Délivrances

Toni Morrison, Délivrances, Babelio, 2015 (disponible en 10-18)

Par Catherine Chahnazarian.

Quand nait Lulu-Ann, c’est la surprise : elle est d’un noir… noir ! Et comme ses parents le sont beaucoup moins, ça pose problème. Mais Toni Morrison ne racontera pas les accusations de trahison et la séparation des parents, ce n’est pas cela qui l’intéresse. Par chapitres adoptant tour à tour les points de vue de l’héroïne, de sa mère, de sa meilleure amie, etc., l’auteure explore différentes facettes de la vie et de l’esprit de Lulu-Ann, renommée Bride parce que c’est plus chic ; et son récit déconstruit progressivement le personnage qu’elle avait dessiné rapidement, avec habileté, au tout début du livre. Chaque chapitre, ou presque, explorant les multiples définitions que peut prendre ce mot, fait le récit d’une délivrance. Dans un style parfaitement maîtrisé, sur un ton brut magnifique, sans lyrisme et sans sous-entendus inutiles, un de ces styles où chaque mot compte, Morrison aborde de manière très directe les thèmes du racisme, de la pauvreté, des violences faites aux enfants et de l’amour, celui qui nécessite d’être vrai. Et quand on est presque à la fin et qu’on se dit que voilà un happy end à l’américaine, un certain réalisme tragique revient au triple galop.

On sent de l’urgence dans ce livre qui va vite, de la vérité dans sa brutalité. On sent aussi la volonté de nous encourager à ne pas laisser gagner nos peurs et nos traumatismes – à travers le personnage de Bride et un beau personnage d’homme. Seul bémol : l’insistance mise à dénoncer les violences sexuelles faites aux enfants, comme si elles étaient monnaie courante. Lorsqu’un quatrième cas est révélé, c’en est trop pour un récit si intimiste. Mais c’est mon seul reproche.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Christine Laferrière.

Liens : Chez l’éditeur ; une interview de l’Express à l’occasion du Nobel (1993).

Tu aimes trop la littérature, elle te tuera

George Sand, Gustave Flaubert, Tu aimes trop la littérature, elle te tuera, correspondance, Le Passeur, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Amitié, admiration, plaisir réciproque de s’écrire et de se voir aussi souvent que possible, sentiments assumés, confiance : on envierait la qualité de cette relation-là ! Elle l’appelle son « vieux troubadour », il l’appelle « maître », ils parlent d’eux-mêmes à cœur ouvert, ils s’encouragent et se soutiennent, s’inquiètent l’un de l’autre…

Sand : Toi, cher, tu te promènes dans la neige, la nuit. Voilà qui pour une sortie exceptionnelle est assez fou et pourrait bien te rendre malade aussi. Ce n’est pas la lune, mais le soleil que je te conseillais, nous ne sommes pas des chouettes, que diable (p. 135).

… Ils discutent, sont souvent en désaccord, mais ils s’aiment. Leur correspondance est émaillée de grandes réflexions aussi bien que de petits récits du quotidien. Ils abordent toutes sortes de thèmes : la littérature et l’art, bien sûr, la politique aussi. On traverse avec eux des années agitées, comme celles de la guerre contre la Prusse.

Sand : Nous avons tous souffert par l’esprit plus qu’en aucun autre temps de notre vie et nous souffrirons toujours de cette blessure. Il est évident que l’instinct sauvage tend à prendre le dessus. Mais j’en crains un pire, c’est l’instinct égoïste et lâche ; c’est l’ignoble corruption des faux patriotes (…) (p. 376).

Avec le temps, cependant, Flaubert est de plus en plus torturé, de plus en plus misanthrope, tandis que Sand reste optimiste, sociable, ouverte. Elle va s’accrocher longtemps mais leur relation finira forcément par pâtir de ces différences.

Flaubert : Quelle bonne et charmante lettre que la vôtre ! maître adoré ! Il n’y a donc plus que vous, ma parole d’honneur !  je finis par le croire !  Un vent de bêtise et de folie souffle maintenant sur le monde. Ceux qui se tiennent debout fermes et droits sont rares (p. 273).

Cette correspondance donne très envie de lire ou relire les deux auteurs, surtout Georges Sand, toujours capable d’émerveillement, modeste, adorable.

Sand : Je travaille toujours ma pièce. Je ne sais pas du tout si elle vaut quelque chose et ne m’en tourmente point. On me le dira quand elle sera finie, et si elle ne paraît pas intéressante, je la remettrai au clou. Elle m’aura amusée six semaines. C’est le plus clair de notre affaire à nous autres (p. 548).

