Et ils dansaient le dimanche

Paola Pigani, Et ils dansaient le dimanche, Liana Levi, 2021

— Une brève de François Lechat

Dans le sud de la France, au début des années 30, une usine de soie artificielle attire des travailleuses de toute l’Europe. Paola Pigani en suit quelques-unes de près, mais elle ne cherche ni les rebondissements ni l’incarnation. Son roman vaut surtout par sa vérité historique et sociale, et de brefs moments de bonheur.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

S’adapter

Clara Dupont-Monod, S’adapter, Stock, 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

Maman moi-même d’un enfant handicapé et autrice d’un livre sur notre histoire, je suis particulièrement sensible au sujet, et souvent circonspecte devant ce genre très particulier et délicat du témoignage, tant il est complexe si l’on ambitionne de dépasser le simple récit. En l’occurrence, le livre de Claire Dupont-Monod se présente comme un roman et non un texte biographique, ce qui semble étonnant tant il sonne juste.

Ce livre est très réussi pour trois raisons. D’abord parce qu’il est très bien écrit, ensuite parce qu’il adopte un point de vue rarement privilégié, celui de la fratrie de l’enfant différent, une fratrie dont chaque membre réagit différemment, et enfin parce qu’il évite habilement deux écueils : celui du déferlement d’émotion, et celui de la simple description des difficultés rencontrées, deux risques d’autant plus difficiles à contourner qu’il s’agit ici d’un enfant très lourdement handicapé dont l’espérance de vie ne peut dépasser quelques années.

Claire Dupont-Monod choisit la distanciation en faisant parler les pierres de la maison cévenole où se situe l’action ; simples témoins et garantes de l’enracinement familial au sein de cette région un peu austère mais si belle, les pierres racontent simplement, en trois récits successifs, ce qu’elles ont vu et entendu. Ainsi le lecteur suit d’abord le frère aîné qui entretient avec son cadet une relation fusionnelle, puis la petite sœur, plus révoltée, peu à l’aise avec son petit frère et souffrant de la proximité entre les deux garçons, et enfin le petit dernier, né après le décès de l’enfant handicapé, et qui se sent investi d’une sorte de mission de réparation d’une famille cassée dont il n’a pas partagé les années difficiles avec un frère qu’il n’a pas connu.

Tout cela est exprimé avec une grande sensibilité et une pudeur qui capte le lecteur. Les parents, qui restent un peu à l’arrière-plan, sont certes éprouvés, mais ils sont forts, unis, épaulés ; des conditions qui permettent de donner toute leur place aux réactions des frères et sœur, eux aussi marqués du sceau de la différence, si soucieux que soient leurs parents de les préserver.

Ce livre mérite bien, à mon sens, les différents prix qui lui ont été décernés.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La Princesse de.

Emmanuelle Bayamack-Tam, La Princesse de., P.O.L., 2021 (en format de poche)

— Par François Lechat

« De toutes les femmes du bus, je suis la seule à être un homme » : ainsi commence ce roman vif et audacieux.

On le comprend vite, le narrateur est un homme en transition vers une identité de femme, qu’il ne pourra jamais obtenir par un simple traitement hormonal ou une opération chirurgicale. Car autant il se rêve femme, au point de se travestir pour le public d’un cabaret transformiste, autant il se comporte comme un homme dans certains aspects de sa vie sexuelle débridée, ainsi que dans sa relation très particulière, et touchante, avec sa mère. Sa marche vers l’émancipation sera donc semée d’embûches. Il y aura des moments drolatiques, des flamboyances et des drames, le tout raconté avec une intelligence aiguë et un sens de l’autodérision inépuisable. Et aussi une implacable cruauté sociologique, dirigée contre une foule de faux-semblants, en particulier ceux qui entourent les rôles familiaux.

