7 années de bonheur

Etgar Keret, 7 années de bonheur, L’Olivier, 2014

— Par Marie-Hélène Moreau

Un fils de plus en plus raisonneur, une femme qui ne le ménage pas, une sœur orthodoxe qu’il ne reconnait plus tout à fait, un père atteint d’un cancer mais qui ne se laisse pas abattre, un journaliste manquant singulièrement de déontologie ou encore un chauffeur de taxi insupportable, voici quelques-uns des personnages hauts en couleur qu’Etgar Keret nous propose de rencontrer à travers les nombreuses anecdotes qui parsèment son livre.

À mi-chemin entre le roman et le recueil de nouvelles, 7 années de bonheur peut se lire dans l’ordre ou le désordre. En soi, cela ne présente pas d’intérêt particulier, mais décrit assez bien ce drôle d’objet. L’auteur y parcourt, année après année, les sept premières années de son fils au fil de courts chapitres sans réel lien les uns avec les autres mais qui dessinent au final la vie d’une famille “normale” en Israël. Ironiques et parfois absurdes, ces saynètes évoquent tour à tour les joies et les vicissitudes de la paternité, la crainte omniprésente des attentats et des roquettes qui risquent de s’abattre sur la ville à tout moment et auxquelles, finalement, on finit par s’habituer, la place de la religion dans la vie quotidienne et le travail de l’auteur, notamment à travers ses participations plus ou moins enthousiastes à des événements littéraires. Etgar Keret raconte sa vie, ses joies et ses doutes, ses angoisses. Il aborde aussi, avec beaucoup de finesse, son lien à la judéité, tant à travers le regard des autres – particulièrement lors de ses déplacements à l’étranger –, qu’à travers sa famille.

C’est passionnant et touchant tout à la fois, tout en étant drôle, car oui, ce livre est drôle à plus d’un titre même s’il laisse planer en permanence l’ombre d’une violence quotidienne. Ainsi cette scène dans laquelle, couché sur le bord d’une route en pleine alerte militaire, l’auteur invente le jeu du sandwich pour protéger son fils d’éclats éventuels. Sous ses airs légers, 7 années de bonheur est définitivement un livre profond.

Catégorie : Littérature étrangère (Israël). Traduction (de l’anglais) : Jean-Pierre Carasso et Jacqueline Huet.

Lien : chez l’éditeur.

V2

Robert Harris, V2, Belfond, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

À Scheveningen, Hollande, l’ingénieur Graf, l’un des génies allemands à avoir mis au point les célèbres V2, bombes-fusées révolutionnaires capables de faire de terribles dégâts, sent approcher la défaite. De l’autre côté de la Mer du Nord, Londres subit les bombardements. Kay en fait l’expérience un matin qui aurait dû être gai, elle qui travaille à la Women’s Auxiliary Air Force et dont la mission est justement de tenter de repérer le pas de tir des V2 sur les photos prises par les aviateurs britanniques au-dessus des côtes néerlandaises. À Malines, Belgique, les Anglais ont installé leur QG dans un soldatenheim, un foyer allemand pour soldats, abandonné. Car nous sommes fin 1944. Les SS sont partout pour « remonter le moral des troupes », mais partout où les Allemands n’ont pas encore perdu la guerre. De quinze mètres de long, transportant une tonne de charge explosive et se déplaçant à trois fois la vitesse du son, les V2 sont le dernier espoir de l’Allemagne nazie.

