Le Triomphe des Ténèbres

Jacques Ravenne et Éric Giacometti, Le Triomphe des Ténèbres, J.-C. Lattès, 2018 (disponible au Livre de Poche)

Par Catherine et Pierre Chahnazarian.

Le sujet de ce roman est le rapport du nazisme à l’ésotérisme, sujet très documenté aujourd’hui, et les auteurs ont visiblement plongé avec passion dans cette documentation. Ils en tirent un gros roman bien construit.

— J’ai bien aimé la trilogie à laquelle ce roman appartient, dit Pierre, parce que le sujet m’intéresse, même si d’autres auteurs ont fait de meilleurs romans sur le nazisme, comme Philippe Kerr, hélas décédé. Mais chez Ravenne et Giacometti, il y a des trucs pas mal faits, avec Churchill, des réseaux anglais, la résistance…

— Moi l’écriture m’a déçue, notamment des phrases choc excessives et des erreurs qu’on n’a pas d’excuse d’avoir laissé passer quand on est deux plus un éditeur. Ça m’a gâché la lecture. C’est vraiment dommage, surtout à ce niveau-là de connaissance du sujet. Mais je comprends qu’on passe outre et qu’on apprécie le livre voire la série : Le Triomphe des Ténèbres (2018), La Nuit du Mal (2019), La Relique du Chaos (2020).

Catégorie : Littérature française (roman historique).

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de Poche.

L’outsider

Stephen King, L’outsider, Albin Michel, 2019

Par Catherine Chahnazarian.

C’est parce qu’il fait huit cents pages qu’il n’y a pas moyen de lire d’une traite ce roman qui commence comme un policier et se transforme progressivement en thriller, tendance fantastique.

Pour l’inspecteur Ralph Anderson, un homme ne peut pas être à deux endroits à la fois. Pour moi non plus. Et j’ai peut-être été d’autant plus scotchée à l’intrigue que j’attendais avec avidité une solution rationnelle. Stephen King sait s’adresser aux incrédules : le roman plonge le lecteur dans un univers d’un réalisme étonnant. Les décors et des allusions à l’actualité placent l’enquête dans un contexte très situé, dans lequel on se retrouve, même si l’on n’est pas américain. Les personnages sont formidables, tous différents, crédibles, humains, eux-mêmes. Ce qui leur arrive est traité par eux – à une exception près – avec la rationalité que des personnes ordinaires y mettent forcément. Et comme tout ce qui rend progressivement l’affaire plus complexe, les personnages plus tendus, l’enquête plus délirante, empêche le lecteur de prévoir quoi que ce soit et de s’endormir sur son livre, L’outsider est palpitant du début au dénouement, qu’on aime ou pas le fantastique.

Stephen King, qui a une cinquantaine de romans à son actif et quelques excellentes nouvelles, reste capable de livrer des textes de grande qualité. Celui-ci ne dément vraiment pas sa réputation : il est très bon, intelligent et spirituel. Mon seul regret réside dans cette solution du fantastique, que je trouve de facilité pour un auteur d’une telle inspiration et d’un tel talent, en particulier dans ce roman-ci. Mais c’est affaire de goûts personnels et – j’y insiste – j’ai vraiment beaucoup aimé L’outsider.

Certains chapitres sont des petits bijoux : une scène de rue au cours de laquelle quelques personnes tentent de gravir un escalier dans une bousculade ; un suicide, à la fois dramatique et cocasse, écrit sans aucun irrespect pourtant ; une fusillade qui vous donne très envie de courir aux abris !

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Jean Esch.

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de Poche.

Là où chantent les écrevisses

Delia Owens, Là où chantent les écrevisses, Seuil, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Le marais, les oiseaux et l’océan tumultueux des rives de Caroline du Nord constituent non seulement le décor mais le point d’appui essentiel de cet excellent roman. Les lagunes, la boue, les plages, les hautes herbes, les pinèdes et les forêts de chênes, les coquillages, les hérons, les goélands, la nature, enfin, y façonne les personnages, en particulier l’héroïne, Kya, six ans au début du livre. L’auteure harmonise avec un talent spectaculaire une approche documentaire, sa connaissance des hommes, un bon sens de la littérature et, notamment, du suspense. Car deux fils narratifs se déroulent et vont se rejoindre : Kya est enfant, grandit tant bien que mal, devient une femme… et le shérif de la petite ville proche de chez elle enquête sur une mort suspecte.