A condition d’admettre d’être touché, choqué ou interloqué selon les moments, La Princesse de. réserve de formidables bonheurs de lecture. Mais à ne pas mettre entre toutes les mains.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Les cigognes sont immortelles

Alain Mabanckou, Les cigognes sont immortelles, Seuil, 2018 (existe en Points)

— Par Catherine Chahnazarian

Après avoir refermé le livre, je reste toute imprégnée des émotions de Michel, son narrateur, de son regard décalé d’enfant d’onze ou douze ans, trop jeune pour bien comprendre ce qui se passe autour de lui, empêtré dans ce dont on lui a bourré le crâne en classe, les croyances de sa culture, les avis de son père, ceux de sa mère et les raisonnements abscons de son âge. Son langage est savoureux et sa naïveté touchante, tandis que se déroulent dans son pays, le Congo-Brazzaville, des événements graves. Il y a quelque chose, dans ce jeune personnage, du Momo de La vie devant soi, dont Florence nous a récemment rappelé l’existence : spontanéité, sincérité, et puis cette volonté de raisonner, assise sur des savoirs incertains mais sur une culture bien ancrée – qu’Alain Mabanckou nous fait découvrir avec malice. Il nous fait parcourir l’histoire politique de l’Afrique du milieu du XXe siècle aussi bien qu’il nous plonge dans les petits événements qui font le quotidien de Michel dans un quartier populaire de Pointe-Noire, et les grands événements qui perturbent sa famille et font le malheur de son pays. Cela sent aussi fort la morue à la sauce d’arachide que la peur des soldats. Et Michel évolue au milieu d’une galerie de portraits haute en couleurs, à commencer par sa mère, une femme indépendante et entière. Enfin, Mabanckou joue gentiment avec nos nerfs : un suspense monte discrètement en puissance pour finir par nous tarauder — jusqu’à la fin du livre.

Un excellent roman, dépaysant, réflexif et attachant.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; au Point ; brève et efficace interview de l’auteur ; le site officiel d’Alain Mabanckou.

Mon mari

Maud Ventura, Mon mari, L’Iconoclaste, 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

Renouveler le thème de la passion et de ses corollaires, le soupçon et la jalousie, si souvent et si magistralement traités par de nombreux et prestigieux auteurs, est une entreprise relativement audacieuse. Et pourtant l’autrice de ce petit roman y réussit plutôt bien en adoptant une tonalité légère et plaisante, ce qui ne signifie pas superficielle. L’héroïne, qui est en même temps la narratrice, possède des atouts qui feraient bien des envieuses : jolie, cultivée, sociable, nantie de revenus confortables, elle est en outre l’épouse d’un homme qu’elle aime passionnément, un mari lui aussi paré de nombreuses qualités, et surtout qui semble au fil du temps toujours très amoureux d’elle. Mais la passion (et peut-être le manque de confiance en elle ?) de cette quadragénaire est telle qu’elle l’amène à un qui-vive permanent et une suspicion dévorante. Ainsi exerce-t-elle un contrôle minutieux des comportements de son mari, le gratifiant d’une surveillance discrète et assidue. À ce petit jeu dont il paraît ne rien remarquer, elle s’épuise (car cette surveillance dévore son temps, donc sa vie) et elle se rend malheureuse. La suspicion constamment entretenue, loin de la rassurer, prend des allures d’engrenage.

Résolument humoristique, ce roman, construit sur l’unité temporelle d’une semaine, se lit très facilement, il est drôle mais pas si léger qu’il peut sembler au premier abord. Sans que les excès de l’héroïne permettent de s’identifier à elle ni d’adhérer pleinement à la conception qu’elle se fait de l’amour, ce texte fait mouche malgré tout et c’est avec curiosité qu’on en attend le dénouement.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Code 612. Qui a tué le Petit Prince ?

Michel Bussi, Code 612. Qui a tué le Petit Prince ?, Presses de la Cité, 2021

– Par Catherine Chahnazarian

J’ai relu Le Petit Prince dans la perspective de découvrir le travail de Michel Bussi, et j’ai bien fait car les allusions et références sont si nombreuses qu’aborder Code 612 sans avoir en tête son inspirateur n’a pas de sens.

Quel sinistre livre, me suis-je dit en finissant Le Petit Prince. Solitude, dangers, incompréhension, séparations, culpabilité, disparition… Je comprends pourquoi ce conte m’avait laissé un sentiment très mitigé quand j’étais jeune : la poésie et les dessins ne compensaient pas ce sinistre sur lequel je peux mettre des mots aujourd’hui. Certes, j’y vois des messages, je perçois des symboliques, c’est un conte philosophique… mais les femmes sont inexistantes (je vous passe le détail de ce que je pense de cette rose), les adultes sont infréquentables (sauf l’allumeur de réverbères ?)… On se demande si l’auteur est misanthrope ou dépressif.