Passionné d’Histoire, Robert Harris possède un talent particulier pour nous y intéresser. Il la fait revivre, dans son époque et ses décors, dans ses enjeux. Il l’humanise en créant des personnages fictionnels qui l’incarnent, qui à la fois répondent aux règles efficaces du roman à suspense et éclairent les mœurs, l’idéologie, les décisions et leurs conséquences — aux côtés des personnages historiques auxquels il redonne corps. Pas de héros spectaculaires, donc, mais des personnages réalistes, couards ou déterminés, froids ou amicaux, amenés ou pas à accomplir de beaux gestes. Ainsi en va-t-il des personnages principaux dans V2, aux côtés des personnalités folles qu’avaient produites ou utilisées l’Allemagne nazie. Le suspense repose sur des éléments voire des détails très variés, et titille aussi bien notre curiosité historique que notre sens de l’amitié, nous tient en haleine aussi bien sur des questions techniques que sentimentales ou sur l’évolution psychologique d’un personnage. Robert Harris publie environ un roman par an, que je lis en deux jours ; s’il les publiait en feuilleton, je serais totalement addict.

Alors que l’Ukraine se fait bombarder sans pitié, V2 (qui a été écrit avant la guerre) prend évidemment une résonance particulière.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Anne-Sylvie Homassel.

Liens : chez l’éditeur ; toutes nos critiques de Robert Harris sont répertoriées à la lettre H du classement par auteur.

La septième diabolique

Adrienne Weick, La septième diabolique, Robert Laffont, 2022

— Par François Lechat

Grand Prix des Enquêteurs 2022, ce faux polar est surtout un livre érudit destiné à un public lettré. Il y a certes une enquête, et un suspense qui augmente doucement au fil des chapitres pour devenir prenant vers la fin. Mais on sent qu’il s’agit d’un premier roman, plus appliqué qu’inspiré. Par contre, c’est un vrai plaisir si l’on aime les vieilles pierres et la littérature. Car l’enquête menée ici par un étudiant de bonne volonté et un homme de lettres acariâtre tourne autour de Jules Barbey d’Aurevilly, l’auteur des Diaboliques (1874), un recueil de six nouvelles qu’on ne lit plus guère aujourd’hui mais qui conserve une réputation flatteuse.

Barbey, auteur et critique littéraire catholique, a dû retirer de la vente ces récits sulfureux, axés sur les passions, le sexe et la mort. La belle idée d’Adrienne Weick est d’imaginer que Barbey aurait écrit une septième Diabolique mais ne l’a pas publiée pour éviter de compromettre un ami. Nos Pieds Nickelés se lancent à la poursuite de ce texte après avoir découvert une lettre qui l’évoque dans une cache secrète d’un vieil hôtel particulier de Valognes, une des villes du Cotentin où Barbey a grandi. L’enquête, longue et difficile comme il se doit, se déroule donc dans une atmosphère délicieusement rétro : il y a des couloirs souterrains et un château disparu, une femme fatale et des ecclésiastiques lettrés, des manuscrits empoussiérés et un bibliothécaire revanchard, une photo qui en cache une autre, une pré-ado culottée nommée Cassandre… Cela sent bon la province en hiver, les personnages chabroliens et l’amour de la littérature. Quant à savoir si cette septième Diabolique existe et si elle nous sera donnée à lire… A vous de le découvrir, ça en vaut la peine.

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur.

Le chagrin des vivants

Anna Hope, Le chagrin des vivants, Gallimard, 2016 (disponible en Folio)

— Par Marie-Hélène Moreau

Il y a du bon (du très bon, même) dans ce livre encensé par la critique anglaise à sa sortie et du moins bon (un peu moins bon), mais il serait dommage de passer à côté tant le sujet est traité avec délicatesse.

Le sujet, justement : la guerre (la Première), le deuil de ceux qui ont vu partir un fils, un fiancé, le traumatisme de ceux qui en sont revenus, blessés à l’extérieur, cabossés de l’intérieur. Sur un tel sujet, il est toujours difficile de ne pas sombrer dans le pathos. C’est ce que parvient pourtant assez habilement à faire l’autrice par une construction faite d’allers et retours entre plusieurs histoires de femmes. Il y a d’abord Ada qui a perdu son fils et le voit sans cesse, délaissant son mari, Evelyn ensuite qui a perdu son fiancé et peine à s’imaginer à nouveau une vie sans lui, Hettie enfin, danseuse professionnelle auprès de laquelle d’anciens soldats viennent chercher écoute et réconfort le temps d’une valse.

