Dans les brumes de Capelans

Olivier Norek, Dans les brumes de Capelans, Michel Lafon, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

Olivier Norek livre ici un excellent roman. Les vingt premières pages – qui constituent le prologue –, une saisissante affaire de disparition, laissent sidéré tant elles sont fortes et belles. L’esprit en éveil, les sens à vif, on se retrouve alors loin de la Métropole, dans un climat hostile, sur l’île de Saint-Pierre, au milieu de l’océan, dans une maison en bord de falaise. Et on a peur de tomber.

Chapitre après chapitre, on prend de plein fouet le suspense et la violence, cherchant ce qui relie les éléments qui s’accumulent, craignant parfois de comprendre, à la fois admiratif du style et impatient de tourner la prochaine page. Entre crime et protection, prédation et innocence, vérité et mensonge, dans un brouillard à couper au couteau, on suit le capitaine Coste, bourru, taiseux, désagréable au possible avec les uns, adorable voire imprudent avec les autres. Il oscille entre obéissance aux ordres et libre arbitre, penchant plutôt pour ce dernier lorsque l’auteur, redoutablement habile en imprévus, malmène son professionnalisme et sa sensibilité.

Mais Norek ne se contente pas de nous raconter une histoire ébouriffante : il nous ouvre le monde des flics de la police judiciaire, sordide (c’est un euphémisme), nécessitant pour le moins une intelligence affûtée et des nerfs d’acier. Il invente une intrigue mais il ne nous ment pas — un néo-naturalisme parfaitement maîtrisé. Remarquable. À dévorer.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; tous nos articles sur Olivier Norek sont accessibles depuis le classement alphabétique, ici.

Broadway

Fabrice Caro, Broadway, Gallimard, 2020 (disponible en Folio)

— Par Catherine Chahnazarian

Comme pourrait le faire un acteur de stand-up, l’auteur nous emmène dans le monde névrotique d’Alex, un quadragénaire qui trouve dans son quotidien de multiples raisons de psychoter, de partir dans des délires échappatoires, et de formuler, au détour des anecdotes et des observations que lui inspire son entourage, des aphorismes souvent très bien shootés. En nous prenant à contre-pied ou en rebondissant, dans un chapitre, sur des éléments des chapitres précédents, il accroît notre plaisir et notre complicité, et donne à l’esprit détraqué de son personnage sa pleine intelligence. Maladresses, lassitude, craintes et lâcheté sont enveloppées dans un burlesque savoureux.

Voici donc une bonne récréation pour décompresser sans lire n’importe quoi. Car Fabrice Caro n’est pas n’importe qui : il s’est trouvé, il est fait pour ça.

Broadway est du même tonneau que Le discours, à cette différence près que cette fois le personnage a la quarantaine, une femme, deux enfants, des voisins et des amis. Chacun apporte sa contribution à la névrose d’Alex, mais c’est surtout la Sécu qui déclenche la crise — je vous laisse découvrir comment !

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; en Folio.

Mémoire de soie

Adrien Borne, Mémoire de soie, J.-C. Lattès, 2020 (disponible au Livre de Poche)

— Une brève de Catherine Chahnazarian

On est au début du XXe siècle dans la France profonde. En se penchant tour à tour sur plusieurs des personnages afin de rendre les différents vécus de la même histoire, ce roman raconte le poids d’un secret de famille et comment les protagonistes en sont arrivés là – des gens simples rendus étranges par le malheur. L’ensemble est sans grande surprise, mais le style sophistiqué plaira aux lecteurs sensibles aux effets recherchés.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Lattès, au Livre de Poche.

Ce genre de petites choses

Claire Keegan, Ce genre de petites choses, Sabine Wespieser, 2020 (disponible au Livre de Poche)

— Par Catherine Chahnazarian

Bill Furlong livre du charbon, du bois et tout ce qui permet de se chauffer aux habitants de New Ross, Irlande. Il a beaucoup de travail en ce début d’hiver. Il pourrait, et il voudrait se contenter de s’intéresser à son quotidien, à sa femme et ses filles, de faire en sorte qu’elles aillent bien. Mais — est-ce parce que c’est bientôt Noël ? — quelque chose le turlupine alors même qu’il préférerait ne pas y penser. Et puis quelque chose le met mal à l’aise…

C’est ce malaise (et le nôtre) qui fait toute l’histoire de ce court roman, simple et réussi, aux thèmes universels : l’importance, pour chacun, de ses origines, et le choix d’agir ou de laisser faire, d’être courageux ou lâche.

