Oublier Klara

Isabelle Autissier, Oublier Klara, Stock, 2019 (existe en Livre de Poche)

– Par Catherine Chahnazarian

Il y a Klara, la scientifique disparue dans les années cinquante, sur le sort de qui s’est écrasée une chape de silence toute soviétique ; Rubin, son fils en mal de mère, grandi vaille que vaille à Mourmansk, sombré dans la violence ; Iouri, fils de Rubin, ornithologue et maintenant professeur dans une grande ville des États-Unis. Dans la vie de chacun, un basculement brutal, une nécessité de survivre, l’injustice et la peur — et la volonté d’être soi. Pour chacun, vous espérerez un apaisement final. Car Isabelle Autissier nous fait vivre dans le grand nord russe des années noires de l’URSS ; elle nous plonge dans des ambiances glaciales – physiquement et psychologiquement. Dans un style riche, généreux en images, elle décrit des paysages et des hommes rudes, des conditions de vie douloureuses. Vous partirez à la pêche sous la tempête, vous marcherez dans des plaines inhospitalières sous des cieux immenses ; mais surtout, vous comprendrez le cœur de chacun tour à tour, jusqu’aux scènes finales où tout peut arriver.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Stock, au Livre de Poche.

Du théâtre pour la rentrée : Il pleut dans ma maison

Affiche de la première distribution

Paul Willems, Il pleut dans ma maison, Les cahiers du Rideau de Bruxelles, 1962 (disponible aux éd° AML)

— Par Catherine Chahnazarian

Pendant cinquante ans, ceux qui étaient supposés s’occuper de la maison de la vieille Madeleine ont laissé la nature y reprendre ses droits. Pas par écologie, non, l’époque n’en était pas encore là, mais par pure poésie. Une poésie extrême puisque Bulle et Germaine ont laissé pousser un arbre dans le salon, dont les branches ont brisé les vitres et troué le toit, si bien que, lorsqu’il pleut…

La jeune Madeleine hérite de sa tante et veut vendre la maison. Mais les habitants ne l’entendent pas de cette oreille. Toune veut sauver l’herbe. Et Germaine a un plan (elle a toujours un plan). Bulle a des mots pour dire les choses : « Quelles pommes de terre ! Bouillies dans l’eau d’ici, elles sont légères comme une neige de mars, avec quelques grains de gros sel et du lard tout croquant… croquant. Je ne dis pas mou, ni dur, ni tendre, je dis croquant-qui-aime-à-être-croqué ». Il y a un fantôme, aussi, bien qu’il réfute cette appellation : « Les fantômes sont toujours froissés. Par exemple, après avoir été pliés en six pendant cinquante ans, sous forme d’une lettre d’amour jaunie. Est-ce que j’ai l’air froissé, moi ? Est-ce que j’ai l’air d’une lettre d’amour jaunie ? » Enfin, tout un monde absurde et poétique s’empare de votre raison et vous donne envie, à vous aussi, de sauver la maison et d’oser l’imaginaire.

Touchante et drôle, vaudevillesque et décalée, cette pièce — juste un peu datée — ravira les âmes sensibles.

Catégorie : Théâtre.

Liens : le texte aux éditions AML (commande en ligne).

Du théâtre pour la rentrée : Juste la fin du monde

Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde, 1990 (écriture), 2016 (édition aux Solitaires Intempestifs)

— Par Catherine Chahnazarian

Comme nombre d’artistes, Jean-Luc Lagarce a un jour appris qu’il était atteint de cette nouvelle maladie nommée SIDA et qu’il allait en mourir. C’était les années 80. Cet incroyable fléau sévissait particulièrement dans les milieux du spectacle, où la liberté sexuelle était une réalité quotidienne qui aurait dû ne faire de mal à personne. Aujourd’hui, elle sévit dans tous les milieux, elle est banalisée et on oublie d’en parler aux adolescents… Sauf que quelqu’un, du côté du ministère de l’Éducation nationale, a eu l’idée de mettre Juste la fin du monde au programme du Bac.

