Feu

Maria Pourchet, Feu, Fayard, 2021

— Par François Lechat

Encore une histoire d’adultère, dont on devine qu’elle sera tumultueuse, et peut-être vouée à l’échec ? Oui, encore une. Mais pas tout à fait comme les autres.

D’abord parce qu’un des deux personnages est un peu inhabituel. Face à Laure, 40 ans, enseignante à l’université et dûment mariée, Clément, célibataire de 50 ans, n’a pas le profil attendu. Il gagne des fortunes dans le monde de la finance, il a un seul amour, son chien, et il jette sur son métier et sur le monde un regard désabusé qui séduit Laure. De quoi les accorder ou les désaccorder ?

Ensuite parce que Maria Pourchet écrit au scalpel, dans un style très dense et cynique, qui invoque à coups de formules saisissantes toute la lignée des femmes bafouées. On devine une colère froide, mais qui n’empêche pas de laisser monter ce feu qui va s’emparer des personnages. L’ambiance est tendue, genre ring de boxe, surtout que Laure est interpellée à la deuxième personne par une narratrice en surplomb tandis que Clément, lui, se raconte en s’adressant à son chien, victime d’une grave maladie. La ponctuation et les ellipses renforcent le sentiment de tension et font de ce roman une sorte de manifeste sur notre époque. Trop différents, les hommes et les femmes sont-ils voués à se manquer ?

Catégorie : Littérature française.
Liens : chez l’éditeur.

Hortense

Jacques Expert, Hortense, Sonatine, 2016 (disponible au Livre de Poche)

— Par Anne-Marie Debarbieux

Un roman qui a suscité des réactions enthousiastes ou mitigées et que je classerais personnellement dans la catégorie des lectures qui, sans être inoubliables sont néanmoins intéressantes. Certes, le dénouement, objet des principales critiques, est quelque peu invraisemblable tel qu’il est présenté, mais à mes yeux il est malgré tout cohérent sur le plan psychologique (je l’avais envisagé au cours de ma lecture) et c’est cela que je retiendrai.

Comme tout thriller ce roman est de ceux qui font monter progressivement la tension et laissent vaciller les certitudes que le lecteur pensait établies. Le style, clair, dénué d’emphase et de pathos, favorise une approche que l’on pense d’abord rationnelle et qui finit pourtant par nous disperser complètement.

Sophie, jeune femme banale, sans attrait, est la proie d’un séducteur sans scrupules qui rapidement s’installe chez elle et vit à ses crochets en la méprisant. Il finit par déguerpir et Sophie se réfugie alors dans un amour maternel exclusif pour la petite Hortense qui est le fruit de son union éphémère avec un homme qui l’a bafouée. Mais le père ressurgit brutalement alors que la petite a deux ans et l’enlève. Une enquête s’ouvre qui n’aboutira jamais. Vingt ans après, quand commence le récit, la fillette et son père n’ont jamais été retrouvés.

Sophie, qui reste soutenue par Isabelle, sa seule amie, après avoir remué ciel et terre pour retrouver sa fille, vit toujours seule, fuyant toute vie sociale, presque recluse, enfermée dans sa douleur. Jusqu’au jour où elle croit reconnaître Hortense dans la rue, 20 ans après le drame. L’empathie du lecteur pour l’héroïne est alors bousculée : peut-on suivre Sophie sur une voie aussi incertaine pour ne pas dire improbable ? Mais elle a l’air tellement sûre d’elle !

C’est alors que le récit devient progressivement plus oppressant car au confort de la narration claire et nette des rapports de police succèdent la subjectivité et la pluralité des points de vue qui ouvrent des voies nouvelles et d’autres perspectives. Bientôt on s’égare et l’on remet en cause ce qui apparaissait comme acquis. Et l’auteur nous tient jusqu’à la dernière page.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de Poche.