Une belle découverte, qui se dévore d’une traite et donne envie de lire d’autres récits de Claire Keegan.

Mais attention que la quatrième de couverture raconte toute l’histoire ou presque. La lire avant de lire le livre gâterait tout. Un roman, ça se découvre sinon rien !

Catégorie : Littérature étrangère (Irlande). Traduction : Jacqueline Odin.

Liens : Chez Sabine Wespieser ; au Livre de Poche.

La Rivière Pourquoi

David James Duncan, La Rivière Pourquoi,
Monsieur Toussaint Louverture, 2021
(1983 pour la première édition aux U.S.A., 1999 pour la première traduction en français chez Albin Michel)

— Par Catherine Chahnazarian

Gus Orvsiton a – c’est de famille – un goût immodéré pour la pêche. C’est un ours sauvage et poétique, aussi rationnel que délirant. Car, entre des parents très différents l’un de l’autre et un frère différent tout court, puis un ami original, Gus développe à la fois des connaissances pratiques voire terre-à-terre, un esprit scientifique salvateur et une sorte d’ouverture d’esprit à toutes les imaginations, croyances, fois et déités. Il nous raconte avec un bagou savoureux sa naissance, son enfance, son départ du nid familial et sa manière à lui de devenir un homme : ses expériences solitaires et sociales, ses obsessions et ses tentatives de rester sain d’esprit ; sa vie dans les paysages dynamiques de l’Oregon. Montagnes, forêts attirantes et rivières pleines de méandres, de rapides et de pools poissonneux constituent les décors de ses aventures concrètes (car Gus se mouille !) et spirituelles. Vous verrez que la pêche dans tous ses détails est un remarquable support pour ce qu’on pourrait qualifier de roman d’apprentissage, ouvrant sur l’action et la réflexion, le cocasse et le romantique. On rit, on craint, on espère, on passe par toutes sortes d’états avec ce personnage extraordinaire et improbable, admirablement construit, sans qu’à aucun moment il ne nous lasse ou déçoive. C’est que l’ensemble est riche et impliquant – et d’ailleurs un peu exigeant. La plume de David James Duncan – dont la traduction tient de l’exercice d’acrobatie — doit être saluée pour son originalité et sa capacité à nous ferrer en douceur et ne plus nous lâcher.

Catégories : Redécouvertes, Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Michel Lederer (revue et corrigée pour cette édition).

Lien : chez l’éditeur.

Oeuf, lapin, poule, chocolat, île de Pâques (cherchez l’intrus)

— Par Catherine Chahnazarian

Parlons d’oeufs à Pâques avec ce livre très joliment dessiné qui apprendra aux petits que, sous la coquille d’un oeuf, il peut y avoir un poussin, un crocodile, une araignée…

Des pages transparentes à demi coloriées réservent des surprises qu’on découvre en les tournant. Démarches didactique et esthétique entremêlées, très réussies. Un bel objet et une référence.

Lien : chez l’éditeur (Gallimard Jeunesse).

Mais si cela vous frustre trop que je ne vous recommande pas de livre sur le chocolat en cette saison, voici un pis-aller : une recette, délicieusement tentante, régressive mais distinguée. Juste une recette, pour se la jouer raisonnable.

Fondue de chocolat et mouillettes de pain perdu

Car on pourrait éviter de se goinfrer de sucreries. Et investir dans des cadeaux solidaires.
Pour rester dans la cuisine, il y a ceci :

Ce livre de recettes du monde entier ouvrira l’appétit des petits et des grands, en leur rappelant qu’il n’y a pas que les coquillettes jambon-fromage et les oeufs en chocolat. Il est destiné aux enfants (ce sont eux qui cuisinent ce soir !) et les recettes… de la vente vont à d’autres enfants — du monde entier.

Lien : la boutique solidaire de l’Unicef.

Un monde sans Moi est-il possible ?

Vincent de Coorebyter, Un monde sans Moi est-il possible ? L’individu au Moyen Âge, Ed. Apogée, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

L’excellent Dis, c’est quoi la démocratie ? dont je vous avais parlé à sa sortie, c’était de lui — je vois un certain sens à rappeler aujourd’hui l’existence de ce livre de Vincent de Coorebyter. Mais celui qui vient de paraître en rejoint et complète un autre : Deux figures de l’individualisme.

