Est-ce que vous connaissez ShortEdition, « l’éditeur propulseur de littérature courte »? Nouvelles — BD courtes — Poèmes — Très très court — Classique — Jeunesse, telles sont les étiquettes qu’il vous suffit de cliquer pour découvrir l’inventivité des Français. (Vous pouvez aussi soumettre une oeuvre, si ça vous dit…)
Pour ce Noël, je vous ai sélectionné ce strip de DamienTb, genre « Cherchez l’erreur » :
Mathias Malzieu, Le plus petit baiser jamais recensé, Flammarion, 2013 (disponible en J’ai Lu)
— Par Florence Montségur
Vous ne pourrez pas fêter Noël comme vous le voudriez, c’est le début de l’hiver, vous ressentez cette lassitude qui vous ferait vous pelotonner sous un plaid, et vous résistez bravement à l’envie de regarder sur une chaîne grand public un de ces films de saison où des adultes croient que le Père Noël existe et s’embrassent à la fin ? Lisez Le plus petit baiser jamais recensé. Vous y trouverez le même réconfort – tout en ayant l’alibi d’étudier l’influence de Lewis Carroll sur Mathias Malzieu. Ce texte, poétique et d’une fluidité exceptionnelle, avancera tout seul entre vos mains.
Un vieux détective aux cheveux et à la barbe de nuages, un perroquet magique, un trou d’obus dans le coeur, des billets doux adorables et un peu sexuels, voilà les ingrédients de ce conte dans lequel un « inventeur-dépressif » a embrassé une fille et – pouf ! – elle est devenue invisible !
Comme l’année a été difficile et que ce Noël est exceptionnel, voici encore une idée-cadeau de livre solidaire.
Cherche et trouve est un livre que propose l’Unicef pour les tout-petits : à travers neuf planches magnifiquement illustrées par Marie Morey, l’enfant découvre les quatre saisons et développe sa concentration en retrouvant sept éléments bien cachés… À faire et à refaire, seul ou avec ses parents ! À partir de 2 ans.
L’Unicef garantit que toutes les commandes reçues avant le 18 seront livrées avant le 24 !
Oui, cette année encore, des auteurs et artisans de l’édition se sont mobilisés pour offrir un recueil de nouvelles aux Restos du Coeur. Ils sont 15 (Tonino Benaquista, Philippe Besson, Françoise Bourdin, Maxime Chattam, Jean-Paul Dubois, François d’Epenoux, Eric Giacometti et Jacques Ravenne, Alexandra Lapierre, Agnès Martin-Lugand, Véronique Ovaldé, Romain Puértolas, Olivia Ruiz, Leïla Slimani et Franck Thilliez) pour 14 courtes nouvelles rassemblées en 1 recueil en vente à 5 euros qui s’intitule 13 à table et équivaut à 4 repas.
Chaque année ça m’amuse, ces chiffres disparates, comme d’un éditeur qui ne saurait pas compter. Mais le calcul est simple : une fois cinq, quatre ; deux fois cinq, huit ; trois fois cinq, douze… Lisez 13 à table (à défaut de l’être) et offrez-le à un ami qui en a marre des gadgets électroniques, à une vieille tante qui a besoin de distraction, à votre neveu qui n’aime pas lire et que la brièveté des textes décidera peut-être, à cette voisine qui a bien de la patience avec vous vu comment vous mettez la musique trop fort dans votre appartement, au Père Noël lui-même ! Une fois cinq, quatre ; deux fois cinq, huit ; trois fois cinq, douze…
Cette année, le thème est « Premier amour ». Il y a… Une belle vie avec Charlie, de Jean-Paul Dubois, très touchante nouvelle : quelle belle écriture et quel remarquable appel au vécu ! 1973, 7e B, de François d’Epenoux : une plongée dans l’école de l’époque et les émois d’un enfant de dix ans – quelle belle écriture également ! Un train d’avance, de Franck Thilliez, un texte prenant comme on peut s’y attendre d’un aussi bon auteur de thriller : un étrange voyage Paris-Dieppe… Celle d’Olivia Ruiz a le mérite, si je puis dire, d’aller tout au fond de son sujet (et du gouffre), toutes ont des qualités, il y en a pour tous les goûts.