Transparence

Marc Dugain, Transparence, Gallimard, 2019 (existe en Folio)

— Par Anne-Marie Debarbieux

Habituellement, je n’aime pas les romans d’anticipation : ils m’ennuient, et souvent ils sont truffés de références scientifiques auxquelles je ne comprends rien. Et pourtant je me suis laissée séduire par le roman de Marc Dugain parce que la démarche est assez différente. Elle ouvre en effet sur une vraie réflexion tant philosophique que sociologique et économique sur le monde actuel.

En 2060, au fin fond de l’Islande, une femme est accusée d’un meurtre, sauf que la victime et la meurtrière sont bel et bien la même personne…

L’accusée se dévoile alors et explique qu’elle est à la tête du programme Endless qui, doublant les recherches de Google, est en voie d’être commercialisable. Il permettra de reconstituer un individu à l’identique, moyennant la numérisation de toutes ses données, tant dans ses caractéristiques physiques (ce qui est déjà réalisable dans l’état actuel des avancées de nos connaissances) mais aussi dans sa personnalité et ses choix de vie.

Il est donc possible d’envisager une société où l’immortalité sera réalisable sur des critères hautement définis par la sélection d’individus méritant cet avenir virtuel, c’est à dire offrant des garanties de qualités qui assurent la préservation des valeurs fondatrices du bien commun. Plus de hasard, plus de menaces de destruction, plus de consommation effrénée. Tout ce qui nous menace pourrait se trouver peu à peu maîtrisé.

Bien entendu toutes les données du programme Endless sont soigneusement préservées à l’abri de tout prédateur malintentionné.

Déjà les chefs d’état, les représentants des grandes religions prennent très au sérieux le programme Endless et demandent à rencontrer sa fondatrice tandis que se multiplient évidemment les opposants qui veulent en démontrer les failles.

Accéder à une forme d’immortalité, maîtriser la mort, abolir le hasard, préserver le bien, sauver la planète, ce rêve peut-il devenir réalité ?

Évidemment la fin du livre réserve une surprise au lecteur ! Car il s’agit bien d’un roman !

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur : la Blanche , en Folio.

Un jour ce sera vide

Hugo Lindenberg, Un jour ce sera vide, Christian Bourgois, 2020

— Par Jacques Dupont

Un gamin – son nom ne nous sera pas dévoilé, juste son âge : 10 ans – un pré-ado, donc, passe l’été sur une plage normande. Il est seul avec sa grand-mère, une babcha juive. Elle lui fait plaisir, et elle lui fait honte, avec ses manières révolues, d’un ailleurs à jamais perdu.

Mais le pis s’installe, lorsque débarque sa tante, mélancolique, frelatée, répugnante – qui cultive sa dépression au gros rouge, au cigare, et ne fraie qu’avec les cabossés du coin.

Lui, le gamin, il se rêve d’ici, et d’aujourd’hui. Il se rêve normal, comme un garçon de son âge, dans les années 70. Mais qu’est-ce qu’être normal ? Il n’en sait rien, il n’y connaît rien. Chaque parole qu’il prononce, chaque geste lui demande une laborieuse concentration afin que rien ne transparaisse de sa possible bizarrerie.

Le modèle de la normalité, il le puise à même les autres que, tapi dans le sable, rampant jusqu’au plus près des transats, il épie durant des heures.

Or soudain, comme échappé du film, déchirant l’écran, apparaît un jeune garçon : Baptiste. Et c’est le coup de foudre ! Une amitié naît comme il n’en existe que dans l’enfance, qui lui ouvre la porte d’une famille aimante, et desserre l’étreinte, le délivre de l’engloutissement dans la douleur, la folie, la solitude de sa grand-mère et de sa tante.

L’amitié de Baptiste lui permet enfin d’approcher peu à peu du non-dit le plus douloureux : pourquoi est-il seul, où sa mère a-t-elle disparu, et comment ?