On pourrait être tenté, par moment, de reprocher à Delia Owens des passages lisses, trop beaux, d’un romantisme à l’américaine qui se nourrit de bons sentiments et qui veut que les tensions s’apaisent à la fin. Mais, loin d’être mièvres, chacun de ces passages est assorti d’un sentiment de danger ou d’une laideur sous-jacente qui grignote le beau, et plusieurs événements ramènent l’héroïne – et le lecteur – à d’autres états d’âme. Sur fond d’ostracisme envers les pauvres et de racisme contre les Noirs, l’auteure joue avec nos peurs fondamentales, celles de l’abandon, de la violence et de la mort. Et elle joue avec nos nerfs aussi bien qu’avec nos hypothèses d’explication, de suite ou de résolution.

J’ai adoré. Pour l’ambiance des marais, imprévue, saisissante, qui nous aspire en elle. Pour ce personnage de Kya, terriblement identificatoire. Pour l’affaire policière, ses rebondissements et son issue.

Prévoir une boîte de mouchoirs.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Marc Amfreville.

Liens : chez l’éditeur.

Le charme discret de l’intestin

Giulia Enders, Le charme discret de l’intestin, Actes Sud, 2015. Illustrations de Jill Enders.

Catherine Chahnazarian.

Ce livre peut faire du bien à ceux qui sont souvent constipés ou le contraire ; ceux qui font trop de prouts ; ceux qui sont toujours malades pendant les vacances ; ceux qui se demandent pourquoi ils ont chaque fois envie d’un dessert après avoir mangé des beignets alors que c’est déjà si gras (page 114) ; ceux à qui on a toujours dit que leurs maux de ventre leur venait de la tête – alors qu’on sait maintenant que ça marche aussi dans l’autre sens et que les psychothérapies ne peuvent pas grand-chose contre un déséquilibre bactérien –; ceux qui sont allergiques à plein de choses ou qui ont une peau atopique ; et ceux qui veulent savoir si les hommes préhistoriques mangeaient du tigre ou si c’était l’inverse (p. 262).

Ce livre, au contraire de ce qu’on pourrait croire quand on est mal renseigné – et si l’on n’a pas lu la table des matières – ne se contente vraiment pas de nous dire quelle position adopter pour bien déféquer ou à quoi doivent ressembler nos excréments (mais il le fait et il a raison car notre éducation sanitaire est souvent moins complète qu’il le faudrait – tabous obligent). Giulia Enders décrit le système digestif, de la bouche à l’anus ; elle nous raconte notre système immunitaire ; elle aborde, de manière simple, tout à fait pédagogique et tout à fait convaincante, la question du deuxième cerveau, et nous parle avec amour du peuple bactérien qui nous habite et qui fait que nous sommes des univers à nous tout seuls ! « Notre microbiote intestinal peut peser jusqu’à deux kilos et héberge environ 100 billions de bactéries », soit 100 millions de millions (p. 190) (1). Il faut bien sûr nous méfier des « mauvaises » bactéries, mais il faut aussi nourrir les bonnes sinon nous tombons malades !

Certaines choses ne sont pas nouvelles (mon père et mon grand-père les savaient déjà), mais d’autres le sont et exigent que nous modifiions – parfois radicalement – nos représentations. Giulia Enders nous apprend par exemple que sans nos bactéries nous ne serions rien, notamment parce que nous bénéficions du patrimoine génétique de nos microscopiques habitants et qu’ils nous nourrissent en se nourrissant, fabriquent des graisses, des protéines, des vitamines… « L’alimentation occidentale se compose à 90 % de ce que nous mangeons et, pour les 10 % restants, de ce que nos bactéries nous donnent chaque jour à manger. » (p. 239) « Si vous avez les nerfs solides, c’est peut-être parce que vous disposez d’un gros stock  de bactéries productrices de vitamine B. » (p. 191)

Ce livre nous explique aussi comment fonctionnent des médicaments dont nous avons parfois besoin, comme les différentes variétés de laxatifs — qui n’agissent pas du tout de la même façon et s’appliquent donc à différents cas ; il nous dit même comment laver nos maisons !

