Les guerres intérieures

Valérie Tong Cuong, Les guerres intérieures, J.-C. Lattès, 2019

Par Brigitte Niquet.

Tous les romans de Valérie Tong Cuong sont intéressants, voire passionnants pour ceux qui apprécient la littérature intimiste (j’avais beaucoup aimé Pardonnable, impardonnable), et celui-ci ne déroge pas à la règle. Il est bâti autour du thème du remords, de la culpabilité, et m’a fait penser pour cela à Trois jours et une vie de Pierre Lemaitre. Bien que l’histoire soit située dans un contexte très différent, la trame est la même : comment vivre avec le souvenir d’un acte méprisable (voire d’un meurtre chez Lemaître), commis par hasard ou par négligence, et resté ignoré de tous sauf de son auteur dont il pourrit la vie.

La situation s’aggrave ici du fait que Pax, le « héros », rencontre par hasard la mère de la victime et en tombe éperdument amoureux. Il faut dire qu’Emi a tout pour plaire et pour bouleverser un homme, sauf qu’elle ne se remet pas de ce qui est arrivé à son fils et cherche dans la morphine un dérivatif à son mal-être.

Les personnages sont en place dès les premiers chapitres, ne reste qu’à dérouler ensuite le fil de leur histoire croisée, qui s’enrichit bien sûr de quelques figures secondaires dont l’importance est loin d’être négligeable, mais c’est bien dans la tête et le cœur de Pax que tout se joue : révélera-t-il à Emi ce qu’il sait et qui pourrait l’aider à guérir de sa torturante douleur, sachant que le prix à payer sera sans doute une rupture définitive avec cette femme qu’il adore ?

C’est un livre qui ne se lâche plus quand on l’a commencé, mais auquel cependant, comme souvent chez cet auteur, il manque quelque chose qui suscite l’empathie avec ses personnages. Curieusement, on ne compatit pas à leurs malheurs. Un critique a parlé d’écriture « clinique » et le mot est juste : le récit est d’une grande précision mais il n’est pas chaleureux. C’est bien le seul reproche qu’on puisse lui faire.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le maître d’hôtel de Matignon

Gilles Boyer, Le maître d’hôtel de Matignon, L.-C. Lattès, 2019

Par Sylvaine Micheaux.

Autant les romans et essais sur le Palais de L’Élysée et ses locataires, nos Présidents, sont courants, autant il est rare de lire un livre qui se déroule à Matignon – livre plutôt réussi et qui se lit avec plaisir.

Claude a débuté sa carrière dans la Marine Nationale, en tant que maître d’hôtel du Pacha (commandant) des bâtiments sur lesquels il a servi. Mais, lassé de toujours voyager, il se voit muté à l’Hôtel Matignon.  Moins prestigieux que l’Élysée mais pourquoi pas, pour deux ou trois ans… Il y fera toute sa carrière.

En cette année 2019 où il va partir en retraite, il nous raconte Matignon et les treize Premiers ministres, qu’il appelle ses Pachas, qu’il a vus défiler depuis 1990. Il entre dans un monde très hiérarchisé, que ce soit au niveau de l’intendance – toutes ces personnes de l’ombre qui travaillent pour rendre la vie la plus facile possible aux locataires de Matignon et à leurs familles –, ou au niveau des Premiers ministres et de leurs troupes : le directeur de cabinet, son adjoint, le conseiller parlementaire et différents conseillers, plus ou moins proches et gradés. Car être Premier ministre est non seulement un job plus qu’à plein temps, mais aussi une fonction où l’on connaît sa date d’arrivée mais jamais celle de départ, quelques mois ou quelques années plus tard, en permanence sur un siège éjectable.

S’en suivent plein de souvenirs et d’anecdotes sur cette vie à Matignon, du côté des locataires comme des serviteurs. Sur cette vie pas toujours simple sous les ors de la République, dans un Hôtel absolument magnifique mais tout sauf pratique. Ne vous attendez pas à des révélations politiques, hargneuses ou coquines. Claude est un homme bon et sage et qui a adoré son métier, pas toujours simple. Et il a aimé tous « ses » Pachas, de droite, du centre comme de gauche.