Hugo Lindenberg raconte l’itinéraire d’un enfant aux prises avec lui-même, qui se demande qui il est. C’est une merveille.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Oublier Klara

Isabelle Autissier, Oublier Klara, Stock, 2019 (existe en Livre de Poche)

– Par Catherine Chahnazarian

Il y a Klara, la scientifique disparue dans les années cinquante, sur le sort de qui s’est écrasée une chape de silence toute soviétique ; Rubin, son fils en mal de mère, grandi vaille que vaille à Mourmansk, sombré dans la violence ; Iouri, fils de Rubin, ornithologue et maintenant professeur dans une grande ville des États-Unis. Dans la vie de chacun, un basculement brutal, une nécessité de survivre, l’injustice et la peur — et la volonté d’être soi. Pour chacun, vous espérerez un apaisement final. Car Isabelle Autissier nous fait vivre dans le grand nord russe des années noires de l’URSS ; elle nous plonge dans des ambiances glaciales – physiquement et psychologiquement. Dans un style riche, généreux en images, elle décrit des paysages et des hommes rudes, des conditions de vie douloureuses. Vous partirez à la pêche sous la tempête, vous marcherez dans des plaines inhospitalières sous des cieux immenses ; mais surtout, vous comprendrez le cœur de chacun tour à tour, jusqu’aux scènes finales où tout peut arriver.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Stock, au Livre de Poche.

La Sainte Touche

Djamel Cherigui, La Sainte Touche, JCLattès, 2021

— Par Catherine Chahnazarian

C’est d’abord la tchatche du narrateur qui m’a attirée vers ce roman. Un style oralisant, pseudo relâché et socialement marqué mais très maîtrisé. Des images très littéraires sur un bavardage qui a l’air vulgaire : j’ai pensé un instant à La vie devant soi, de Romain Gary (Emile Ajar à l’époque). J’avais commencé à lire dans la boutique ; j’ai dû acheter le livre pour pouvoir continuer.

Certains mecs jouaient aux cartes et picolaient pour agrémenter la partie. D’autres buvaient juste pour le plaisir de boire. Tous trinquaient, tous hurlaient, c’était le Moyen Age, l’exaltation, la furie ! La fumée épaisse des joints déboussolait les sens. On naviguait en plein brouillard, ça chantait à tue-tête, ça dansait. Les gueules tordues se tordaient davantage. C’était une aliénation contagieuse, une émulation cataclysmale.

Voilà, vous avez le ton, le rythme, le milieu concerné, le genre de gaillards. Il ne vous reste qu’à découvrir le narrateur.

A le lire sans savoir, on pourrait croire que l’auteur est marseillais : l’auto-dérision, les hyperboles, le débit rapide, le vocabulaire des quartiers… Mais c’est Roubaix, sa base, et on fera même des incursions en Belgique. Pas pour visiter les beaux monuments des vieilles villes.

Un divertissement très pétillant. Même s’il n’est pas interdit de prendre certaines choses au sérieux, comme sa diatribe parodique sur le thème « Fini le temps où… », dont je ne vous livrerai qu’un tout petit morceau : Finie l’époque des tapeurs, des poseurs, des mecs qu’on jetait dans les égouts et qui en ressortaient avec une Rolex au poignet.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Chez l’éditeur.

Loin

Alexis Michalik, Loin, Albin Michel, 2019 (disponible au Livre de Poche)

– Par Catherine Chahnazarian

Ce roman hétérogène débute dans l’humour et la légèreté avec trois jeunes Français d’aujourd’hui : Laurent, le narrateur, noir de peau et habile à faire comprendre ce que peut être le racisme ordinaire ; Antoine, son meilleur ami, fiancé, sérieux, raisonnable ; Anna, la jeune sœur d’Antoine, qui mène une vie de bâton de chaise. Une simple carte postale va les lancer sur les routes d’Europe et d’ailleurs, embarquant le lecteur dans une enquête qui devient une longue aventure. Une part du récit, alors, d’inspiration historique, développera des chapitres d’une réelle beauté et d’une grande gravité.

