L’oeil de la nuit

Pierre Péju, L’oeil de la nuit, Gallimard, 2019

Par François Lechat.

C’est peut-être parce qu’il publie beaucoup que Pierre Péju ne donne pas que des livres parfaits. Son dernier roman mérite le détour à certains égards, mais il frappe par d’étranges maladresses : des va-et-vient inexpliqués entre le présent et le passé simple, de multiples occurrences de l’expression qui donne son titre au roman, un certain abus de phrases averbales, comme si l’auteur avait parfois la flemme… Cela étant, son Œil de la nuit se laisse lire, et ne manque pas de scènes réussies. Mais en fait, c’est le sujet qui importe surtout, ici. Pierre Péju sort de l’ombre le personnage d’Horace Frink, psychiatre américain qui fut un temps, à l’instigation de Freud, président de la Société psychanalytique de New York. Ce sont donc, bien évidemment, la psychanalyse et son fondateur qui polarisent l’attention, même si la personnalité et la vie tourmentées d’Horace Frink ne manquent pas d’intérêt – bipolaire et insomniaque, il a entretenu une liaison orageuse avec une richissime patiente alors que sa femme, Doris, aurait mérité bien plus d’égards… Par comparaison avec la vérité historique, établie notamment dans un livre intitulé Les patients de Freud, le roman de Péju manque de profondeur, comme s’il n’avait pas voulu bousculer ses lecteurs français. Il permet surtout de découvrir la psychanalyse par la bande, d’apercevoir Freud dans l’œil singulier de ses disciples, et de se demander si c’est par hasard que le courant psychanalytique a compté tant de névrosés. A lire si l’on ne connaît presque rien du freudisme.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; la BD de Pierre Péju et Lionel Richerand sur le même sujet, Frink et Freud.

Le coeur de l’Angleterre

Jonathan Coe, Le cœur de l’Angleterre, Gallimard, 2019

Par Jacques Dupont.

David Cameron a gagné les élections de 2015 sur une promesse : tenir un référendum sur le maintien du Royaume-Uni dans l’Union Européenne. Contre toute attente, il organisa ce référendum. Contre toute attente – dont la sienne propre – il le perdit. Si l’on sait à peu près où l’affaire en est aujourd’hui, il est difficile de dire quels en furent les dessous. Comment en est-on arrivés là ? On est tenté, à l’achat du livre de Coe, d’attendre une réponse à cette question. Le cœur de l’Angleterre la pose et la réitère, la maintient ouverte, et n’y répond pas. Sans doute est-ce moins une question, laquelle autoriserait une réponse, qu’un mystère – et le mystère n’est qu’à s’endurer. Il s’endure tout au long de la décennie que couvre le roman, période où les classes moyennes se sont dissoutes dans des populaires, paupérisées comme jamais, tandis que la détestation des immigrés et la méfiance à l’égard de Londres et des élites augmentait de façon exponentielle. Et la sourde colère publique trouve un écho dans la sphère privée.

Tout ceci, le talentueux Jonathan Coe l’incarne à travers des personnages so British. Ainsi Doug, vieil éditorialiste de gauche, rencontre-t-il régulièrement son informateur de droite, le jeune Nigel, sous-directeur adjoint à la communication dans le gouvernement de Dave Cameron… Coe déclarait : « Ce qui m’intéresse, c’est de voir comment mes personnages romanesques peuvent être affectés par l’histoire et la politique ». Il y parvient tout en réalisant, à l’insu de la promesse politique affichée, ce qu’il prend grand soin de ne pas annoncer : Le cœur de l’Angleterre est peut-être d’abord un roman sur le temps qui passe, ces dix ans, qui sont passés, qui seront perdus, qui le seraient, sauf à les écrire, et plus encore : à écrire la force du lien entre Benjamin et Loïs Trotter, le frère et la sœur, personnages clés du roman.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Josée Kamoun.

Liens : chez l’éditeur.

