Une mort qui en vaut la peine

Donald Ray Pollock, Une mort qui en vaut la peine, Albin Michel, 2016

Par François Lechat.

Si vous aimez l’Amérique profonde, les personnages hauts en couleur et bas de plafond, les bleds perdus et les fuites éperdues, la poussière des chevauchées et l’ambiance des bars glauques, les hommes sans femme et les mères aimantes, ne passez pas à côté de ce roman savoureux de bout en bout. C’est déjanté, avec une bande de Pieds nickelés et un Noir poursuivi par la guigne ; c’est amusant et grinçant, alliant le burlesque et le ridicule ; c’est tendre et touchant, grâce à des personnages fragiles mais obstinés, pauvres et dignes. Il y a de l’action, du grand air, un arrière-plan historique à l’humour discret (le recrutement de volontaires américains pour entrer en guerre en 1917 alors que personne ne sait où se situe l’Allemagne), des scènes de genre savoureuses (le bordel de campagne) ou à double fond (la chasse au Noir déjà cité, qui balance entre comique et tragique), et un suspense permanent car chacun doit survivre. La violence de la condition humaine restituée sur un mode léger : un pur bonheur de lecture.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Bruno Boudard.

Liens : chez l’éditeur.

Dictator

Robert Harris, Dictator, Plon, 2016

Par Catherine Chahnazarian.

Intrigues, alliances et désalliances, ruses diverses, coups bas et coups de maître constituent l’essentiel de l’action politique. Sauf que, lorsque l’ambition personnelle, la mégalomanie voire la folie complète s’en mêlent, les conséquences se comptent en centaines de milliers de morts. C’est ce qui arrive à la Rome de Jules César.

Il est tout à fait intéressant d’être aussi loin des résumés simplistes qu’on a pu lire sur cette époque passionnante qu’est le 1er siècle avant J.-C., d’être comme en coulisses pour apprécier les détails de l’Histoire – même si, ainsi que l’auteur le dit dans son introduction, chaque fois qu’il a fallu qu’il choisisse entre l’Histoire et la fiction, il a privilégié cette dernière. La trilogie de Robert Harris (Imperium, Conspirata, Dictator) est bien romanesque, mais elle s’appuie – sans aucune ostentation – sur une documentation absolument remarquable, et Cicéron a vécu tant d’événements importants et laissé tant d’écrits qu’il est évidemment  le personnage central idéal pour évoquer cette période. Il fait toutefois un héros bien imparfait, pas du tout identificatoire et, malgré une ambiance thriller assez réussie, on peut trouver le roman décevant de ce point de vue. Ce héros à qui il arrive plein d’aventures et qui nous a donné (surtout dans les deux premiers volumes) l’exemple de l’attaque et de la défense par la parole, dans le refus, la détestation de la violence, ce héros est aussi naïf, vaniteux, maladroit, ses succès ne durent pas, il est parfois carrément minable, souvent pathétique et, aveuglé par son goût de la politique, il s’intéresse finalement peu aux hommes. Le lecteur qui tremble néanmoins pour ce héros imparfait peut traverser ce roman avec passion; celui qui prend la distance d’une lecture plus intellectualisée peut être agacé de la multitude de rebondissements, finalement toujours un peu sur le même mode de l’amitié et de la trahison. Mais telle est l’Histoire…

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Natalie Zimmermann.

Liens : La page dédiée à Dictator chez l’éditeur; la critique (plus positive) de Conspirata sur ce blog ; nos autres critiques de romans de Robert Harris sont renseignées à la rubrique « par auteur ».

Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe

Donal Ryan, Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe, Albin Michel, 2017

Par François Lechat.