Vienne, Berlin, la Turquie, le Caucase…, les langues allemande, turque, russe…, des personnages très différents et un siècle d’Histoire, dont, notamment, la Deuxième Guerre mondiale sur le front de l’Est, constituent la toile de fond d’une affaire familiale que le narrateur relate par petites touches et dont il nous faut reconstituer le puzzle, savamment conçu. On est pourtant d’abord tenté de se dire que l’histoire est plaisante et attire la curiosité mais que les niveaux philosophique et psychologique ne sont pas très élevés — et cela reste vrai jusqu’à la fin –, mais l’intrigue se densifiant et l’Histoire s’invitant dans l’histoire, on dépasse ces faiblesses en savourant des chapitres captivants.

Il faut aussi, pour tout dire, passer outre quelques invraisemblances : Antoine apprenant le turc à une vitesse déconcertante, par exemple. C’est le côté James Bond de ce roman. Il faut donc accepter les changements de ton : on a à la fois affaire à un vaudeville, un conte de fées, un récit historique, un scénario de film d’action et un Guide du Routard. Dans son enthousiasme, l’auteur en a trop fait, il a employé trop de ficelles, et tiré son récit en longueur.

Mais j’ai beaucoup aimé quand même. Et les passages historiques me laissent, vous l’avez compris, de très bonnes impressions. J’ai aussi apprécié que Michalik contourne la mode du roman au « je » ; j’ai adoré la scène du Cessna ; j’ai aimé Sergueï, Hripsimé et Anna ; j’ai savouré les dialogues (excellents) ; et j’ai eu envie de partir… loin.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Albin Michel, au Livre de Poche.

Et que celui qui a soif, vienne

Sylvain Pattieu, Et que celui qui a soif, vienne, Rouergue, 2016

— Par Marie-Hélène Moreau

Au-delà de la connotation religieuse du titre, c’est surtout le sous-titre Un roman de pirates qui éclaire le lecteur sur ce qu’il peut s’attendre à trouver dans ces presque 500 pages de lecture. Alors certes, on y croise quelques hommes d’église, plus ou moins défroqués et plus ou moins mystiques, mais on y croise également des pirates attaquant les navires qui ont le malheur – est-ce un malheur pour tous ? – d’être sur leur chemin, des esclaves en route vers leur sombre destin et qui tentent chacun à sa manière d’échapper à son sort, des prostituées condamnées à l’exil, aussi des commerçants âpres au gain, des fous et des soldats, des héros et des lâches.

Et que celui qui a soif, vienne est donc un roman d’aventure, et quelle aventure ! L’aventure des pirates à l’époque de la traite négrière et des routes maritimes où se croisaient aventuriers, esclaves, tissus et épices en un commerce florissant bien que risqué. On y assiste à des abordages sanglants, des combats sans merci, des tortures et des exécutions, mais on y suit aussi des amitiés puissantes et des amours profondes, des moments de grande humanité. On y retrouve à l’oeuvre, donc, les puissances intemporelles de l’exploitation des ressources et des hommes (et des femmes…) par d’autres hommes, on y navigue dans la cale des esclaves, sur le pont des pirates et dans les cabines des capitaines, on s’arrête dans les tavernes des ports et sur les îles perdues où se cachent des pirates qui rêvent d’un monde plus juste. On s’attache à tous ces personnages qui se croisent et se battent, qui s’aiment et se détestent.

C’est tourbillonnant et instructif, très bien écrit dans un style moderne (des phrases souvent courtes, sans verbe, quelques incursions anachroniques dans un passé plus récent), et porteur de réflexions sur notre monde, ses dominations et ses inégalités. Bref, on ne s’ennuie pas un seul instant en compagnie de ces pirates.

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur.

L’ami arménien

Andreï Makine, L’ami arménien, Grasset, 2021

— Par Catherine Chahnazarian

La Sibérie au début des années 1970, encore totalement plongée dans le soviétisme. La rudesse de la vie, des rapports humains ; la rudesse de la pensée même.