Code 612 est un travail de détective sur le « mystère Saint-Exupéry » pour ceux qui ne peuvent pas admettre qu’il ait simplement été abattu par un aviateur allemand au-dessus de la Méditerranée. Bussi promet d’explorer les deux questions qui taraudent de nombreux adeptes : Qui a tué Saint-Exupéry ? Qui a tué le Petit Prince ? (ça m’a fait un choc car je ne savais pas qu’il était mort), deux questions qui se situent sur des plans différents mais que Bussi mêle et dans lesquelles il s’emmêle parfois un peu (ça a gêné ma rationalité), comme il s’emmêle un peu dans les raisons de l’enquête que mènent ses deux personnages et reste confus sur qui sait quoi, en particulier à la fin où je n’ai pas compris si le commanditaire de l’enquête savait tout depuis le début ou a été lui-même manipulé et pour quelles raisons…

J’ai aussi été dérangée par cette énorme ficelle qui consiste en ce qu’un personnage (l’aviateur) soit le candide auquel l’autre personnage (la jeune détective rousse comme un renard qui sait tout du Petit Prince et de son auteur) va tout expliquer – ainsi donc qu’au lecteur. Les informations nécessaires se situant surtout au début du livre, les chapitres sont, en outre, disproportionnés, certains ne présentant qu’un faible intérêt.

Bref, je l’ai lu jusqu’au bout parce ça m’a amusée d’observer l’influence de la psychanalyse dans les relectures du Petit Prince, et aussi d’exercer ma mémoire pour décoder les références. Mais je n’ai pas été conquise par ce roman – qui est plutôt un conte, ou un étrange mélange des deux.

Peut-être que je n’aime pas les contes.

En tout cas, et l’enfant et la poète en moi vous le disent : le Petit Prince n’est pas mort. (Non mais sans blague !)

Catégorie : Littérature française.

Liens : CODE 612 aux Presses de la Cité ; LE PETIT PRINCE en Folio et en édition de collection ; des documents proposés par Gallimard.

La vie devant soi

Noël 2021
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Emile Ajar, La vie devant soi, Mercure de France, 1975

— Par Florence Montségur

La première chose que je peux vous dire c’est qu’on vivait au sixième à pied et que pour Madame Rosa, avec tous ces kilos qu’elle portait sur elle et seulement deux jambes, c’était une vraie source de vie quotidienne, avec tous les soucis et les peines.

Ce jeune garçon qui s’exprime au « je » va vous interpeller tout au long du récit qui vous apprendra à le connaître « si vous trouvez que ça vaut la peine ». Moi j’ai trouvé. Je l’avais lu d’une traite avec passion à l’époque (il venait de recevoir le prix Goncourt) et je l’ai relu avec admiration aujourd’hui.

Mohammed, cet enfant placé qui ne connaît pas son âge car il n’a « pas été daté » et dont la puberté débarque sans prévenir, décrit son monde : le quartier de Belleville, entre Noirs, Arabes et Juifs, Madame Rosa, traumatisée par Auschwitz, les enfants de putains qu’elle garde pour gagner sa vie, et des personnages de toute sorte, dont Madame Lola, une travestie « qui travaillait au Bois de Boulogne et qui avait été champion de boxe au Sénégal ».

Que sait Momo de la vie ? Il en sait assez pour nous remettre à notre place, nous qui nous apprêtions à le trouver mignon, avec son français mal maîtrisé et sa naïveté apparente. Il nous immerge dans le souvenir de la Shoah, le racisme, la misère dans ses versions pécuniaire, physique et morale, l’entraide cependant, la responsabilité, l’amour enfin, celui qui n’a pas besoin de s’appeler comme ceci ou comme cela pour exister.

Ce roman beau, drôle et pathétique, stylistiquement sans pareil, est un des chefs-d’œuvre de Romain Gary, qui s’est bien moqué des critiques qui le croyaient fini ou incapable d’encore créer la surprise.

Catégorie : Littérature française.