Il ne lui manque que quelques neurones, à Johnsey, rien de plus. Juste ceux qui lui permettraient de comprendre les mots un peu abstraits, de savoir remplir un formulaire, de se débrouiller dans toutes les petites complications de la vie d’aujourd’hui. Mais voilà, s’il sent et ressent tout, il est tétanisé quand il doit former une phrase et il est incapable de vivre tout à fait seul, sans aide. C’est une des raisons pour lesquelles il aime tant ses parents, des personnes adorables qui l’ont toujours protégé. C’est donc le drame, une fois qu’il se retrouve orphelin, mais il fait courageusement face. Alors que tout le monde le presse de vendre sa maison et ses terres, dans ce petit village irlandais où il vit, il décide de rester par fidélité à ses parents, aidé en cela par un couple d’amis plus âgés. Mais il est le souffre-douleur des voyous du coin, et puis toute la communauté fait pression sur lui pour l’amener à vendre. C’est que ce roman, qui dévide la vie de Johnsey au fil des mois et des saisons, en contact sensuel avec la nature, fait aussi intervenir des passions urbaines, la spéculation immobilière et le jeu trouble des journaux à sensation. Johnsey ne pourra résister qu’à l’aide de deux marginaux comme lui, un mythomane chaleureux rencontré sur un lit d’hôpital et Siobhàn, l’envoûtante infirmière qui, entre affection et espièglerie, lui apportera quelques éclairs de plaisir. Le grand talent de Donal Ryan, dans ce livre qu’on n’a pas envie de lâcher, est d’éviter tout misérabilisme : il rend la voix intérieure de Johnsey, ses angoisses, ses émois et l’incapacité sur laquelle il bute, dans un langage tout en finesse, formant de jolies phrases pour nous faire comprendre ce que Johnsey ne parvient pas à se dire à lui-même.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Irlande). Traduction : Marina Boraso.

Liens : chez l’éditeur.

Conspirata

Robert Harris, Conspirata, Plon, 2009

Par Catherine Chahnazarian.

Robert Harris excelle dans le thriller historique. Un vrai sens de l’intrigue, une base culturellement épaisse, une fluidité admirablement soutenue par sa traductrice en français, Natalie Zimmermann. Conspirata est le 2e volume d’une trilogie consacrée à Cicéron qui débute avec Imperium (2006) et se termine par Dictator (2016).

L’auteur nous plonge dans l’antiquité romaine du 1er siècle avant Jésus-Christ et fait vivre sous nos yeux Ciceron et ses compatriotes comme si nous y étions. Tiron, secrétaire particulier de Cicéron, est le narrateur des événements. Avocat et politicien aux grands succès oratoires, son maître est un homme ambitieux qui se veut droit et juste dans une Rome partagée entre conservateurs  et populistes. Le point de vue particulier de Tiron sur l’année de consulat du grand homme et les années qui suivirent – celles de la montée en puissance de César – confère au récit une dimension humaine absolument attachante : c’est le regard d’un ami fidèle. De nombreux rebondissements et une tension réelle émaillent le récit mais ceux qui veulent des glaives et des casques à plumes resteront sur leur faim car Cicéron est un homme de réflexion et de discours, il y a plus de manigances politiques que de situations épiques, bien que le danger – y compris physique – soit omniprésent. Le lecteur peut d’ailleurs se demander comment lire. Faut-il être avec Cicéron dans les pires moments ? Comment accepter ses erreurs ? Peut-être est-ce l’occasion de s’interroger sur l’élitisme et le populisme. Il est clair en tout cas que chaque geste politique prête à conséquence, qu’il y a des ambitieux plus honnêtes que d’autres, des riches qui préfèrent le rester, des pauvres que ça révolte, des lois justes et injustes et des libertés à conquérir.

Bien utiles, la liste des personnages les plus importants et le glossaire en fin de volume, pour ceux qui n’ont pas étudié la civilisation romaine ou il y a trop longtemps.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Natalie Zimmermann.

Liens : chez Plon ; en Pocket ; nos autres critiques de romans de Robert Harris sont renseignées à la rubrique « par auteur ».

La fille d’avant

J.P. Delaney, La fille d’avant, Mazarine, 2017

Par François Lechat.