Andreï Makine, treize ans, se lie d’amitié avec Vardan, un jeune arménien très différent des autres garçons de l’école. Ne connaissant que l’orphelinat, il découvre avec Vardan ce que peut être une famille en même temps que ce que sont l’Arménie, la langue et le peuple arménien. En tout cas cette portion de peuple-là : des exilés vivant dans de minuscules maisons d’un quartier pauvre en bordure de ville.

Des souvenirs, dont la précision se justifie par l’inattendu des événements, aussi petits soient-ils, et par l’intensité des émotions, sont reconstitués par l’homme mûr. Les mots, la psychologie de l’homme d’aujourd’hui sont au service d’un récit dont on comprendra à la fin certains détails, de même que le sens de certaines scènes avait d’abord échappé à l’adolescent avant de montrer leur logique.

Quelque chose d’à la fois savant et poétique rend ce récit prenant et fluide, donnant au livre une qualité formelle qui soutient la beauté et l’intérêt du témoignage : l’auteur se penche sur des événements constructeurs de sa personnalité et témoignant de l’Histoire.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le parfum des fleurs la nuit

Leïla Slimani, Le parfum des fleurs la nuit, Stock, coll. « Ma nuit au musée », 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

Une occasion de découvrir plus intimement une personnalité attachante et talentueuse dont la lecture de romans aussi différents que Chanson douce ou La vie des autres a suscité mon enthousiasme et mon admiration.

Leïla Slimani a accepté la proposition de passer une nuit blanche à Venise parmi les collections du musée d’art contemporain de la Pointe de la Douane. Curieusement ce ne sont d’abord pas les œuvres d’art qui l’ont convaincue mais la perspective d’être enfermée dans un lieu inaccessible aux autres. Un cloître en quelque sorte. L’expérience de solitude a été le facteur déterminant de son adhésion.

Car Lëila revendique avant tout un goût, un besoin absolu même de solitude. Par tempérament et aussi parce que pour elle l’écriture est un espace intime qui nécessite de se couper du monde extérieur. Au cours de cette expérience étrange dont elle mesure néanmoins le privilège, elle nous livre avec pudeur et passion beaucoup d’elle-même : de sa vie, de son passé, de ses expériences de vie, de son écriture. Le partage ne suit pas un fil directeur précis, il n’est ni méthodique ni organisé, il suit les méandres de la pensée, des souvenirs, des idées, des réactions face aussi aux œuvres du célèbre musée. C’est précisément cet aspect un peu décousu qui fait le charme de cette lecture promenade qui pousse aux confidences, qu’on a le plaisir de partager comme un témoin discret et sous le charme.

Un petit livre facile à lire mais loin d’être anodin.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Chez l’éditeur. Dans la même collection : Bernard Chambaz, Enki Bilal, Santiago H. Amigorena, Leonor de Récondo, A. Abdessemed et Chr. Ono-dit-Biot.

Méthode

Mary Dorsan, Méthode, P.O.L., 2021

— Par Catherine Chahnazarian

Ergothérapeute dans un hôpital psychiatrique, elle décide de tenir des permanences syndicales deux fois par mois. La première la confronte à un homme humilié dans son travail et qui a des pensées suicidaires. Cet homme va la hanter. Et pour tenir le coup contre ce fantôme et contre la détresse qui défile à la permanence ou se vit dans la rue, elle va tenir un journal. Écrire, c’est une méthode. Et Méthode, c’est aussi le pseudonyme qu’elle donne à cet homme qui la hante. Serait-ce également une méthode pour nous dire la misère et les injustices sociales ?