Liens : La vie devant soi en Folio ; un résumé de l’affaire Emile Ajar ; une bonne biographie de Romain Gary ; deux articles des Yeux dans les livres dans lesquels vous le retrouverez : Romain Gary s’en va-t-en guerre et Un certain Monsieur Piekielny.

Colline

Noël 2021
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Jean Giono, Colline, Grasset, 1929

— Par Jacques Dupont

Le docteur, dès le début, l’annonce : à l’agonie, brutalement privé d’alcool, le vieux Janet pourrait se mettre à délirer. Et cela ne manque pas : le voilà qui prononce des phrases insensées, voit des serpents lui sortir des doigts, entend la grande faucheuse approcher.

Or, tandis qu’allongé il « déparle », ceux des Bastides – la dizaine de villageois d’un hameau en ruine au pied de la montagne de Lure – sentent l’air se figer, et le silence s’entend : celui de la fontaine qui ne chante plus.  Une enfant tombe malade, et dépérit sous le regard impuissant de ses parents. La solidarité de la communauté se délite. Et puis soudain, la colline entière s’embrase.

Et si Janet ne déparlait pas ?  Et si tout au contraire il savait ce qu’il en est, d’eux, des bêtes, des arbres et des pierres ? Si son parler délirant était celui qu’entendent les puissances infernales ? Mais alors pourquoi ne pas aider les siens ? Faire que l’eau à nouveau jaillisse de la source tarie ?

Colline est une histoire simple, presque un conte.

Giono l’avait placée sous le signe de Pan. Le dieu Pan n’est pas qu’un doux joueur de flûte, il manifeste aussi la puissance de forces souterraines et maléfiques. Aussi Colline n’est-il pas une rêverie écologique : la nature y est montrée dans toute sa force destructrice. Ce qui arrive aux hommes au mieux l’indiffère. La colline est comme le dos d’une bête monstrueuse, nous l’incommodons à peine, mais qu’elle se soulève, c’est sans égard qu’elle s’ébrouera, et nous enverra valdinguer. Nous ne savons rien d’elle, nous vivons dans un monde que nous croyons nôtre et qui ne l’est pas, dont jusqu’à la fin nous ignorerons qu’il nous parle.

Sauf, peut-être, à entendre cette langue « déparlée », celle de Janet, celle de Giono – lointaine et proche – bondissante, avec des mots comme autant d’éclats de lumière, et des tournures – elles jaillissent, elles foisonnent, et le monde brille comme un sou neuf.

Existent-ils ailleurs que dans ce récit, le village des Bastides et la montagne de Lure ? Giono les a-t-il décrits avec réalisme ? Non, bien sûr. Mais, à l’instar de Cézanne et de la Sainte Victoire, il a peint leur présence, éternelle, et qui pourtant ne durera que tant qu’il y aura un lecteur pour Colline, Regain ou Un de Baumugnes (l’ensemble forme la « trilogie de Pan »).

Peut-être aujourd’hui lit-on moins Giono, peut-être ne le lira-t-on plus, un jour. Il faudra alors accepter que les dieux se retirent. Car c’est en son écriture qu’ils habitent, nulle part ailleurs.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Grasset, au Livre de Poche.

Voyage au bout de la nuit

Noël 2021
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Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Gallimard, 1952

— Par Marie-Hélène Moreau

Des tranchées de la Grande Guerre à une ville misérable de banlieue parisienne, en passant par d’infâmes comptoirs coloniaux et une usine américaine en pleine exploitation fordiste, Ferdinand Bardamu, héros pathétique de cet improbable périple, erre dans une humanité crasse d’où personne ne sort jamais grandi.

Pour un voyage, c’est un sacré voyage ! Tout est moche, dans cette vie, tout est petit et vil, étriqué. Les soldats comme les capitaines, les matelots comme les petits chefs, les riches, les pauvres, les filles de joie et les bourgeois. Mais il avance, notre héros, il ment, il triche, il fuit. Il fait comme tous les autres, en somme. Surtout, il survit et, franchement, on se demande pourquoi, tant la vie semble lui peser comme elle pèse à l’ami Robinson qu’il croise au fil des pages. Cet instinct de survie, ça le tient Bardamu, comme les autres, là encore, comme le petit Bébert sur son lit de douleur, comme la vieille Henrouille, farouche gardienne d’un caveau à momies. C’est ça, la vie, pour Bardamu, un long voyage au bout de la nuit.