Par petites touches légères se dessinent au fil du roman le passé regretté et l’horreur de la guerre, tout cela sur fond d’une autre histoire ou plutôt d’un événement, l’arrivée en Angleterre de la dépouille du soldat inconnu qui donne une indéniable profondeur à l’ensemble. Les personnages sont attachants, tant ces femmes blessées que les hommes gravitant autour d’elles, mari délaissé, soldat traumatisé par la perte d’un camarade, frère gradé traînant sa culpabilité. Ils se croisent sans jamais se confronter vraiment, tout en délicatesse, l’une dansant avec le frère de l’autre qui elle-même croise le camarade du fils disparu de la troisième, et cela donne un mouvement à l’ensemble, un peu comme une danse justement.

Il y a du moins bon, aussi. Ainsi, on regrettera peut-être le portrait inégal des trois personnages féminins, celui de Hettie la danseuse étant sensiblement moins creusé que les autres, laissant un sentiment d’inachevé. On pourra également trouver la construction du roman par moment trop “visible”, défaut de premier roman sans doute ce qui n’enlève rien, au contraire, à la performance car, pour un premier roman, on peut saluer l’ambition de l’autrice qui a depuis confirmé son talent. Bref, quelques défauts de jeunesse qui, s’ils empêchent le livre d’être un vrai coup de cœur, n’empêchent pas néanmoins de le classer dans les excellents moments de lecture.

Catégorie : Littérature étrangère (Royaume-Uni). Traduction : Elodie Leplat.

Liens : chez Gallimard ; en Folio ; notre critique des Espérances (Anna Hope, 2020).

Vie de Gérard Fulmard

Jean Echenoz, Vie de Gérard Fulmard, Éditions de Minuit, 2022 (existe en format de poche)

— Par François Lechat

Gérard Fulmard est un raté, et il le sait. Ancien steward évincé par sa compagnie, demandeur d’emploi au physique quelconque et enrobé, il ne voit d’autre solution pour s’en sortir que d’offrir ses services au premier venu. Il fonde ainsi le Cabinet Fulmard Assistance, sans savoir quelle aide il pourrait bien apporter, mais avec la ferme résolution de s’adapter aux circonstances. Et voici comment il devient, à sa propre surprise, détective privé pour le compte d’une officine politique d’extrême droite déchirée par des rivalités internes et qui va lui confier des missions de bas étage…

Pour passionner le lecteur avec la vie d’un minable, il faut de l’imagination. Et pour amuser, il faut du style. Je n’avais jamais lu Echenoz, mais de toute évidence il possède les deux. Vie de Gérard Fulmard est un modèle d’ironie et de cynisme, servi par une langue à la fois travaillée, quand l’emphase sert à faire sourire, et troublante, quand un raccourci audacieux ou le choix d’un terme inattendu fait claquer la phrase. Tous les clichés du genre policier y passent, femmes fatales, flingues, barbouzes, trahisons…, et tout tourne à la comédie malgré les louables efforts de Gérard Fulmard, pénétré de l’importance de sa mission. Du grand art, destiné à des lecteurs qui aiment lire entre les lignes.

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur.

Mamie Luger

Benoît Philippon, Mamie Luger, Les Arènes, 2018 (disponible au Livre de Poche)

— Par Catherine Chahnazarian

Berthe a cent deux ans et la langue bien pendue. Si son corps ne suit plus bien, elle a toute sa tête et sait encore tirer à la carabine. Car Berthe a appris à se défendre. Cent deux ans à devoir supporter qu’une femme n’est pas censée être libre ; à devoir supporter le patriarcat, la bêtise, la brutalité, l’injustice.