Congo

Éric Vuillard, Congo, Actes Sud, 2012 (disponible en Babel)

Par Catherine Chahnazarian.

Ce court livre est à peu de choses près une suite de portraits. On n’avait pas besoin d’un nouveau livre d’histoire (il y en a plein), ni que ce soit un roman : en la matière, tenter d’être objectif c’est risquer de ne pas dénoncer avec assez de force ; être romanesque c’est risquer de ne pas être cru. Alors Vuillard s’exprime à travers une série de portraits, issus d’une documentation notamment photographique : « Si je veux mettre à côté de ces géographes en habit un nègre du Congo (…) qui peut m’en empêcher ?» (p. 70). Il évoque la Conférence de Berlin (1884-1885) où des messieurs aux mains propres ont scellé le destin du Congo sous prétexte de libre-échange ; il décrit Chodron de Courcel, Malet, Léopold II, Stanley, Lemaire, Fiévez. On passe du cynisme à la folie et au sang. C’est que Vuillard éprouve un besoin irrépressible de dire le mal qui a été fait là-bas. C’est pourquoi son style, pourtant fluide et poétique, sait aussi être incisif, clair et net. Bien sûr, comme tout coup de gueule, ce texte échappe à la perfection des grands écrits. La fin, un peu déjantée, et certaines métaphores filées qui exigent une lecture attentive, ne doivent pourtant pas balayer la saine révolte qui est, à mon sens, ce qu’il faut retenir : « Bien sûr, un nom, ce n’est pas grand-chose, c’est tout petit un nom, plus petit encore qu’un visage, et si fragile ! Oui, ce n’est rien du tout un nom de petit garçon, et Yoka, à qui les hommes de Fiévez et la loi de Fiévez ont coupé la main, il se tient devant nous, le visage fermé, et par un petit trou son âme nous regarde. Dieu que ça fait mal une âme ! Que c’est petit et violent ! » (p. 72).

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

Un hiver à Paris

Jean-Philippe Blondel, Un hiver à Paris, Buchet/Chastel, 2015

Par Anne-Marie Debarbieux.

Elève dans le milieu très élitiste et impitoyable d’une classe préparatoire littéraire parisienne, Victor, d’origine modeste et provinciale, se sent aussi éloigné de sa famille que des étudiants issus de l’élite de la bourgeoisie parisienne et cultivée dont il n’a pas les codes. Il reste très seul, sans véritable ami, jusqu’à ce qu’au début de la seconde année, il sympathise avec Matthieu qui vient d’arriver en première année. Mais à peine cette relation est-elle ébauchée que Matthieu se suicide au sein même du lycée. Seul témoin du drame et propulsé au statut de seul élève proche du défunt alors qu’il n’avait pas encore eu le temps de le connaître vraiment, c’est vers lui que convergent tous les regards. Sa vie prend alors un tour nouveau : d’abord aux yeux des autres étudiants, il sort de l’anonymat, se sent enfin reconnu et se met à « exister ».

Mais surtout c’est vers lui que convergent toutes les questions dont il n’a pas les réponses, car évidemment personne ne sort indemne d’un tel événement. Pourquoi se suicide- t-on à 18 ans au sein du lycée ? A cause de l’humiliation infligée par l’ironie cinglante d’un professeur ? Cette explication ne suffit pas et Victor est pris à partie par les uns et les autres (et en particulier par le père de Matthieu), il devient dépositaire de confidences qui l’envahissent sans vraiment le concerner, de questionnements qui anticipent une expérience de la vie qu’il n’a pas encore acquise en dépit de sa maturité intellectuelle, de sa sensibilité et de sa lucidité. Il se trouve face à des adultes démunis, désemparés, et parfois manipulateurs, qui attendent de lui une analyse que cette relation d’amitié à peine ébauchée ne peut fournir. Lire la suite « Un hiver à Paris »

Par les routes

Sylvain Prudhomme, Par les routes, Gallimard (L’Arbalète), 2019

Par Brigitte Niquet.