Entre deux ou trois chapitres, de petits apartés historiques faits par des prédécesseurs de Claude à cette fonction : au 19ème siècle, quand Matignon était encore le siège de l’ambassade d’Autriche ; sous les 3ème et 4ème Républiques quand les locataires étaient les Présidents du Conseil qui suivaient la valse des gouvernements ; et en 1959, à l’arrivée de Michel Debré, le tout premier Premier ministre de la 5ème république.

Gilles Boyer, l’auteur, a été conseiller à Matignon, et nous donne un roman vraiment intéressant, vivant, instructif, même si aucun grand secret d’État n’y est dévoilé.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le couteau

Jo Nesbø, Le couteau, Gallimard (série noire), 2019

Par François Lechat.

C’est ma première incursion dans l’univers de l’inspecteur Harry Hole, dont les aventures sont traduites en près de 50 langues et vendues à plus de 40 millions d’exemplaires, selon son éditeur français…

Franchement, à lire le troisième tiers du livre, ce succès est mérité : c’est scotchant, dramatique, fort bien noué et dénoué – on en reste sur le flanc. Mais je dois ajouter un bémol : ce qui précède (400 pages tout de même) paraît parfois un peu lent. Sans doute parce que l’auteur affectionne les précisions qui font vrai, qu’elles soient topographiques, musicales ou humaines. Et aussi parce que les intrigues suivies, si elles prennent tout leur sens lors du dénouement, auraient pu être un peu plus resserrées, demander moins de patience, surtout l’une d’entre elles. Mais au total, grâce à la qualité d’un très long final, on a le sentiment d’avoir lu un livre qu’on n’oubliera pas. Et dont l’édition, dans la « Série noire » de Gallimard, est un modèle du genre, visuellement et tactilement.

Catégorie : Policiers et thrillers (Norvège). Traduction : Céline Romand-Monnier.

Liens : chez l’éditeur.

Un fils parfait

Mathieu Menegaux, Un fils parfait, Grasset & Fasquelle, 2017 (existe en Points)

Par Catherine Chahnazarian.

Sur un ton vif, enlevé, Daphné écrit à sa belle-mère pour lui donner sa version de l’histoire qu’Élise ne connaît qu’à travers les dires de son « fils parfait », sa traduction des événements. Elle explique ce que Maxime est réellement. Elle raconte tout : la surprise, la négation, le doute, la rage, l’écroulement du monde, l’injustice. Est-il vraisemblable qu’Élise ait la curiosité et surtout le courage de lire cette longue lettre dans laquelle la monstruosité progresse irrémédiablement ?  Ça n’a pas d’importance. Pour Daphné, la narratrice, la vérité doit être dite. Toute la vérité. Et nous, lecteurs, nous sommes pris par ce récit habile, réaliste, affolant, nous ressentons la sincérité et l’angoisse d’une mère qui va devoir protéger ses deux petites filles.

Avant d’en entamer la lecture, mieux vaut peut-être être averti que ce très bon roman – inspiré d’une histoire vraie – parle de l’inceste.

La première moitié du livre, psychologique, met en place la périlleuse situation de cette femme qui croyait avoir épousé un homme merveilleux. Daphné dit sa naïveté, son aveuglement, sa culpabilité bien sûr, le basculement du bonheur dans l’horreur. La seconde moitié est celle du combat, de l’insuffisance des lois de la République, des erreurs commises, des apparences trompeuses, des scandaleuses complaisances. Militantes, ces quelque quatre-vingts pages inquiètent, écœurent – et passionnent parce qu’il s’agit tout de même d’un roman. Mais la mise en forme romanesque s’efface le plus souvent, et nous oblige à penser à toutes les Daphné, aux Claire, aux Lucie et aux autres.

Catégorie : Littérature française.

Liens : le roman chez Grasset ; l’auteur aux éditions Points.

Celle qui ne pleurait jamais

Christophe Vasse, Celle qui ne pleurait jamais, Les nouveaux auteurs, 2017 (disponible en Pocket)

Par Brigitte Niquet.

