Le Nouveau

Tracy Chevalier, Le Nouveau, Phébus, 2019

Par Anne-Marie Debarbieux.

Sollicitée parmi d’autres auteurs pour marquer le 400ème anniversaire de la mort de Shakespeare par la réécriture de l’une de ses pièces, Tracy Chevalier accepta avec enthousiasme ce défi en choisissant de transposer Othello. Le Nouveau se présente donc comme une adaptation de la tragédie dont elle respecte l’unité de temps (une journée, découpée en cinq moments), l’unité de lieu (une école primaire des environs de Washington), l’unité d’action (la première journée d’un nouveau en CM2).

Le nouveau, c’est Ossei, dit O, fils d’un diplomate ghanéen, habitué aux fréquents changements d’école, à l’accueil réservé voire hostile qui salue l’arrivée d’un enfant noir, contraint de toujours rester sur ses gardes, se débrouiller seul, et ne se pas s’offusquer de comportements racistes, intentionnels ou maladroits.

Sauf que cette fois, O est accueilli avec beaucoup de gentillesse par Dee, la fille la plus appréciée de toute l’école. Soulagé et heureux, il ignore que cela va déclencher immédiatement la colère de Ian, maître incontesté et redouté de la petite communauté des CM2 et champion de la manipulation.

Jeux de ballons, cordes à sauter, refrains fredonnés dans les rondes, escalade de cages à poules, chuchotements et éclats de rire, le microcosme d’une cour de récréation ordinaire n’est pas pour autant une image du paradis. Il y règne des lois, des petits chefs, des enjeux de pouvoir, des jeux de séduction ou d’exclusion, des codes et des secrets. L’intérêt du roman est d’explorer cet univers faussement innocent en attribuant tous les rôles principaux à des enfants.

Très intéressant également, le choix d’un enfant noir dans une école où tous les autres sont de race blanche, ce qui permet au lecteur de mesurer les préjugés et ignorances qui sont le terreau du racisme ordinaire.

Une réserve cependant pour ce roman, à bien des égards intéressant, mais c’est une réserve non négligeable : on peine à croire que ces enfants n’aient que 10-11 ans. Le langage tout comme l’évolution des situations (couples qui se font et défont, baisers volés, jalousies), tout cela resserré dans l’espace temporel d’une journée de classe, évoque davantage des pré-ados de 12-14 ans (d’autant que l’action se situe vers 1970). On peut conclure que cette histoire n’est pas vraiment crédible. Sans doute, mais il s’agit d’abord d’un jeu littéraire, plutôt réussi à mon sens.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : David Fauquemberg.

Liens : chez l’éditeur.

Le Palais des Orties

Marie Nimier, Le Palais des Orties, Gallimard, 2020

Par François Lechat.

Le sujet est on ne peut plus classique : une famille soudée, couple marié avec enfants, va voir son quotidien s’élargir et se fissurer avec l’arrivée d’une nouvelle venue. Frederica, séduisante jeune métisse, mutine et court vêtue, vient apporter son aide à l’exploitation d’orties – mais oui ! – dont s’occupent Simon et Nora avec l’aide de leurs rejetons. A partir de là, à vous de deviner la suite, qui ne manquera pas de sensualité…

Sujet classique, donc, dans un contexte très contemporain, l’exploitation d’une ferme bio et d’un produit improbable dont les bobos vont s’enticher : Marie Nimier connaît son époque. Elle aurait pu, du coup, l’évoquer sur un mode sociologique, un peu pesant, mais elle fait exactement l’inverse. Ses phrases sont toujours fluides et légères, son récit est linéaire, sa construction impeccable, comme son sens des personnages et de la suggestion. Il y a longtemps que je n’avais lu un roman aussi élégant, écrit au cordeau, sans un mot de trop, avec une foule de bonheurs d’écriture qui ne cherchent pas à se faire remarquer. Si l’on ne peut pas parler d’un grand livre, car ce n’est pas son ambition, Le Palais des Orties est d’une rare maîtrise, qui éclate dans la longue scène finale et ses conséquences, à nous en serrer le cœur.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Chavirer

Lola Lafon, Chavirer, Actes Sud, 2020

Par Brigitte Niquet.