Il y a de tout dans ce roman en forme de road movie étonnamment moderne. De l’antimilitarisme, de l’anticapitalisme, de la lutte des classes, de l’analyse sociale à remettre, certes, dans le contexte de l’époque, mais quand même ! À chaque page, chaque anecdote, c’est une féroce leçon de vie que nous prenons là, pour peu que l’on soit aussi pessimiste que l’auteur sur la nature humaine.

Et puis quelle langue ! Quelle écriture ! C’est écrit comme il parle, Bardamu, intonation comprise. On est Bardamu, on vit Bardamu, on souffre Bardamu, Bardamu troufion, ouvrier exploité, médecin de banlieue. On le suit et on l’aime quand même un peu avec ses lâchetés et ses avis tranchés, sa manière inimitable de décrire les choses et les situations, les âmes misérables.

On n’étudie pas ou peu Céline à l’école, sans doute pour éviter toute polémique tant l’homme — et auteur d’autres textes… — est sulfureux. D’aucuns diront aussi que la noirceur du roman est excessive, qu’il est trop long, se perd dans ce cynisme permanent — oui, il y a certaines longueurs peut-être –, et pourtant ! Nul doute que sa langue, simple et si complexe, en même temps, ses images fortes, ses personnages souvent proches du burlesque, parleraient à de jeunes lecteurs ou même de plus âgés qui, comme moi, ont hésité avant d’ouvrir ce livre. Qu’importe, il n’est jamais trop tard pour bien faire !

Catégorie : Littérature française.

Liens : En Folio.

La Nausée

Noël 2021
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Jean-Paul Sartre, La Nausée, Gallimard, 1938

— Par François Lechat

A priori, il y a plusieurs raisons de ne pas lire La Nausée. On peut avoir une aversion politique à l’égard de Sartre, compagnon de route de l’URSS et des maoïstes. On peut craindre un livre sinistre, au vu de son titre et de sa réputation. On peut avoir peur de ne rien comprendre à cette affaire d’Existence et de contingence, qui semble réservée aux philosophes. Mais aucune de ces raisons ne tient la route.

Tout d’abord, n’ayez pas peur de lire un bréviaire politique. Sartre a effectivement une tête de Turc, dans La Nausée : la bourgeoisie de province des années 1930. Mais il la traite avec un humour caustique, sur le ton du pastiche, en montrant une parfaite connaissance de ce milieu et de ses travers, jusqu’à nous faire rire de ses rites et de sa suffisance. La visite du musée de Bouville, dans lequel les notables du coin ont leur portrait, est un des morceaux les plus drôles de la littérature française, et il y en a d’autres dans La Nausée, dont quelques saillies irrésistibles. Et de formidables moments de sociologie humoristique, comme l’échange de coups de chapeau entre bourgeois bien mis un dimanche matin.

Ce qui m’amène à mon deuxième point : ne craignez pas de devoir avaler un traité du désespoir. Bien sûr, Roquentin, l’alter ego de Sartre qui s’est fixé à Bouville pour écrire un livre sur le marquis de Rollebon, n’est pas un joyeux drille, et il est en proie à des sensations pénibles, à un malaise croissant. Mais Sartre en rend compte en entrelardant son récit d’une foule de scènes de genre qui font sourire, ou qui sont à la lisière du fantastique. Et il enrobe le tout avec une maestria stylistique et, j’y reviens, des touches d’humour et d’audace qui rendent le livre, en fin de compte, étonnamment léger. Il y a des pages sombres, c’est entendu, mais aussi un long délire érotique, l’émouvante évocation d’un amour perdu et d’autres morceaux de bravoure qui secouent les nerfs.

Par contre, soyons honnête, vous ne comprendrez sans doute pas tout. Aujourd’hui encore, après trois lectures, je ne suis pas sûr de bien saisir les implications de l’idée de contingence. Mais la longue scène du jardin public au cours de laquelle Sartre développe cette idée en parlant d’une racine de marronnier est tellement enlevée, tellement audacieuse aussi (je vous laisse découvrir ses métaphores végétales et sexuelles), qu’on se fiche un peu de ne pas tout comprendre. Et la fin, qui revient sur ce thème, est splendide et permet de deviner où Sartre voulait en venir.