Mary Dorsan nous parle de personnages rencontrés à la permanence ou croisés dans la rue. De son demi-frère, de ses amies aussi, de petites choses de sa vie. Les sujets et les propos se diluent, ayant en commun la souffrance engendrée par l’empathie ou par la culpabilité. Et puis l’envie de faire vivre ce fantôme, Méthode, de lui interdire de se suicider en lui inventant une vie, avec une femme, des enfants, des actions et des pensées. Alors le livre est-il un roman ? Non, c’est un journal. A ceci près que des personnages inventés se greffent au récit. A ceci près que l’énonciatrice finit par jeter le doute : tout ceci est-il sincère ? Untel existe-t-il ?… Pourtant, la note finale, signalant un nouveau cas social survenu – si l’on peut dire – trop tard pour être inclus dans le livre, apporte la preuve de la démarche de l’auteure. Regarder, écouter et s’insurger devant le flot continu de la douleur.

On trouvera ou pas cette respectable démarche gâchée par un narcissisme très prégnant et par le fait qu’elle se regarde écrire, le commente et le commente encore.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La personne de confiance

Didier van Cauwelaert, La personne de confiance, Albin Michel, 2019 (disponible au Livre de Poche)

— Par Catherine Chahnazarian

J’ai failli pousser un coup de gueule contre ce personnage qui déteste que sa voisine l’appelle Maxou parce que « ça dévirilise ». Contre son long soliloque, le témoignage d’un gardé-à-vue, qui fait tout le bouquin du début jusqu’à la fin, et qui se veut plein de bagou, drôle dans ses digressions, mais qui lasse le lecteur comme il devrait lasser ce capitaine de police à la patience duquel on ne peut pas croire. Contre ce procédé, qui aurait été marrant cinq minutes, qui consiste à faire parler le capitaine dans la bouche de Maxou (je l’appelle Maxou rien que pour l’embêter) et qui perdure au long des je-ne-sais-plus-combien de pages (parce que j’ai déjà jeté le livre dans un container spécialisé) : « Ensuite ? Ben ensuite, on est allés déjeuner ». Contre cet auteur bien calé dans son regard masculin sur le monde. J’ai failli. Et puis, je me suis dit que c’était peut-être moi. Peut-être parce que j’ai été privée de culture ces derniers temps – sauf de la grande littérature que mes élèves ont courageusement tenté d’étudier quand même, malgré les circonstances difficiles et leurs préjugés parfois défavorables. La grande littérature, ça rend exigeant. Peut-être parce que je vieillis et que la légèreté, c’est bien, mais il faut quand même qu’il y ait une intrigue un peu prenante, sinon je m’endors. Peut-être parce que les éditeurs ont tellement bien compris que les femmes aussi écrivent, qu’on a tellement plus qu’avant accès à des pensées et des visions de femmes, qu’il y a des hommes qui en deviennent ringards… En tout cas j’ai failli pousser un coup de gueule. Mais comme en général, sur Les yeux dans les livres, on ne parle pas des romans qu’on n’a pas aimés et que c’est une règle que j’ai moi-même édictée, je me suis dit qu’il valait mieux m’abstenir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Nos autres critiques du même auteur sont ici, dans le classement par ordre alphabétique.

Entre la source et l’estuaire

Grégoire Domenach, Entre la source et l’estuaire, Le Dilettante, 2021

— Par François Lechat

Sous ce titre et cette couverture qui semblent annoncer un traité de navigation ou un document sur les écluses, se cache une brûlante histoire d’amour. Elle n’occupe pas tout le roman, car le narrateur la reçoit d’un de ses protagonistes, et Grégoire Domenach situe avec précision leur rencontre dans un petit port le long du Doubs, en Franche-Comté. Avec ces deux passionnés de bateau, l’ensemble du récit s’ancre dans une nature paisible, hors du temps, évoquée d’une plume sensible, faussement simple. Mais l’intrigue amoureuse qui nous est racontée, elle, est passionnée et plutôt perverse, arrangement sexuel censé convenir à tout le monde mais qui, comme dans une tragédie, ne manquera pas de déraper. Étrange mode de composition, qui joue sur un contraste très efficace entre un cadre serein et des passions violentes. Une réussite, surtout pour un premier roman, et si l’on ne craint pas d’un peu musarder en chemin.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Que rien ne tremble