Loin de moi l’idée de m’en faire une spécialité, mais il est difficile au critique de bonne volonté d’ignorer l’actuel débordement de livres plus ou moins clairement labellisés #MeToo. C’est ainsi qu’après Le consentement, je me suis retrouvée à lire Chavirer qu’on m’avait vivement conseillé et qui m’a « scotchée » dès les premières pages.

Contrairement à l’héroïne de Vanessa Springora, celle de Lola Lafon, Cléo, n’est pas la victime d’un seul prédateur, mais d’une sorte de mafia en bande organisée. Nous sommes dans les années 80, elle a à peine 12 ans quand elle est « repérée » par la très charmante Cathy, une apparition de rêve dans sa vie, qui lui fait miroiter l’obtention d’une bourse offerte par la fondation Galatée pour poursuivre les leçons de danse que ses parents ne peuvent plus lui payer et réaliser son rêve : devenir danseuse professionnelle.  Comblée de cadeaux et de compliments, la naïve Cléo n’en revient pas de sa chance jusqu’au jour où… Le danger avait l’haleine tiède d’un animal assoupi : celui-ci se réveille et sort ses griffes. Nous sommes à peu près au tiers du livre. Cléo, à qui on fait savoir sans ménagement qu’elle est trop coincée, voire frigide, disparaît des écrans radars et une nommée Betty prend sa place. L’ogre a besoin de chair fraîche.

Le reste du livre sera consacré à « l’après », celui de Cléo comme celui de Betty. Malheureusement, alors qu’on attend de savoir comment les deux ados vont remonter de leur descente aux enfers, tout à coup le roman s’enlise et entrent en scène de nouveaux personnages dont on ne voit pas bien l’utilité et à qui des chapitres entiers sont consacrés. Le lecteur décontenancé se surprend à tourner les pages deux par deux et à aller voir plus loin si par hasard… Heureusement, cette longue digression nous offre au moins une  immersion presque documentaire dans un autre monde sans pitié, celui de la danse. Et l’auteure finira par en revenir au vif du sujet en racontant comment, bien des années après, le déferlement de la vague #MeToo obligera Cléo, Betty et les autres à affronter leur passé, qu’elles croyaient avoir enterré avec leurs rêves et leurs illusions. Mais elle y revient un peu tard et c’est bien dommage.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le Crépuscule et l’Aube

Ken Follet, Le Crépuscule et l’Aube, Robert Laffont, 2020

Par Pierre Chahnazarian.

J’ai lu le dernier Ken Follet : Le Crépuscule et l’Aube. Ça se passe avant Les Piliers de la Terre (un des bouquins les plus importants des cent dernières années !).

C’est une grosse brique bien écrite, un page turner, mais un peu mièvre, à l’eau de rose par moments. On est très loin du chef-d’oeuvre des Piliers. Ça se lit, mais c’est destiné aux inconditionnels.

Catégorie : Littérature anglophone (roman historique) . Traduction : Cécile Arnaud, Jean-Daniel Brèque, Odile Demange, Nathalie Gouyé-Guilbert, Dominique Haas.

Liens : chez l’éditeur.

Deux nouvelles

Par Catherine Chahnazarian.

Récemment, deux courtes oeuvres publiées sur Nouvelle Donne (qui promeut la nouvelle littéraire – à ne pas confondre avec l’association politique homonyme) m’ont procuré grand plaisir :

Hervé Gasser, « On voit s’obstiner, chez le poète vieilli, une volonté d’éblouir », Nouvelle Donne 2020

Un texte un peu farceur, superbement écrit. En quelque sorte, sur l’art de transmettre une bibliothèque à ses héritiers ! Une affaire peut-être pas très originale, mais si bien menée qu’on passe un excellent moment de plaisir.

Liens : la nouvelle en PDF ou sur le site de Nouvelle Donne.

Jean-Yves Robichon, « Comme à Ostende », Nouvelle Donne, 2020

Poignante. Une nouvelle en forme de journal, écrit par un adolescent à qui sa mère manque. En quelques phrases, l’auteur plante une atmosphère, suggère des caractères, exprime un malaise. Quel bon texte !

Liens : la nouvelle en PDF ou sur le site de Nouvelle Donne.

Soit dit en passant

Woody Allen, Soit dit en passant, Stock, 2020

Par François Lechat.