Le héros de la pièce se prénomme Louis. Il sait qu’il va mourir et il se dit qu’il doit aller voir sa famille — mère, frère, soeur –, pour le leur dire, lui-même. Aucune lourdeur ne vient aggraver la situation ; aucune plainte n’émane de Louis. La famille occupe toute la place, avec ces personnages bousculés par le retour de celui qui s’était éloigné. Chacun, finalement, a quelque chose à dire et la tension, palpable à chaque instant, est faite du mélange de la joie des retrouvailles, des sensibilités à fleur de peau, des contentieux et des rancunes… Louis, qui en est spectateur plus qu’acteur, nous le raconte dans un texte qui joue habilement de la temporalité.

Gaspard Ulliel, dans le film de Xavier Dolan

L’écriture du texte, calquée sur le naturel, agit comme un guide : le lecteur sait quand le personnage respire, quand il hésite, quand il achoppe sur un mot, une phrase, quand il la crache ou la murmure. Ce sont des répétitions trébuchantes et d’incessants retours à la ligne — dont j’ai d’abord pensé qu’ils allaient me déranger puis que j’ai trouvés à la fois d’un réalisme et d’une poésie formidable. Aussitôt la première lecture terminée, j’ai eu envie de recommencer.

Un très beau texte à lire, donc. Mais signalons aussi l’adaptation cinématographique de Xavier Dolan (2016), qui a été primée en France et au Canada.

Catégorie : Théâtre.

Liens : le texte aux Solitaires Intempestifs (éd° 2016); la bande annonce du film ; extrait du film (1’57 ») ; lecture en public (1h27) enregistrée au Festival d’Avignon (2007).

Post Scriptum : Je conseille toujours de ne pas lire la quatrième de couverture et celle de Juste la fin du monde aux Solitaires Intempestifs confirme qu’il faut s’en méfier : un élément important du texte y est malheureusement dévoilé.

La Sainte Touche

Djamel Cherigui, La Sainte Touche, JCLattès, 2021

— Par Catherine Chahnazarian

C’est d’abord la tchatche du narrateur qui m’a attirée vers ce roman. Un style oralisant, pseudo relâché et socialement marqué mais très maîtrisé. Des images très littéraires sur un bavardage qui a l’air vulgaire : j’ai pensé un instant à La vie devant soi, de Romain Gary (Emile Ajar à l’époque). J’avais commencé à lire dans la boutique ; j’ai dû acheter le livre pour pouvoir continuer.

Certains mecs jouaient aux cartes et picolaient pour agrémenter la partie. D’autres buvaient juste pour le plaisir de boire. Tous trinquaient, tous hurlaient, c’était le Moyen Age, l’exaltation, la furie ! La fumée épaisse des joints déboussolait les sens. On naviguait en plein brouillard, ça chantait à tue-tête, ça dansait. Les gueules tordues se tordaient davantage. C’était une aliénation contagieuse, une émulation cataclysmale.

Voilà, vous avez le ton, le rythme, le milieu concerné, le genre de gaillards. Il ne vous reste qu’à découvrir le narrateur.

A le lire sans savoir, on pourrait croire que l’auteur est marseillais : l’auto-dérision, les hyperboles, le débit rapide, le vocabulaire des quartiers… Mais c’est Roubaix, sa base, et on fera même des incursions en Belgique. Pas pour visiter les beaux monuments des vieilles villes.

Un divertissement très pétillant. Même s’il n’est pas interdit de prendre certaines choses au sérieux, comme sa diatribe parodique sur le thème « Fini le temps où… », dont je ne vous livrerai qu’un tout petit morceau : Finie l’époque des tapeurs, des poseurs, des mecs qu’on jetait dans les égouts et qui en ressortaient avec une Rolex au poignet.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Chez l’éditeur.

Loin

Alexis Michalik, Loin, Albin Michel, 2019 (disponible au Livre de Poche)

– Par Catherine Chahnazarian

Ce roman hétérogène débute dans l’humour et la légèreté avec trois jeunes Français d’aujourd’hui : Laurent, le narrateur, noir de peau et habile à faire comprendre ce que peut être le racisme ordinaire ; Antoine, son meilleur ami, fiancé, sérieux, raisonnable ; Anna, la jeune sœur d’Antoine, qui mène une vie de bâton de chaise. Une simple carte postale va les lancer sur les routes d’Europe et d’ailleurs, embarquant le lecteur dans une enquête qui devient une longue aventure. Une part du récit, alors, d’inspiration historique, développera des chapitres d’une réelle beauté et d’une grande gravité.