Sans se passer des termes médicaux, Giulia Enders développe ses explications sur un mode léger, en personnifiant nos bactéries et nos organes et en utilisant nombre de comparaisons et d’expressions courantes qui rendent sympathiques des informations qu’on pourrait trouver beurk. Ainsi de cette histoire de gâteau que l’on avale, qui a déjà excité notre nez et nos papilles gustatives : il poursuit sa course vers l’estomac et… « Une fois le gâteau arrivé (…), les parois de l’estomac accélèrent leurs mouvements comme les jambes sur une piste d’élan, et – paf ! – allongent une bonne bourrade au bol alimentaire. Le gâteau fait un vol plané, rebondit sur la paroi stomacale et repart dans l’autre sens. (…) Travaillant ainsi de concert, le pas de course et la bourrade produisent ensemble ces gargouillis typiques… » (p. 113).

Je m’interdis, pour faire court, de relater ici des expériences scientifiques que nous raconte Giulia Enders et qui m’ont amusée, éblouie ou laissée comme deux ronds de flanc. Je ne vous fais évidemment pas la liste des 130 ouvrages répertoriés dans la bibliographie – que l’auteure intitule « Sources principales ». Mais je tiens à tirer un coup de chapeau à la traductrice, Isabelle Liber, qui a dû bien s’amuser mais aussi travailler énormément.

Enfin, le texte est assorti de dessins réalisés par la sœur de Giulia Enders, Jill Enders, et qui participent au plaisir de lire ce best-seller.

Giulia Enders est née en 1990 à Mannheim (Allemagne). C’est à Francfort qu’elle a fait son PhD en gastroentérologie, domaine pour lequel elle s’est passionnée après la guérison de sa (spectaculaire) maladie de peau par un changement radical de son alimentation.

Catégorie : Essais, Histoire (Allemagne). Traduction : Isabelle Liber.

Liens : chez l’éditeur ; courte interview de l’auteure (anglais, sous-titres français) ; interview Slate (présentation de son travail – anglais, sous-titres français) ; sa communication à Science Slam Berlin en 2012 (allemand, sous-titres français). Les Science Slams sont des podiums auxquels assiste un public de non-spécialistes et où de jeunes étudiants viennent présenter leur sujet de thèse. Le meilleur (élu par le public) remporte un prix. En 2012, Giulia Enders a remporté les Science Slams de Freiburg, Berlin et Karlsruhe.

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(1) Quelques autres chiffres : de toutes les bactéries que nous transportons sur nous ou en nous, 99 % se trouvent dans notre intestin (p. 188) ; « plus de la moitié des bactéries de notre tube digestif sont tellement habituées à nous qu’elles ne peuvent pas survivre ailleurs » (en les sauvegardant, vous participez donc à la biodiversité en même temps qu’à votre bien-être) (p. 192) ; 95 % des bactéries qui existent sur Terre ne nous sont pas du tout nuisibles (p. 291).

N.B. : Les références de page sont celles de la 1ère édition. Il y en a eu d’autres depuis, révisées et augmentées.

Au 5e étage de la faculté de droit

Christos Markogiannakis, Au 5e étage de la faculté de droit, Albin Michel, 2018 (disponible au Livre de Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Au département de criminologie de l’université d’Athènes, il fait bien noir dans le couloir…

Le capitaine Markou, qui enquête sur un double meurtre, est dans son élément : il a fait son Master de criminologie dans cette université, au 5e étage de la faculté de droit où les faits se sont produits. Et auprès de qui enquêter sinon de l’équipe professorale qu’il a connue, dont les bureaux donnent dans ce couloir ? (Et dont le métier est précisément d’étudier le crime, de jongler avec mobiles, preuves et alibis, psychologie des criminels et techniques de police.)

