait entamé la lecture. Car, sous les standards de série B qui nous font sourire, on sent bien que l’auteur a été reporter de guerre. Il a des choses à dire sur la cruauté humaine, les combattants, les traumas et la vengeance.

Ce roman, réussi malgré quelques petites maladresses sans gravité, se lit d’une traite.

Catégorie : Littérature étrangère (Espagne). Traduction : Gabriel Iaculli.

Lien : chez l’éditeur.

Normal People

Sally Rooney, Normal People, L’Olivier, 2021 (existe aussi en “Points”)

— Par François Lechat

Paru un an après Conversations entre amis, Normal People s’est vendu à un million d’exemplaires et a été adapté en série. On comprend pourquoi, car ces tribulations amoureuses de deux lycéens, puis étudiants, qui ne parviennent ni à assumer leur relation ni à y renoncer sont vivantes, attachantes, et très concrètes aussi, entre dialogues qui sonnent juste et détails qui font mouche. En outre, Sally Rooney fait bien sentir comment le contexte social dans lequel on évolue accroît ou au contraire fragilise le sentiment de confiance et de reconnaissance. Marianne, solitaire et peu appréciée au lycée, s’affirme et rayonne à l’université tandis que Connell, issu d’un milieu modeste, se sent mal à l’aise parmi de jeunes bourgeois cultivés. Comment se définir, et comprendre la nature de ses sentiments, quand on est à ce point dépendant du regard de l’autre ?

La matière de Normal People est donc riche, mais le livre est à mes yeux une réussite mineure. La faute, sans doute, au jeune âge des héros et à leur incapacité compulsive à se donner l’un à l’autre, ce qui pendant longtemps, avant quelques révélations tardives, semble être un simple problème d’immaturité. Et la faute aussi, je crois, au décalage entre la finesse psychologique de l’autrice, qui est réelle, et le style factuel qu’elle a choisi d’emprunter et qui confine à la platitude, comme dans ce début de paragraphe : « Une fois que Jamie a fini de raconter son histoire, Marianne va dans la maison et en ressort avec une autre bouteille de vin pétillant et une autre de rouge. » Tout n’est pas du même tonneau, loin de là, mais Normal People me laisse un goût de facilité que je n’avais pas ressenti, au contraire, à la lecture de Conversations entre amis.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduction : Stéphane Roques.

Liens : chez L’Olivier ; en Points.

L’Énigme des Foster

Robert Goddard, L’Énigme des Foster, Sonatine, 2021 (au Livre de Poche à partir du 31 août)

— Une brève de François Lechat

Une intrigue complexe déployée sur plusieurs décennies, un narrateur honnête et plein de bonne volonté, un style soigné, paisible, bien peigné. Plaisant, prenant, mais un peu lent et sage.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Claude et Jean Demanuelli.

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de Poche.

Tous les hommes du roi

Robert Penn Warren, Tous les hommes du roi, Monsieur Toussaint Louverture, 2017

— Par François Lechat

Prix Pulitzer en 1947, Tous les hommes du roi est paru en français en 1950 sous le titre Les Fous du roi. Mais je vous parle ici de la première traduction française intégrale, complétée d’une passionnante postface au cours de laquelle on apprend que ce roman de 600 pages fut d’abord une pièce de théâtre et a inspiré un film qui remportera l’Oscar du meilleur film en 1950. Autant dire que ce roman a marqué les esprits.

Lu aujourd’hui, il fait d’abord penser à Donald Trump. Car il est centré sur un politicien sans scrupules, surnommé « Le Boss », démagogue populiste convaincu de faire le bien. Ce Willie Stark nous fait voyager du Sud des États-Unis jusqu’à Washington et vaut d’autant plus le détour qu’il s’entoure d’une brochette de fidèles hauts en couleur (un garde du corps bègue, Sugar Boy, qui ne se sépare jamais de son flingue ; un exécuteur des basses œuvres, qui trahira le moment venu ; l’inévitable secrétaire amoureuse de son patron, forte personnalité qui concourra à la tragédie finale…). Cette ligne thématique est si riche qu’elle nourrira à elle seule le film tiré du livre, impitoyable document sur les mœurs politiques américaines.

Mais Tous les hommes du roi est aussi une poignante histoire d’amour, faite de moments de grâce, de contretemps et de malentendus. Je ne vous en dévoile pas l’issue, je signale seulement qu’une dizaine de pages semblent écrites par Proust, avec la majesté phrastique et le sens du Temps qui le caractérisent.

Ceci dit, le livre de Pen Warren est d’abord l’œuvre d’un homme du Sud qui médite sur le Mal et la rédemption. Cette dimension donne sa gravité au roman, sans pour autant le plomber. Car si ce récit regorge de réflexions philosophiques et de moments de poésie qui font penser à Moby Dick, il est aussi plein d’humour, de dialogues incisifs et de scènes cinématographiques. L’auteur ne renonce pas à prendre dix pages pour faire naître un sentiment ou aboutir à une chute, et trouve le moyen de ne pas écrire une ligne dénuée d’impact.