Sacré polar que celui-ci, qui a reçu le Grand prix du Polar Femme Actuelle et c’est bien mérité. Est-ce dire que ce roman plaira surtout aux femmes ? En tout cas, il leur fait la part belle, et Séverin, flic dépressif et bipolaire, écrivain à ses heures perdues, navigue à vue entre Sarah, son ex-femme, Nathalie sa maîtresse, Alex son adjointe, sans parler de Gabrielle, sa fille, en pleine crise d’adolescence « gothique ». Il faut compter aussi avec Celle qui ne pleurait jamais, dont on ignore presque jusqu’au bout l’identité aussi bien que les rapports qu’elle peut entretenir avec les autres protagonistes, mais dont les malheurs et les forfaits nous sont narrés dans de courts chapitres en italiques mêlant passé et présent, intercalés entre les chapitres « normaux ». Pour achever de brouiller les pistes, un double meurtre est commis au début du roman, c’est Séverin qui est chargé de l’enquête… et il ne tarde pas à découvrir que Sarah, qui a brusquement disparu, est la coupable que tout désigne, jusqu’à son ADN.

Cet imbroglio pourrait donner lieu à un de ces polars tordus qu’on lit vite parce qu’on veut connaître la fin et qu’on est obligé de relire parce que finalement, on ne sait plus qui est qui et qui a fait quoi. Rien de tel ici. La progression de l’intrigue, habilement maîtrisée, distille juste assez d’informations pour tenir le lecteur en haleine sans lui faire perdre le fil de l’histoire. Quant au dénouement, il est parfaitement inattendu, même si on a « tout suivi ». Ajoutons, pour ceux qui ne dédaignent pas qu’un peu de psychologie et d’étude de mœurs vienne pimenter le roman policier, qu’ils seront servis, car Celle qui ne pleurait jamais traite aussi en filigrane, avec justesse et sensibilité, de bien des problèmes du monde actuel, en particulier les rapports parents-enfants dans une société décomposée, même si les familles sont, elles, … recomposées. Le thème de l’impossible reconstruction des enfants-martyrs est lui aussi abordé, avec délicatesse et parce qu’il est nécessaire à l’intrigue, et quelques autres encore, comme la difficulté pour les pères divorcés de garder le contact avec leur progéniture. Bien des qualités donc, surtout pour un premier roman.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : sur Lisez.com.

Papa

Régis Jauffret, Papa, Seuil, 2020

Par Sylvaine Micheaux.

L’auteur a étonnamment catalogué ce livre en roman alors que, quand on le débute, on pense être devant une biographie.

En 2018, Régis Jauffret, la soixantaine, se trouve tranquillement devant sa télé, regardant un documentaire sur Marseille en 1943, sous le gouvernement de Vichy, quand il aperçoit son père Alfred sortant de la maison familiale (sise rue Marius Jauffret, nom de l’arrière-grand-père de Régis), menottes aux poignets, encadré par deux membres de la police de Vichy et embarqué dans une traction avant de l’époque. Que fait là son père ? Personne n’a jamais parlé, dans la famille, de cette arrestation. Quelle en était la raison (résistance, marché noir) ? Alfred s’en était sorti, de toute évidence, rapidement, puisque non emprisonné et non déporté.

Régis, fils unique mais doté d’une grande famille pourvue de nombreux oncles, tantes et cousins, va essayer d’en savoir plus. Mais les archives de la gestapo marseillaise ont été en quasi-totalité brûlées ou volées à la libération. Entre les souvenirs vécus par l’auteur, racontés par la famille ou par Madeleine, sa mère, morte trois ans plus tôt, les souvenirs supposés et ceux inventés et rêvés, Régis va revivre la vie de ce père, mort depuis trente ans, duquel il a peu de souvenirs heureux. Car Alfred, devenu père sur le tard, vivait dans son monde, handicapé par une surdité de plus en plus profonde et abruti par les neuroleptiques pris pour contenir une maladie qu’on n’appelait pas encore bipolarité ; un père lointain, un père à l’ancienne qui ne s’occupait pas de son  fils. Pourtant Jauffret admet avoir eu une enfance gâtée et heureuse, rien qui puisse faire pitié.

On se laisse prendre par cette histoire qui n’en est pas vraiment une, qui navigue entre souvenirs réels ou imaginés, voire imaginaires. Pourtant, à un moment, j’ai ressenti une certaine colère envers l’auteur. La description de son père était tellement dure, limite cruelle, comme celle que pourrait en faire un adolescent ou un jeune adulte. On sent qu’à plus de soixante ans, la douleur de l’enfance de Jauffret est toujours  là, vivante, et le ressenti limite injuste. La toute fin m’a cependant réconciliée avec lui car ce récit, ce roman, a été au fond  pour lui une forme de thérapie qui lui a permis de pouvoir, pour la première fois, appeler son père « papa ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : Papa chez l’éditeur . Dans L’Obs, belle interview croisée de Régis Jauffret et Iegor Gran : « Qu’avons-nous fait de nos pères ?« .