La Nausée, c’est d’abord l’œuvre d’un amoureux fou de la culture française qui s’amuse à la mettre sens dessus dessous.

Catégorie : Littérature française.

Liens : en Folio.

Les Liaisons dangereuses

Noël 2021
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Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, Durand Neveu, 1782

— Par Catherine Chahnazarian

Lettre 1 : la jeune Cécile Volanges, fraîchement sortie du couvent, se confie à une amie. Elle décrit sa nouvelle vie auprès de sa mère, dans l’attente d’un mariage qui ne saurait tarder. Voilà présenté le personnage le plus candide et le plus pur de ce roman épistolaire. Lettre 2 : la Marquise de Merteuil annonce le mariage de Cécile au Vicomte de Valmont. La jeune fille doit épouser un homme dont la marquise voudrait se venger. En vieil ami et ancien amant, Valmont ne pourrait-il se joindre à un complot destiné à humilier Gercourt ? Le ressort est bandé. Plus on avancera et plus il y aura de correspondances croisées et de personnages, plus ou moins importants, sans pour autant qu’on s’y perde – au contraire : retardements, complications et retournements font la joie du lecteur. Car deux intrigues essentielles s’entremêlent : la vengeance de Madame de Merteuil et la conquête de Madame de Tourvel par le Vicomte de Valmont, deux fils entrecoupés d’intrigues secondaires pleines de piquant. Sans compter que la relation principale (Merteuil/Valmont) va rebondir et ouvrir des situations nouvelles. Obstacles, rebondissements, quiproquos et effets boule de neige sont les ficelles de ce roman.

L’ensemble est d’une subtilité délicieuse que la beauté du style ne dément pas : la finesse de la langue, l’intelligence des raisonnements, l’esprit des réparties n’ont de pair que la manipulation, la perversion, le cynisme de ces deux personnages. Dans cette langue qui n’est plus tout à fait la nôtre, quelques phrases nous échappent parfois, mais c’est sans importance, il faut passer outre et continuer à lire.

On aurait tort de qualifier Les Liaisons dangereuses de roman libertin, ce serait simpliste. Laclos développe avec une habileté exceptionnelle le thème de l’amour dans toutes ses dimensions. Il montre en outre le rôle de nos sens dans nos actions (lettres 96 et 97), et tient un discours d’un féminisme étonnant (explicitement aux lettres 81 et 152). Cette peinture d’une société qui ne maîtrise ni son puritanisme ni son libertinage (la lettre 71 suffirait à expliquer ce qu’est le libertinage) interroge aussi bien le mensonge et le vice que la tradition, la pureté et la passion sincère.

Catégorie : Littérature française.

Liens : en Folio classique.

Madame Bovary

Noël 2021
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Gustave Flaubert, Madame Bovary, Lévy Frères, 1857

— Par Anne-Marie Debarbieux

« Bovary, me disait un ami qui aimait la provocation, oui d’accord, elle est malheureuse, mais surtout, elle est bête ! » Peut-on cautionner un jugement aussi lapidaire, même s’il n’est pas tout à fait faux ?

Nourrie de lectures « à l’eau de rose » qui la font rêver d’un monde irréel, d’histoires qu’elle dévore d’autant plus goulûment qu’elles circulent en cachette au pensionnat où elle est élevée, Emma n’a qu’une certitude : « Adieu, veaux, vaches, cochons, couvées ! »  Elle ne restera pas toute sa vie dans la ferme paternelle au milieu de gens rustres et voués à des tâches domestiques ! Elle mènera une existence qu’elle se représente comme remplie de paillettes et fort exaltante. Elle épouse trop rapidement Charles Bovary, un médiocre officier de santé qui la fait entrer dans le monde de la petite bourgeoisie de province dont elle va vite mesurer l’ennui et les limites. Invitée à un bal mondain de la noblesse locale, elle est confortée dans ses aspirations et ses illusions alors que la petite ville de Tostes où le couple s’est installé est bien loin d’être le théâtre d’une vie passionnante. Emma, certes, n’évolue plus au milieu des vaches et des canards, mais elle est à jamais liée à Charles qui est incapable de susciter son admiration, et elle est vouée à n’être, et c’est tout son drame, que « Madame Bovary », réduite à un statut d’épouse oisive et inadaptée à la réalité. Elle aura beau rêver du grand amour romantique, chercher des exutoires, sa candeur et son romantisme exacerbé ne lui apporteront que des désillusions, et elle restera comme une abeille contre la vitre qui cherche en vain l’issue vers la liberté. Son histoire est pathétique parce qu’Emma est avant tout une victime, moins de ses rêves naïfs que de son époque où le paraître tient lieu de profondeur, et d’une éducation qui formate les filles à rester des épouses et des mères, dépendantes de leur mari et des convenances de leur milieu. Et l’on pense à tous les combats que mènent encore aujourd’hui bien des femmes confrontées à l’obscurantisme et au manque de reconnaissance !