Consacré à l’individu au Moyen Âge, ce nouvel opus est un très intéressant petit ouvrage, tout à fait abordable, Vincent de Coorebyter ayant un talent certain pour la vulgarisation. Au-delà du titre qui nous fait un sacré clin d’oeil, il interroge très sérieusement notre vision de l’individu, notamment notre croyance dans un individu qui aurait toujours existé et que l’Histoire, en particulier le monde moderne, aurait progressivement permis de libérer afin qu’il s’épanouisse comme, aujourd’hui, chacun s’en fait un devoir. Être soi, être libre et être heureux ! Cet individualisme nous caractérise mais, il faut bien le dire, nous encombre aussi un peu.

Y a-t-il d’autres voies possibles ? Comment juger nous-mêmes de ce que nous sommes ? Interroger le Moyen Âge, les chevaliers, les marchands, les saints, l’effacement des femmes… Nous comparer à ce que l’Histoire nous permet de connaître (ou de supposer), voilà la perche que nous tend Vincent de Coorebyter pour nous aider à prendre du recul sur le modèle qui est le nôtre.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur ; excellente interview radio de l’auteur sur le livre (malgré une introduction qui pourrait laisser penser qu’on va parler des nonnes du XIIIe siècle, alors que ce n’est pas le cas).

Soif

Amélie Nothomb, Soif, Albin Michel, 2019

— Par Catherine Chahnazarian

J’avais dit que je ne lirais plus Amélie Nothomb. J’ai manqué à ma parole, je le confesse. Ma main s’est posée sur ce livre un jour d’ennui au supermarché, et j’ai cédé à la tentation.

C’est ainsi que j’ai vécu la dernière nuit de Jésus, le Chemin de croix, la Passion, la mort et la Résurrection — revus par Amélie Nothomb. Dans un style trop bavard comme toujours avec elle, mais à la fois biblique et moderne, et ça c’est amusant. Il faut une bonne culture catholique pour apprécier, mais mieux vaut ne pas être trop sensible au blasphème.

Jésus repense aux éléments saillants de sa vie terrestre : ses miracles, ses relations avec Judas ou Pierre, son amour pour Madeleine… Il a des états d’âme et réfléchit aux choix de son Père : pourquoi l’incarnation, pourquoi lui, était-il taillé pour le rôle… ? C’est assez spécial et ce n’est pas d’un très haut niveau philosophique, mais il y a des trouvailles.

Par contre, quand Amélie Nothomb, qui rédige tout ceci au « je », dit que c’est « le livre de [sa] vie », il y a de quoi rester perplexe. Le roman est plein, littéralement bourré d’assertions et de vérités. Des convictions profondes attribuées à Jésus plutôt qu’à elle-même ? Se sent-elle une mission divine et s’attend-elle à pouvoir se séparer de son corps ? Réserve-t-elle en fait ce livre à un lecteur psychanalyste qui, seul, pourrait comprendre sa vie ? Faut-il lire ses interviews pour savoir ? Depuis quand un livre ne peut-il se suffire ? Et est-ce Amélie ou l’éditeur, au fond, qui est borderline ?

Cent vingt-cinq pages à peine, à lire par curiosité peut-être, maintenant que le barouf de la parution est largement passé.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de Poche.

Le guerrier de porcelaine

Mathias Malzieu, Le guerrier de porcelaine, Albin Michel, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

On est heureux que les dix à quinze feuillets qu’aurait pu remplir cette histoire — si Mathias s’en était tenu strictement aux souvenirs de son père — soient devenus un roman de 237 pages, parce qu’il se lit d’une traite, avec passion. On est heureux aussi de savoir que son père, Mainou, passée la surprise de voir ces quelques mois de son enfance ainsi romancés, a validé cette version, parce que c’est dans sa tête qu’on va passer la frontière, le 4 juin 1944, pour aller se jeter dans la gueule du loup nazi, sous les bombardements britanniques. C’est que, sa mère étant décédée et son père devant faire son devoir de combattant, Mainou est envoyé chez sa grand-mère en Lorraine, cette terre qui fut tantôt française, tantôt allemande. Il a neuf ans et un cahier pour écrire. Pour le reste : interdiction de sortir, de se montrer, de faire du bruit. Heureusement, l’oncle Émile est formidable.