J’ai acheté l’autobiographie de Woody Allen parce que j’aime ses films et que j’adore son personnage cinématographique, qui m’a toujours fait rire. Mais je l’ai aussi achetée dans un souci de réparation morale. Car Woody Allen fait l’objet d’une telle campagne de dénigrement, aux États-Unis, qu’il a failli ne pas trouver d’éditeur, et cette difficulté s’est répétée en France. Or personne ne devrait jamais être privé de son droit d’expression, d’autant que nul n’est forcé d’acheter ou de lire un livre.

Bien entendu, Soit dit en passant revient longuement sur les accusations d’inceste et de viol lancées par Mia Farrow contre Woody Allen. Au terme de ces pages, qui sont d’une grande précision et d’un calme olympien, le doute ne paraît plus permis : comme l’a établi la justice à maintes reprises, ces accusations sont dénuées de fondement. Cela n’oblige personne à approuver la relation d’amour entre Allen et sa très jeune fille adoptive, Soon-Yi. Mais le tableau dressé ici du comportement de Mia Farrow et de l’attitude de certains juges fait froid dans le dos. Et la manière dont Woody Allen y revient en fin d’ouvrage est admirable de nuance et de placidité.

Pour le reste, cette autobiographie est assez conforme à ce que l’on pouvait attendre. Un tableau amusé et haut en couleur d’une famille juive, une enfance et une jeunesse lunaires, un succès progressif et, en permanence, de l’humour et de l’auto-flagellation, apparemment sincère. Woody Allen ne se prend jamais pour un génie, trop convaincu que son œuvre est modeste à côté de celle de ses idoles. Du coup, ses Mémoires constituent, à côté d’anecdotes sur ses sketches et sur ses films, un exercice de célébration du talent d’autrui. C’est sympathique mais parfois lassant, car la plupart des noms évoqués sont inconnus en dehors des États-Unis. Il n’empêche : si Woody Allen s’adresse à ses fans et ne prétend pas créer de suspense, il fait souvent sourire et parfois réfléchir. Et l’on admire son sens de la formule ainsi que le talent, remarquable, de ses traducteurs.

Catégorie : Biographies et autobiographies (U.S.A.). Traduction : Marc Amfreville et Antoine Cazé.

Liens : chez l’éditeur.

Nos espérances

Anna Hope, Nos espérances, Gallimard, 2020

Par Brigitte Niquet.

La montée en puissance d’Anna Hope en un temps très court donne le vertige. Révélée en 2016 avec Le chagrin des vivants, confirmée en 2018 avec le très réussi La salle de bal (grand prix des lectrices Elle), la voici qui nous propose déjà son troisième roman, Nos espérances. C’est dire si on l’attendait au tournant : quand tant d’auteurs suent sang et eau pendant des années pour boucler un livre, comment fait cette jeune femme pour enfiler les best-sellers pratiquement sans respirer et la qualité de ce qu’elle écrit ne risque-t-elle pas d’en souffrir ?

Disons tout de suite que si ce troisième opus, en effet, nous a semblé un peu inférieur au précédent, c’est sans doute parce qu’on en attendait trop ou, plus simplement encore, parce que le thème choisi relève davantage que les deux autres de la sphère intimiste et que sa portée est donc moins universelle.

Anna Hope nous raconte ici une sorte d’éducation sentimentale, et d’éducation tout court. Hannah, Cate et Lissa sont trois amies inséparables, elles ont 20 ans à Londres dans les années 90, pratiquent la colocation et vivent ensemble cette période si importante de leur vie où tout se décide. Leur amitié qui semble indéfectible les soutient et le monde est à elles. Dix ans plus tard, on les retrouve toutes trois insatisfaites, frustrées, envieuses de la réussite qu’elles supposent être celle des deux autres. Bref, rien ne va plus et c’est l’objet du livre de raconter pourquoi ces dix années ont débouché sur des ratages et des rancœurs et comment les trois héroïnes vont vivre les suivantes et sauver ce qui peut l’être, dût leur amitié, déjà bien écornée, en souffrir davantage.