Vienne, Berlin, la Turquie, le Caucase…, les langues allemande, turque, russe…, des personnages très différents et un siècle d’Histoire, dont, notamment, la Deuxième Guerre mondiale sur le front de l’Est, constituent la toile de fond d’une affaire familiale que le narrateur relate par petites touches et dont il nous faut reconstituer le puzzle, savamment conçu. On est pourtant d’abord tenté de se dire que l’histoire est plaisante et attire la curiosité mais que les niveaux philosophique et psychologique ne sont pas très élevés — et cela reste vrai jusqu’à la fin –, mais l’intrigue se densifiant et l’Histoire s’invitant dans l’histoire, on dépasse ces faiblesses en savourant des chapitres captivants.

Il faut aussi, pour tout dire, passer outre quelques invraisemblances : Antoine apprenant le turc à une vitesse déconcertante, par exemple. C’est le côté James Bond de ce roman. Il faut donc accepter les changements de ton : on a à la fois affaire à un vaudeville, un conte de fées, un récit historique, un scénario de film d’action et un Guide du Routard. Dans son enthousiasme, l’auteur en a trop fait, il a employé trop de ficelles, et tiré son récit en longueur.

Mais j’ai beaucoup aimé quand même. Et les passages historiques me laissent, vous l’avez compris, de très bonnes impressions. J’ai aussi apprécié que Michalik contourne la mode du roman au « je » ; j’ai adoré la scène du Cessna ; j’ai aimé Sergueï, Hripsimé et Anna ; j’ai savouré les dialogues (excellents) ; et j’ai eu envie de partir… loin.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Albin Michel, au Livre de Poche.

L’ami arménien

Andreï Makine, L’ami arménien, Grasset, 2021

— Par Catherine Chahnazarian

La Sibérie au début des années 1970, encore totalement plongée dans le soviétisme. La rudesse de la vie, des rapports humains ; la rudesse de la pensée même.

Andreï Makine, treize ans, se lie d’amitié avec Vardan, un jeune arménien très différent des autres garçons de l’école. Ne connaissant que l’orphelinat, il découvre avec Vardan ce que peut être une famille en même temps que ce que sont l’Arménie, la langue et le peuple arménien. En tout cas cette portion de peuple-là : des exilés vivant dans de minuscules maisons d’un quartier pauvre en bordure de ville.

Des souvenirs, dont la précision se justifie par l’inattendu des événements, aussi petits soient-ils, et par l’intensité des émotions, sont reconstitués par l’homme mûr. Les mots, la psychologie de l’homme d’aujourd’hui sont au service d’un récit dont on comprendra à la fin certains détails, de même que le sens de certaines scènes avait d’abord échappé à l’adolescent avant de montrer leur logique.

Quelque chose d’à la fois savant et poétique rend ce récit prenant et fluide, donnant au livre une qualité formelle qui soutient la beauté et l’intérêt du témoignage : l’auteur se penche sur des événements constructeurs de sa personnalité et témoignant de l’Histoire.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Méthode

Mary Dorsan, Méthode, P.O.L., 2021

— Par Catherine Chahnazarian

Ergothérapeute dans un hôpital psychiatrique, elle décide de tenir des permanences syndicales deux fois par mois. La première la confronte à un homme humilié dans son travail et qui a des pensées suicidaires. Cet homme va la hanter. Et pour tenir le coup contre ce fantôme et contre la détresse qui défile à la permanence ou se vit dans la rue, elle va tenir un journal. Écrire, c’est une méthode. Et Méthode, c’est aussi le pseudonyme qu’elle donne à cet homme qui la hante. Serait-ce également une méthode pour nous dire la misère et les injustices sociales ?

Mary Dorsan nous parle de personnages rencontrés à la permanence ou croisés dans la rue. De son demi-frère, de ses amies aussi, de petites choses de sa vie. Les sujets et les propos se diluent, ayant en commun la souffrance engendrée par l’empathie ou par la culpabilité. Et puis l’envie de faire vivre ce fantôme, Méthode, de lui interdire de se suicider en lui inventant une vie, avec une femme, des enfants, des actions et des pensées. Alors le livre est-il un roman ? Non, c’est un journal. A ceci près que des personnages inventés se greffent au récit. A ceci près que l’énonciatrice finit par jeter le doute : tout ceci est-il sincère ? Untel existe-t-il ?… Pourtant, la note finale, signalant un nouveau cas social survenu – si l’on peut dire – trop tard pour être inclus dans le livre, apporte la preuve de la démarche de l’auteure. Regarder, écouter et s’insurger devant le flot continu de la douleur.