Autre facette de son talent, il crée des archétypes (le père nommé l’Avocat, l’amant maternel baptisé de Jeune Cadre, l’Ami d’Enfance…), mais aussi des personnages secondaires inoubliables comme cet ancien acrobate paralysé suite à une chute, devenu simple d’esprit et qui ne mange plus que du chocolat, introduit à l’occasion d’une scène pendant laquelle il crève l’écran.

Tous les hommes du roi est un grand livre, qui demande un peu de patience mais qui nous récompense pour notre attention.

Catégories : Redécouvertes, Littérature anglophone (USA). Traduction : Pierre Singer.

Liens : le roman chez l’éditeur ; la collection des Grands Animaux ; tous nos articles sur des publications de Monsieur Toussaint Louverture dont l’hommage à l’éditeur par François Lechat.

Betty

Tiffany McDaniel, Betty, Gallmeister, 2020

— Par Marie-Hélène Moreau

La sortie dans la collection poche des éditions Gallmeister du roman de Tiffany McDaniel donne l’opportunité à tous ceux qui sont passés à côté de ce très beau livre lors de sa parution initiale en 2020 de le découvrir.

Betty, c’est l’histoire, inspirée de celle de la mère de l’auteure, d’une “petite indienne”, fille d’une mère blanche et d’un père cherokee dans l’Amérique des années 50 à 70. À travers ses yeux d’enfant puis d’adolescente se dévoile le racisme ordinaire dont elle et son père sont quotidiennement victimes et la relégation sociale qui en découle. Betty nous raconte la vie de cette drôle de famille entre ses nombreux frères et sœurs, une mère souvent distante et un père à qui elle ressemble tant. Au fur et à mesure surgiront un certain nombre de secrets familiaux, tragiques et étouffés.

Mais s’il y a du tragique, certes, dans cette histoire, il y a aussi et surtout beaucoup de poésie et c’est assurément ce qui fait la beauté puissante du roman. Le père Cherokee de Betty, dont la principale source de revenu est de vendre au voisinage ses tisanes et décoctions diverses, entretient en effet un lien fort avec la nature et les esprits qui l’habitent. Il initie sa fille à ce savoir et, à travers les histoires empreintes de culture indienne qu’il lui conte, l’aide à surmonter les chagrins et les drames qu’elle affronte. Entre un mensonge merveilleux et une vérité hideuse, que préfères-tu, lui demande-t-il ? On ne peut que choisir le mensonge merveilleux tant la poésie des histoires égrenées au fil de ces pages nous transporte dans un monde plus beau à défaut d’être vrai.

On pardonnera facilement à l’auteur quelques passages peut-être un peu trop explicatifs, notamment sur la condition des femmes et des filles dans la société extrêmement patriarcale de l’époque (passages par ailleurs édifiants…). De même, on lui pardonnera certaines phrases moins crédibles dans la bouche d’une enfant de neuf ans qu’elles ne le seraient sans doute dans celle d’une jeune fille, mais il est difficile de faire vieillir un personnage tout au long d’une histoire, à moins qu’il ne s’agisse là d’un biais de traduction. Il n’en demeure pas moins qu’on s’attache terriblement à cette famille Carpenter et on se laisse délicieusement bercer par la magique poésie de ce roman qui a récolté de nombreux prix à sa sortie.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : François Happe.

Lien : chez l’éditeur (coll. de poche).

Les femmes du North End

Katherena Vermette, Les femmes du North End, Albin Michel, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

Des Indiens ont quitté leurs réserves et se sont installés en ville. Autochtones ou métis, ils portent une carte les identifiant comme tels, ce qui leur assure certains droits mais ne leur garantit pas la paix. L’ordinaire des personnages de cette histoire est partagé entre des amitiés et des liens familiaux très forts, et des conditions de vie pas toujours très confortables, avec les effets en chaîne que l’on connaît : un malheur, la drogue, la délinquance, et plus de malheurs.

Le roman de Katherena Vermette, en développant une intrigue en partie policière (un événement, une enquête), nous plonge dans une ambiance singulière et dépaysante – pour nous qui ne sommes pas Canadiens –, mais universelle : ce que c’est qu’être une femme dans un monde dur, la nécessité de supporter les violences, la méfiance envers les hommes, la difficulté d’échapper à sa condition.

Les chapitres adoptent à tour de rôle le point de vue des différents personnages (essentiellement des femmes mais pas seulement), chacun délivrant sa part de l’histoire et la faisant avancer, et puisant de la force dans ses souvenirs. D’où d’intéressants flash-back grâce auxquels se reconstituent les liens familiaux et les amitiés de longue date, les accidents de vie expliquant les actions ou les réactions. Et si certaines sont prévisibles, dans les faits ou la psychologie des personnages, la tension dramatique ne faiblit pas et l’on est sans cesse plus désireux de savoir ce que l’autrice va faire de tous ces caractères dans les circonstances qu’elle a mises en place. La part policière participe de cette attente : à quoi le vieux et le jeune flic aboutiront-ils ? Les victimes pourront-elles se reconstruire ?