C’est un beau sujet, et Anna Hope le traite avec beaucoup de finesse et de délicatesse. Une femme parle des femmes et elle en parle bien. Pour ma part, je regrette seulement son parti-pris du récit non linéaire (qui, reconnaissons-le, ravit certains) : chaque chapitre porte une date, un lieu et/ou le prénom d’une des trois jeunes femmes, sans souci apparent de chronologie et sans qu’on puisse comprendre la raison de ce puzzle spatio-temporel qui, à mon sens, « casse » la lecture, oblige le lecteur à de constants retours en arrière et le gêne dans le processus d’attachement aux personnages. Heureusement, ici, la force d’attraction desdits personnages est suffisante pour compenser ce handicap.

Catégorie : Littérature anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Élodie Leplat.

Liens : chez Gallimard ; en Folio ; voir aussi notre critique du Chagrin des vivants (Anna Hope, 2016).

Fantaisie allemande

Philippe Claudel, Fantaisie allemande, Stock, 2020

Par Anne-Marie Debarbieux.

Un cadre : l’Allemagne. Une période : les années qui ont suivi la fin de la seconde guerre mondiale et la chute du nazisme. Deux citations en exergue dont celle de Thomas Bernhard qui saisit d’emblée le lecteur : « L’Allemagne a une haleine de gouffre ».

Cependant, que le lecteur ne se méprenne pas : il ne s’agit évidemment pas pour Claudel de faire le procès d’un peuple ou d’un pays, mais de prendre le nazisme comme l’exemple du Mal absolu et d’explorer, au fil de cinq nouvelles reliées par des passerelles, les thèmes qui lui sont chers : ceux du Mal et de l’Histoire qui poussent l’homme à détruire ce qu’il a construit, qui percutent de plein fouet des gens ordinaires et les entraînent dans une spirale négative. De quoi et pourquoi sont-ils coupables ? Où sont les justes ? Où sont les salauds ? Peut-on prétendre après coup que l’on aurait été du bon côté ? Que l’on aurait osé dire non, ne pas rester témoin passif d’actes de barbarie ? Est-on coupable de ne pas désobéir ?

Et devenir ensuite le bourreau d’un bourreau est-ce servir le Bien ou le Mal ?

Les 5 récits, de tonalités très différentes, abordent ces questions en mettant en scène des personnages, tous liés à un certain Viktor, qui est peut-être le même ou non (on ne peut rien affirmer), qui incarne très clairement un nazi dans le premier texte et devient ambigu dans les suivants.

Victime ou coupable, le soldat en fuite dont on apprend progressivement l’histoire ? Victime ou coupable, la gamine affectée sans vocation ni formation aux soins d’un vieillard quasi grabataire ? Menteurs ou de bonne foi, ceux qui polémiquent sur la date de décès d’un peintre dont on retrouve des toiles inédites ? Situations que l’auteur rend impossibles à réduire à des jugements péremptoires et irréfutables.

Ce petit livre, qui fait réfléchir, est en outre très bien écrit, ce qui captive le lecteur et l’amène à s’interroger. Chaque récit est différent dans son rythme ou dans son mode de narration. La première des 5 nouvelles, en particulier, est remarquablement construite et nous subjugue vraiment par la qualité de l’écriture.

En résumé, un nouveau livre, peut-être un peu déconcertant, mais qui à mes yeux ne démérite pas par rapport aux œuvres précédentes.

Catégorie : Nouvelles.

Liens : chez l’éditeur. Nos autres articles sur Philippe Claudel sont disponibles à son nom dans le répertoire alphabétique.

Arène

Négar Djavadi, Arène, Liana Levi, 2020

Par François Lechat.

Il m’est arrivé de reprocher à Karin Tuil, dans L’insouciance et Les choses humaines, d’avoir sacrifié la littérature à l’efficacité du récit. Sur des thèmes fort proches, on pourrait dire l’inverse de Négar Djavadi. Elle prend tant de soin à situer ses personnages, à travailler la langue, à rappeler l’histoire et la symbolique des lieux qu’elle investit, qu’il faut un peu de patience pour s’immerger dans Arène et se laisser prendre par ce maëlstrom de bruit et de fureur.