Le guerrier de porcelaine n’est pas un récit de guerre historique mais plutôt une histoire d’amours (et ce pluriel n’est pas accidentel), poignante et pas qu’à cause des bombardements, transmise avec un art de dire impressionnant, une écriture particulièrement appropriée à l’imaginaire dans lequel l’enfant doit se réfugier pour supporter sa situation.

Seul bémol que je mettrais à une critique qui pourrait être dithyrambique : je n’ai pas oublié, en dévorant ce livre, que ce n’était pas Mainou mais Mathias qui racontait. Des tournures d’esprit, quelques anachronismes, une manière de manier la langue qui n’est pas d’époque, ni de l’âge de l’enfant, alors qu’on est censé lire le cahier auquel il s’est confié entre juin 1944 et mai 1945, rédigé au présent. Mais, à ce bémol près, Le guerrier de porcelaine est un roman formidable.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; très intéressante interview RTBF sur la genèse du roman.

Tant que le café est encore chaud

Toshikazu Kawaguchi, Tant que le café est encore chaud, Albin Michel, 2021

— Par Catherine Chahnazarian

Voici un roman léger et charmant dans le ton, la démarche, les personnages, la simplicité aussi. Vous passerez quelques jours intimistes dans un bar japonais, tout petit avec ses trois tabourets et ses trois tables de deux personnes. Mais à l’une de ces tables, il y a une chaise qui permet de voyager dans le temps ! Le voyage commence quand Kazu sert le café, et il faut « rentrer » avant qu’il ait refroidi.

Malgré la relative banalité ou la prévisibilité des motivations des personnages, l’auteur crée de petits suspenses et de petites surprises qui maintiennent l’intérêt, comme dans un conte dont on connaît déjà l’histoire mais dont on a oublié des détails et dont on a envie de retrouver les caractères. Parabolique mais sans prétention inutile, cette lecture à donc quelque chose d’un peu régressif ; exotique mais sans grand dépaysement, elle est idéale pour qui recherche la détente. À partir de 13-14 ans.

Et vous, où iriez-vous ? À quelle date voudriez-vous retourner ?

Catégorie : Littérature étrangère (Japon). Traduction : Miyako Slocombe.

Liens : chez l’éditeur.

Les cigognes sont immortelles

Alain Mabanckou, Les cigognes sont immortelles, Seuil, 2018 (existe en Points)

— Par Catherine Chahnazarian

Après avoir refermé le livre, je reste toute imprégnée des émotions de Michel, son narrateur, de son regard décalé d’enfant d’onze ou douze ans, trop jeune pour bien comprendre ce qui se passe autour de lui, empêtré dans ce dont on lui a bourré le crâne en classe, les croyances de sa culture, les avis de son père, ceux de sa mère et les raisonnements abscons de son âge. Son langage est savoureux et sa naïveté touchante, tandis que se déroulent dans son pays, le Congo-Brazzaville, des événements graves. Il y a quelque chose, dans ce jeune personnage, du Momo de La vie devant soi, dont Florence nous a récemment rappelé l’existence : spontanéité, sincérité, et puis cette volonté de raisonner, assise sur des savoirs incertains mais sur une culture bien ancrée – qu’Alain Mabanckou nous fait découvrir avec malice. Il nous fait parcourir l’histoire politique de l’Afrique du milieu du XXe siècle aussi bien qu’il nous plonge dans les petits événements qui font le quotidien de Michel dans un quartier populaire de Pointe-Noire, et les grands événements qui perturbent sa famille et font le malheur de son pays. Cela sent aussi fort la morue à la sauce d’arachide que la peur des soldats. Et Michel évolue au milieu d’une galerie de portraits haute en couleurs, à commencer par sa mère, une femme indépendante et entière. Enfin, Mabanckou joue gentiment avec nos nerfs : un suspense monte discrètement en puissance pour finir par nous tarauder — jusqu’à la fin du livre.

Un excellent roman, dépaysant, réflexif et attachant.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; au Point ; brève et efficace interview de l’auteur ; le site officiel d’Alain Mabanckou.

Code 612. Qui a tué le Petit Prince ?