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur (édition de poche, 672 pages, 11,90 euros).

Le discours

Fabrice Caro, Le discours, Gallimard, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Ah ! Ça fait du bien de rire !

Adrien assiste à un repas de famille. Papa, maman, soeur et beau-frère sur le point de se marier, gigot et gratin dauphinois. Il y assiste, certes, mais engoncé dans sa certitude d’être le canard boiteux de la famille, distrait par des pensées obsédantes, perturbé par un rapport conflictuel à la réalité – et par la demande de Ludo : Tu sais, ça ferait très plaisir à ta soeur si tu faisais un petit discours le jour de la cérémonie. La timidité d’Adrien et sa conviction d’être voué à échouer en tout lui font recevoir cette demande avec terreur. D’autant que ce qu’il aurait à dire…

Excellent divertissement, bien construit et plein d’humour, sur un mode pseudo-psy. Car Adrien nous dit tout au creux de l’oreille. Il raconte ses déboires divers, se confie, s’analyse, revient au repas, repart dans ses obsessions, son mal-être et ses tentatives de fuite, et se moque de lui-même.

Ce discours va être une catastrophe dont on parlera encore dans vingt ans, trente ans, il va traverser les générations, il deviendra une légende urbaine que les grands-parents raconteront le soir pour faire gentiment peur à leurs petits-enfants. Et là les enfants, devinez ce qu’Adrien raconta comme anecdote… — Papi j’ai peur…

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Sans défense

Harlan Coben, Sans défense, Belfond Noir, 2018 (disponible en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Pour qui nous prend-on ?

J’avais fait la rencontre de Myron, Win, Esperanza, Big Cindy, papa et maman, personnages fétiches d’Harlan Coben, en lisant coup sur coup Mauvaise base (2008) et Peur noire (2009). J’avais passé du bon temps – le plaisir de la découverte – et je n’ai pas de regrets. Il y a quelques semaines, j’avais essayé un des ouvrages de la trilogie pour jeunes dans laquelle c’est Mickey Bolitar, 16 ans, le neveu de Myron, qui mène les enquêtes avec ses camarades Ema et Spoon. J’avais trouvé ça mauvais, disons-le, mais j’excusais l’auteur en me disant qu’il ne maîtrisait pas le genre « jeunesse ». D’autant qu’il avait, à mes yeux, fait la preuve de ses talents avec Double piège (2017), qui met en scène d’autres personnages et repose sur des valeurs plus sûres, et qui m’avait vraiment beaucoup plu. J’avais donc bon espoir en attaquant Sans défense (2018), mais Coben y revient avec toute sa bande et le récit commence en se focalisant sur Win, personnage omniscient, super fort et infiniment riche (ce qui est très commode, évidemment) commettant en quelques secondes trois meurtres totalement injustifiés qu’il raconte lui-même en levant les épaules : que voulez-vous, il est comme ça. Ensuite, tout est à l’avenant : il suffit d’être accompagné de Zora (ex du Mossad) pour que les méchants prennent peur ; il suffit d’envoyer Esperanza (ex-star du catch) se renseigner sur ci ou ça pour recueillir des infos utiles… Claquements de doigts. Enfin, pour ne parler que de l’essentiel, il y a des répétitions comme si l’auteur ne s’était pas relu, et quelques bizarreries comme si la traductrice elle-même en avait un peu marre de faire du Coben.

Je suis aussi déçue qu’agacée car, au moment d’écrire ces lignes, Sans défense est encore dans le top 10 des meilleures ventes en France par les simples pouvoirs d’une réputation et de la publicité (tout un mur dans la grande librairie où il m’arrive de m’égarer). On m’objectera que nombre de lecteurs sont moins exigeants que moi et que, d’ailleurs, j’ai fini le livre. Je ne peux en effet nier à Coben l’art de donner envie de connaître la fin de ses histoires ; il y excelle. Mais en même temps, je ne peux m’empêcher de me (re)poser la question (en pensant également à Amélie Nothomb et quelques autres) : pour qui nous prend-on ?

Catégorie : Policiers et thrillers (USA). Traduction : Roxane Azimi.

Liens : La publicité du livre sur lisez.com ; le classement des meilleures ventes en France sur Edistat.

Héloïse, ouille !