J’ai un problème avec les titres. « Par les routes », quoi de plus plat et de moins accrocheur ? Pourquoi n’avoir pas intitulé ce roman tout simplement L’autostoppeur, puisque de fait, c’est lui seul le sujet, qu’il n’y est question que de lui, de son rapport à l’errance et à la liberté, et qu’il n’est jamais nommé autrement ?

Le héros est en effet un fanatique de l’autostop, non pas comme moyen de déplacement économique pour partir en vacances, mais comme mode de vie choisi, pour voir d’autres horizons, connaître d’autres gens, l’autostop presque comme une religion pratiquée avec ferveur, au mépris de tout le reste.

Au début du livre, Sacha, le narrateur, qui a autrefois partagé le vagabondage de l’autostoppeur, le retrouve par hasard quinze ans plus tard, marié et père de famille, apparemment « rangé des voitures ». Apparemment seulement. Sur l’autel de cette religion, le héros est encore prêt à tout sacrifier : sa femme, Marie, une sainte laïque pétrie d’amour et de patience – mais même la sainteté se lasse… – ; son fils, Agustin, qu’il adore et qui le lui rend bien – mais cela ne suffit pas à le retenir – ; ses amis, fidèles mais incompréhensifs – que va-t-il chercher si loin alors qu’il a, à domicile, tout ce qu’un homme peut désirer ?

C’est qu’il s’agit d’une quête, et quoi de plus difficile à expliquer que l’objet d’une quête ? On a dans les oreilles la voix de Brel : Rêver un impossible rêve / Porter le chagrin des départs / Brûler d’une possible fièvre / Partir où personne ne part… Celle de Julien Clerc : Partir Partir / Même loin de quelqu’un ou de quelqu’une / Même pas pour aller chercher fortune / Oh partir sans rien dire / Partir avant qu’on meure… Et bien d’autres. Lire la suite « Par les routes »

Avant que j’oublie

Anne Pauly, Avant que j’oublie, Verdier, 2019

Par Jacques Dupont.

Avant que j’oublie est le récit qu’Anne Pauly fait de la mort de son père, alcoolique en rémission, unijambiste, affreusement seul, banalement médiocre, et qu’elle s’est trouvée aimer – non sans ambivalence. L’exercice est de nature rédemptoire. Anne est désolée de n’avoir pu faire mieux, faire plus, de n’avoir pas été de son vivant plus proche de son père. L’écrit vient compenser quelque chose de cette désolation, et lui permet de s’apaiser en conférant à son père, personnage falot, une épaisseur que le lecteur n’attendait pas. La question est de savoir que faire de sa vie, après la mort du père – quel qu’il ait pu être, de ne pas se perdre sur un chemin qui n’est pas le sien, par loyauté envers un passé qui finalement encombre. Trier, après inventaire.

L’écriture est simple, agréable – deux bonnes heures de lecture, ou plus précisément d’écoute.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Dans la fureur du monde

Chris Kraus, Dans la fureur du monde, Flammarion, 2019

Par François Lechat.

Peut-on avoir une deuxième chance, aux États-Unis ? Peut-on éviter de retomber dans l’alcool ou dans la drogue, une fois qu’on y a touché ? Peut-on apurer ses dettes et se remettre à flot, quand on s’est mis dans le rouge et qu’il faut consommer pour se sentir normal ? Peut-on, surtout, échapper aux griffes de la police et de la justice, quand on a fait de la prison et qu’une vieille bêtise menace de resurgir ? L’amour et la solidarité suffisent-ils, ou tout est-il construit pour forcer les plus faibles à rechuter, surtout s’ils n’appartiennent pas au monde des Blancs ?

Sous la plume de Chris Kraus, qui offre pourtant à son antihéros une vraie chance de rebondir à force de bonnes rencontres, tout se présente comme si la société voulait voir ses moutons noirs retomber dans l’illégalité pour se donner raison, pour se convaincre qu’elle avait bien fait de les condamner. L’auteure déploie ce constat sans pathos, sans caricature, simplement à force de rappeler combien d’obstacles se dressent devant la réinsertion – à commencer par l’argent, qui manque toujours et que l’on parvient si difficilement à mettre de côté.