La valeur d’un écrivain se mesure souvent au fait qu’il sache durer et, n’en déplaise à ses détracteurs, Camus est de ceux-là. L’engouement suscité par la découverte ou la relecture de LaPesteen cette période de pandémie en est une preuve. La voix de Camus reste obstinément vivante pour nous rappeler les vraies valeurs, celles qui unissent les hommes devant le malheur et la mort. Et Sartre et Beauvoir, qui l’ont considéré avec condescendance comme défenseur d’une sorte de « morale de Croix-Rouge », ont beau avoir ricané : les exhortations de Camus à la fraternité, à la solidarité, au dialogue, à la lutte contre la mort, même si c’est un combat toujours inégal, résonnent encore auprès d’un large public.
Plusieurs facteurs ont beaucoup pesé sur les choix et les idées de cet humaniste sans illusion mais jamais désespéré : ses origines pauvres, éloignées de l’intelligentsia, son attachement indéfectible à l’Algérie où il est né, son déchirement face au conflit qu’il espérait voir se résoudre autrement que par la violence et les armes, et la maladie qui l’a, très jeune, amené à une lucidité devant la mort et à un insatiable appétit de vie. Car l’homme révolté est celui qui aime la vie, dit « non » à l’inacceptable, sans se prendre pour Dieu mais en étant solidaire de tous, ce qui l’affranchit du désespoir de la solitude.
Si j’ai évidemment lu et relu L’étranger, bagage de base obligé quand on évoque Camus, j’ai préféré, outre La peste et son attachant docteur Rieux, La chuteet son juge pénitent torturé par la culpabilité, Caligulaà qui le pouvoir absolu, qu’il exerce uniquement parce qu’il le détient, ne procure qu’un nihilisme que n’éclaire aucun bonheur. On peut également évoquer Les Justes où, face à un attentat qui met en péril des enfants, s’affrontent le héros, qui n’accepte le recours au terrorisme que pour donner une chance à la vie, et celui qui fait de la terreur la seule réponse possible pour libérer le peuple du joug qui l’asservit.
Camus ne voit dans l’existence aucune transcendance divine qui lui donnerait sens, mais il repousse toute justification de la violence et de l’absolutisme, et trouve inlassablement, dans l’attention portée à l’homme dans ce qu’il a de plus fragile, la valeur de l’existence et la raison de vivre. Pour autant, son parcours n’est pas exempt de désenchantements, comme l’illustre une remarquable nouvelle intitulée « L’Hôte ». Un instituteur français, dans un village d’Algérie, doit prendre en charge un meurtrier arabe. Cet arabe, condamné hâtivement à la suite d’une bagarre stupide qui a mal tourné, dont on se déleste sur l’instituteur du sale boulot de l’emmener en prison, renvoie, à celui qui transmet la culture et ses valeurs, l’image d’un échec de ce à quoi il voue sa vie. Il laisse le meurtrier maître de son destin mais les Arabes croient à tort qu’il a livré son hôte. L’instituteur se sent alors très seul, humilié et menacé, dans ce pays qu’il avait cru le sien. Le tout, dans un paysage écrasé par la neige.
Cette nouvelle, extraite deL’exil et le royaume, est l’un des textes de Camus qui m’ont particulièrement marquée car il montre bien que l’on peut être un homme de conviction sans être un homme de certitudes. Et cela est tellement humain !
Catégories : Hommages, Littérature française, Nouvelles.
Noël 1950… Sophie a dix ans. Et quel cadeau l’attend sous le sapin ? Un livre, bien sûr ! L’habitude, prise très tôt, perdure, c’est tellement commode de savoir quoi lui offrir, tellement agréable de la voir battre des mains puis se lover dans un fauteuil et ne plus lever le nez que pour la bûche au chocolat… bref, c’est si facile de lui faire plaisir sans se casser la tête !
Quand elle y pense aujourd’hui, elle ne retrouve pas de souvenir précis de ses lectures de l’époque, mais c’est sans doute la série des Trilby qui a marqué son enfance. Elle ne se souvient plus des histoires qu’ils racontaient, mais elle croit toucher encore, là, du bout des doigts, la texture particulière de leurs couvertures. Après, les choses se gâtent. Sophie est envoyée en pension et avec l’extinction des feux à vingt heures, pas question de lire au lit comme elle en a déjà pris l’habitude. Pas question ? Mais si, voyons, il suffit d’une pile électrique et d’un drap pour étouffer la lumière et c’est parti jusqu’à minuit et plus. Un peu en avance sur son âge (elle a commencé tôt), elle dévore les auteurs populaires de l’époque, Bazin et son fameux Vipère au poing, bien sûr, mais aussi une quantité d’autres. Barjavel fait un Ravage et Cesbron s’occupe des Chiens perdus sans collier. Quant à Troyat, Sophie apprécie particulièrement La neige en deuil, plus accessible à son âge que les grandes sagas russes. Mais le champion est assurément Kessel : Sophie a relu dix fois la mort du Lion et pleuré dix fois. Elle demande pardon à ceux qu’elle oublie, ils étaient si nombreux.