Peu axée sur les expertises scientifiques, l’enquête de Markou va surtout reposer sur des interrogatoires, recroisant des témoignages pour tenter de démêler l’écheveau des amitiés et des inimitiés, des secrets et des mensonges. Dans les derniers chapitres, il nous fera une démonstration finale à la Poirot – dont il s’étonne lui-même d’en arriver là ! Et comme les protagonistes, le lecteur est obligé de l’écouter pour comprendre le pourquoi du comment du qu’est-ce, car ce récit, bien mené, comportant parfois des chapitres inattendus, un peu déroutants et relançant l’intérêt, nous tire vers le dénouement comme par le bras, sans nous lâcher.

L’auteur aussi est dans son élément : criminologue, il a étudié à Paris et… à Athènes. Le réalisme en est aussi amusant (surtout si on a fait des études universitaires) que saisissant. C’est peut-être un peu bavard à la fin pour faire durer le suspense — mais je pinaille.

Bonne pioche.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grèce). Traduction : Anne-Laure Brisac.

Liens : chez Albin Michel ; au Livre de Poche.

Un dernier pas de danse

Anabelle Read, Un dernier pas de danse, Nouvelles plumes, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Une jeune femme au caractère déterminé se voit confrontée à une série d’événements dont elle veut d’abord croire qu’il s’agit d’accidents ou de broutilles sans importance. Et pourtant…  Autour d’elle, pour une raison que je vous laisse découvrir, plusieurs flics, new-yorkais et français, dont un homme grand, fort et terriblement sexy… Eh oui ! Le lecteur – la lectrice – va fondre et trembler !

J’ai hésité à chroniquer ce roman policier. Il n’est vraiment pas mauvais mais il bascule de temps en temps dans le style romance qui n’est ni ma tasse de thé, loin s’en faut, ni a priori celle des abonnés des Yeux dans les livres. J’ai pourtant envie de donner un petit coup de pouce à cette auteure dont c’est le premier roman. Car si, pour moi, il manque à cet ouvrage quelque chose qui relèverait de connaissances littéraires un peu plus fines, et humaines aussi (car la psychologie des personnages et leurs réactions aux événements sont assez simples), Anabelle Read a des qualités de bonne romancière : des facilités d’écriture, de l’inspiration, un bon sens de la construction et du suspense, un certain perfectionnisme.

Un dernier pas de danse est une oeuvre agréable à lire pour se distraire si l’on n’est pas spécialement amateur de grande littérature avec un grand G et un grand L – et on n’est pas obligé de l’être.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur, mais attention que cette page en dit trop sur le livre, comme la 4e de couverture qui en est la reproduction !

Un fils parfait

Mathieu Menegaux, Un fils parfait, Grasset & Fasquelle, 2017 (existe en Points)

Par Catherine Chahnazarian.

Sur un ton vif, enlevé, Daphné écrit à sa belle-mère pour lui donner sa version de l’histoire qu’Élise ne connaît qu’à travers les dires de son « fils parfait », sa traduction des événements. Elle explique ce que Maxime est réellement. Elle raconte tout : la surprise, la négation, le doute, la rage, l’écroulement du monde, l’injustice. Est-il vraisemblable qu’Élise ait la curiosité et surtout le courage de lire cette longue lettre dans laquelle la monstruosité progresse irrémédiablement ?  Ça n’a pas d’importance. Pour Daphné, la narratrice, la vérité doit être dite. Toute la vérité. Et nous, lecteurs, nous sommes pris par ce récit habile, réaliste, affolant, nous ressentons la sincérité et l’angoisse d’une mère qui va devoir protéger ses deux petites filles.

Avant d’en entamer la lecture, mieux vaut peut-être être averti que ce très bon roman – inspiré d’une histoire vraie – parle de l’inceste.

La première moitié du livre, psychologique, met en place la périlleuse situation de cette femme qui croyait avoir épousé un homme merveilleux. Daphné dit sa naïveté, son aveuglement, sa culpabilité bien sûr, le basculement du bonheur dans l’horreur. La seconde moitié est celle du combat, de l’insuffisance des lois de la République, des erreurs commises, des apparences trompeuses, des scandaleuses complaisances. Militantes, ces quelque quatre-vingts pages inquiètent, écœurent – et passionnent parce qu’il s’agit tout de même d’un roman. Mais la mise en forme romanesque s’efface le plus souvent, et nous oblige à penser à toutes les Daphné, aux Claire, aux Lucie et aux autres.