On trouvera ou pas cette respectable démarche gâchée par un narcissisme très prégnant et par le fait qu’elle se regarde écrire, le commente et le commente encore.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La personne de confiance

Didier van Cauwelaert, La personne de confiance, Albin Michel, 2019 (disponible au Livre de Poche)

— Par Catherine Chahnazarian

J’ai failli pousser un coup de gueule contre ce personnage qui déteste que sa voisine l’appelle Maxou parce que « ça dévirilise ». Contre son long soliloque, le témoignage d’un gardé-à-vue, qui fait tout le bouquin du début jusqu’à la fin, et qui se veut plein de bagou, drôle dans ses digressions, mais qui lasse le lecteur comme il devrait lasser ce capitaine de police à la patience duquel on ne peut pas croire. Contre ce procédé, qui aurait été marrant cinq minutes, qui consiste à faire parler le capitaine dans la bouche de Maxou (je l’appelle Maxou rien que pour l’embêter) et qui perdure au long des je-ne-sais-plus-combien de pages (parce que j’ai déjà jeté le livre dans un container spécialisé) : « Ensuite ? Ben ensuite, on est allés déjeuner ». Contre cet auteur bien calé dans son regard masculin sur le monde. J’ai failli. Et puis, je me suis dit que c’était peut-être moi. Peut-être parce que j’ai été privée de culture ces derniers temps – sauf de la grande littérature que mes élèves ont courageusement tenté d’étudier quand même, malgré les circonstances difficiles et leurs préjugés parfois défavorables. La grande littérature, ça rend exigeant. Peut-être parce que je vieillis et que la légèreté, c’est bien, mais il faut quand même qu’il y ait une intrigue un peu prenante, sinon je m’endors. Peut-être parce que les éditeurs ont tellement bien compris que les femmes aussi écrivent, qu’on a tellement plus qu’avant accès à des pensées et des visions de femmes, qu’il y a des hommes qui en deviennent ringards… En tout cas j’ai failli pousser un coup de gueule. Mais comme en général, sur Les yeux dans les livres, on ne parle pas des romans qu’on n’a pas aimés et que c’est une règle que j’ai moi-même édictée, je me suis dit qu’il valait mieux m’abstenir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Nos autres critiques du même auteur sont ici, dans le classement par ordre alphabétique.

Donbass

Benoît Vitkine, Donbass, Les Arènes, 2020 (disponible au Livre de Poche)

— Par Catherine Chahnazarian

Dans l’est de l’Ukraine, Avdiïvka a le malheur de se trouver à la frontière de la zone que les séparatistes pro-russes ont investie. C’est pourquoi les militaires ukrainiens s’y sont installés, immobilisant ainsi la ligne de front sur le pas de la porte d’habitants épuisés. Les canons tonnent quotidiennement. C’est donc dans un contexte de misère et de désolation qu’Henrik Kavadze, colonel de la police ukrainienne et vétéran de l’Afghanistan, va mener une enquête sur un meurtre qui le dégoûte et qui touche aussi particulièrement une population pourtant habituée à l’horreur. Le décor de cette région minière, évidemment sinistrée, avec son usine de coke douteuse, en fin d’hiver, dans une neige qui s’acharne à rester en paquets ici et là, fait ressortir des personnages plus ou moins vivants, plus ou moins usés : ce policier, plus observateur que partisan, pas encore tout à fait brisé, cachant tant bien que mal ses traumas, sans illusion mais conservant un reste de sensibilité et de sens de la justice ; une jeune prostituée ; quelques vieilles dames ; un flic corrompu ; un pochtron titubant ; des ouvriers ; des soldats…

Donbass est un de ces romans dont on est bien content d’être un lecteur, d’avoir une possibilité de recul qui met cette réalité-là à distance. Une réalité humaine que seul un excellent journaliste peut décrire, et dont on ne saurait, sinon, rien ou pas grand-chose. Donbass laisse en nous à la fois la trace d’une intrigue fictionnelle qui nous a tenus en haleine et celle d’une vie vraie, telle que, personnellement, j’ai tout imaginé en noir et blanc. Comment amener de la couleur dans tout ça ?