Un beau et habile roman sur les femmes, l’appartenance, la violence (sexuelle en particulier) et la puissance de l’amour intrafamilial.

Catégorie : Littérature anglophone (Canada). Traduction : Hélène Fournier.

Lien : chez l’éditeur.

Blackwater

Michael McDowell, Blackwater (six tomes), Monsieur Toussaint Louverture, 2022

— Par François Lechat

Encore une fois, Monsieur Toussaint Louverture s’est lancé dans une entreprise hors normes : mobiliser deux traductrices et une dizaine de collaborateurs pour publier la première édition française des six tomes de Blackwater, la saga de Michael McDowell.

Le nom de ce spécialiste de la littérature d’horreur ne vous dit peut-être rien, mais vous le connaissez sans doute comme scénariste : on lui doit le script de Beetlejuice et de L’Etrange Noël de Monsieur Jack, deux grands succès de Tim Burton. Blackwater, par contre, n’a jamais été adapté au cinéma, et il paraît en français quarante ans après sa rédaction et bien après la mort de l’auteur, qui était « industrieux, diligent et modeste » selon le portrait qu’en donne Monsieur Toussaint Louverture.

On retrouve dans Blackwater des touches de fantastique, et McDowell, qui sait ménager ses effets, ne nous épargne pas quelques frissons d’horreur. Mais cela reste discret, au début, et progressif, de sorte qu’on peut adorer sa saga sans aimer le fantastique. Car le thème principal de Blackwater est l’évolution d’une famille sur trois générations, sur fond de transformation des États-Unis de 1920 à 1970. Et sur fond, surtout, d’une nature sauvage, indomptable, incarnée ici par deux rivières qui traversent la ville de Perdido, en Alabama, et qui constituent des personnages à part entière – à titre d’indice, le premier tome de la saga s’appelle « La crue » et le dernier « Pluie »…

C’est à Perdido que vit la famille Caskey, exploitants aisés des bois environnants qui vont connaître une foule de péripéties et se signaler par d’étranges rapports humains, en particulier en ce qui concerne la place donnée aux enfants. Dirigés par une matriarche sans cœur, Mary-Love, rejoints par un personnage étrange, Elinor, les Caskey vivent sous le règne de femmes puissantes (Michael McDowell emploie déjà cette expression en 1982), traitent de façon respectueuse leurs domestiques noirs, mais sont aussi des Américains comme les autres, qui ne résistent pas aux sirènes de l’argent.

Leurs aléas ne fascinent pas d’emblée mais, comme dans toute bonne saga, les personnages au départ les plus quelconques deviennent attachants et familiers au fil des six tomes, et laissent une trace profonde dans la mémoire. Et ce d’autant plus que l’auteur distille savamment son suspense, accumule les événements et n’hésite pas à nous rappeler la noirceur qui traverse aussi cette famille sans pareille.

Une réussite à ne pas manquer, donc, en petits volumes offerts sous de somptueuses couvertures, comme toujours chez cet éditeur rare et audacieux.

Catégories : Redécouvertes, Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Yoko Lacour et Hélène Charrier.

Liens : la série chez l’éditeur ; un article de François Lechat sur les éditions Monsieur Toussaint Louverture.

Skin

BB Easton, Skin (tome 2 de Sex/Life), Hachette, 2020 (disponible au Livre de Poche)

— Une brève de François Lechat

La traductrice est fâchée avec la conjugaison : elle confond régulièrement le passé simple et l’imparfait. Le héros, lui, est fâché tout court, skinhead effrayant qui sévit dans le lycée d’une banlieue pourrie aux États-Unis. Mais rien n’est jamais aussi simple qu’en apparence… Si vous aimez les ados, l’humour et les scènes trash, n’hésitez pas. Il y a même des sentiments, et des fulgurances.

Catégorie : Littérature anglophone ( U.S.A.). Traduction : Bénédicte Bernier.

Liens : au Livre de Poche.

Poussière dans le vent

Leonardo Padura, Poussière dans le vent, Métailié, 2021

— Une brève de Geneviève Petit

Huit amis très proches vivant à Cuba. Touchés par la vie précaire et les pénuries des années 90, après la chute du bloc soviétique, et leur exil à travers le monde. Certains vont disparaître, d’autres vont rester et d’autres partiront.

Les personnages sont magnifiques, subtils et attachants, soumis aux aléas permanents de la vie à Cuba et aux péripéties universelles des amitiés, des amours et des trahisons.

Grand roman sur l’exil et la perte, et la force de l’amitié.

Catégorie : Littérature étrangère (Cuba). Traduction : René Solis.

Liens : chez l’éditeur.

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