Catégorie : Littérature française.

Liens : le roman chez Grasset ; l’auteur aux éditions Points.

Dis, c’est quoi la démocratie ?

Vincent de Coorebyter, Dis, c’est quoi la démocratie ?, Renaissance du Livre, 2020

Par Catherine Chahnazarian.

Est-ce que mon vote sert à quelque chose ? Pouvons-nous obliger nos représentants à nous rendre des comptes ? Qu’est-ce que le tirage au sort ? Peut-on réclamer la démission d’un président élu quand on est mécontent ?…

Dans un tout autre registre que Jean-Claude Kaufmann dont François Lechat nous a parlé récemment, le philosophe et politologue belge Vincent de Coorebyter explique la démocratie à travers les questions qu’elle pose actuellement – les questions que pose un candide à un expert qui, d’une idée à l’autre, décortique le concept de démocratie sans reprendre le B-A-BA traditionnel et scolaire auquel on pourrait s’attendre. Et ce candide n’est pas un innocent ; il est déterminé, et ses questions vont toujours dans un sens précis : comment, malgré des écueils, des limites et des défauts, la démocratie peut-elle être aussi démocratique que possible ?

Le jeu de questions/réponses, qui est le principe premier de la collection, est si fluide et efficace que l’ouvrage peut se lire d’une traite. À la fois sans simplisme et sans complications, ces 80 pages s’adressent à tous, adultes aussi bien qu’ados, et autant aux Français qu’aux Belges. Voilà une bonne occasion de comparer les deux systèmes politiques et, peut-être, de mieux comprendre les phénomènes électoraux qui se produisent dans des pays voisins ou plus lointains ; de comprendre sur quels écueils butent les gilets jaunes les plus radicaux ; de comprendre ou confirmer ses propres attentes, déceptions et espoirs.

Limpide et éclairant.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi Malaise dans la démocratie (J.-P. Le Goff), L’archipel français (J. Fourquet), La fin de la démocratie (J.-C. Kaufmann). Nos autres critiques de Vincent de Coorebyter sont référencés ici (classement par auteur).

Élevez le niveau !

Mary Higgins Clark

Par Catherine Chahnazarian.

Paix à son âme, mais lisez autre chose. J’ai acheté un Mary Higgins Clark en partant en vacances pour en avoir lu au moins un dans ma vie et pour me distraire dans le train. Dernière danse (2018). C’était encore pire que ce à quoi je m’attendais. Ce livre, écrit sans style au point qu’il aurait pu être l’ouvrage de n’importe qui, se déroule dans une petite ville des Etats-Unis dont on n’apprend rien et qui ne nous apprend rien sur l’Amérique ou les Américains ; les personnages sont insignifiants ; le meurtre qui a été commis n’a rien pour nous toucher ; et le bon se mariera avec la gentille à la fin. Difficile de faire plus léger et stéréotypé. Même le suspense est relatif, car on comprend qui est l’assassin vers la moitié du livre (si on lit vraiment sans réfléchir) : il est grand et séduisant mais il met mal à l’aise, et il sera arrêté à la fin. Voilà, vous savez tout.

Une dame rencontrée dans le train au retour de ces vacances, et qui m’avait vue jeter le livre dans une poubelle sans états d’âme, me disait son amertume devant les choix offerts en gare pour se divertir pendant le voyage : nombre de ces romans lui sont tombés des mains alors que « Je ne suis pas une grande lectrice et je lis juste pour passer le temps. » (Lisez Robert Harris ou l’un des auteurs recommandés sur Les yeux dans les livres !) Une autre, intervenant dans la conversation, était bien d’accord avec nous : elle avait feuilleté en kiosque un roman à l’eau de rose comme elle croyait « qu’on avait cessé d’en écrire après la première Guerre Mondiale ».

Alors nous lançons un vibrant appel aux responsables des points presse des gares de France : par pitié, élevez le niveau !

Catégorie : Policiers et thrillers, Stylo-trottoir.

L’effet miroir et La face cachée

Vincent Rémont, L’effet miroir et La face cachée, Vincent Rémont, 2019

Par Catherine Chahnazarian.