Jean Teulé, Héloïse, ouille !, Juliard, 2015 (disponible en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Mais quel drôle de titre ! s’exclame-t-on forcément. Titre qui s’explique… Je vous le dis ou je ne vous le dis pas ? J’hésite… Héloïse, ouille ! est un roman pseudo-historique grivois, comique, savant, salace, burlesque et bizarrement écrit, que j’ai reçu gratuitement pour en avoir acheté deux autres (pas du tout grivois et dont je vous parlerai peut-être une autre fois). Gratuit et pour adultes. Très franchement pour adultes ! Parce qu’Héloïse, si elle crie « ouille », c’est parce que… À moins que ce soit Abélard qui proteste parce qu’elle…? L’histoire de ce couple célèbre, revisitée par Jean Teulé, ne met pas plus de trois ou quatre pages pour tourner au roman érotique – et pas façon jeune fille en fleur. L’amour d’Héloïse et Abélard se transforme en obsession sexuelle maladive et on n’apprendra pas grand-chose sur la scolastique – tout en élargissant éventuellement son vocabulaire, érotique surtout. Le couple est pour le moins démythifié ; le célèbre maître, adulé de ses étudiants, devient un faiseur de chansons ridicule. Il faut 89 pages au chanoine Fulbert pour se rendre compte que sa nièce n’apprend ni le grec ni l’hébreu avec Maître Abélard tandis que nous, jusque-là, on les a vus dans toutes les positions. Page 99, elle découvre qu’elle est enceinte et les voilà qui s’enfuient… C’est page 104, alors qu’ils chevauchent une mule sur une route de campagne, elle devant et lui derrière… que j’ai personnellement décidé de ne pas mener jusqu’à son terme cette expérience « historique ».

Ceux qui veulent connaître la fin de l’aventure ou découvrir ce qu’est la scolastique se plongeront dans une bonne anthologie ou dans une encyclopédie réputée. Ceux qui veulent enrichir leur vocabulaire se feront offrir le Teulé. Car donc – et c’est le pourquoi de cet article –: en ce moment, pour un livre de poche acheté, il y en a un d’offert, dont celui-ci, dans un choix restreint, à portée de toutes les mains. Drôle d’idée, je trouve.

Catégorie : littérature française.

Liens : sur lisez.com.

Munich

Robert Harris, Munich, Plon, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

27 septembre 1938, Hitler menace d’envahir la Tchécoslovaquie. À Londres, c’est l’effervescence autour du Premier Ministre Chamberlain : il faut sauver la paix ! Hugh Legat, jeune diplomate, est l’un des secrétaires du PM détaché au 10, Downing Street par le Foreign Office. Il assiste aux efforts britanniques pour maintenir le contact avec le Reich et négocier ce qu’il est possible de négocier. Paul von Hartmann, jeune diplomate allemand, assiste lui à la marche furieuse du Führer vers la guerre. Le roman va se dérouler sur quatre jours cruciaux, sous la forme d’un thriller diplomatique. Et même si le lecteur sait bien qu’ils seront signés, à la fin, ces fameux Accords de Munich (dont il n’est pas nécessaire de savoir grand chose pour apprécier le roman), l’attente, la menace de guerre, l’imprévisibilité d’Hitler créent une atmosphère très forte. D’autant que le sort qui sera réservé à Hugh Legat d’un côté et à Paul von Hartmann de l’autre nous tient en haleine jusqu’à la fin.

↑ De G à D : Chamberlain, Daladier, Hitler, Mussolini et Ciano. Munich, 29 septembre 1938.

Un bémol cependant : le très grand nombre de personnages, dont tous ne me semblent pas indispensables au roman, même s’ils figurent dans l’Histoire. On aurait au moins mérité une liste des membres des gouvernements concernés pour s’y retrouver et d’avoir la possibilité de distinguer les personnages historiques et fictionnels. Voici toujours ma liste des personnages, si elle peut être utile.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Natalie Zimmermann.

Liens : Le site de l’éditeur est lisez.com. Consultez notre classement par auteur à la lettre H pour découvrir nos autres critiques de romans de Robert Harris.

L’été circulaire

Marion Brunet, L’été circulaire, Albin Michel, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Céline a seize ans et elle est enceinte. C’est le drame. Tout va tourner autour de cette jeune fille, son père furieux, sa mère perdue, sa sœur solidaire mais qui rêve de partir.