Et la voilà qui passe le bac et entre en khâgne, où elle va faire bien d’autres découvertes et passer la vitesse supérieure en matière de qualité de lecture. Elle papillonne de-ci de-là, classiques, modernes, et un jour, elle tombe sur un livre dont les premières lignes la sidèrent d’admiration : Il faisait un temps magnifique, un de ces ciels où c’est un bonheur qu’il y ait des flocons de nuages pour que quelque chose y puisse être de ce rose léger qui les rend plus bleus. Quand on a écrit une phrase pareille, on peut mourir, pense-t-elle. Qui est cet auteur merveilleux ?
– Aragon, dit son prof.
– Mais c’est un poète !
– Pas seulement. C’est aussi un romancier de génie.
Et le lendemain, il lui apporte quatre livres : Les beaux quartiers, Les cloches de Bâle, Aurélien et Les voyageurs de l’impériale. Sophie les serre contre son cœur, les dévore en quelques nuits d’insomnie, ne les rendra jamais au prof, les oubliera sur un banc, les rachètera, les lira et les relira toute sa vie. Ce qui n’empêchera pas d’autres émerveillements, d’autres engouements, Cavanna et Les Ritals,Cohen et Belle du Seigneur, par exemple, mais jamais comme celui-là.
Aujourd’hui, Sophie a 70 ans. Elle éteint la lumière et se laisse glisser doucement dans les bras d’Aurélien, ou de Solal, peut-être… Elle espère avoir encore un peu de temps devant elle. Encore un peu de temps, Monsieur le bourreau…
Les livres dont il est question dans cet article (même les Trilby !) peuvent être commandés chez un libraire.
Louis Aragon, Aurélien, Gallimard, 1944 (disponible en Folio)
— Par Brigitte Niquet
Pour compléter mon évocation des « écrivains dans le rétro », je voulais parler plus longuement d’Aragon romancier, mais quel livre retenir ? Le choix a fini par s’imposer : ce serait Aurélien, peut-être parce que c’est le roman-phare de l’auteur, « l’un des plus admirables parus depuis Proust », dixit Yourcenar qui n’était pourtant pas tendre. Ou parce qu’il a été écrit en même temps et dans la même veine qu’ « Il n’y a pas d’amour heureux », mon poème préféré d’Aragon. Et enfin parce que, dixit l’écrivain lui-même, Aurélien a tellement à dire aux jeunes gens de toutes les époques et peut leur apprendre à mieux aimer. D’où sans doute sa pérennité, dont Gallimard se frotte les mains.
S’il leur apprend à mieux aimer, en tout cas, ce ne peut être qu’a contrario car dans le genre ratage, la relation qui unit Aurélien et Bérénice atteint des sommets. Déjà, ça commence mal. Nous sommes dans les années 20. Aurélien, de retour du front où il a passé 6 ans, est un dandy, célibataire et oisif qui traîne dans Paris (omniprésent et admirablement décrit) son ennui et sa mélancolie, en répétant ce vers de Racine devenu son leitmotiv : « Je demeurai longtemps errant dans Césarée » ; quant à Bérénice, c’est une jeune provinciale mal mariée, de passage à Paris, et pour tout arranger, la première fois qu’il la vit, Aurélien « la trouva franchement laide ». C’est la 1e phrase du roman, et ça augure mal de la suite.