Dis, c’est quoi la démocratie ?

Vincent de Coorebyter, Dis, c’est quoi la démocratie ?, Renaissance du Livre, 2020

Par Catherine Chahnazarian.

Est-ce que mon vote sert à quelque chose ? Pouvons-nous obliger nos représentants à nous rendre des comptes ? Qu’est-ce que le tirage au sort ? Peut-on réclamer la démission d’un président élu quand on est mécontent ?…

Dans un tout autre registre que Jean-Claude Kaufmann dont François Lechat nous a parlé récemment, le philosophe et politologue belge Vincent de Coorebyter explique la démocratie à travers les questions qu’elle pose actuellement – les questions que pose un candide à un expert qui, d’une idée à l’autre, décortique le concept de démocratie sans reprendre le B-A-BA traditionnel et scolaire auquel on pourrait s’attendre. Et ce candide n’est pas un innocent ; il est déterminé, et ses questions vont toujours dans un sens précis : comment, malgré des écueils, des limites et des défauts, la démocratie peut-elle être aussi démocratique que possible ?

Le jeu de questions/réponses, qui est le principe premier de la collection, est si fluide et efficace que l’ouvrage peut se lire d’une traite. À la fois sans simplisme et sans complications, ces 80 pages s’adressent à tous, adultes aussi bien qu’ados, et autant aux Français qu’aux Belges. Voilà une bonne occasion de comparer les deux systèmes politiques et, peut-être, de mieux comprendre les phénomènes électoraux qui se produisent dans des pays voisins ou plus lointains ; de comprendre sur quels écueils butent les gilets jaunes les plus radicaux ; de comprendre ou confirmer ses propres attentes, déceptions et espoirs.

Limpide et éclairant.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi Malaise dans la démocratie (J.-P. Le Goff), L’archipel français (J. Fourquet), La fin de la démocratie (J.-C. Kaufmann). Nos autres critiques de Vincent de Coorebyter sont référencés ici (classement par auteur).

Miroir de nos peines

Pierre Lemaitre, Miroir de nos peines, Albin Michel, 2020

Par Sylvaine Micheaux.

Voici enfin le dernier opus de la trilogie de Pierre Lemaitre, débutée par Au revoir là-haut, prix Goncourt 2013, et Couleurs de l’incendie, 2018.

Au revoir là-haut nous emmenait à la fin de la première guerre mondiale avec le retour des gueules cassées. Dans Couleurs de l’incendie, c’étaient les années folles, la crise de 1929 et la vengeance d’une femme flouée. Dans Miroir de nos peines, nous voilà en 1940 : la drôle de guerre, la débâcle et l’exode qui en découle.

Louise, la petite fille d’Au revoir là-haut, est une institutrice de trente ans qui fait des extras le week-end dans le café brasserie de M. Jules et va vite se retrouver dans une situation inextricable. Désiré, génial mythomane, ayant exercé, rapidement certes, les métiers les plus divers tels que chirurgien et avocat, gravit à toute vitesse les échelons du Ministère de l’Information, ou plutôt devrait-on dire de la Désinformation tant on essaie de garder le moral des français inquiets de l’avancée fulgurante de l’armée allemande, et participe à la création de Radio Paris (dont on dira, vous savez, « Radio Paris ment, Radio Paris est allemand »). Quant à Raoul, simple trouffion roublard et dégourdi, et Gabriel, son adjudant-chef, calme et honnête, ils survivent tant bien que mal dans le froid et l’humidité des souterrains de la ligne Maginot quand ils sont envoyés pour défendre, de l’avancée des blindés allemands, un pont sur la Meuse.

Un roman foisonnant, d’une écriture fluide, vive, par moment pleine d’humour. On suit avec plaisir ces personnages qui vont bien sûr se retrouver sur les routes de l’exode, avec en toile de  fond la grande Histoire, car tout est parfaitement documenté, et si tout est faux et inventé, tout est vrai aussi.