Un petit extra, sur ce blog où nous ne critiquons en principe que des livres qui ont trouvé (un vrai) éditeur ; bien que L’effet miroir ait d’abord été publié chez Incartades avant d’être partiellement réécrit et réédité par l’auteur. Petit extra pour ces deux polars qui forment une suite et tiennent la comparaison avec nombre de romans grand-public en vente dans les supermarchés (ceux-ci se commandent directement à Vincent Rémont).

Xavier, qui a l’ambition de devenir écrivain, achète une vieille machine à écrire Underwood. Mais celle-ci lui joue le mauvais tour de le transporter dans la peau de quelqu’un d’autre… et ce n’est pas un cadeau.

Il ne manque à cette histoire que la relecture d’un bon éditeur, qui aurait pu faire couper quelques petites répétitions dues à la structure à plusieurs voix, structure efficace qui ménage des suspenses réussis et permet d’introduire progressivement des personnages qui ont leur épaisseur. Ajoutons que l’écriture se tient : homogène et efficace elle aussi, au service de l’histoire.

Ce n’est pas une découverte extraordinaire mais, je le rappelle, de la veine des polars grand-public, adaptés à ces moments de détente où l’on se laisse glisser dans la peau d’un personnage, dans la peau… d’un autre.

Catégorie : Policiers et thrillers. Extras.

Liens : le blog de l’auteur.

Congo

Éric Vuillard, Congo, Actes Sud, 2012 (disponible en Babel)

Par Catherine Chahnazarian.

Ce court livre est à peu de choses près une suite de portraits. On n’avait pas besoin d’un nouveau livre d’histoire (il y en a plein), ni que ce soit un roman : en la matière, tenter d’être objectif c’est risquer de ne pas dénoncer avec assez de force ; être romanesque c’est risquer de ne pas être cru. Alors Vuillard s’exprime à travers une série de portraits, issus d’une documentation notamment photographique : « Si je veux mettre à côté de ces géographes en habit un nègre du Congo (…) qui peut m’en empêcher ?» (p. 70). Il évoque la Conférence de Berlin (1884-1885) où des messieurs aux mains propres ont scellé le destin du Congo sous prétexte de libre-échange ; il décrit Chodron de Courcel, Malet, Léopold II, Stanley, Lemaire, Fiévez. On passe du cynisme à la folie et au sang. C’est que Vuillard éprouve un besoin irrépressible de dire le mal qui a été fait là-bas. C’est pourquoi son style, pourtant fluide et poétique, sait aussi être incisif, clair et net. Bien sûr, comme tout coup de gueule, ce texte échappe à la perfection des grands écrits. La fin, un peu déjantée, et certaines métaphores filées qui exigent une lecture attentive, ne doivent pourtant pas balayer la saine révolte qui est, à mon sens, ce qu’il faut retenir : « Bien sûr, un nom, ce n’est pas grand-chose, c’est tout petit un nom, plus petit encore qu’un visage, et si fragile ! Oui, ce n’est rien du tout un nom de petit garçon, et Yoka, à qui les hommes de Fiévez et la loi de Fiévez ont coupé la main, il se tient devant nous, le visage fermé, et par un petit trou son âme nous regarde. Dieu que ça fait mal une âme ! Que c’est petit et violent ! » (p. 72).

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

Hommage à Philippe Carrese

Hommage à Philippe CARRESE

Par Catherine Chahnazarian, avec la collaboration de Jacques Dupont-Duquesne.

Un jour, Jacques m’a dit : « Il y a un réalisateur de France 3 qui écrit des polars, tu devrais essayer. Il prétend qu’il écrit des séries B, et il assume, mais il s’est fait une sacrée réputation à Marseille. »

Ma curiosité était piquée : je me suis procuré Une petite bière, pour la route, qui venait de sortir. Comme ça m’a amusée, j’ai poursuivi avec Le bal des cagoles, que j’ai juste adoré et qui avait reçu le prix SNCF du Polar. Et dans la foulée, j’ai lu Conduite accompagnée, qui ne peut que parler aux jeunes qui apprennent à conduire, aux parents de ces derniers, aux moniteurs d’auto-école et à tous ceux qui empruntent régulièrement les grands boulevards marseillais. Ces trois opus, publiés au Fleuve Noir en 2000 et 2002, sont restés mes préférés. Ce n’était pas difficile de trouver un Carrese : il y a en avait dans toutes les librairies de la région. Quand on débarquait à Marseille ça aidait à se familiariser avec les personnages typiques de cette ville haute en couleurs, de comprendre la philosophie de la « cagole » [1]  et du « cake », et d’apprendre les expressions qui vont avec, comme le célèbre « on craint dégun » [2].