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de Poche ; sur le prix Albert Londres reçu par l’auteur.

Voix d’extinction

Sophie Hénaff, Voix d’extinction, Albin Michel, 2021

— Par Catherine Chahnazarian

Martin Bénétant, généticien animalier de génie, a « l’âme d’un lion bloquée dans l’ego d’un cochon d’inde » ! Comment convaincre les chefs d’État du monde entier de sauver les animaux de la planète – et tout simplement la planète – quand on n’a aucune assurance et aucun charisme ? Heureusement (ou pas), Déesse, Noé et l’Archange Gabriel s’en mêlent : et si les animaux contribuaient à leur propre défense ?

On l’aura deviné, sous le burlesque d’une intrigue improbable se font entendre les grincements d’un humour qui dit des vérités. Sophie Hénaff nous livre une comédie divertissante et déjantée, dont les péripéties imposent un sujet implacable au sérieux duquel nous n’échapperons pas : sous les personnages caricaturaux apparaît l’homme en tant qu’espèce, sa suffisance et son insuffisance. Avec son humour et son sens de la formule, Sophie Hénaff décoche des flèches qui tapent juste, prouvant, si besoin en était, sa bonne connaissance de l’humain, du politique et du monde comme il va (plutôt mal).

Pessimisme ? Optimisme ? Détente ou prise de conscience ? On lira ce roman comme on voudra. Moi, j’ai aimé l’option prise, celle du burlesque impertinent dans un roman léger qui contourne la tentation moralisatrice : ça appuie là où ça fait mal, sans choquer ni braquer. Maintenant, ai-je raison ? Est-ce que cela suffit ? Est-ce que ça fait bouger les lignes ?

Catégorie : Littérature française.

Liens : Voix d’extinction chez l’éditeur ; et ici nos critiques de l’excellente série policière des Poulets grillés, de la même autrice.

Rue du monde

— Par Catherine Chahnazarian

Pour Pâques, je vous ai sélectionné Une cuisine tout en chocolat d’Alain Serres et Nathalie Novi, publié chez Rue du monde. Avec son catalogue de 500 livres, cette maison d’édition spécialisée dans la petite enfance a tout pour satisfaire la curiosité et la soif de connaissance des petits. Et comme ils ont parfois soif mais faim aussi et que c’est bientôt Pâques, je vous recommande le voyage dans le monde du chocolat et les recettes de ce livre alléchant.

Une cuisine tout en chocolat « vous attend chez votre libraire », comme dit l’éditeur, dont le site ne permet pas l’achat. Profitez-en pour parcourir le rayon — ou parcourez le catalogue en ligne. Vous trouverez d’autres livres de cuisine pour enfants, des livres de science (sur la nature, les animaux, l’espace, la médecine… avec, notamment, La vie secrète des virus), et aussi des livres sur les langues, l’alphabet, la poésie :

Les poèmes ont des oreilles — 60 poèmes à dire comme ci ou comme ça ;
Il pleut des poèmes — Anthologie de poèmes minuscules ;
Le tireur de langue — Anthologie de poèmes insolites, étonnants ou carrément drôles ;
Pff ! Ça sert à quoi la poésie ? — Réponses des poètes et autres petits secrets de fabrication ;
Poèmes pour crier dans la rue — Anthologie de poèmes pour rêver un autre monde

Et pleins d’autres choses encore.

Catégories : Extras — Saisons — Petite enfance.

Liens : le site de l’éditeur ; les nouveautés.

Expiration

Ted Chiang, Expiration, Denoël, 2020

— Par Catherine Chahnazarian

Ted Chiang n’est pas du genre à tirer à la ligne (une vingtaine de nouvelles en trente ans) et cela se sent. Voici des récits dans lesquels on entre avec surprise et on ressort avec admiration. Perfectionniste (comme son remarquable traducteur), l’auteur livre une œuvre puissante qui force le respect : neufs nouvelles ciselées au plus fin, concises et d’une richesse telle que, dès qu’un texte fait plus de vingt pages, on est convaincu d’avoir lu un roman. Peu importe donc si n’aimez pas trop les nouvelles ; peu importe aussi si vous n’aimez pas trop la science-fiction (moi non plus).