Miroir de nos peines peut, sans problème, se lire indépendamment des deux premiers opus.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Nos critiques des Pierre Lemaitre sont accessibles depuis le classement par auteur, à la lettre L.

Élevez le niveau !

Mary Higgins Clark

Par Catherine Chahnazarian.

Paix à son âme, mais lisez autre chose. J’ai acheté un Mary Higgins Clark en partant en vacances pour en avoir lu au moins un dans ma vie et pour me distraire dans le train. Dernière danse (2018). C’était encore pire que ce à quoi je m’attendais. Ce livre, écrit sans style au point qu’il aurait pu être l’ouvrage de n’importe qui, se déroule dans une petite ville des Etats-Unis dont on n’apprend rien et qui ne nous apprend rien sur l’Amérique ou les Américains ; les personnages sont insignifiants ; le meurtre qui a été commis n’a rien pour nous toucher ; et le bon se mariera avec la gentille à la fin. Difficile de faire plus léger et stéréotypé. Même le suspense est relatif, car on comprend qui est l’assassin vers la moitié du livre (si on lit vraiment sans réfléchir) : il est grand et séduisant mais il met mal à l’aise, et il sera arrêté à la fin. Voilà, vous savez tout.

Une dame rencontrée dans le train au retour de ces vacances, et qui m’avait vue jeter le livre dans une poubelle sans états d’âme, me disait son amertume devant les choix offerts en gare pour se divertir pendant le voyage : nombre de ces romans lui sont tombés des mains alors que « Je ne suis pas une grande lectrice et je lis juste pour passer le temps. » (Lisez Robert Harris ou l’un des auteurs recommandés sur Les yeux dans les livres !) Une autre, intervenant dans la conversation, était bien d’accord avec nous : elle avait feuilleté en kiosque un roman à l’eau de rose comme elle croyait « qu’on avait cessé d’en écrire après la première Guerre Mondiale ».

Alors nous lançons un vibrant appel aux responsables des points presse des gares de France : par pitié, élevez le niveau !

Catégorie : Policiers et thrillers, Stylo-trottoir.

La fin de la démocratie

Jean-Claude Kaufmann, La fin de la démocratie, Les liens qui libèrent, 2019

Par François Lechat.

Jean-Claude Kaufmann s’est fait connaître comme sociologue de l’intime, voire de l’apparemment futile (la mode des seins nus sur les plages, par exemple). C’est dire qu’on ne l’imaginait pas s’interrogeant sur la fin de la démocratie : s’il y consacre son dernier livre, c’est parce qu’il est profondément inquiet.

En 300 pages très vivantes et lisibles, sans jargon ni pesanteur, Kaufmann fait le tour des bouleversements qui menacent notre civilisation : l’individualisme, la crise de l’autorité, le populisme, la montée de l’irrationnel, l’esprit sectaire, les fake news, la prise de pouvoir des algorithmes et de la technique… Sa théorie des failles identitaires est un peu courte, et il confond démocratie et République comme souvent en France. Mais son tour d’horizon est pédagogique, bien informé et interpellant. Un bon complément au Malaise dans la démocratie de Jean-Pierre Le Goff, ou à L’archipel français de Jérôme Fourquet. La réflexion sur les motifs de la crise de la démocratie ne fait que commencer.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

L’effet miroir et La face cachée

Vincent Rémont, L’effet miroir et La face cachée, Vincent Rémont, 2019

Par Catherine Chahnazarian.

Un petit extra, sur ce blog où nous ne critiquons en principe que des livres qui ont trouvé (un vrai) éditeur ; bien que L’effet miroir ait d’abord été publié chez Incartades avant d’être partiellement réécrit et réédité par l’auteur. Petit extra pour ces deux polars qui forment une suite et tiennent la comparaison avec nombre de romans grand-public en vente dans les supermarchés (ceux-ci se commandent directement à Vincent Rémont).

Xavier, qui a l’ambition de devenir écrivain, achète une vieille machine à écrire Underwood. Mais celle-ci lui joue le mauvais tour de le transporter dans la peau de quelqu’un d’autre… et ce n’est pas un cadeau.