Son roman, pour autant, n’a rien de misérabiliste, car l’héroïne est une intellectuelle bien armée et audacieuse, qui n’hésite pas à rénover des immeubles pour gagner sa vie. Un pied dans le système, un pied en-dehors, elle déploie des trésors de pragmatisme, d’amour et de patience, mais elle a affaire à forte partie : la fureur du monde, ou plus exactement de l’Amérique avant même que Donald Trump ne la dirige. Effrayant, parce que chacun fait ce à quoi on peut s’attendre, et que le système dysfonctionne obstinément.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Alice Zeniter.

Liens : chez l’éditeur.

Le Monde selon Garp

John Irving, Le Monde selon Garp, Seuil, 1980 (disponible au Cercle Points)

Par Brigitte Niquet.

Dans les années 80, je commençais ma carrière universitaire et ce n’est pas sans appréhension que  j’abordai mes premiers étudiants. Tout se passa bien, jusqu’à ce qu’un jeune homme me demande tout à trac : « Vous avez lu Le Monde selon Garp ? ».  J’avouai que non. « Eh bien, vous devriez ».  J’ai obtempéré et bien m’en a pris.

Il est difficile, et d’ailleurs inutile, de raconter l’intrigue, tant elle est foisonnante et, en même temps, secondaire, servant surtout à illustrer ce postulat : « Ce qui compte, c’est de vivre une vraie vie avant de mourir. Ça peut être toute une aventure de vivre sa vie. » Pour une aventure, c’en est une, particulièrement pour Jenny Fields, la mère de Garp, qui décide de faire un bébé toute seule à l’époque où ce n’était pas encore la mode. Elle met son projet à exécution, sous les yeux du lecteur ébaubi qui hésite entre l’admiration pour cette femme qui ose suivre sa route envers et contre tout, le fou-rire lors de la conception acrobatique de l’enfant avec un aviateur mourant, et l’inquiétude sur ce que va devenir l’attelage mère-fils, dont le destin constitue la trame des 500 pages qui suivent.

Deux autres thèmes s’imposent : d’une part la passion de l’écriture et les affres de la création littéraire, d’autre part la peur obsessionnelle qui ne quittera jamais Garp qu’il arrive malheur à ses enfants, ainsi que l’incapacité où il se trouve d’empêcher ce malheur d’arriver. L’accident de voiture (qui intervient aux trois-quarts du roman) en est l’illustration, outre que sa préparation est une merveille de construction narrative. Techniquement parlant, ce chapitre est à lui seul une remarquable nouvelle, malheureusement saccagée dans l’adaptation cinématographique qui a reculé, bien à tort, devant la crudité de certains détails. C’est qu’Irving ne mâche jamais ses mots, particulièrement lorsqu’il s’agit de sexe.

Et il s’agit souvent de sexe. À part Jenny, tout le monde, Garp compris, y patauge, tant dans sa vie que dans ses écrits. Jenny fera sur le tard un énorme succès de librairie avec Sexuellement suspecte, et Garp place la sexualité au centre de tout, sa vie comme son œuvre, réservant la part lumineuse à sa femme Helen et gardant pour ses écrits la part violente, voire sanglante (Le Monde selon Bensenhaver, nouvelle insérée dans le roman).

Tout ne finira pas bien, on s’en doute (les happy end ne seront jamais le genre d’Irving), mais l’auteur nous aura tenus en haleine pendant 600 pages et chacun des personnages aura accompli son destin et ainsi justifié son passage sur terre.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.) ; Extras.

Liens : au Seuil ; au Cercle Points ; l’hommage à John Irving par Brigitte Niquet. De manière générale, pour accéder à tous nos articles sur un auteur, consultez le classement par auteurs.

L’arbre du pays Toraja

Philippe Claudel, L’arbre du pays Toraja, Stock, 2016

Par Anne-Marie Debarbieux.