Pourtant les amours d’Aurélien et de Bérénice vont presque aboutir. Lui est revenu sur ses préjugés esthétiques et elle, malgré ses angoisses, est prête à se rendre. S’ensuit une sorte de très long flirt, une valse-hésitation dont les danseurs ne se décident pas à passer à l’acte. Les tourtereaux vivent des moments à la fois idylliques et tourmentés dans la superbe garçonnière d’Aurélien qui domine l’Île Saint-Louis. Au mur, un masque de plâtre, celui de « L’inconnue de la Seine », que Bérénice brise par maladresse, une maladresse peut-être mâtinée de jalousie. Nous sommes à peu près à la moitié du roman et les amoureux, sans le savoir, viennent de franchir un sommet après lequel ils ne pourront plus que redescendre. La faute à Aurélien et à sa nature un peu pusillanime, la faute à Bérénice surtout, incapable au contraire de se satisfaire d’à-peu-près. « Il y a une passion si dévorante qu’elle ne peut se décrire. Elle mange qui la contemple. […] On ne peut l’essayer et se reprendre. On frémit de la nommer : c’est le goût de l’absolu. » On entend en écho le vers de Lamartine : « L’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux ». Tout est dit. Cette page est sublime, et c’est sans doute cela le vrai sujet d’Aurélien. Tout le reste n’est qu’habillage romanesque, magnifique, foisonnant mais secondaire.
Alors, bien sûr, si l’on prend les choses par le petit bout de la lorgnette, sept cents pages pour savoir si finalement Aurélien va baiser Bérénice, cela peut paraître ridicule, et insupportable à certains lecteurs. Aragon leur a répondu d’avance dans son Poème à crier dans les ruines :
« L’amour salauds l’amour pour vous/C’est d’arriver à coucher ensemble/Et après/Ah ah Tout l’amour est dans ce/Et après ».
Catégorie : Littérature française.
Liens : Aurélien en Folio. « Il n’y a pas d’amour heureux », la chanson, par Georges Brassens.
J’ai découvert cet éditeur hors norme grâce à Karoo, que je vous ai aussitôt présenté comme un chef-d’œuvre méconnu. Je ne connaissais ni le titre, ni l’éditeur. Ce qui m’a fait craquer est la jaquette, fascinante comme toutes celles de la collection des « Grands Animaux », avec leur brillance, leurs dessins géométriques ou répétés, leurs effets de lumière. Celle de Watership Down, une merveilleuse histoire de lapins errants (sans doute le titre le plus accessible de la collection), réussit l’exploit d’être, selon la luminosité et l’angle sous lequel vous regardez le livre, vert mat ou vert brillant, ou gris sombre, ou uniformément ivoire. Avant même que je la découvre en page de garde, j’avais suivi la consigne de Monsieur Toussaint Louverture : « La jaquette de ce livre a été pensée comme un habit de lumière, tout de beauté et de fragilité, nous vous encourageons à la retirer le temps de savourer l’histoire. »
Vous vous dites peut-être que c’est prétentieux. Mais si vous regardez bien, c’est l’humour qui vous frappera dans chaque titre des « Grands Animaux », « Une collection qui rassure Monsieur Toussaint Louverture » comme il le rappelle en dernière page de ses romans. Au dos de la jaquette, la même formule rituelle, dans laquelle seule l’épithète varie : « Une époustouflante/brutale/flamboyante/aventureuse publication de Monsieur Toussaint Louverture. » Juste à côté, au-dessus du code-barre, un prix qui défie toute concurrence (15,50 € pour le prochain titre qui m’attend, La maison dans laquelle, et qui dépasse les 1 000 pages), assorti d’un « MERCI » que je n’ai jamais trouvé ailleurs. Et, en page de garde ou dans le colophon, des clins d’œil dont on ne se lasse pas. Par exemple le fait de donner les proportions de l’ouvrage, accompagnées d’un commentaire engagé : « C’est un bloc brûlant de vie et de rage », à propos d’Un jardin de sable. Ou la présentation de l’œuvre, qui n’hésite pas à prendre le candidat acheteur à rebrousse-poil : « Ne vous laissez pas décourager, prenez le temps, remettez à plus tard si besoin, mais n’abandonnez pas, c’est l’un des plus grands livres qu’il nous ait été donné de lire », à propos de Et quelquefois j’ai comme une grande idée. Ou une vantardise, comme la mise en avant des 53 millions d’exemplaires atteints par Watership Down de par le monde, aussitôt adoucie par une remarque désabusée : « ce qui, en vérité, n’a absolument aucun sens pour des lapins ».