Dans la même veine, Philippe Carrese avait écrit un Petit lexique de ma-belle-Provence-que-j’aime, avec son ami Jean-Pierre Cassely : « Le premier Guide-Lexique foncièrement stupide, inutilement cruel et d’une mauvaise foi absolue sur la Provence » (Jeanne Laffitte, 1996, disponible en réédition numérique FeniXX). Vous voyez le personnage…

Mais il n’a pas fait qu’en rire. En 2006, il a poussé un coup de gueule intitulé « J’ai plus envie », qui traduisait – faut-il en parler à l’imparfait ? – qui traduisait si bien le malaise ressenti par de nombreux Marseillais qu’il a fait le buzz.

Puis, désireux de passer à autre chose, Philippe a écrit Enclave (Plon, 2009), un roman sérieux sur le pouvoir et la tentation totalitaire.

En 1945, les Allemands abandonnent le camp de Medved, au nord des Carpates, en Slovaquie. Les prisonniers… prisonniers de cette enclave entre une rivière et des montagnes infranchissables, décident de s’organiser en république. Le récit se développe à travers le regard d’un jeune garçon qui tient une sorte de journal de cette société dans laquelle, bien sûr, le pouvoir va faire ses ravages. L’écriture simple de Philippe Carrese, tout à fait sans prétention, met à la portée de tous un récit humainement puissant qui s’appuie avec intelligence sur l’Histoire. Lire la suite « Hommage à Philippe Carrese » →

Hommage à Robert Harris

Hommage à Robert Harris

Par Catherine Chahnazarian.

« Tous mes livres sont sur le pouvoir », dit Robert Harris (2019). C’est pourquoi on y trouve toujours l’ambition, la vanité, le courage, la lâcheté, le secret, le mensonge, l’admiration, la peur et quelques autres ingrédients qui font mouche. Robert Harris sait nous parler de choses qui font partie de nous : il sait s’adresser à notre culture, pas celle qu’on étale mais celle qui nous a façonnés. Dans ses histoires, il y a l’Histoire, et la nature humaine, la nôtre et celle de ses personnages, qu’on ne peut mettre à distance, qu’on découvre, qu’on vit et qui laissent des traces en nous comme si on les avait croisés. Il nous emmène aussi bien dans la Rome antique (avec Pompéï et la trilogie autour de Cicéron : Imperium, Conspirata, Dictator) que dans l’Allemagne nazie (Fatherland,  Munich), l’Amérique et l’Angleterre politiques récentes (L’homme de l’ombre), la France de l’Affaire Dreyfus (D.) ou le Vatican (Conclave).

Tous ses romans sont des thrillers, dans lesquels Robert Harris mêle avec une habileté déconcertante les personnages historiques et fictionnels, les lieux et les faits historiques et imaginaires. Journaliste en pratique et historien dans l’âme, il pose sur les événements un regard bien à lui, respectueux des vérités et libre face à elles. Je suis admirative de sa grande culture sans forfanterie, de son style sans effets ostentatoires, de son sens aigu de la littérature – par opposition aux auteurs qui ne sont que mots, aux romans qui ne sont que ficelles, à ceux qu’on a envie de lâcher en route et à ceux qu’on oublie aussitôt.

Certains, un peu moins aboutis, ne sont plus disponibles que d’occasion (Enigma, Archange), mais ses autres livres sont disponibles en français chez Plon dans les remarquables traductions de Nathalie Zimmermann.