Outre le tout début, brutal, une grosse moitié de cet Été circulaire voit se dérouler des événements maigres, presque insignifiants, à l’image de l’ennui et de la mélancolie qui rongent les protagonistes. On ne sait pas trop comment le prendre puis, progressivement, une société archaïque et contemporaine à la fois se dessine, reculée, écrasée, et pas que par le soleil. La peinture de cette famille provençale et de leurs amis peut choquer, car le machisme ordinaire, la vulgarité, l’absence de mots, les baffes qui y suppléent, l’alcool, l’ennui, la morale incertaine, presque absente, cela semble trop. C’est pourtant un roman réaliste qu’on a dans les mains, et qui nous tient par une forme de fascination devant ce réalisme, difficile à accepter parce que le Luberon est une région magnifique et un paradis pour touristes. Et si le style concède à cette mode consistant à tout écrire au présent – à mes yeux faute de goût, faute littéraire et faute de sens à la fois – plus on tourne les pages et plus il est fascinant, cet Été circulaire – même s’il y a un suspense qui ne marche pas. Parce que l’auteure a une façon bien à elle de peindre et de faire vivre ses personnages, de les faire penser, ignorer, aimer, détester et exister, malgré tout ce qui les maintient dans la souffrance – chacun la sienne.

Catégorie : Littérature française. (Je ne comprends sincèrement pas pourquoi c’est le Grand prix de littérature policière qui a été attribué à ce roman.)

Liens : chez l’éditeur.

13 à table ! (hiver 2018-2019)

Les Restos du Coeur, 13 à table !, Pocket, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Là, paf ! , coup de coeur. « Une vie, des fêtes », de Philippe Jaenada, est une nouvelle inspirée d’un ouvrage de Pierre Darmon. Elle raconte avec un humour savoureux et sur un rythme enthousiasmant, la vie trépidante de Marguerite Steinheil, demi-mondaine dont le destin a croisé celui de nombreux hommes célèbres, à commencer par deux présidents français. Un récit qui ne se prend pas au sérieux et qui met en joie pour la journée. À lire !

« Big Real Park, que la fête commence », de François d’Épenoux, pointe une tendance réelle, assez monstrueuse, des sociétés contemporaines. Dans un futur pas si lointain, un journaliste interviewe le dir’com’ d’une grosse boîte de divertissement… C’est bien vu et ça devrait nous faire réfléchir.

C’est la cinquième année que des auteurs prêtent leur plume aux Restos du Cœur et qu’un recueil de nouvelles intitulé 13 à table est mis en vente aux éditions Pocket pour participer à l’effort collectif. L’ensemble de quatorze textes (pourquoi pas treize ?) est très inégal mais citons encore : « Nuit d’ivresse », d’Éric Giacometti et Jacques Ravenne, sujet simple en apparence mais joliment bien traité ; et « Le Point d’émergence », de Maxime Chattam, où un personnage étrange nous raconte brièvement sa vie.

1 livre (à 5 euros peine) = 4 repas offerts + le plaisir de lire ! Il n’y a pas à hésiter.

Catégorie : Nouvelles.

Liens : sur Lisez.com ; tous nos articles sur cette publication annuelle sont disponibles à la rubrique « Restos du coeur« .

Sur le ciel effondré

Colin Niel, Sur le ciel effondré, Rouergue Noir, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Vous n’avez pas pris l’avion, vous ne portez pas de jungle boots, vous ne connaissez pas de piroguier, et pourtant vous allez pénétrer la forêt amazonienne, en découvrir les rivières et les criques, les plantes et animaux aux noms improbables, y croiser des tribus prises entre smartphone et mode de vie local, entre évangélisme et croyances ancestrales. Vous allez vivre au rythme des découvertes de la gendarmerie française, tentant de résoudre différentes affaires dans cette Guyane peuplée de chercheurs d’or, d’adolescents en rade, de vieux sages mystérieux. Vous allez souffrir de la chaleur et de l’humidité, souffrir pour les personnages que vous aurez, tous, envie de comprendre. Vous allez espérer aussi, beaucoup espérer. Et puis, quand vous refermerez le livre en vous demandant si vous venez de lire un grand roman de la littérature française, un roman policier ou un conte merveilleux, vous devrez rester assis un moment sans faire de geste brusque, le temps que les esprits du Haut Maroni aillent rejoindre leur Guyane natale ou envoûter d’autres lecteurs.