Si Monsieur Toussaint Louverture prend tant de soin à présenter ses « Grands Animaux », c’est qu’il connaît l’exigence des titres publiés dans cette collection, tous d’origine étrangère, tous soigneusement corrigés ou retraduits, tous remarqués au moment de leur sortie, tous adressés à un public cultivé. Cela ne s’offre pas comme du Guillaume Musso ou de l’Amélie Nothomb.
Mais il a aussi lancé, outre des romans isolés, une collection alternative, « Monsieur Toussaint Laventure », dans laquelle il vient de publier une nouvelle traduction d’Anne de Green Gables, roman canadien délicieusement suranné, adapté sous forme de série sur Netflix. Avec, une fois encore, un soin maniaque apporté à la présentation : papier velouté, gardes d’un magnifique brun doré, reliure cartonnée cousue au fil, recouverte de papier nacré « imprimé en quatre encres spécifiques pour refléter les nuances du couchant ».
Je le répète : osez une publication de Monsieur Toussaint Louverture.
Les livres dont il est question dans cet article peuvent être commandés chez un libraire.
Lucy Maud Montgomery, Anne de Green Gables, Monsieur Toussaint Louverture, 2020
— Par François Lechat
J’ignorais l’existence de ce roman et de son auteure, la plus lue au monde parmi les canadiennes, paraît-il. Il faut dire qu’il date de 1908, ce dont on s’aperçoit rapidement à la lecture : malgré une nouvelle traduction cela reste délicieusement suranné, et écrit dans un style fleuri auquel on ne se risquerait plus.
L’héroïne est attachante, avec ses cheveux roux, ses torrents de paroles, ses gaffes et son imagination sans limites. Si on ne peut pas dire que le suspense règne, c’est charmant, dans le genre champêtre, et c’est l’occasion d’un formidable retour à une époque et une région lointaines. Un début de siècle où la vie était rythmée par les saisons, où les jeunes filles rougissaient, s’émouvaient ou pleuraient à la moindre occasion, où la bienséance et la religion commandaient de ne rien faire d’inconvenant, comme lire trop de romans ou se montrer impolie avec une voisine. Quant aux lieux, le village d’Avonlea sur l’Ile-du-Prince-Edouard, à l’est de Québec, ils existent vraiment, et se visitent sous la forme d’un village reconstitué à la gloire de Green Gables. C’est dire si l’auteure a marqué les esprits avec les tribulations d’Anne, petite orpheline recueillie par deux fermiers corsetés par les règles sociales mais pleins de bonté, qu’Anne parviendra à séduire comme elle plaira, peu à peu, à tout le village malgré sa maigreur et sa drôle de dégaine.
Une surprenante publication de Monsieur Toussaint Louverture, dans un genre très différent de sa collection des « Grands Animaux ».
Liens : ce roman chez l’éditeur ; et retrouvez ici l’hommage à Monsieur Toussaint Louverture et les liens vers les autres articles de François Lechat sur des livres publiés par cet éditeur. Il y en aura peut-être encore d’autres, mais ça fait déjà une bonne petite collection d’excellents livres à découvrir.
Un roi sans divertissement (1946) m’a emportée dès le premier chapitre : usant habilement des récits enchâssés et de la diversité des points de vue pour cerner son personnage, Giono met en scène Langlois, d’abord capitaine de gendarmerie chargé d’enquêter sur un tueur en série qui terrorise un village du Trièves. On l’y revoit plus tard, devenu commandant de louveterie, pour orchestrer une battue au loup ; désormais adopté par la population, il compte rester définitivement et cherche même à se marier. C’est alors que sa vie bascule.
Langlois échappe à toute analyse : mouvant, fantasque, attachant et inquiétant, ce meneur d’hommes reste un mystère que Giono n’éclaire qu’en fin d’ouvrage : un homme sans divertissement est un homme plein de misère. Car finalement le thème principal de ce roman d’action, pétri de rebondissements, est peut-être l’ennui.
Ce livre m’a tellement fascinée que je suis allée dans le Trièves pour m’imprégner des lieux où Giono fait évoluer Langlois !
La magnifique adaptation de Visconti du Guépard(1958) peut laisser imaginer un roman historique. En réalité, si le texte est émaillé de débats politiques, Lampedusa évoque surtout le destin du prince Salina, aristocrate figé dans des valeurs qu’il croit immuables et que ni son prestige, ni son rang, ni son ironie arrogante ne sauveront d’un inéluctable déclin. Et tout le talent de l’auteur réside dans l’emploi de multiples registres pour traduire cette épopée crépusculaire d’un homme de plus en plus seul, parce qu’il refuse tout compromis qui trahirait sa lignée.