Sur le ton gouailleux d’un roman ludique plein de rebondissements, Benoît Philippon dresse un portrait d’une crédibilité saisissante. Berthe se raconte sans façon et avec « une sensibilité tirée d’un puits de larmes asséchées par le temps », qui vous en tirerait par moments si l’auteur n’avait eu la gentillesse d’y mettre de l’humour (bien qu’à  la fin…). C’est tout juste supportable pour le policier qui fait face à Berthe et dont le professionnalisme est mis à rude épreuve ; et pour nous, lecteurs, qui ferions des jurés incertains.

L’équilibre entre les époques, entre les récits et les retours au présent ; l’alternance de tension et de détente, de violence et d’amour ; l’habileté à relancer l’intérêt au moment où l’on pourrait craindre un banal comique de répétition ; la crudité des scènes de sexe, qui échappent à la plus basse vulgarité par réalisme aussi bien que par humour ; la sensibilité sans la fragilité, la compréhension sans la complaisance, l’explication sans les excuses, tout cela relève d’un réel talent d’auteur qui fait oublier l’option « série B » suggérée par le titre, la couverture du Poche et la gouaille.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : aux Arènes ; au Livre de Poche.

Les Enfants des riches

Wu Xiaole, Les Enfants des riches, Rivages, 2022

— Par Sylvaine Micheaux

Nous sommes de nos jours à Taïwan. Chen Yunxian, d’origine modeste, est obsédée par la réussite, la sienne puis celle de son fils Peichen qui entre à l’école primaire. Elle est plutôt frustrée d’avoir fait un mariage qui devait lui garantir une certaine aisance financière, les beaux-parents possédant deux grands appartements et l’un des deux devant revenir au jeune couple. Hélas pour eux, suite à des dettes de jeux, l’appartement leur échappe.

Pourtant tout semble s’éclaircir quand le jeune couple est invité par le patron de monsieur et que leurs jeunes fils se lient d’amitié. Le boss décide d’offrir les frais de scolarité pour inscrire Peichen dans la grande école privée de son propre fils, et la femme du patron se montre amicale avec Chen. Chen trouvera-t-elle sa place dans ce cercle privilégié dont elle rêvait, ou y perdra-t-elle son âme ?

Nous voilà plongés dans la société très hiérarchisée de Taïwan, faite de connaissances et de passe-droits, où il faut à tout prix soigner sa réputation, en compétition permanente, où on demande toujours plus à des enfants de 6 ans car la réussite scolaire, passeport pour des études dans de grandes universités américaines, est indispensable. 

À part Peichen, les personnages ne sont pas vraiment sympathiques, ni attachants ; on se perd un peu dans les noms car, à Taïwan, toute personne a deux prénoms, un chinois et un anglais, et l’auteur les utilise à tour de rôle. Mais on pénètre dans un monde dur, décrit admirablement et assez fascinant.

Catégorie : Littérature étrangère (Taïwan). Traduction : Lucie Modde.

Lien : chez l’éditeur.

Sa majesté des chats

Bernard Werber, Sa majesté des chats, Albin Michel, 2019

— Par Julien Raynaud

Tout le monde connaît plus ou moins Les fourmis, écrit par Bernard Werber en 1991. La prouesse de ce livre était d’alterner une intrigue palpitante avec des passages plus sérieux, sous forme d’articles scientifiques. Rebelote avec Sa majesté des chats, conçu comme un tome 2 après Demain les chats, mais qui peut tout à fait être lu sans ce préliminaire.  

Dans Sa majesté, les humains en prennent pour leur grade : dénonciation de l’élevage intensif (Werber décrit ce que l’on fait subir aux porcs, et ça donne la nausée), de la corrida, etc. L’intrigue ne manque pas de rebondissements, et l’on croise, a-t-on envie de dire, tous les animaux de la ferme ! Certains passages sont assez durs, à cause de la barbarie des rats (oui, car il faut se coltiner les affreux rats dans Sa majesté, qui flirte sur ce point avec les romans de James Herbert des années 70). Ne vous attachez donc pas trop à certains animaux-personnages, sous peine de sortir les mouchoirs. 