C’est un des thrillers du moment, précédé d’une campagne marketing très efficace. On nous fait savoir que l’auteur est bien connu et publie ici son premier thriller sous pseudonyme, que les droits de l’ouvrage ont déjà été vendus dans 35 pays et que le livre sera adapté au cinéma par Ron Howard. Autrement dit : plaisir garanti, puisque tout le monde y croit. De fait, c’est un excellent roman de plage, mais à conseiller plutôt à un public pas trop aguerri. L’auteur a placé le meilleur au début : une construction en alternance (deux époques, deux femmes) qui tisse habilement le destin de ses deux héroïnes autour d’une même maison et d’un même homme. Tout ce qui est arrivé à Emma trouve son prolongement exact dans l’histoire de Jane parce qu’elles ont loué, l’une après l’autre, une maison inouïe dans la banlieue de Londres, un cube high-tech et minimaliste dans lequel aucun appareil n’est visible à force d’automatisation et de sophistication. Avec un os, néanmoins : pour avoir le privilège d’y habiter, il faut admettre un code de comportement draconien imposé par un architecte mégalomane qui, bien sûr, va rencontrer ses locataires et les embarquer dans une histoire inquiétante… La mise en place est remarquable, l’histoire se déploie ensuite de manière trop maîtrisée, et l’on accueille avec plaisir le moment où quelques retournements de situation remettent du sel dans une histoire qui semblait pliée. Il n’empêche que le final peut décevoir les habitués du genre, qui l’auront sans doute anticipé. Je reviens donc à mon verdict initial : ce livre sans un poil de graisse est à recommander aux lecteurs occasionnels, qui le trouveront épatant. Les autres apprécieront de découvrir un thriller dont le véritable héros est une maison.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA).

Liens : chez l’éditeur.

Les furies

Lauren Groff, Les furies, éditions de L’Olivier, 2017

Par Brigitte Niquet.

Il est bien rare de partager ses coups de cœur avec des célébrités aussi respectables que Barack Obama. Eh bien voilà, c’est le cas : l’ex-président des Etats-Unis avait élu Les furies meilleur roman de l’année 2015, j’y souscris de tout cœur et j’ajoute que, pour ma part, c’est un des meilleurs romans que j’aie jamais lus. Il « scotche » le lecteur du début à la fin, tant par le contenu (bouleversant) que par le style (époustouflant).

Pour ce qui est du contenu, soulignons d’emblée la parenté entre Groff et Fitzgerald, entre le couple Lotto/Mathilde imaginé par Lauren Groff et le couple mythique Scott/Zelda, bien réel celui-là nonobstant sa dimension littéraire. On pense à Gatsby le magnifique, à Tendre est la nuit… « N’est pas Fitzgerald qui veut », certes, mais qu’elle le veuille ou non, Groff s’inscrit dans cette lignée tout en traçant son propre chemin. Un point commun évident au départ de l’histoire : deux jeunes gens solaires, beaux, talentueux, charismatiques, se rencontrent et tombent éperdument amoureux l’un de l’autre. Dans le roman de Groff, ils se marient au bout de quinze jours et semblent promis à un avenir radieux. Elle est mannequin et abandonne son métier pour se consacrer corps et âme à son grand homme. Il est comédien débutant fauché, puis bientôt dramaturge célèbre brassant beaucoup d’argent et en claquant davantage dans une vie de fêtes sur lesquelles règne Mathilde avec son éternel sourire, Lotto n’ayant qu’à paraître pour enflammer les cœurs et les corps. Où est la faille ? Dans le passé de l’un et de l’autre, sur lequel ils ne se sont jamais menti mais se sont tus. Chaque personne a sa zone d’ombre, paraît-il. Celle de Mathilde est tellement gigantesque que sa révélation obscurcira à jamais la vue de son amant et détruira jusqu’au souvenir du bonheur. La première moitié du roman se lit à travers les yeux de Lotto, la seconde à travers ceux de Mathilde, qui livre peu à peu au lecteur les bribes de ses vingt premières années auxquelles on se demande comment elle a pu survivre.

Quant au style, il est tellement admirable Lire la suite « Les furies »

De beaux jours à venir

Megan Kruse, De beaux jours à venir, Denoël, 2016

Par François Lechat.