Il ne manque à cette histoire que la relecture d’un bon éditeur, qui aurait pu faire couper quelques petites répétitions dues à la structure à plusieurs voix, structure efficace qui ménage des suspenses réussis et permet d’introduire progressivement des personnages qui ont leur épaisseur. Ajoutons que l’écriture se tient : homogène et efficace elle aussi, au service de l’histoire.

Ce n’est pas une découverte extraordinaire mais, je le rappelle, de la veine des polars grand-public, adaptés à ces moments de détente où l’on se laisse glisser dans la peau d’un personnage, dans la peau… d’un autre.

Catégorie : Policiers et thrillers. Extras.

Liens : le blog de l’auteur.

Les Enfants verts

Olga Tokarczuk, Les Enfants verts, La Contre Allée, 2016

Par Jacques Dupont.

Le court conte fantastique d’Olga Tokarczuk, Nobel de littérature 2018, se termine – peut-être à notre insu s’était-il ouvert – par un appel du narrateur : « Lecteur, aide-moi à comprendre ce qui s’y est réellement passé. »  Le « y » désigne ici la Pologne du XVIIe siècle, en ses contrées les plus excentrées – or l’excentrement est en soi le thème de l’histoire.

Il était donc une fois William Davisson, botaniste écossais, au service du roi de Pologne, qui l’accompagna à travers un pays dévasté par les guerres, par les boues de l’hiver, par la saleté et les maladies. Le monarque lui-même était malade, et son corps reflétait tout le mal qui rongeait la Pologne. Un jour on leur amène deux enfants verts, capturés dans la profonde forêt – que la petite troupe emporte dans ses bagages. Verts de cheveux, la peau constellée de taches, les enfants auront quelque influence sur la santé du roi.

« Qu’est-ce donc que la nature ? » interroge le roi. Si elle est tout ce qui nous entoure, à l’exception des hommes et de leurs créations, s’agira-il d’en penser, à l’instar du souverain, qu’elle « est un grand rien » ?

Peut-être…

Catégorie : Littérature étrangère (Pologne). Traduction : Margot Carlier.

Liens : chez l’éditeur.

L’Évangile selon Yong Sheng

Dai Sijie, L’Évangile selon Yong Sheng, Gallimard, 2019

Par Anne-Marie Debarbieux.

N’étant pas spécialement attirée par les récits historiques ni par la Chine, je n’ai ouvert ce livre que sur la recommandation enthousiaste d’un ami et bien m’en a pris !

L’auteur raconte ici la vie de son grand-père, Yong Sheng, qui fut l’un des premiers pasteurs chinois. Destiné à prendre la succession de son père, modeste charpentier réputé pour la fabrication de sifflets à l’usage des colombophiles, il croise, dès son enfance, le chemin d’un missionnaire américain et de sa fille, institutrice, et sa vie prend dès lors une orientation inattendue : il sera pasteur et évangélisera sa ville natale de Putian. Il part donc étudier la théologie à Nankin.

Mais Yong Shen est rattrapé par l’Histoire et les événements qui vont secouer son pays, il va connaître la révolution communiste et le régime maoïste. Il est assimilé aux ennemis du peuple et aux traîtres inféodés aux impérialistes étrangers, et il va endurer les pires tortures et humiliations. Durant de longues années la vie sera dure pour ceux qui ont le malheur d’être des intellectuels, qui plus est chrétiens, et de surcroît proches des paysans. La Révolution et l’obscurantisme broient tout sur leur passage.

Ce roman n’est pas seulement un livre d’Histoire et un témoignage édifiant sur une période noire de l’histoire chinoise. La cruauté et l’horreur sont régulièrement tempérées par la fantaisie, voire le merveilleux, quand la nature semble dotée d’étranges pouvoirs.

Les tonalités de ce livre sont donc variées, ce qui lui confère une grande originalité, les évènements et péripéties nombreux (ils couvrent près d’un siècle), et si l’auteur décrit à plusieurs reprises des horreurs, son écriture très réaliste est en même temps suffisamment distanciée pour que le lecteur ne soit pas submergé par l’émotion.

Yong Shen reste un homme énigmatique, ni un saint ni un surhomme, mais qui traverse les épreuves sans haine et avec une capacité de résistance étonnante.

Le dénouement très inattendu achève de sidérer le lecteur et le laisse subjugué jusqu’au bout par cet homme hors du commun et sans doute animé par quelque chose qui le dépasse.