Les intermèdes encyclopédiques glissés par Werber, toujours au bon moment, sont accessibles et passionnants ; on espère que l’on peut s’y fier, sous peine de livrer à son entourage, tout au long de la lecture, tout un tas d’anecdotes inexactes !

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur.

Le royaume désuni

Jonathan Coe, Le royaume désuni, Gallimard, 2022

— Par François Lechat

Quatre ans après Le cœur de l’Angleterre, qui restera comme LE roman du Brexit, Jonathan Coe élargit le spectre et raconte, en un prologue et sept chapitres, la lente décomposition du Royaume-Uni, ce pays qui porte aujourd’hui si mal son nom.

Comme toujours chez lui, ce qui pourrait être une leçon d’histoire ou de sociologie un peu ennuyeuse prend les contours d’une saga familiale à laquelle on s’attache de plus en plus au fil des pages. Installée à Bournville, un bourg proche de Birmingham et célèbre pour sa chocolaterie, cette famille au départ unie résistera aux épreuves du temps, mais sera secouée de tensions qui épousent celles du royaume. Et la grande Histoire se mêle ici d’autant plus à la petite que chaque chapitre s’organise autour d’un événement marquant, comme la célébration de la victoire en mai 1945, les funérailles de Lady Di ou, dans le désordre, le couronnement d’Elisabeth II en 1953. Tensions sociales, tensions régionales (le chapitre centré sur le pays de Galles est aussi amusant que saisissant), tensions intergénérationnelles, tensions raciales…, tout est évoqué au moyen de brèves remarques et de dialogues criants de vérité, un art dans lequel Jonathan Coe excelle.

Le royaume désuni n’offre pas le même plaisir que Le cœur de l’Angleterre, car on prend un peu de temps à s’attacher aux personnages et on n’est pas forcément fasciné par la finale de la coupe du monde de football de 1966 (4-2 pour l’Angleterre). Mais le prologue, consacré à l’apparition du Covid, et plusieurs chapitres sont brillants, touchants, pétillants. Et l’on admire la finesse de l’auteur, qui ne revient pas ici sur le Brexit mais brosse le portrait d’un jeune journaliste fantasque, un certain Boris, qui dans les années 1990 publie des articles sulfureux sur l’Europe…

Un conseil, enfin : ne ratez pas le compte-rendu d’une réunion de la commission « Environnement et politique des consommateurs » du Parlement européen consacrée à la proportion de matières grasses non cacaotées que peut contenir un aliment labellisé « chocolat ». Cinq pages hilarantes, d’un sérieux imperturbable.

Catégorie : Littérature étrangère (Royaume-Uni). Traduction : Marguerite Capelle.

Lien : chez l’éditeur.

Une brève libération

Félicité Herzog, Une brève libération, Stock, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

Ce roman historique traverse, en 350 pages, Paris et l’Occupation, l’Isère et la Résistance en Vercors puis la rencontre entre les deux principaux personnages, en commençant en 1940 pour finir en 1946. Le début présente deux familles parisiennes : celle de Marie-Pierre, une noblesse insouciante et inconséquente qui fait de très mauvais choix, et celle de Simon, juive, subissant ce à quoi la première reste indifférente, obligée de fuir. La jeune fille va rester empêtrée dans les convenances que lui impose sa bonne éducation ; le jeune homme va faire ce que sa conscience et ses valeurs lui dictent, entrer dans la Résistance. Ces chemins pour le moins différents sont intéressants à suivre mais sont parcourus au pas de course, et le troisième tiers du livre est consacré à la rencontre, l’amour impossible et le happy-end. Je ne dévoile rien : Marie-Pierre de Cossé Brissac est la mère de l’autrice et Simon Nora fut son premier mari.