Alors que chez nous la mort et les rites mortuaires se font de plus en plus discrets et semblent presque dérangeants, le peuple de Toraja, que le narrateur a rencontré lors d’un voyage en Indonésie au cours de repérages cinématographiques, leur accorde une place prépondérante. Qui a raison ? La question le taraude d’autant plus qu’à son retour son meilleur ami lui annonce qu’il est atteint d’un cancer. Et s’il affiche confiance voire désinvolture devant la maladie, il est évident que son état est beaucoup plus inquiétant qu’il ne le dit. Dès lors le corps du roman repose sur une réflexion sur la mort à travers l’histoire d’une profonde amitié. Eugène est de ceux qui ne s’apitoient pas sur leur sort et n’attendent surtout pas des autres une compassion pesante et maladroite. Défier la mort, c’est vivre intensément jusqu’au bout en modifiant le moins possible ses habitudes de bon vivant.

Son ami, qui l’accompagne dans ce chemin difficile, conserve, quant à lui, son équilibre grâce à deux femmes : Florence, son ex-épouse avec laquelle il continue d’avoir une relation très amicale, et Elena, une très jolie jeune femme dont il s’éprend, chercheuse en anthropologie comportementale, auprès de qui il quête des réponses à ses questions existentielles.

Ce roman qui effectue beaucoup d’allées et venues entre passé et présent, qui évoque maintes personnalités qu’Eugène et son ami ont rencontrées, me semble surtout passionnant par l’angle sous lequel il aborde la question de la mort et qui est celle du rapport au corps, ce compagnon avec lequel la relation idyllique de la jeunesse se dégrade peu à peu, se fissure au point qu’on ne voit plus en lui que ce qui est hostile. Il devient alors un traître qui ne nous veut que du mal.

Avons-nous une part de responsabilité dans cette évolution d’une relation qui est d’une certaine manière amoureuse ?

Et que penser d’une époque où les moyens d’exterminer nos semblables sont aussi développés et sophistiqués que ceux qui permettent l’amélioration et la durée de la vie ?

Même si le thème est grave, ce roman, loin d’être triste, est un hymne à l’amitié, à l’amour, à la vie, et à l’expression artistique.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Pour accéder à la critique de L’Archipel du Chien et à tous nos articles sur Claudel, consulter le classement par auteurs.

L’archipel français

Jérôme Fourquet, L’archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée, Seuil, 2019

Par François Lechat.

Vous avez au moins trois raisons de ne pas passer à côté de ce livre : si vous vous intéressez à la politique, ou à l’évolution de la société, ou à la France, il est pour vous. Accessoirement, vous pouvez aussi l’acheter parce qu’il a obtenu le prix du livre politique 2019.

Pourquoi tant d’éloges ? Simplement parce que Jérôme Fourquet manie un genre difficile, la sociologie statistique, en évitant ses deux écueils : nous noyer sous les chiffres, ou leur faire dire n’importe quoi. Directeur du département « opinion » à l’IFOP, il connaît la France sur le bout des doigts, mais il ne donne que des statistiques significatives, qu’il insère dans une mise en contexte très parlante, qui peut aller de considérations portant sur la France en général à la différenciation entre quartiers d’une même ville. Vous verrez dans ce livre comment la France se transforme au plan des valeurs, avec l’effondrement de la « matrice catholique » au profit d’un relativisme apparent mais aussi de poches de communautarisme. A l’aide d’indicateurs très concrets, comme l’attribution des prénoms aux nouveau-nés, vous toucherez du doigt une évolution qui sépare radicalement les jeunes générations des plus anciennes, et qui supplante les oppositions idéologiques. Vous comprendrez, surtout, pourquoi les résultats électoraux ont progressivement pris les formes surprenantes qu’on leur connaît depuis plusieurs décennies, et à quels facteurs ils obéissent – ici encore, à l’échelle du pays entier comme de villes de province, de régions côtières ou des Français de l’étranger. C’est lumineux, convaincant, prudent, et surtout troublant : on voit se dessiner sous la plume de Jérôme Fourquet une société plus divisée que jamais, en proie à une nouvelle lutte des classes fondée sur le niveau des diplômes. On peut regretter l’absence de certains enjeux, concernant notamment les femmes, mais on ne peut pas manquer ce livre si on s’interroge sur la France des gilets jaunes, des banlieues, de Marine Le Pen ou d’Emmanuel Macron.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