Un roman américain comme on les aime : précis, concis, attentif aux détails, enraciné dans la nature et dans la vie. L’histoire d’une famille qui éclate par la faute d’un père violent, dont l’épouse finit par fuir avec ses enfants mais qui va se disperser plus encore car il n’est pas facile, pour un fils, de renier son père. Un beau roman sur les liens familiaux, ceux qui nous font vivre et ceux qui nous détruisent, ceux qui persistent malgré l’absence. Les figures dominantes, ici, sont le frère aîné, homosexuel assumé mais torturé, et sa sœur à qui le rattache un lien profond, le seul personnage à parler à la première personne et sans doute le plus touchant. La mère occupe également une place centrale, mais différente : elle ne compte pas à ses propres yeux, elle a tout donné et elle donne encore tout à ses proches, elle est mère avant d’être femme, elle assume, jusqu’à un très beau final. Pour une fois, l’éclatement du récit entre plusieurs voix et plusieurs époques (une manie du roman contemporain) se justifie pleinement, ajoutant à l’intrigue une touche de mélancolie. Une réussite, un premier roman longuement mûri, joliment ciselé.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Héloïse Esquié.

Liens : chez l’éditeur.

The Girls et California Girls

Emma Cline, The Girls, Quai Voltaire, 2016 et Simon Liberati, California Girls, Grasset, 2016

Par François Lechat.

J’ai lu ces deux romans parus au même moment sur le même sujet, le massacre de Sharon Tate (la femme de Roman Polanski) et de ses amis sous les coups de quatre membres de la secte de Charles Manson, trois filles et un garçon, le 9 août 1969, en Californie. Deux romans basés sur des faits réels, donc, mais traités de manière strictement inverse, et donc complémentaire. Emma Cline, dont c’est le premier roman, ne raconte rien de la nuit fatale, rebaptise tous les personnages, atténue la brutalité des mœurs et des conditions de vie de la secte et place au cœur de son roman un personnage fictif, Evie, adolescente fragile et mal aimée qui rejoint la secte par soif de reconnaissance, d’affection, d’insertion dans un groupe. Simon Liberati, dont c’est le sixième livre, prend le parti inverse : il raconte tout sans fard, factuellement, dans le détail, en se focalisant sur la nuit fatale (détaillée par le menu, au risque de choquer le lecteur) et les heures qui l’encadrent. Les deux auteurs ont la même qualité, frappante : injecter de brefs éclairs de compréhension dans cette folie, Emma Cline en une phrase, Liberati en une page, ce qui prouve que rien de ce qui est inhumain ne nous est étranger. Mais, chez Cline, le récit, mené par Evie devenue adulte, est toujours délicat et souvent touchant, tant il est axé sur le mal d’amour et d’amitié et traité avec finesse (les personnages secondaires sont remarquables de précision). Liberati, lui, crée une sensation d’énergie intense et, forcément, un profond malaise tant il colle à la déchéance de ses personnages. J’ai personnellement préféré la manière de Cline, d’autant que Liberati s’est fendu d’une construction assez compliquée dans laquelle on se perd parfois. Emma Cline offre un livre très abouti, un petit joyau de littérature, là où Liberati délivre un document qui sent la vie brute, tous les états du corps et les désordres de l’esprit. Aucun risque, en tout cas, qu’ils fassent double emploi.

Catégories : Littérature française. Littérature étrangère anglophone (USA), traduction : Jean Esch.

Liens : page sur The Girls chez l’éditeur ; page sur California Girls chez l’éditeur.

Purity

Jonathan Franzen, Purity, Ed. de l’Olivier, 2016

Par François Lechat.