Très différents les uns des autres, ces récits ont en commun de questionner sur l’homme.

« Le marchand et la porte de l’alchimiste » est un conte oriental dont la couverture de cuir pourrait s’effriter entre vos doigts. Un marchand de tissu bagdadi fait une rencontre extraordinaire qui va lui permettre de vérifier que le passé et le futur ne font qu’un. Après des récits dans le récit, la nouvelle se termine sur une ouverture inattendue qui m’a fait sourire.

Dans « Expiration », un anatomiste se livre à une expérience scientifique extraordinaire. C’est tellement bien amené que, la surprise passée, on accepte que le personnage soit qui il est et on visualise la scène comme si on acceptait qu’elle fût possible. Passionnant.

Très courte, « Ce qu’on attend de nous » est une farce bien pensée qui vous prouvera en deux temps trois clignotements que le libre-arbitre n’existe pas ! Une excellente démonstration de ce que l’auteur expliquait dans une interview à France Culture : « Les idées philosophiques et scientifiques peuvent s’imbriquer et s’asseoir dans la fiction ».

« Le cycle de vie des objets logiciels » démarre sur une invention qu’en toute bonne foi une foule de gens se mettent à utiliser avec joie (les inventeurs et les utilisateurs ne sont-ils pas toujours des rêveurs de bonne foi ?). L’auteur nous fait entrer dans un monde virtuel dont les relations avec le monde réel vont se complexifier. « Jax ne veut pas contrôler un avatar à distance : il veut être l’avatar » (p. 167). Un développement narratif hors pair fascine alors le lecteur, pris au piège d’un engrenage effrayant. Pourtant, les personnages conservent cette bonne foi qui rappelle nombre d’entre nous… Une extraordinaire plongée dans un monde auquel on s’habitue en dépit de tout bon sens ; avec des personnages auxquels on finirait par croire ; à travers des situations qui n’en finissent pas de varier et de s’additionner. On se demande où l’auteur va s’arrêter ! Une intéressante réflexion sur l’éducation. Notamment.

Après cela, plus conforme à l’esprit de la nouvelle brève avec sa chute piquante, « La nurse automatique brevetée de Dacey » est une agréable récréation – sur l’éducation également.

Je n’ai évoqué ici que la première moitié du recueil — pour vous en donner un aperçu. Je vous laisse découvrir la suite sans plus rien vous dévoiler.

Catégorie : Nouvelles (U.S.A.). Traduction : Théophile Sersiron.

Liens : chez l’éditeur ; un très intéressant papier de L’Obs sur l’auteur ; une émission de France Culture qui lui est consacrée (ça commence à la minute 11’20 » du podcast).

Calcaire

Caroline De Mulder, Calcaire, Actes Sud, 2017

— Par Catherine Chahnazarian

Ce roman belge, francophone et flamand à la fois, très écrit, est exceptionnel. Imprégné d’une culture forte, vraie, terre-à-terre, il semble inspiré de faits divers : c’est dans une ambiance provinciale assez glauque qu’une femme disparaît et qu’un homme qui l’aime la recherche. Il enquête là où il faut, dans la fange, ce lieutenant qui n’est pas flic, assisté d’un savoureux personnage, Tchip, qui pour s’exprimer traduit littéralement en français les expressions flamandes qui lui viennent à l’esprit et que le narrateur donne alors dans les deux langues — sans en faire trop, sans oppresser le lecteur. Une langue à la belge, donc, pour le moins imagée. Voilà une culture qui s’assume, qui ne se lisse pas pour plaire à tout le monde ; un style original qui n’est pas là pour le m’as-tu-vu mais parce que c’est comme ça qu’on pense. Et les principaux personnages, sous la fêlure ou la misère, ont des ressources ou des qualités qui rendent le roman sensible, intéressant et mystérieux. Et étonnamment poétique dans un contexte moche, noir.