Art du tableau et du portrait, de l’analyse psychologique et sociale, l’écriture traduit magistralement « les derniers jours d’un condamné ».
Le titre lacunaire Tous les matins du monde (2002) intrigue et ne s’éclaire qu’à la fin de ce très court roman. Quignard y invente la biographie de Sainte-Colombe, musicien réel mais dont on ne sait rien. Comme le prince Salina, il s’accroche à un monde qui n’est plus. Violiste exceptionnel, rallié au jansénisme, il fuit les fastes et la musique de cour pour vivre en ascète ombrageux et avare de mots, tout entier voué à la musique de l’âme. La perte de son épouse pousse son isolement au paroxysme de la quête d’un paradis perdu. Entraînant ses deux filles dans sa réclusion, il renvoie même Marin Marais, son élève le plus prometteur.
Les deux musiciens se retrouveront-ils ? C’est le principal enjeu de ce livre, dont l’écriture très sobre exprime que devant la mort la musique est simplement là pour parler de ce dont la parole ne peut parler et en ce sens elle n’est pas tout à fait humaine.
Les livres dont il est question dans cet article peuvent être commandés chez un libraire.
Offrir un livre, oui, mais attention ! Par les temps qui courent, mieux vaut marcher sur des oeufs.
D’ailleurs, commençons par les livres de cuisine. Quelle abondance de recettes véganes ou minceur ! Évitez. Quand on est confiné, on bouge moins, on prend du poids… Ne prenez pas le risque de le/la vexer. Offrez-lui un livre de chef ou de cheffe, comme le tout récent livre d’Hélène Darroze ou celui de Stéphanie Le Quellec.
Attention aussi aux beaux-livres. En particulier ceux dont on lit surtout les images (!) et qui nous vantent la beauté de paradis sur Terre (ou ne serait-ce qu’en France)… paradis qu’on n’aura pas de si tôt la possibilité de visiter. Réservez les beaux-livres aux optimistes ! Par exemple Wildlife Photographer of the Year 2020, belle édition des 100 meilleures photographies de la nature sauvage sélectionnées par le jury du concours du même nom (Londres). Ci-dessus, « L’étreinte », de Sergey Gorshkov (tigresse de Sibérie). Nous, nous n’en sommes pas encore là, mais peut-être que dans quelque temps…
Méfiez-vous également des livres supposés correspondre à ses goûts. Elle aime la danse, oui, mais un livre sur la danse lui rappelle que ses pointes sont au clou parce que l’école est fermée. Ne retournez pas le couteau dans la plaie. Surtout que quand elle fait des entrechats dans l’appartement, les voisins du dessous rouspètent. Proposez aux jeunes ce livre sur Matisse qui les encouragera peut-être à peindre et à faire de savants collages. À partir de 8 ans. Les voisins du dessous devraient vous remercier.
Pour les intellectuels, il y a beaucoup de biographies de qualité qui sont sorties cette année. Attention cependant ! Comme les intellectuels lisent déjà beaucoup et encore plus quand ils sont confinés, assortissez votre cadeau de quelque chose de vivant. Par exemple, déclamez du Baudelaire en offrant l’excellente biographie de Jean Teulé. (Répétez bien avant de vous lancer.)
Enfin, attention aux livres amusants, recueils de blagues, enfileurs de perles et autres bêtisiers. Réservez-les uniquement à ceux qui n’ont pas internet ou boycottent les réseaux sociaux, parce que les autres en ont soupé (le covid, le président des États-soi-disant-unis…). Offrez plutôt un album qui plongera votre lecteur dans un univers délicieusement régressif, amusant et touchant, comme celui du Petit Spirou. Et là, vous pouvez être thématique :
Sinon, s’il ou elle a le coeur bien accroché et des convictions profondes, offrez-lui Impact, d’Olivier Norek.
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Dans ce roman très féminin dont le sujet principal est la maternité, Alice Ferney, avec la passion et la finesse qu’on lui connaît, met en scène un homme, Alexandre, quadragénaire à qui tout a réussi dans la vie, tant professionnellement que sentimentalement. Il forme un couple harmonieux avec la rayonnante Ada qui est sur le point d’accoucher.