Prenant, habile, savant, sensible, respectueux, superbement écrit. Dépaysement garanti.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Le malheur du bas

Inès Bayard, Le malheur du bas, Albin Michel, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Voici un roman réaliste et cru dont le sujet a tout pour déranger : le viol et ses conséquences. Du point de vue littéraire, il est assez moyen, mais du point de vue humain, sacrément courageux. Inès Bayard s’est lancée dans une description détaillée et glaçante de la descente aux enfers de son héroïne, elle s’est investie dans sa souffrance et mène son propos sans faillir, jusqu’au bout, ce qui suscite le respect. Le déroulement comme la psychologie manquent un peu d’originalité, le style aussi ; il y a des explicitations inutiles, quelques lieux communs dont on se passerait bien et l’une ou l’autre situation invraisemblable. Mais, pour un premier roman, quel cri !

Âmes sensibles s’abstenir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Oublier Clémence

Michèle Audin, Oublier Clémence, Gallimard, coll. L’arbalète, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Ce tout petit livre original de 63 pages (plus une photo) est titré à l’envers car il s’agit plutôt de ne pas oublier Clémence. C’est une enquête, toute simple, systématique, menée par l’auteure sur son arrière-grand-mère. De mémoire familiale, elle ne sait d’elle qu’une chose ; tout le reste lui vient des actes de naissance ou de mariage qu’elle a pu consulter et des livres d’histoire. Non pas que Clémence y figure, dans les livres d’histoire, au contraire. Elle est une anonyme dont la vie ne peut plus être retracée qu’à travers les connaissances socio-historiques que nous avons de l’époque, des lieux, des métiers.

Il faut dire que le procédé, certes original, ressemble fort à un exercice de style comme Gallimard peut en publier, et que le contenu, loin d’un récit romanesque, ne conduit même pas vraiment à esquisser un portrait. Alors, cela vaut-il la dépense de dix euros ? Ce n’est pas sûr. Pourtant, la motivation et la rigueur – qui interdit d’inventer l’histoire de cette femme sur des bases aussi faibles – sont sincères ; la documentation sociologique n’est pas inconsistante même si le résultat reste léger ; et la démarche est sympathique. Mais si l’on attend de l’épaisseur, on aura le sentiment de se faire avoir.

Sur le fond, pourquoi oublier/ne pas oublier Clémence, Julia, Edmond ou …………….. (insérez ici le prénom de l’un de vos aïeux) ? À chacun de répondre à sa façon.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Peur noire

Harlan Coben, Peur noire, Fleuve Noir, 2009 (disponible en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Nous voilà replongés dans l’ambiance de l’opus précédent comme si on avait allumé TF1 à 21 heures pour retrouver une série qu’on n’adore pas comme des midinettes mais qu’on regarde quand même toutes les semaines. J’imagine que ça marche encore mieux si on prend à son début la série des enquêtes de Myron Bolitar (qui commence avec Rupture de contrat) ; mais ça marche aussi si on lit du Coben pour la première fois car il sait re-présenter les personnages et résumer ce qui est nécessaire.

Dans Peur noire, un enfant a besoin d’une greffe de moelle osseuse. Le registre des donneurs a fait apparaître une compatibilité… mais l’homme reste injoignable. Cette affaire commence banalement mais va monter en puissance et en violence. On n’est cependant pas dans un thriller et des passages parfois carrément drôles (comme le chapitre 15 dans lequel une montée d’escalier m’a donné le fou-rire) alternent avec ceux qui font – oh ! pas une peur noire, mais brr quand même. Le lecteur attentif aura peut-être compris quelque chose d’important, car il n’y a pas énormément de personnages suspects et de fils qui se déroulent, mais l’auteur le fera douter, revenir sur son doute, changer encore d’avis… Rien à faire, il faut lire jusqu’au bout pour avoir les derniers rebondissements.

Myron Bolitar a une fameuse personnalité (il n’est pas le seul), et la réputation d’Harlan Coben est bien méritée.

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Paul Benita.

Liens : sur lisez.com ; nos autres critiques de romans d’Harlan Coben sont renseignées à la rubrique « par auteur ».

Mauvaise base

Harlan Coben, Mauvaise base, Fleuve Noir, 2008 (disponible en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Comme j’avais bien aimé Double piège (2017), j’ai décidé de me faire une éclate d’Harlan Coben. Je me suis procuré deux livres plus anciens : Mauvaise base (2008) et Peur noire (2009), deux enquêtes de Myron Bolitar, agent sportif à Manhattan.