J’aurais du mal à dire lequel je préfère : Conclave, peut-être, que je trouve presque parfait ; D., que j’ai adoré ; Fatherland, qui est une idée géniale et rudement bien menée ; la trilogie sur Cicéron, qui m’a fait voyager dans le temps et l’espace…

       

Un nouvel opus vient de sortir en anglais : The second sleep (septembre 2019). J’attends avec impatience sa traduction française. Je vous ferai une critique, pour sûr.

Robert Harris a 62 ans. Il a travaillé à la BBC et pour différents journaux anglais. Il vit en Angleterre.

Catégories : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne) ; Extras.

Liens : Robert Harris chez Penguin, son éditeur anglais, et chez Plon. Plusieurs de ses romans ont été chroniqués sur Les yeux dans les livres ; ils sont accessibles depuis le classement par auteurs. Et voici un bon article assez récent du Guardian, pour ceux qui lisent l’anglais.

13 à table ! (hiver 2019-2020)

Les Restos du Coeur, 13 à table !, Pocket, 2019

Par Catherine Chahnazarian.

Dans « Dorothée », de Michel Bussi, un vendeur de chez Renault fait plus de quatre heures de route au volant d’une voiture formidable – mais avec une enquiquineuse de première. Oserais-je dire qu’il m’a embarquée ?

Chelly s’est arrêtée dans une station-service de nuit pour prendre un café. Pourquoi est-elle là ? C’est ce qu’Adeline Dieudonné nous raconte dans une excellente nouvelle éponyme, soignée et très aboutie, qui donne envie de lire ses romans.

« Le regard de la Méduse », d’Eric Giacometti et Jacques Ravenne, nous emmène à Florence où une touriste française traîne son adolescente de fille dans un musée. Et tout ce qui intéresse Chloé, c’est de faire des selfies ! Surprenante et interpellante idée que l’argument, assez sophistiqué, de cette nouvelle. Très d’actualité. À débattre…

Et ceci n’est qu’un petit aperçu du recueil de cette année. Car, sans faillir à ce qui devient, heureusement et hélas, une tradition, dix-sept auteurs et tous ceux qui sont associés à cette édition offrent un recueil de nouvelles aux Restos du Coeur – cette fois autour du thème du voyage.

Philippe Besson, Françoise Bourdin, Michel Bussi, Adeline Dieudonné, François d’Epenoux, Éric Giacometti, Karine Giebel, Philippe Jaenada, Yasmina Khadra, Alexandra Lapierre, Agnès Martin-Lugand, Nicolas Mathieu, Véronique Ovaldé, Camille Pascal, Romain Puértolas, Jacques Ravenne et Leïla Slimani.

Une belle brochette. Brochette ? Manger ? 1 livre (à 5 euros à peine) = 4 repas offerts !

Catégorie : Nouvelles.

Liens : le livre sur Lisez.com ; Les Restos du Coeur ; tous nos articles sur cette publication annuelle sont disponibles à la rubrique « Restos du coeur« .

Questions sur l’Encyclopédie

François-Marie Arouet dit Voltaire, Questions sur l’Encyclopédie, 1770-1772 (écriture), Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2019

Par Catherine Chahnazarian.

C’est grâce à la Voltaire Foundation, centre de recherche de l’université d’Oxford (Grande-Bretagne), que nous avons la chance de pouvoir découvrir cet inédit. Le manuscrit est fidèlement retranscrit et dûment annoté par des spécialistes : Nicholas Cronk, Christiane Mervaud et Gillian Pink. L’édition chez Robert Laffont coûte 34 euros, mais pour 1728 pages ! On en a pour son argent. D’autant que c’est un condensé de connaissances — dans le style typique de l’auteur : ironie, hyperboles et autres farces et attrapes destinées à faire réagir et réfléchir le lecteur.

La couverture n’est pas d’une grande originalité, mais ça pétarade dans tous les sens, et ça donne une bonne idée de l’état des connaissances de l’époque, comme de la puissance de travail, la force de curiosité, la volonté de transmettre aussi, qui habitaient Voltaire.

Pour les férus du maître, et pour tous ceux qui veulent dépasser Candide, mieux connaître les Lumières, en savoir plus sur le XVIIIe siècle, enrichir leurs connaissances littéraires, ou briller dans les salons ou les salles de classe.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur ; la Voltaire Foundation.

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