J’ai hésité à décerner un coup de cœur au dernier Jonathan Franzen, car ce livre est plutôt un coup de poing. Mais on a beau en sortir épuisé, impossible de nier son talent : c’est du très grand art ! Qui commence pourtant sur un mode mineur, avec un premier (long) chapitre dont on se demande bien où il doit nous conduire, question à laquelle le deuxième (long) chapitre ne répond que partiellement. En fait, tout s’emboîtera peu à peu, de sorte qu’il faut se laisser embarquer : le personnage qui s’avérera principal, celui autour duquel les autres gravitent, aura l’honneur d’un chapitre rédigé à la première personne, le seul dans ce cas, qui commence page 421… Ne vous laissez pas effrayer pour autant : s’il demande un esprit de marathonien, ce roman est passionnant, fort, riche, d’une intelligence redoutable, avec un étonnant parallèle, vers la fin, entre l’Allemagne de l’Est et le fonctionnement des réseaux sociaux. Mais aussi des thèmes plus classiques : la culpabilité, les carences affectives, le désaccord entre le sexe et les sentiments, la recherche d’identité, l’oppression des femmes, l’impossibilité de la transparence, l’indéfectibilité de l’amour (maternel ou de jeunesse), la dépendance à l’argent, la pratique du journalisme, et j’en passe. Si vous trouvez que Dostoïevski doit être remis au goût du jour et que Nabokov manque d’audace, ce roman est pour vous – et il est moins noir qu’il n’y paraît, comme en témoigne sa très jolie fin.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Olivier Deparis.

Liens : chez l’éditeur.

La zone d’intérêt

Martin Amis, La Zone d’Intérêt, Calmann-Lévy, 2015

Par François Lechat.

Le dernier roman de Martin Amis a connu un étrange destin, puisque ses deux éditeurs historiques en dehors de l’Angleterre, Gallimard en France et Hanser Verlag en Allemagne, ont refusé de le publier. C’est d’autant plus étrange, de la part de Gallimard, que le parti-pris de La Zone d’Intérêt ressemble à celui des Bienveillantes de Jonathan Littell, à savoir raconter la Shoah du point de vue des Allemands qui l’ont mise en œuvre (auxquels Amis ajoute, ici, le personnage d’un juif forcé de participer aux opérations d’extermination dans le camp dont il est prisonnier). La critique, très divisée, y a vu tantôt une audace salutaire et tantôt un pari raté – un pari devenant, du coup, moralement choquant. Car Amis ne se contente pas de refléter surtout des points de vue allemands. A la différence de Littel, il les incarne dans des personnages de bas étage : un officier SS arriviste et séducteur de femmes, Angelus Thomsen, ainsi que le Commandant du camp, Paul Doll, un bouffon médiocre, lâche et masochiste, dont la femme, Hannah, obsède le précédent. Et voici, manifestement, une des causes du malaise : brisant avec la fascination de Littell pour les chevaliers du Mal, Amis nous les présente à hauteur de ventre et de bas-ventre, pris, comme tout un chacun, par des préoccupations vulgaires (le sexe, la boisson, le pouvoir, l’ambition, la carrière…) qui choquent lorsqu’on les situe à Auschwitz. Mais imagine-t-on un seul instant que les exécutants de la Shoah étaient mus par des motifs sombrement grandioses et menaient une vie hors normes ? Sur ce point, le pari de Martin Amis me semble gagné, et salutaire : Lire la suite « La zone d’intérêt »

Candide et lubrique

Adam Thirlwell, Candide et lubrique,L’Olivier, 2016

Par François Lechat.

Je viens de chroniquer Femme au foyer, et voici que ce nouveau livre pourrait s’appeler Homme au foyer puisqu’il raconte lui aussi, toujours sous une plume anglo-saxonne, une histoire d’adultère qui finit mal. Mais le livre de Thirlwell, lui, salué par la critique intello et doté d’une jolie jaquette, s’adresse à un public très pointu. Un public capable d’aimer l’intrigue, ce qui n’est pas difficile (la lente dérive d’un paresseux ordinaire vers des pratiques sexuelles et non sexuelles de plus en plus étranges), mais aussi d’aimer tout ce qui l’entoure, ce qui va moins de soi. Car l’auteur, qui possède un humour à froid, une culture et une intelligence hors du commun, ne raconte presque rien. Les événements tiennent en quelques pages, tout l’art réside dans la perpétuelle plongée du héros dans une réflexion existentielle, morale, sociologique et narcissique à la limite du délire, mais impeccablement maîtrisée. L’auteur a manifestement lu une foule de linguistes, philosophes, sociologues et autres sémioticiens convaincus que la réalité n’est qu’affaire de langage et de construction romanesque, et il en fait son miel, récupérant ce genre de thèses au profit d’un récit burlesque et léger. Reste à savoir combien, parmi les critiques qui lui ont attribué trois étoiles, l’ont réellement compris. Personnellement, je m’en tiendrais à deux.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Nicolas Richard.