Comme roman biographique, c’est intéressant et irréprochable, en ce sens que la vérité des faits, des opinions et des sentiments semble parfaitement respectée — au point que l’on peut se demander si le manque de développement n’est pas un effet de la fidélité de Félicité Herzog aux témoignages qu’elle a recueillis. Mais la promotion du livre était si soutenue que je m’étonne de ses faiblesses. Comme roman historique, c’est assez frustrant, surtout si l’on s’intéresse à cette période ou si, comme moi, on croyait faire une plongée en Vercors – c’est le cas, mais sur quelques pages à peine. Déroutant aussi, car on passe de la dénonciation des mœurs d’une famille décalée aux feux de la guerre puis à un relativement banal désarroi sentimental. Fâchant, enfin, car c’est à la fois très bien écrit et plein de maladresses, qui peuvent passer inaperçues si on lit vite mais qui ne résistent pas à une lecture attentive. (Mais que font les éditeurs ?)

Une fois prévenu, on peut choisir de lire cette Brève libération pour l’éclairage intéressant sur une certaine collaboration, le cheminement humain qui mène à la résistance, et les démêlés de l’héroïne avec son milieu.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; un article du Figaro sur Marie-Pierre de Cossé Brissac.

À travers les champs bleus

Claire Keegan, À travers les champs bleus, Sabine Wespieser, 2012

— Par Marie-Hélène Moreau

Si vous aimez lire des nouvelles – du moins si ce genre souvent et injustement mal aimé ne vous rebute pas trop – et que vous avez aimé vos séjours en Irlande ou rêvez d’y aller, vous aimerez probablement ce recueil.

À travers les huit nouvelles qui le composent, la plupart balayées par les vents irlandais, Claire Keegan, d’une plume tout en finesse, dresse le portrait d’hommes et de femmes rudes et souvent solitaires, évoquant leurs secrets cachés, refoulés, leurs rêves abandonnés et leurs déchirements. Il y a dans ces pages des plaines désertes au bord de falaises vertigineuses, des prêtres emplis de tourments pour leurs fautes passées, des amours adultères et puis, bien sûr, des pubs où l’on vient boire une bière et des cheminées dans lesquelles on jette les pavés de tourbes. Il y a des silences aussi, des non-dits. Au final, c’est toute une atmosphère que l’auteure parvient à créer et dans laquelle on se glisse avec plaisir même si la tonalité de l’ouvrage est, soyons honnête, plutôt sombre. Mais comme nous sommes en Irlande (à l’exception d’une nouvelle située aux États-Unis), terre de légendes s’il en est, vous croiserez également au détour de ces pages quelques pointes d’excentricité et un soupçon de superstition qui font de ce livre une intéressante découverte.

Catégorie : Nouvelles et textes courts (Irlande). Traduction : Jacqueline Odin.

Lien : chez l’éditeur.

L’amour de ma vie

Rosie Walsh, L’amour de ma vie, Les Escales, 2022

— Par Sylvaine Micheaux

Derrière ce titre à l’eau de rose se cache un roman plein de suspense, ni policier ni thriller, mais qu’on ne lâche pas. Emma, mariée à Léo, journaliste en nécrologie (eh oui, cela existe !) dans un grand quotidien anglais, et maman d’une petite Ruby, est chercheuse en biologie marine et possède une petite notoriété dans ce monde-là. Quand après quatre ans d’angoisse et de traitements, le médecin leur annonce qu’Emma est enfin en rémission de son cancer, tout l’avenir s’éclaircit enfin. Mais Léo, parce que c’est son métier et pour conjurer le sort, décide d’écrire la nécrologie de son épouse. Hélas, le passé de sa femme ne correspond pas à ce qu’elle lui en a dit. Qui est-elle vraiment ? Tout n’est-il que mensonge ?

Un page-turner très efficace. Un bon moment de détente.

Catégorie : Littérature étrangère (Grande-Bretagne). Traduction : Caroline Bouet.

Lien : chez l’éditeur.

La splendeur et l’infamie

Erik Larson, La splendeur et l’infamie, Le cherche midi, 2020 (existe en Livre de Poche)

— Par Pierre Chahnazarian

Il ne s’agit pas d’une millième bio de Churchill ! C’est la remarquable description de sa première année de guerre (la Seconde Guerre mondiale), de son entourage, des réactions américaines et nazies.