Alors, « pas très fûtée » Emma ? Oui, elle manque d’envergure et elle n’est sans doute pas assez fine pour susciter l’empathie du lecteur, mais suffisamment malheureuse pour engendrer néanmoins sa compassion devant une vie sans attrait et une solitude qui ne peuvent que la conduire à l’échec.

Quant à l’écriture de Flaubert, elle est tout simplement magistrale ! Car son ironie constamment sous-jacente sous le regard d’Emma est là pour dire qu’il n’est en rien solidaire d’une société où ne triomphent que les médiocres et les vaniteux !

Catégorie : Littérature française.

Liens : en Folio classique (préface d’Elena Ferrante) ; au Livre de Poche (préface de Jacques Neffs). Nous vous avions précédemment proposé cette édition de la correspondance entre Gustave Flaubert et George Sand.

Chevreuse

Patrick Modiano, Chevreuse, Gallimard, 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

L’écriture de Modiano évoque, particulièrement dans ce nouveau roman, celle de Proust, et l’architecture du récit fait plus que jamais penser à un puzzle dont on trie patiemment des pièces qui se ressemblent sans être jamais identiques, ou à ce petit jeu pour enfants qui consiste à découvrir progressivement un dessin en reliant des points numérotés, ou encore à ces labyrinthes dont il faut sortir à force d’essais et de tâtonnements en contournant les impasses pour parvenir à trouver la seule issue.

En effet, c’est en quelque sorte le schéma de Chevreuse, fondé comme la plupart des romans de Modiano, sur des entrelacs de souvenirs incertains, des indices peut-être fiables, peut-être erronés, des personnages ambigus, des lieux que la mémoire conserve tout en les déformant inévitablement ou qu’elle invente plus ou moins inconsciemment.

Le héros, Jean Bosmans, revient sur les traces de son passé. Il est en quête de sa propre histoire mais ses souvenirs sont flous : il essaie de reconstituer une époque dont il ne retrouve que des bribes : des lieux (Chevreuse, Auteuil, une maison, un appartement), des personnes qu’il a côtoyées et retrouvées plus tard, des gens aux activités probablement malhonnêtes, ce qui les rend inquiétants. La période dont il s’agit est celle de prédilection de Modiano, l’Occupation, la guerre, peuplée d’êtres troubles aux activités manifestement secrètes.

Qui étaient ces gens ? Quel lien les relie au narrateur ? Ce sont à la fois des fantômes et des êtres réels que traquent les souvenirs de l’auteur.

Car les recherches de Jean Bosmans se confondent parfois avec la vie de Modiano (Chevreuse par exemple est un lieu qu’il connaît particulièrement) et certains éléments correspondent à des fragments de sa propre enfance. Jean est d’ailleurs le premier prénom de l’auteur ce qui suggère des analogies entre le romancier et son héros, un peu comme si des êtres réels mais mouvants étaient appelés à se muer définitivement en personnages de fiction.

On est donc entre le roman et la réalité, entre personnages fictifs et souvenirs réels et, comme souvent chez Modiano, la fin n’éclaire pas vraiment les méandres de la mémoire.

L’auteur peut-il aller encore plus loin dans cette quête du passé qui est au coeur de son œuvre ?