13 à table ! (hiver 2019-2020)

Les Restos du Coeur, 13 à table !, Pocket, 2019

Par Catherine Chahnazarian.

Dans « Dorothée », de Michel Bussi, un vendeur de chez Renault fait plus de quatre heures de route au volant d’une voiture formidable – mais avec une enquiquineuse de première. Oserais-je dire qu’il m’a embarquée ?

Chelly s’est arrêtée dans une station-service de nuit pour prendre un café. Pourquoi est-elle là ? C’est ce qu’Adeline Dieudonné nous raconte dans une excellente nouvelle éponyme, soignée et très aboutie, qui donne envie de lire ses romans.

« Le regard de la Méduse », d’Eric Giacometti et Jacques Ravenne, nous emmène à Florence où une touriste française traîne son adolescente de fille dans un musée. Et tout ce qui intéresse Chloé, c’est de faire des selfies ! Surprenante et interpellante idée que l’argument, assez sophistiqué, de cette nouvelle. Très d’actualité. À débattre…

Et ceci n’est qu’un petit aperçu du recueil de cette année. Car, sans faillir à ce qui devient, heureusement et hélas, une tradition, dix-sept auteurs et tous ceux qui sont associés à cette édition offrent un recueil de nouvelles aux Restos du Coeur – cette fois autour du thème du voyage.

Philippe Besson, Françoise Bourdin, Michel Bussi, Adeline Dieudonné, François d’Epenoux, Éric Giacometti, Karine Giebel, Philippe Jaenada, Yasmina Khadra, Alexandra Lapierre, Agnès Martin-Lugand, Nicolas Mathieu, Véronique Ovaldé, Camille Pascal, Romain Puértolas, Jacques Ravenne et Leïla Slimani.

Une belle brochette. Brochette ? Manger ? 1 livre (à 5 euros à peine) = 4 repas offerts !

Catégorie : Nouvelles.

Liens : le livre sur Lisez.com ; Les Restos du Coeur ; tous nos articles sur cette publication annuelle sont disponibles à la rubrique « Restos du coeur« .

Le bal des folles

Victoria MAS, Le bal des folles, Albin Michel, 2019

Par Brigitte Niquet.

Voilà un livre bien curieux ! Est-ce un roman historique, faisant preuve d’une certaine érudition quant à l’époque où il se déroule (fin du XIXe siècle) et aux pratiques pseudo-médicales qui y avaient cours ? Un brûlot féministe, surfant sur la vague porteuse de la défense des femmes contre les violences qui leur sont faites et le sort inférieur auquel elles sont encore trop souvent condamnées ? Une resucée de La salle de bal d’Anna Hope qui évoquait déjà cette étrange coutume qui consistait à déguiser une fois par an les « aliénées » (ou soi-disant telles) en poupées de chiffon et à les faire valser et tourbillonner pour le plus grand plaisir du Tout-Paris venu s’encanailler ?

Un peu de tout cela sans doute et c’est ce méli-mélo qui empêche de crier au chef-d’œuvre, comme l’ont fait un peu vite certains critiques. Réglons d’abord le sort du fameux bal, vers lequel tout le roman converge et qui, pourtant, tourne court, n’occupant que quelques pages sans grand intérêt. Première déception.

Parlons du style, que certains trouvent génial. Foisonnant, certes, luxuriant même, croulant sous une avalanche d’adjectifs, mais très répétitif (nous saurons par cinq fois que les cheveux de Louise sont « épais », ce dont, à vrai dire, on se contrefiche) et se permettant quelques regrettables libertés avec la syntaxe, quelques maladresses qu’on ne s’attendrait pas à trouver à ce niveau.