Tout se passe aux alentours de la place du Colonel-Fabien, à Paris, dans un quartier populaire où se croisent des migrants et des bobos, des flics et des dealers. Le récit est d’abord centré sur Benjamin Grossmann, un arriviste fier de ses nouvelles responsabilités dans une plateforme qui fait penser à Netflix. Sa belle assurance va se fracasser sur un incident mineur qui le mettra en danger, comme tous les autres protagonistes de ce roman puissant qui, petit à petit, glisse vers une catastrophe annoncée. Les réseaux sociaux se déchaînent à partir d’une vidéo manipulée, les radicaux religieux ou antiracistes profitent de la moindre occasion, les Chinois s’exploitent entre eux, une policière issue de l’immigration a un geste malheureux à l’égard d’un réfugié qui va embraser tout le quartier, la candidate à la députation ne pense qu’à soigner son image… Personne ne sort intact de cette arène – à commencer par le lecteur, étourdi par cette mécanique remarquablement orchestrée, d’une grande intelligence, que j’aurais juste préférée un peu plus rapide et légère.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi notre critique de Désorientale, du même auteur, par Jacques Dupont.

Les Fleurs de l’ombre

Tatiana de Rosnay, Les Fleurs de l’ombre, Robert Laffont/Héloïse d’Ormesson, 2020

Par Brigitte Niquet et Sylvaine Micheaux.

Tatiana de Rosnay a toujours été obsédée par les maisons anciennes, la mémoire des lieux et des âmes qui y ont vécu. Ici, sur ses thèmes favoris, elle nous propulse en 2035 dans un Paris ultra moderne, en partie détruit par des attentats perpétrés lors des JO de 2024, un Paris sans fleurs ni arbres sauf artificiels, sans abeilles ni oiseaux, un Paris ayant perdu la bataille du dérèglement climatique. Clarissa, septuagénaire, géomètre devenue romancière à succès sur le tard, fascinée par Virginia Woolf et Romain Gary et adorant les bâtisses anciennes, quitte son mari après une énième tromperie, cette fois-ci impardonnable. Désemparée, ne sachant où se réfugier ni que faire d’elle-même, elle se laisse séduire par la proposition de la société CASA d’intégrer une « résidence d’artistes » dans un immeuble très moderne, hyperconnecté et sans mémoire. Cet immeuble est entièrement domotisé, et Clarissa bénéficie d’une assistante virtuelle – qu’elle baptise Mrs Dalloway en hommage à Virginia Woolf – et de robots gardiens, chargés officiellement de la protéger de toute intrusion et de répondre à ses moindres désirs. D’abord enchantée, Clarissa ne va pas tarder à se sentir, en fait, de plus en plus surveillée, elle commence à se méfier de tout et de tous et se laisse gagner par l’angoisse, à moins que ce ne soit tout simplement l’effet de la solitude et de la paranoïa qu’elle engendre… La résidence idyllique va-t-elle être le théâtre d’un drame ou n’est-ce que le fantasme d’une femme seule, vieillissante et isolée ?

Le roman est construit tel un thriller, et l’écriture fluide de l’auteur nous incite à en tourner les pages, Clarissa étant une sorte d’alter ego de Tatiana de Rosnay dont on a envie de connaître le destin. Malheureusement, le récit part un peu dans tous les sens, l’histoire de l’adultère du mari est assez ridicule et la fin est bâclée mais, comme le dit Clarissa, elle écrit « pour inciter à réfléchir, et non pour donner des réponses ». Par ailleurs, le livre donne envie de se replonger dans les écrits de Virginia Woolf et de Romain Gary, abondamment cités.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Fille

Camille Laurens, Fille, Gallimard, 2020

Par Brigitte Niquet.

On ne peut qu’éprouver un grand malaise à la lecture de ce livre : en raison de la charge émotionnelle qu’il véhicule, bien sûr, mais aussi par l’étonnement de constater que l’auteure (âgée d’une soixantaine d’années) nous propose un récit autobiographique qui semble relever du début du XXe siècle, voire de la fin du siècle précédent, quelque part entre Maupassant et Van der Meersch. Son livre traite exclusivement du malheur de naître fille dans un monde régi par les hommes, où la tentation est grande pour le père qui espérait un garçon de jeter à la poubelle le malheureux bébé non conforme à ses souhaits. Et nous ne sommes pas chez les bouseux, ledit père est médecin…