En tout cas son écriture fascinante continue de nous emporter même si nous ne savons pas très bien où.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Enfant de salaud

Sorj Chalandon, Enfant de salaud, Grasset, 2021

— Par Catherine Chahnazarian

1987. Le narrateur couvre le procès de Klaus Barbie, « le Boucher de Lyon », cet ancien chef de la Gestapo retrouvé sur le tard en Bolivie et enfin jugé chez nous. La Seconde Guerre mondiale est une plaie ouverte pour ce journaliste qui n’est autre que l’auteur. De quel côté son père l’a-t-il faite ? Français ? Allemand ? Qu’a-t-il fait exactement entre 1940 et 1944 ? Rien n’est moins clair. Son histoire est même hallucinante. Son comportement au procès Barbie aussi. Ce procès historique qui rappelle ce que la guerre a eu de plus atroce (les tortures, les déportations…) et auquel le journaliste se rend quotidiennement, nous faisant entendre des récits horrifiants qui nous « tass[ent] sur [notre] chaise comme Vergès, la foule, la presse et le reste des vivants », et qui nous renvoient à notre devoir de mémoire.

Mais l’affaire Barbie est aussi habilement exploitée par l’auteur : elle rappelle ce dont son père pourrait avoir été complice, et constitue un terrain propice à l’empathie, car nous comprenons l’angoisse de ce fils partagé entre révulsion et fierté. Doit-il faire le procès de son père pour en avoir le coeur net ? Enfant de salaud est un roman sur le désir viscéral de savoir d’où l’on vient.

On est dans la grande littérature française, stylée, documentée, intelligente, morale. La construction de cette histoire est parfaite — peut-être trop parfaite, c’est presque trop soigné, les tripes sont si bien enveloppées dans des procédés de style magnifiques qu’elles ne sentent pas toujours les tripes. Aussi, je sais que ce n’est pas la première fois que Sorj Chalandon écrit sur la mythomanie de son père. Je ne peux imaginer comment ce livre-ci peut être reçu par quelqu’un qui a lu les précédents. J’ai personnellement un regard vierge – mais étonné : sur fond de vérité, l’auteur écrit un « roman », jetant à son tour le doute sur ce qui est faux et ce qui est vrai. Je ne comprends pas bien cette démarche, comme le choix d’une fin choquante à moins d’être prise… pour un mensonge à portée symbolique.

Mais Enfant de salaud est une intéressante manière de revisiter les questions de la résistance et de la traîtrise, et ça parlera à ceux qui ont à l’égard de leurs parents des doutes, des craintes ou des hontes.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Je ne suis plus inquiet

Scali Delpeyrat, Je ne suis plus inquiet, Actes Sud, 2020

— Par Marie-Hélène Moreau

C’est un petit livre délicieux que je vous invite à découvrir ici. Petit car il ne comporte qu’une soixantaine de pages, délicieux car il réalise la prouesse, néanmoins, de susciter chez le lecteur le rire, l’émotion, l’étonnement, mais aussi la réflexion. 

Le livre se présente comme une succession de saynètes apparemment sans lien les unes avec les autres. On y parle de chat, de salle d’attente, de métro, mais également de ligne de démarcation, de fuite et de survie. On y parle de famille, d’amour et de chanson, on y parle d’un père, si loin, si proche. Bref, on y parle de plein de choses et cela, dans un agréable désordre. C’est poétique et drôle, un peu barré parfois, émouvant souvent et toujours délicat. C’est la vie de l’auteur, dessinée par petites touches pudiques, si bien écrites, si bien dites si l’on a la chance de voir le spectacle. Il y dévoile ses craintes et ses phobies, y partage des souvenirs de famille, émotions retenues. C’est la vie, quoi…

Écrit par un acteur à la filmographie aussi fournie que diverse, présenté en quatrième de couverture par Denis Podalydès, il est en fait le texte d’un seul-en-scène actuellement à l’affiche et joué par l’auteur. Ceci explique sans doute son apparence d’OVNI littéraire, ce qui ne l’a pas empêché de rencontrer un très joli succès.

Un moment de lecture absolument magique.

Catégorie : Littérature française ; Théâtre.

Lien : chez l’éditeur ; Delpeyrat au Théâtre de la Ville (Paris) jusqu’au 4 décembre.

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