Catégorie : Littérature francophone (Chine).

Liens : chez l’éditeur.

Police

Hugo Boris, Police, Grasset, 2016 (disponible en Pocket)

Par Brigitte Niquet.

Il était très improbable que ce livre chemine jusqu’à moi et plus improbable encore que je le lise d’une traite. Je n’ai pas de goût particulier pour les polars (encore qu’Olivier Norek m’ait récemment fait changer d’avis) et n’avais aucune raison de m’intéresser à celui-là particulièrement. Mais voilà, on m’en a fait cadeau, je l’ai feuilleté sans conviction… et ne l’ai plus lâché. J’y ai retrouvé dès les premières pages l’ambiance si particulière de Surface (du même Olivier Norek) : la vie dans un commissariat de police, la présence d’une femme-flic très perturbée par sa vie privée et extrêmement attachante, autour de qui tourne toute l’intrigue… On pourrait presque craindre le plagiat mais il n’en est rien, d’ailleurs Police est largement antérieur à Surface et les ressemblances s’effacent devant de sacrées différences. Disons que ce sont des livres « frères ».

Ici la femme-flic s’appelle Virginie, elle est mariée et jeune mère de famille et se retrouve enceinte de son co-équipier Aristide, après une relation adultérine qu’elle pensait sans lendemain. Au début du livre, elle est à la veille d’une IVG, mais ne sait pas encore si elle honorera son rendez-vous. Il lui reste 24 h pour se décider (et 24 h dans la vie d’une femme à ce moment précis, ce n’est pas rien), 24 h pendant lesquelles elle va changer d’avis plusieurs fois, mais aussi expérimenter une nouvelle facette de son métier : la reconduite à la frontière d’un étranger, un Tadjik en situation irrégulière, le droit d’asile lui ayant été refusé bien qu’une mort certaine l’attende s’il rentre chez lui. Le récit oscille constamment entre ces deux pôles, et ce mouvement pendulaire accroît la tension. Déstabilisée par les événements de sa vie privée sur lesquels elle a perdu le contrôle, indignée par le sort auquel le Tadjik est promis dans l’indifférence générale, Virginie va vivre en 24 h les moments les plus intenses de son existence et entraîner les lecteurs dans un maelström de sentiments contradictoires, dont ils ne sortiront pas forcément indemnes. Si l’on y ajoute la haute qualité du style, qui n’est pas pour rien dans la manière dont Hugo Boris nous embarque dans son histoire, pas de doute, celui-ci mérite, comme Norek, de figurer au Panthéon des auteurs de polars.

Catégorie : Policiers et thrillers.

LiensPolice chez Grasset et sur lisez.com (Pocket). Retrouvez tous nos articles sur Olivier Norek par ici. De façon générale, nos critiques d’un auteur sont regroupées à son nom dans le classement alphabétique.

Karoo

Steve Tesich, Karoo, Monsieur Toussaint Louverture, 2012-2019

Par François Lechat

Attention, chef-d’œuvre méconnu ! Une des grandes découvertes de ma vie de lecteur, éditée de manière luxueuse et avec humour par Monsieur Toussaint Louverture (lisez l’intégralité de la page de titre, du colophon et de la jaquette, vous comprendrez). Je pourrais vous en détailler bien des qualités, mais pour une fois je préfère citer la présentation de l’éditeur, qui est brillante, fort juste, et qui ne dévoile rien :

« Si ce roman singulier commence aux dernières heures des années 1980 dans un luxueux appartement de Manhattan, il ne s’achèvera que dans l’infinité lugubre du cosmos. Entre-temps, nous aurons eu droit à un réveillon fin de siècle, à un inventaire de maladies improbables, au sacrifice d’une œuvre d’art sur l’autel des dieux hollywoodiens, à une romance fleur bleue, à la démonstration salace du pouvoir des producteurs de cinéma et à un étrange voyage à demi endormi. Et au centre de tout ça, dans l’œil aveugle de l’ouragan : Saul Karoo, tout de cynisme et de lâcheté, balle perdue de notre époque… »

Lisez, vous verrez.

Catégories : Redécouvertes, Littérature étrangère (U.S.A.). Traduction : Anne Wicke.

Lien : chez l’éditeur.

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