Après une tempête qui remet toute sa vie en question, on retrouve Alexandre quelques années plus tard, épris d’Alma qui rêve d’être maman mais repousse radicalement l’idée de porter un enfant et d’accoucher. Désemparé, Alexandre essaie de comprendre sans la brusquer cette personnalité brillante mais dont le rapport au corps est très déconcertant.
Aux côtés d’Alexandre se trouve également Sandra, la voisine sur laquelle on peut compter en toute circonstance. Libraire très épanouie, chaleureuse et charismatique, elle est aussi féministe militante, revendiquant de n’avoir aucune contrainte dans sa vie, ni conjoint ni enfants. Ce qui ne l’empêche nullement de jouer la nounou chez Alexandre et d’entretenir avec lui une relation d’amitié profonde et dénuée d’ambiguïté.
Refus d’enfant, désir d’enfant, droit à l’enfant à tout prix, Alice Ferney dépasse ici tous les clichés qui demeurent dans notre société hyper médicalisée et aussi hyper mercantile. Elle montre que si la situation des femmes a bien évolué et qu’elles sont davantage maîtresses de leur vie et de leurs choix, du moins dans nos sociétés occidentales, la maternité n’est pas devenue pour autant un parcours où tout n’est qu’ « ordre et beauté, luxe, calme et volupté ». Elle rappelle en particulier qu’aucune grossesse n’est garantie du risque zéro et que le recours aux mères porteuses génère une autre forme d’asservissement de femmes pauvres qui utilisent leur corps pour survivre. Il faut être bien naïf pour penser le contraire et s’imaginer que ceux qui détiennent un marché lucratif sont des philanthropes respectueux.
Toutes ces réflexions sur l’intimité des femmes, dont on devine qu’elles tiennent à cœur à l’auteure, sont d’autant plus convaincantes qu’elle prête à ses personnages des personnalités ouvertes, qui, loin des caricatures, acceptent au moins d’entendre un autre point de vue que le leur.
Et en tant que femme, on aimerait parfois s’immiscer dans leurs échanges !
Sous-titré « Quand la Bourgogne défiait l’Europe », les « Téméraires » est une formidable leçon d’histoire. On y suit les tribulations des Burgondes depuis leur île danoise de Borgholm, jusqu’à leur implantation à Dijon, quelques siècles plus tard. C’est à partir de là, du XIVième siècle, que l’histoire commence à concerner de plus près les habitants du Nord de la France, de la Belgique, des Pays-Bas. D’alliances en ruptures et en réconciliations, par la guerre ou par l’héritage, Philippe Le Hardi, Jean Sans Peur, Philippe Le Bon et Charles le Téméraire vont agrandir leurs possessions, dans les Flandres et le Brabant, et ne plus cesser de s’étendre, au point que Charles le Téméraire allait de Mâcon à Luxembourg et à Amsterdam en demeurant en territoire Bourguignon.
En face, la France et l’Angleterre étaient en lutte (c’est la Guerre de Cent Ans) et le Saint Empire Germanique en embuscade. On connaît la fin : l’orgueilleux Charles le Téméraire est tué à Nancy en 1476. Louis XI met aussitôt la main sur Dijon, et c’en est fini du duché.
Fini ? Pas si sûr : sa fille, Marie de Bourgogne, épouse à Bruxelles Maximilien d’Autriche. Ils y verront naître leur petit-fils, Charles Quint. Un Habsbourg, certes, mais dont l’auteur nous montre comment il fut le dernier des Bourguignons.
Les portraits des ducs sont détaillés et saisissants, et cette histoire se lit comme un roman. On se sent comprendre une époque a priori confuse pour nous qui raisonnons sur le modèle des États Nations, et qui avons été nourris des légendes écrites pour nous y faire adhérer. Dans « les Téméraires », nous découvrons au contraire l’hétérogénéité des territoires, leur incroyable urbanisation, les relations entre les villes de Bruges, Gand, Lille et le pouvoir, qui tantôt cède des droits ou punit avec une violence inouïe. Nous voyons mieux aussi les relations d’amour, de haine et de pouvoir entre les cours de Bourgogne et de France, combien celles-ci sont étroitement mêlées avec la couronne d’Angleterre. Il s’en est fallu de peu, à plusieurs reprises, pour que la France cesse d’exister.