Anne-Sophie Brasme, Que rien ne tremble, Fayard, 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

Encore un livre « de femme », si je peux risquer cette expression un peu ambiguë : j’entends par là un livre qui parlera à toutes les femmes qui essaient d’exercer le mieux possible le « métier » de maman en se heurtant à la réalité, car le quotidien ne peut être constamment maîtrisé, idyllique, sans faille et sans épuisement. Il faut savoir aussi lâcher prise ce qui n’est pas si simple. Ce roman, très bien écrit, évoque avec une très grande justesse la vie d’une jeune maman confrontée à un enfant qui la renvoie à ses limites : exaspération devant des cris et des pleurs, impuissance culpabilisante quand les médecins disent que tout va bien, moments de grâce où tout semble aller mieux, force et fragilité, présence et absence de l’entourage, solitude d’une femme cultivée et de milieu aisé, à qui en apparence rien ne manque pour être heureuse.

Le roman s’ouvre le jour où l’on fête les 20 ans de Colombe. Silvia, sa mère, dans un va-et-vient entre passé et présent, se remémore les étapes de ce chemin difficile.

Quand elle épouse Antoine, Silvia en cours de rédaction d’une thèse, s’oriente vers une carrière d’enseignante. C’est une jeune femme d’un tempérament calme et réservé, plutôt perfectionniste, qui a besoin de maîtriser les choses pour se sentir en sécurité. Or l’expérience de sa première grossesse lui révèle toute l’ambiguïté du bonheur de donner la vie, inséparable de la sensation angoissante que ce qui se passe en elle échappe à son contrôle. Elle est néanmoins remplie d’amour pour la petite Colombe qui va naître. Mais rapidement la réalité la rattrape, et avec elle ses propres limites : Colombe se révèle être un bébé puis une petite fille difficile, hyperactive et très fatigante. Antoine est très présent…quand son boulot le lui permet. Silvia alterne patience, colère, découragement, confiance, épuisement, révolte… Mesure-t-elle à quel point elle aurait besoin d’aide ?

Ce livre est très prenant, à la fois parce qu’il sonne juste et que sa structure est très habile : car après avoir alterné récit au présent et retours sur le passé en alternant première et troisième personne, il prend finalement un tour très inattendu dont l’enjeu est de taille. 

Beaucoup de finesse donc dans ce roman qui n’est pas sans évoquer certaines pages de Carole Fives, Delphine de Vigan, voire de Leila Slimani…

Catégorie : Littérature française.

Liens : Que rien ne tremble chez l’éditeur ; retrouvez nos critiques de Carole Fives, Delphine de Vigan et Leïla Slimani aux lettres F, V et S de notre classement par auteur.

Serge

Yasmina Reza, Serge, Flammarion, 2021

— Par François Lechat

Une famille juive, c’est toujours un bon sujet. Il y a plus de vie, de pathos, d’humour, de grandiloquence, de références historiques, de désespérance aussi, que dans une autre famille. Même si, comme dans celle de Serge, grand frère du narrateur, le judaïsme est un souvenir assez lointain. Peu importe : la mémoire joue au long cours, l’Holocauste n’est pas si loin, et une visite à Auschwitz est un formidable révélateur des failles et des limites de chacun.

Yasmina Reza déroule ici une chronique légère et mélancolique, entre les trois frères et sœurs qui sont au centre du récit, antihéros obstinés, arrivés à la soixantaine, et les cercles d’ancêtres légendaires et de jeunes décontractés qui les entourent. Elle décrit tout ce petit monde à un rythme d’enfer, accentué par l’effacement de milliers de virgules qu’un auteur plus classique aurait jugées nécessaires. Il en résulte un récit remarquablement enlevé, humain, qui n’appuie jamais. Ce n’est pas de la grande littérature, faute d’originalité, mais ça se déguste comme une savoureuse série télé.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

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