Michel Bussi, Code 612. Qui a tué le Petit Prince ?, Presses de la Cité, 2021

– Par Catherine Chahnazarian

J’ai relu Le Petit Prince dans la perspective de découvrir le travail de Michel Bussi, et j’ai bien fait car les allusions et références sont si nombreuses qu’aborder Code 612 sans avoir en tête son inspirateur n’a pas de sens.

Quel sinistre livre, me suis-je dit en finissant Le Petit Prince. Solitude, dangers, incompréhension, séparations, culpabilité, disparition… Je comprends pourquoi ce conte m’avait laissé un sentiment très mitigé quand j’étais jeune : la poésie et les dessins ne compensaient pas ce sinistre sur lequel je peux mettre des mots aujourd’hui. Certes, j’y vois des messages, je perçois des symboliques, c’est un conte philosophique… mais les femmes sont inexistantes (je vous passe le détail de ce que je pense de cette rose), les adultes sont infréquentables (sauf l’allumeur de réverbères ?)… On se demande si l’auteur est misanthrope ou dépressif.

Code 612 est un travail de détective sur le « mystère Saint-Exupéry » pour ceux qui ne peuvent pas admettre qu’il ait simplement été abattu par un aviateur allemand au-dessus de la Méditerranée. Bussi promet d’explorer les deux questions qui taraudent de nombreux adeptes : Qui a tué Saint-Exupéry ? Qui a tué le Petit Prince ? (ça m’a fait un choc car je ne savais pas qu’il était mort), deux questions qui se situent sur des plans différents mais que Bussi mêle et dans lesquelles il s’emmêle parfois un peu (ça a gêné ma rationalité), comme il s’emmêle un peu dans les raisons de l’enquête que mènent ses deux personnages et reste confus sur qui sait quoi, en particulier à la fin où je n’ai pas compris si le commanditaire de l’enquête savait tout depuis le début ou a été lui-même manipulé et pour quelles raisons…

J’ai aussi été dérangée par cette énorme ficelle qui consiste en ce qu’un personnage (l’aviateur) soit le candide auquel l’autre personnage (la jeune détective rousse comme un renard qui sait tout du Petit Prince et de son auteur) va tout expliquer – ainsi donc qu’au lecteur. Les informations nécessaires se situant surtout au début du livre, les chapitres sont, en outre, disproportionnés, certains ne présentant qu’un faible intérêt.

Bref, je l’ai lu jusqu’au bout parce ça m’a amusée d’observer l’influence de la psychanalyse dans les relectures du Petit Prince, et aussi d’exercer ma mémoire pour décoder les références. Mais je n’ai pas été conquise par ce roman – qui est plutôt un conte, ou un étrange mélange des deux.

Peut-être que je n’aime pas les contes.

En tout cas, et l’enfant et la poète en moi vous le disent : le Petit Prince n’est pas mort. (Non mais sans blague !)

Catégorie : Littérature française.

Liens : CODE 612 aux Presses de la Cité ; LE PETIT PRINCE en Folio et en édition de collection ; des documents proposés par Gallimard.

Le second sommeil

Robert Harris, Le second sommeil, Belfond, 2021

— Par Catherine Chahnazarian

Christopher Fairfax était-il fait pour être prêtre ? Rien n’est moins sûr. Il est pourtant imprégné des devoirs de sa charge. Mais le devoir va céder le pas à la curiosité. Savoir ! Comment résister à la curiosité de savoir ? Des questions petites et grandes s’imposent à lui : Comment le père Lacy est-il mort ? Comment les Anciens vivaient-ils ? Mais l’Histoire peut-elle livrer tous ses mystères ?

On pourrait craindre à l’un ou l’autre moment de cette aventure qu’elle serve une morale qui nous vise, nous, directement. Mais ce serait mal connaître l’auteur. Il ne s’y abaissera pas, se contentant de raconter l’histoire d’un jeune homme qui se laisse naïvement porter par les événements.

Ce nouveau thriller historique de mon écrivain préféré est encore différent des autres. Peut-être pas le plus admirable mais pas le moins culotté. On est au Moyen Âge, dans une vallée reculée où l’on se déplace à cheval, où l’on élève des moutons et quelques vaches, où l’on tisse, où l’on forge et où l’on prie. Le Moyen Âge… à un détail près.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Natalie Zimmermann.