Le problème, c’est que, née pourtant quinze ans plus tôt que Camille, je n’ai jamais senti pour ma part ce rejet ni entendu parler autour de moi de cette prédilection exclusive du père pour ses rejetons masculins. Certes, le féminisme avait encore bien des bastions à faire tomber, mais cela n’a vraiment rien à voir avec ce que raconte l’auteure, qui n’aura sans doute pas assez de toute sa vie pour digérer les avanies qu’elle a subies. En lisant son livre, on ne peut que penser que tous les hommes sont d’affreux machos, méprisant tout autant leurs épouses que leurs filles, imposant le silence sur un inceste familial particulièrement sordide et confiant Camille pour son accouchement à un véritable boucher qui provoquera la mort du bébé (un garçon, pourtant, c’est bien fait, tiens…). Le lecteur doit donc toujours garder à l’esprit qu’il s’agit d’un cas particulier, certes pas unique mais non généralisable.

À cette réserve près (mais elle est de taille), Fille est un livre solide, atypique et remarquablement écrit : Camille y parle d’elle alternativement sous le couvert du « je » autobiographique, du « tu » qui semble être une autre malheureuse à qui elle s’adresse, du « elle » qui fait d’elle un narrateur externe, non impliqué dans les événements. Ces différences de point de vue et de ton sont une des richesses de l’ouvrage et empêchent le ronronnement qui aurait pu s’installer entre les scènes de violence pure qui sont, elles, très prenantes et pourraient choquer les âmes sensibles, surtout quand il est question de maternité, sujet délicat s’il en est. Il vaut mieux pour elles s’abstenir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

L’examen

Richard Matheson, L’examen, Le passager clandestin, « Dyschroniques », 2019

Par Anne-Marie Debarbieux.

Intéressante initiative que celle de la collection « Dyschroniques » qui exhume des textes de science fiction ou d’anticipation, un peu oubliés ou passés inaperçus au moment de leur parution, mais dont le contenu trouve un écho dans le monde d’aujourd’hui. Ainsi ai-je découvert cette nouvelle de Richard Matheson, écrite en 1954, dont la traduction française date de 1999 et qui aborde un sujet qui ne laisse certes pas indifférent : comment gérer le vieillissement de la population ?

Dans un huis clos glaçant de moins de 50 pages, Matheson met en scène Leslie qui s’efforce fébrilement de préparer son père, Tom, qui vit avec lui et sa famille, à l’examen destiné à vérifier ses aptitudes physiques et capacités cognitives. En cas de résultats insuffisants, le verdict sera sans appel. La date de la convocation est toute proche. À 80 ans, Tom va passer l’examen pour la quatrième fois.

Leslie n’est pas un monstre, loin de là, il aime et admire son père, il n ‘est pas un ingrat et se souvient de tous les bonheurs vécus avec lui. Mais il est aussi lucide et résigné et ne remet pas en cause le système mis en place par l’état, conscient qu’il lui apportera aussi, ainsi qu’aux autres membres de la famille, une forme de soulagement.

La chute de l’histoire est rapidement traitée mais elle ne surprend pas vraiment.

Ce texte renvoie évidemment à toutes les politiques d’extermination de certaines populations ou races, mais aujourd’hui il renvoie aussi à la question de la gestion du grand âge, posée avec une acuité particulière dans un climat de pandémie, quand la légitimité de la solidarité devant les risques sanitaires ne fait pas forcément l’unanimité et que l’on peut se demander où et vers quoi va l’humain.

Catégories : Redécouvertes, Nouvelles et textes courts (U.S.A.). Traduction : Roger Durand (1957) revue par Jacques Chambon (2019).

Lien : chez l’éditeur.

Un Raskolnikoff

Emmanuel Bove, Un Raskolnikoff, L’Arbre vengeur, 2019

Auteur de la première moitié du XXe siècle, Emmanuel Bove est réédité et redécouvert avec un succès croissant.

Par Jacques Dupont.

Le très court roman d’Emmanuel Bove est une variation sur Crime et Châtiment. Raskolnikoff se nomme ici Changarnier et est un jeune Parisien.

Le crime : y en a-t-il eu un ? L’a-t-il commis ? Ni oui, ni non. L’hypothèse est suspendue, tombe, rebondit, et lourdement retombe. Des crimes ont certes été perpétrés : l’un par un étrange petit homme qui lui a emboîté le pas, l’autre par un inconnu. Mais est-ce si sûr ? N’ont-ils pas plutôt été commis par Changarnier lui-même ? Changarnier, qui les endosse et tout à la fois les rejette. Le voilà tantôt prêt à payer pour une faute qu’il n’a peut-être pas commise, tantôt proclamant son innocence avec la plus grande énergie. Est-il fou ? Aux yeux de sa compagne de dérive, assurément. Violette, héroïque et lamentable, le suit tout au long de son errance, et essuie les fluctuations de son délire.