Ses amis trouvent que Myron est « un type bien », mais il a ce quelque chose d’un peu minable typique des romans policiers amusants mais un poil vulgaires. Quelques comparaisons graveleuses et métaphores provocantes, des références nombreuses aux groupes rock des années 70 et aux équipes sportives américaines font penser que l’auteur a mis son talent au service d’une certaine vision qu’il aurait eue du roman populaire. Cela fonctionne bien mais n’est pas tout à fait du même tonneau que Double piège qui est débarrassé de cet aspect humoristique au profit d’une écriture plus directement au service de l’intrigue que du genre polar.

N’empêche, je le répète, cela fonctionne bien.

Dans Mauvaise base, Myron souffre comme on peut souffrir quand on vient de se faire larguer et qu’on n’a pas la conscience tout à fait tranquille (une référence, visiblement, à l’opus précédent), et comme un ami véritable peut souffrir de voir quelqu’un qu’il aime injustement accusé — de meurtre, évidemment. Les personnages complices qui sont « trop », Win trop froid et trop riche, Big Cindy trop grosse et trop musclée, Frisson trop pulpeuse et trop délurée… forment avec le héros une équipe pas piquée des vers. Et comme il y a de la violence et des sentiments, de la bassesse et du chic, on ne s’ennuie pas !

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Paul Benita.

Liens : Mauvaise base sur lisez.com. Notre critique de Double piège. Nos autres critiques de romans d’Harlan Coben sont renseignées à la rubrique « par auteur ».

Madame Pylinska et le secret de Chopin

Éric-Emmanuel Schmitt, Madame Pylinska et le secret de Chopin, Albin Michel, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Quand on ouvre ce petit livre, mince et écrit grand, on se demande légitimement si l’on ne va pas être grugé. Mais on prend plaisir à suivre la plume virevoltante d’Éric-Emmanuel Schmitt qui, je suppose, tente de donner à son style la musicalité de Chopin – car ce livre est un cours de musique. De ce point de vue, c’est remarquable. Mais cette écriture coulante est trop belle pour être vraie. D’abord, cela reste léger (ne serait-ce pas plutôt du Liszt ? à en juger par la leçon des pages 34 à 37). Puis les mots ne peuvent être ceux d’il y a trente ans – alors que tout repose sur des dialogues ou presque. Ils ne sont pas ceux de Madame Pylinska, son excentrique professeure de piano ; ils ne sont pas ceux de sa Tante Aimée, qui adorait Chopin elle aussi ; ils sont ceux de l’auteur, qui triche avec le souvenir, avec le témoignage. Enfin, des détails trop soignés et trop lisses, comme les interventions de deux mésanges, sur la fin, achèvent de faire de ce petit livre une agréable boutade autobiographique, une tchatche charmante, sachant susciter l’émotion mais manquant en même temps de profondeur et de vérité. Cela reste un exercice. À lire si vous aimez la musique.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Double piège

Harlan Coben, Double piège, Belfond, 2017 (disponible en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Joe, le mari de Maya, est mort assassiné. Son beau-frère trouve que « la mort colle aux basques » de cette ex-militaire qui en a déjà vu de toutes les couleurs à la frontière irako-syrienne (il n’a pas tort). Peut-être est-ce ce qui lui procure le sang-froid dont elle va faire preuve tout au long de ce roman, malgré sa colère et ses angoisses. Harlan Coben nous embarque dans la recherche de la vérité que mène cette femme intelligente, à la fois courageuse et sans cesse à la limite de l’imprudence, qui pense et agit en militaire et n’échappe malheureusement pas au syndrome de stress post-traumatique. Son enquête avance à un rythme parfait et se découpe en chapitres bien pensés au terme desquels on n’a pas envie de souffler. Et la surprise est au rendez-vous.

Comme souvent, il y a un tout dernier chapitre, de quelques pages à peine, en forme d’épilogue, un peu forcé, comme destiné à vous remettre de vos émotions, quelque chose de très américain – mais c’est un détail. Jusque là, 422 pages tout à fait excellentes d’une histoire moderne sans être gonflée de nouvelles technologies, qui sait évoquer la guerre sans lourdeur, le monde des affaires sans complaisance mais sans parano, l’amour familial sans romantisme dégoulinant, la vengeance sans délire. Ça pourrait être vrai…

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction Roxane Azimi.

Liens : lisez.com. Nos autres critiques de romans d’Harlan Coben sont renseignées à la rubrique « par auteur ».

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