Venons-en à La Salpêtrière et aux méthodes du Dr Charcot, qui sont au centre du sujet. Une abondante littérature a déjà fleuri là-dessus, mais l’auteur a ici le mérite de dépasser la théorie pour nous attacher au sort de trois femmes. Louise, une adolescente « hystérique », ravie de jouer le rôle de cobaye pendant les séances publiques que donne le Dr Charcot et dont elle est la « vedette ». Eugénie, enfermée arbitrairement, comme tant d’autres,  sur l’ordre de son père, simplement parce qu’elle prétend communiquer avec les « esprits » et que cela dérange l’ordre établi. Et Geneviève, infirmière-chef jusque-là toute dévouée à Charcot et à la Salpêtrière, mais qui se révolte contre l’enfermement abusif dont est victime Eugénie et va aider celle-ci à se libérer.

C‘est là le véritable intérêt de cet ouvrage, suffisant pour qu’il se démarque du gros de la production, insuffisant pour parler de chef-d’œuvre. C’est un premier roman, l’auteur a encore le temps de faire ses preuves.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Taqawan

Eric Plamondon, Taqawan, Quidam, 2018 (existe en Livre de Poche)

Par Sylvaine Micheaux.

En commençant ce roman, je me suis rendu compte que je ne connaissais quasi rien du Québec et de son histoire : quelques reportages sur Montréal, les forêts, les cabanes à sucre et la baie du Saint-Laurent, de vagues souvenirs d’Histoire sur Jacques Cartier, la phrase de De Gaulle : « Vive le Québec libre », et la découverte qu’il y avait au Canada des tribus indiennes en recevant un cadeau d’artisanat local (et non il n’y a pas que les Sioux, les Apaches et autres Comanches). Alors imaginer qu’il y a eu une « Guerre du Saumon » !!!

Nous sommes le 11 juin 1981, dans la réserve indienne de Restigouche où vivent de la pêche au saumon les indiens Mi’gmag. Plusieurs centaines de policiers de la sureté du Québec investissent la zone et prennent les filets de pêche des autochtones, accusés de pêcher illégalement. Ce qui entraine bien sûr révoltes et émeutes. C’est quelque part un coup de poker du gouvernement du Québec, car si la chasse et la pêche sont gérées par les autorités québécoises, les réserves d’autochtones, comme ils sont appelés, sont sous l’autorité fédérale d’Ottawa.

Océane, 15 ans, en sortant du lycée, découvre l’arrivée des policiers et leur violence face aux Indiens, et voit son père maltraité et emmené de force par les agents. Effrayée, elle s’enfuit et sera retrouvée par un agent québécois de la faune qui vient de démissionner, choqué de la manière dont sont traités les Indiens des réserves. Océane a subi des violences. Il va essayer de la soigner et de la protéger avec l’aide d’un vieil indien et d’une jeune institutrice française.

Ce roman est construit d’une manière étonnante : entre les phases d’un récit vivant, violent, qui tient du roman historique autant que policier, d’aventures, voire de Western (même si on est dans le grand Nord), sont insérés de petits chapitres, comme des apartés, qui nous narrent l’histoire du Québec, les enjeux politiques et économiques depuis l’arrivée des Blancs, la vie ancestrale de ces Indiens Mi’gmags, leur respect de la nature et comment ils survivaient lors des longs hivers glaciaux, leur technique de chasse et de pêche – Taqawan est le nom indien du saumon qui remonte pour la première fois la rivière où il est né.

Un roman passionnant qu’on ne peut lâcher et, qui plus est, instructif car historique et politique ; et dont les quatre personnages principaux, totalement fictifs, apportent l’humanité nécessaire au récit.

Ce roman a obtenu le Prix des lecteurs 2019 et le prix France Québec 2018.

Catégorie : Littérature étrangère francophone (Québec).