Enfin, la cour de Bourgogne étonnait par son faste. On voit, dans leurs ateliers les « primitifs flamands » : Van Eyck, de la Pasture, Memling dont les œuvres illustrent ce livre magnifique, que j’ai lu d’une traite.
Maylis Adhémar, Bénie soit Sixtine, Julliard, 2020
Par François Lechat.
Enfin un thème original ! L’héroïne, Sixtine, baigne depuis l’enfance dans un milieu catholique intégriste, et s’en trouve bien, car sa foi est intense. Elle ne se méfie donc pas lorsqu’elle est, au gré de quelques pages d’ouverture qui défilent à toute vitesse, happée par un mariage très convenable avec Pierre-Louis Sue de la Garde, dont la famille croit toujours que la France est la Fille aînée de l’Eglise et doit combattre l’impiété sous toutes ses formes. Seulement voilà : Sixtine a aussi un cœur et un corps, qui lui envoient quelques signaux d’alarme, notamment pendant sa nuit de noce, avant qu’un événement plus considérable vienne ébranler sa vie et ses convictions.
A partir de ce moment, Bénie soit Sixtine perd un peu de son originalité car nous avons déjà lu d’autres histoires de prise de conscience. Mais dans ce premier roman très réussi, Maylis Adhémar tient sa ligne jusqu’au bout, qui est celle de la nuance et de l’incarnation. Elle apporte autant de soin à distinguer les différentes chapelles de l’intégrisme catholique, qui ont chacune leurs mœurs et leurs organisations, qu’à cerner la manière dont les questions les plus graves retentissent sur la sensibilité de Sixtine, qui en fait ensuite matière à réflexion. L’ensemble dégage un sentiment très fort de réalisme, et nous vaut des pages admirables sur la sexualité et sur la joie charnelle de s’occuper d’un bébé. N’hésitez pas à plonger dans cette écriture élégante et fluide, accompagnée d’un humour discret.
Grégoire Delacourt, Un jour viendra couleur d’orange, Grasset, 2020
Par Brigitte Niquet.
Grégoire Delacourt a deux particularités : il se trouve toujours là où on ne l’attend pas, et il fait preuve d’une connaissance très pointue des milieux et/ou des événements qui servent de cadre à ses romans. Si l’on ajoute à cela une écriture haut de gamme, voilà au moins trois bonnes raisons de le lire, à condition d’admettre qu’un écrivain puisse parler des damnés de ce monde tantôt avec un regard externe et un vocabulaire de prof de littérature, tantôt en style direct en leur prêtant un langage de charretier. C’est la « patte » de Delacourt, on aime ou on n’aime pas, mais le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ici, elle colle au sujet.
En tout cas, c’est avec beaucoup d’empathie qu’il accompagne ses personnages sur les chemins tortueux où ils se perdent. Leurs voix sonnent juste et « parleront » sans doute à beaucoup de lecteurs, nostalgiques de La liste de mes envies et quelques autres titres. Cette fois, l’auteur prend en double toile de fond d’une part la crise dite des gilets jaunes et d’autre part le calvaire des enfants autistes et de leurs parents. Quel rapport ? direz-vous. C’est que le leader des révoltés, Pierre, se trouve aussi être père d’un enfant différent, Geoffroy, et s’il sait motiver ses troupes (dans l’euphorie des premiers temps, du moins), il ne comprend rien à son fiston dont l’apathie entrecoupée de crises violentes l’exaspère. Quant à sa vie conjugale, elle est réduite à néant, sa femme l’ayant gentiment mis dehors pour se consacrer à Geoffroy ainsi qu’au soutien de tous les malheureux qui en ont besoin, ce que Pierre, frustré, trouve très injuste. Au royaume de l’incommunicabilité (c’est un des grands thèmes du livre), chacun suit sa route solitaire. Va-t-on vers un dénouement tragique que tout semble préparer ? Il sera… « delacourtien », nous n’en dirons pas plus.
À lire, à moins d’être allergique au jaune et à quelques autres couleurs, et à relire si on l’a lu trop vite pour connaître la fin. Le lent déroulement du « film » mérite qu’on prenne son temps.
Catégorie : Littérature française.
Liens : le roman chez l’éditeur ; la chanson de Jean Ferrat sur le très beau poème d’Aragon dont est issu le titre de ce livre et dont voici le texte ; nos autres critiques de Grégoire Delacourt sont accessibles depuis le classement alphabétique par auteur.