Changarnier n’est ancré dans rien. Il n’a pas de sol où poser les pieds, il n’est pas dans l’existence commune. Il erre à la recherche d’un tiers manquant, qui prononcerait son innocence ou sa faute, lui assurerait une place sur la terre des hommes. Il le cherche, cet autre, il le convoque, il le provoque. Mais rien, personne ne viendra. Un commissaire de police – qui un temps le soupçonne – lui dira de simplement continuer son chemin.

Très dérangeant.

Catégorie : Redécouvertes.

Liens : le roman chez l’éditeur, ainsi que la biographie d’Emmanuel Bove ; et un bon article de CAIRN sur Bove et un autre de ses livres, Mes Amis.

Empire

Alberto Angela, Empire, Payot et Rivages, 2016

Par Pierre et Catherine Chahnazarian.

— Je lis Empire, s’exclame Pierre, l’histoire du sesterce. Vulgarisation un peu didactique et moralisante, mais c’est passionnant, on apprend beaucoup et c’est amusant !

L’idée de départ est toute simple : on suit un sesterce qui passe de main en main, voyageant ainsi à travers tout l’empire romain, alors sous le règne de Trajan (l’empereur préféré d’Alberto Angela). C’est l’occasion de rencontrer des personnages représentatifs de ce qu’a pu être cet immense État – différentes nationalités, différents types sociaux, différentes occupations, différents modes de vie – où tout le monde parlait le latin et où la même monnaie était en vigueur. Ce « docu-fiction », comme le définit l’auteur lui-même, repose sur des savoirs historiques au point que la plupart des dialogues tenus par les personnages sont issus de textes latins parvenus jusqu’à nous.

Le découpage est géographique et une table, en fin d’ouvrage, reprend, ville par ville, le détail des chapitres – aussi variés que « Envoie-moi deux caleçons », « Parier au Circus Maximus », « Comment faire sauter une montagne sans dynamite » ou « Des villes dangereuses ? »

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur ; notre critique d’Une journée dans la Rome antique, du même auteur.

Le Consentement

Vanessa Springora, Le Consentement, Grasset, 2020

Par Brigitte Niquet.

Bien que je me méfie a priori des livres dont tout le monde dit du bien, j’ai voulu savoir pourquoi et comment Le Consentement, encensé par la critique comme par les lecteurs, s’était hissé au niveau d’un best-seller, et bien m’en a pris. Naviguer entre l’indignation vertueuse, le voyeurisme obscène et tous les autres écueils qu’on imagine, éviter ces écueils et s’en sortir la tête haute, laissant sur le carreau le prédateur enfin ramené à ce qu’il est, un minable qui a profité de la bénédiction coupable de ces mêmes médias et de l’aura que celle-ci lui donnait pour attirer des enfants soi-disant consentants “dans le jardin de l’ogre”, voilà qui mérite considération.

Le Consentement n’est pas un réquisitoire, mais avant tout un livre réussi, avec un magnifique “effet boomerang” (technique bien connue de “l’arroseur arrosé”). Matzneff s’est servi pendant trente ans de son talent et de sa gloire littéraires pour donner ses victimes, et particulièrement Vanessa Springora, en pâture ? Celle-ci a fini par trouver la parade : « Depuis tant d’années, je tourne en rond dans ma cage […]. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre. » Et elle est bien placée pour y arriver puisque, devenue elle-même éditrice, elle connaît tout des rouages complexes de ce milieu. Et, en plus, elle a du talent, une belle écriture classique, elle sait mettre de la distance entre elle et ce qu’elle écrit (elle répète n’avoir pas été violée, mais abusée), sait construire un livre dans un déroulement linéaire mais organisé en séquences parfaitement maîtrisées… Il ne reste qu’à espérer qu’enfin délivrée de ce fardeau qui l’a écrasée pendant tant d’années, elle pourra avoir maintenant la vie et aussi la carrière littéraire qu’elle mérite.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

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