Liens : chez l’éditeur ; et retrouvez toutes nos critiques des romans de Robert Harris à la lettre H de notre classement par auteur.

Pourquoi j’ai mangé mon père

Noël 2021
Offrir, lire ou relire de grands classiques

Roy Lewis, Pourquoi j’ai mangé mon père, Roy Lewis, 1960

– Par Catherine Chahnazarian

Ce court récit, drôle et cultivé, se lit avec autant de plaisir pour la trame romanesque que de délectation pour l’exercice historique. Les rebondissements, l’humour et les anachronismes font de cette lecture un pur moment de bonheur.

Ernest, le narrateur, nous raconte sa jeunesse : son père, un chercheur insatiable, génial inventeur du feu, tient absolument à faire évoluer l’espèce — humaine ou presque. Car oui, nous sommes dans la préhistoire. Les personnages sont des pithécanthropes, singes à peine descendus des arbres, proies des lions et des chacals sur une terre que se partagent les glaces et les volcans.

Pourquoi j’ai mangé mon père est une référence dans son genre : c’est à la fois un roman très documenté sur l’évolution et un miroir amical qui nous est tendu.

Catégorie : Littérature anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Vercors et Rita Barisse.

Liens : chez Actes Sud ; en Pocket. En anglais, What we did to father a été réédité sous les titres The Evolution Man puis How I ate my father (disponible chez Penguin).

À l’ouest rien de nouveau

Noël 2021
Offrir, lire ou relire de grands classiques

Erich Maria Remarque, À l’ouest rien de nouveau, la Vossische Zeitung, 1928, Ullstein, 1929, Stock, 1930 (?)

— Par Catherine Chahnazarian

Ils ont tout juste dix-neuf ans. Ce sont encore des gamins à l’humour potache, mais ils ont déjà l’expérience de « vieilles gens ». Car Bäumer (le narrateur), Kropp, Leer et Müller savent ce qu’est le feu des canons. Quand le livre commence, ils sont à l’arrière, bien contents de manger à leur faim parce que le cuistot a cuisiné pour cent-cinquante hommes mais seulement quatre-vingts sont revenus : l’artillerie lourde anglaise a pilonné leurs positions. C’est la vie de la caserne, une vie de tous les jours avec la bouffe, les latrines, les poux et la conversation des camarades. C’est ce que la guerre a produit de mieux, la camaraderie, explique le narrateur.

Puis ils retournent au front, où « chaque mot que nous disons rend un son tout autre », comme « Ça va barder », par exemple. Et oui, ça barde. C’est tellement dingue, ces pilonnages, que lorsque Bäumer se recroqueville dans un trou d’obus, nous nous recroquevillons aussi, instinctivement. Comment tiendrons-nous sous les bombardements ? En espérant qu’au chapitre suivant nous serons de nouveau ramenés vers l’arrière…

C’est leur professeur qui les avait convaincus de s’engager. À coup d’idéaux déconnectés de la réalité du front, dont les soldats tenteront de rire. Comme ils tenteront de comprendre ce qu’ils pourraient bien faire après « ça ».

Certaines scènes de ce formidable roman sont des morceaux d’anthologie : Erich Maria Remarque réussit la prouesse de mettre du cocasse et de rendre cet humour de soldat qui est la politesse du désespoir. Vous l’aurez compris, il adopte le point de vue de troufions allemands de la Première Guerre mondiale : c’est leur langage, ce sont leurs préoccupations, c’est leur conscience et ce sont leurs souffrances vues par le petit bout de la lorgnette, par ce « je » qui fait toute la différence avec les livres d’Histoire. On le suit à travers des journées qui se déroulent simplement comme elles peuvent, avec les grands et les petits événements, les aventures ou la routine, et ces réflexions que se fait Bäumer, comme lorsqu’il est en permission et qu’il tente d’enfiler des vêtements civils devenus trop étroits (« Au régiment, j’ai grandi ») et qu’il s’exclame : « Comme c’est léger, ce costume ! »

Catégorie : Littérature étrangère (Allemagne). Première traduction : Alzir Hella et Olivier Bournac.

Liens : chez Stock, préfacé par Patrick Modiano, traduit de l’allemand et postfacé par Bernard Lortholary ; au Livre de Poche dans la traduction d’Alzir Hella.

Un Site WordPress.com.

Retour en haut ↑