Liens : chez Quidam ; au Livre de Poche.

Le dernier hiver du Cid

Jérôme Garcin, Le dernier hiver du Cid, Gallimard, 2019

Par Brigitte Niquet.

Il y a soixante ans mourait Gérard Philipe, dans la fleur de l’âge, au terme d’une maladie aussi brève que fulgurante. Nul n’a oublié la voix de Jean Vilar annonçant la nouvelle au public du TNP abasourdi : « La mort a frappé haut… ». Ce fut presque un deuil national, si grande était l’aura de la star et si incroyable sa disparition prématurée. L’archange foudroyé…

Quatre ans plus tard, sa femme Anne publiait Le temps d’un soupir, récit admirable de retenue et de pudeur quoique pétri d’amour, relatant les derniers mois de son époux et le choix qu’elle avait fait de le laisser dans l’ignorance de la gravité de son état, relatant aussi la difficulté ensuite de vivre sans lui. « Il est scandaleux que tu ne sois pas là », murmurait-elle en contemplant l’éclosion d’un printemps plus enchanteur que jamais. Un beau livre, où elle semblait avoir dit tout ce qu’il y avait à dire sur le sujet.

Et voici maintenant que Jérôme Garcin, six décennies plus tard, entreprend lui aussi de nous raconter presque heure par heure, avec un luxe de détails dont Anne ne s’était pas embarrassée, cette fameuse fin d’année 1959 qui allait aboutir au dénouement que l’on sait. Était-ce bien utile ? Certes, nul mieux que lui n’était habilité à le faire. Pour ceux qui l’ignoreraient, il a épousé la fille de Gérard et d’Anne, Anne-Marie, et fait ainsi partie du sérail en tant que… disons gendre posthume. On peut donc se fier à lui pour l’exactitude du récit.  Mais une telle avalanche de précisions, véritable journal de bord des derniers mois de l’icône, était-elle vraiment nécessaire ? Les plus âgés d’entre nous connaissent l’histoire, au moins dans ses grandes lignes, et les plus jeunes s’en fichent royalement, sans doute. Et surtout Garcin veut tellement bien faire, tellement rendre hommage, tellement être fidèle qu’il semble par moments écrasé par l’admiration qu’il porte à son « beau-père », s’effaçant en quelque sorte à son profit et y perdant jusqu’à la virtuosité habituelle de sa plume, qui fait pourtant merveille dans les chroniques de L’Obs et ailleurs.

Cette opinion, qui n’est probablement que celle d’une vieille grincheuse nostalgique d’une époque à jamais révolue, n’engage que la vieille grincheuse en question. Les jeunes générations trouveront peut-être, dans Le dernier hiver du Cid, matière à s’informer et à rêver à ce que fut ce « prince en Avignon », qu’elles n’ont pas connu et dont le trône est resté vacant. C’est tout le mal qu’on leur souhaite.

Catégorie : Littérature française (récit biographique).

Liens : chez l’éditeur.

Je reste ici

Marco Balzano, Je reste ici, Philippe Rey, 2018

Par Jacques Dupont.

Je reste ici, ou l’histoire intime d’une petite famille du Haut Adige, à Curon, village voué à être noyé sous un barrage inutile. La région est un éclat, presqu’une écharde de l’empire austro-hongrois. De langue allemande, elle fut annexée par l’Italie après la guerre de 14. Les fascistes tentèrent de l’italianiser, et les nazis enchaînèrent dans la germanisation, avec une violence égale. Le roman est rédigé à la première personne, par la mère, et est adressé à une enfant disparue, emportée dès avant-guerre par les remous de l’Histoire. Une bien belle histoire, qui se clôt à l’aube des années 50, racontée avec simplicité et émotion. Il y est question de frontières, de la force et de l’impuissance de la parole, de la violence du pouvoir. On sent l’ombre portée de la Mittel Europa, disparue à jamais, et à la fois tellement présente.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Nathalie Bauer.

Liens : chez l’éditeur.

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