Les bombardements sur l’Angleterre, les hésitations américaines, le vol fou de Hess, les amours de sa fille, tout passe sous la plume de Larson, qui fouille et enquête comme un damné, mais nous livre à chaque fois un thriller de premier plan sans nous bassiner avec des milliers de notes en bas de page.

Chef d’œuvre comme d’hab, 5/5.

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Hubert Thézenas.

Lien : chez l’éditeur ; en Livre de Poche.

Les pantoufles

Pour passer de joyeuses fêtes

Luc-Michel Fouassier, Les pantoufles, l’Arbre vengeur, 2020 (existe en Folio)

— Par Florence Montségur

Cent treize pages qui se lisent d’une traite. Un sujet simple : un homme un peu distrait sort de chez lui en oubliant ses clés à l’intérieur et constate qu’il n’avait pas encore mis ses chaussures. Ses charentaises écossaises sont confortables mais peu assorties à son impeccable costume. Tant pis, il est trop pressé, il trouvera comment gérer cela en route. Et cela donnera lieu a des improvisations spectaculaires. Très parisiennes. Comme chez Fabrice Caro, tout est dans la tchate. Celle du héros et parfois aussi celle des personnages qu’il rencontre. Car les réactions sont imprévisibles !

Un personnage qui ne se prend pas au sérieux et se laisse aller aux événements. Une gentille moquerie de cette intellectualité snob qu’on retrouve dans certains milieux. Un petit roman amusant donc, qui se lit en…

Catégorie : Littérature française.

Liens : Les pantoufles en Folio ; la page sur l’auteur à l’Arbre vengeur ; retrouvez Fabrice Caro dans notre classement par auteur.

Bibliocat

Pour passer de joyeuses fêtes

Alex Howard, Bibliocat, Hauteville, 2019

— Par Julien Raynaud

Il paraîtrait que trente pour cent des ménages français possèdent au moins un chat. À n’en pas douter, on cherchera en priorité dans cette catégorie les lecteurs de Bibliocat. Qui ne voudrait pas découvrir ce que fait un chat de ses journées, ce que pense un chat, qui plus est un chat de bibliothèque ? Les fans de livres et de chats boiront du petit lait en lisant Alex Howard. Ils apprécieront le caractère léger de ces chroniques félines, au sein desquelles il est possible de picorer comme dans un fablier. Voilà qui est idéal pour se détendre, pour s’évader dans le calme et le ronron. On pourra laisser ce livre sur un petit meuble, près d’un fauteuil et d’un pot d’herbe à chat (appelée cataire dans Bibliocat), et on l’ouvrira, de-ci de-là, en tenant un mug brûlant.

Dès les premières pages, le plan du territoire du chat érudit constitue déjà une gourmandise. Quant aux chroniques successives, où vous découvrirez un cousin français du héros, très hautain comme il se doit, elles pourraient bien, sous leurs allures légères et sous la plume d’un doctorant en littérature, vous inviter à une certaine lucidité sur la futilité des actes humains, en tous les cas aux yeux des chats. En prime, l’auteur vous renvoie à la fin de chaque chronique à la lecture de romanciers britanniques, que vous pourriez découvrir à cette occasion : Georges Douglas Brown, Stephen Fry, etc.

Bien sûr, si c’était de l’action, une enquête ou une histoire d’amour que vous cherchiez, vous serez déçu. Et si vous êtes plutôt canidés, vous vous réjouirez de vous tourner ensuite vers Paroles de chien de Rudyard Kipling.

Catégorie : Extras (Grande-Bretagne). Traduction : Claire Allouch.

Lien : Bibliocat chez son éditeur — où vous pourrez lire un extrait. Paroles de chien de R. Kipling, préface et traduction de Thierry Gillyboeuf, chez Rivages Poche, 2021.

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