Comme un bourdonnement, le bavardage incessant de Tchip, des mots enroués par l’alcool et la fatigue qui se répandent sans tarir. Frank Doornen vacille, la voix lui vient de très loin et lui arrive à un endroit où il est très seul. Comme le bruit de la mer dans un coquillage. (p. 157)

Loin de n’être qu’un livre belge pour Belges, ce roman très contemporain traverse en outre des problèmes et préoccupations d’aujourd’hui : l’informatique et la vie privée, la question des déchets, l’extrême droite…

Après l’amie qui me l’a prêté avec cet air de très bien savoir pourquoi elle le faisait (merci Françoise !), à mon tour je vous invite à découvrir ce suspense, à suivre crises, inattendus et rebondissements — multiples, jusqu’à la toute fin de l’histoire. Découvrez l’univers puissant de cette auteure — toute jeune et fraîche, sans relation apparente avec les milieux durs dans lesquels ses personnages trébuchent.

Catégorie : Littérature francophone (Belgique).

Liens : chez l’éditeur.

L’Armée furieuse

Fred Vargas, L’Armée furieuse, Viviane Hamy, 2011 (disponible en J’ai Lu)

Par Catherine Chahnazarian.

Fred Vargas, plus je la lis, plus je l’aime. J’aime le commissaire Adamsberg, étrange et poétique ; j’aime ses acolytes : Danglard, l’encyclopédie, Retancourt, la déesse, Veyrenc, avec ses mèches rousses, Luìs, le voisin espagnol… Tous plus typés les uns que les autres. Leur personnalité et leur consistance restent intactes d’un roman à l’autre, prouesse qui suscite mon admiration. Aussi,  L’Armée furieuse est à la hauteur de la réputation que s’est faite l’auteur. Et rien que pour ça déjà, je lui tire mon chapeau.

L’Armée furieuse commence par un petit chapitre un peu décalé, un peu hors sujet, tout à fait délicieux. C’est le début de la journée d’Adamsberg, et ce qui se passe dans ces premières pages n’est pas le début de l’intrigue du livre. C’est juste comme un petit cadeau que l’auteure nous fait, une petite nouvelle qui nous replace en douceur dans le monde de Fred Vargas et dans l’univers mental d’Adamsberg. C’est juste étrange, beau et fin et ça m’a laissée tellement heureuse, sur le coup, que j’ai attendu quelques jours avant de lire la suite, d’entamer, en fait, le roman.

Fred Vargas impose au lecteur des personnages bruts, culturés voire stéréotypés, mais singuliers et nus. On aurait pu les ignorer et on se retrouve, en quelque sorte, à les fréquenter. Comme cette fratrie de surdoués fous, démolis par la violence du père, bizarres et attachants. Une fois que l’auteure nous les a mis sous les yeux, on les sait et on compose avec leur existence, avec leurs valeurs et leurs croyances. L’auteure nous rend, en quelque sorte, tolérants.

L’Armée furieuse est un livre à double intrigue. Le commissaire Adamsberg est pris par deux affaires à la fois et ce qui se passe dans son esprit est encore plus intéressant que d’habitude, son système de fonctionnement, sa relation aux autres. L’une des intrigues nous mène en Normandie et – purée ! – je me serais bien assise moi aussi sous ce pommier pour prendre le café du matin…

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : aux éd° J’ai Lu ; nos autres critiques de Fred Vargas dans le classement par auteur.

La magie de Vasarely

Claire Zucchelli-Romer, La magie de Vasarely, Palette, 2018

— Par Catherine Chahnazarian

J’ai feuilleté avec délices ce pop-up tout en sensations visuelles. On tourne les pages, on en soulève des morceaux colorés, lignés ou plein de ces formes cubiques qu’affectionne le peintre, et les tableaux de Vasarely apparaissent, dans un jeu de construction cartonné, à travers des effets de structure, de formes et de couleurs successifs. Comme il faut tantôt soulever à gauche, tantôt à droite, un rond, un carré, un triangle… on se dit que la conceptrice de ce livre est créative et s’est bien amusée ! Et puis qu’on essayerait bien la même chose avec d’autres peintres. Eh bien, pas de problème : il y a aussi Paul Klee, Kandinsky, Andy Warhol et quelques autres.

Une bonne manière de découvrir ou faire découvrir de grands peintres et leurs conceptions de l’art.

À partir de 3, 4 ou 6 ans selon les ouvrages — 6 ans pour ce Vasarely.

Catégorie : Extras – Petite enfance.

Liens : La magie de Vasarely chez l’éditeur ; la collection de livres animés.

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