Liens : chez l’éditeur.

Femme au foyer

Jill Alexander Essbaum, Femme au foyer, Albin Michel, 2016

Par François Lechat.

D’après le Time Magazine, Femme au foyer, best-seller aux Etats-Unis, « c’est Anna Karénine qui vire Cinquante nuances de Grey, avec quelque chose de Madame Bovary ». Evidemment, au niveau de l’intrigue, c’est imparable : notre femme au foyer commence et finit comme Anna et Emma (elle s’appelle d’ailleurs Anna Benz), et nous fait partager dans l’intervalle quelques scènes très chaudes qui rappellent peut-être Cinquante nuances de Grey (que je n’ai pas lu). Heureusement, tout de même, que Time Magazine n’ait pas convoqué aussi Dostoïevski pour les tourments de la culpabilité et Freud pour les échanges entre notre héroïne et sa psychanalyste. Car s’il est loin d’être raté, ce roman est tout sauf un grand livre. Le meilleur réside dans l’évocation du destin d’expatrié (en l’occurrence, une série d’anglo-saxons établis à Zürich) et dans les dialogues avec l’analyste, qui ne manquent pas de punch. L’intrigue, elle, est assez prévisible, et le style curieusement inégal : simple et direct le plus souvent, mais plus élaboré dans certaines scènes « à faire », auxquelles l’auteure, dont c’est le premier roman après s’être consacrée à la poésie, a accordé une attention particulière. Il en résulte un livre ambitieux, sur le fond comme sur la forme, mais qui n’a pas les moyens de ses ambitions : ce récit et cette réflexion sur les tourments d’une femme trop faible s’enlise dans des clichés (les hommes sont mutiques et les femmes parlent trop) et s’achève sur une leçon de morale atrocement américaine (ne trompez pas votre mari car vous le paierez cher). A lire si on peut profiter des bonnes pages et des moments de finesse en oubliant ce qui rend l’ensemble assez convenu.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Françoise du Sorbier.

Liens : chez l’éditeur.

Un arrière-goût de rouille

Philipp Meyer, Un arrière-goût de rouille, Denoël, 2015

Par François Lechat.

J’avais attribué un coup de cœur, il y a quelques mois, au second roman de Philipp Meyer, Le fils, une œuvre forte et impressionnante mais d’accès un peu difficile. Je viens de lire son premier roman, Un arrière-goût de rouille. Un cran en-dessous du Fils, inévitablement, mais sans la réserve que j’avais pu émettre : ce premier roman demande de l’attention mais se lit sans peine, et nous plonge dans un cadre fascinant, le désert industriel qui a frappé la Pennsylvanie depuis la crise de l’acier. Autour de quelques personnages qui s’accrochent à leur lieu de naissance mais dont l’existence décroche comme la région entière, Philipp Meyer tisse un récit fort, de plus en plus prenant à mesure qu’on avance. Le décor est évoqué par petites touches, tel que ses personnages le voient, tel qu’il les frappe par sa désolation et par ses vestiges d’humanité ; Meyer nous met à la place de ses personnages, au plus près de leurs gestes, de leurs sensations et de leurs pensées, en évitant toute théorie, en n’évoquant que du concret, du tangible, des détails qui font sens et qui respirent l’Amérique à plein nez. Formidablement dépaysant, et formidablement humain : de l’intello au bagarreur, de la grande sœur qui a réussi à la mère qui s’inquiète pour son fils, du flic trop généreux avec les voyous au père cloué dans son fauteuil, on s’identifie à tous les personnages et on a peur pour eux, sans que jamais ce récit plein de drames ne sombre dans le pathos. Du grand art.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Sarah Gurcel.

Liens : chez J.-C. Lattès, en Folio.


L’avis de Catherine Chahnazarian

François Lechat m’avait donné envie de lire Un arrière-goût de rouille, de Philipp Meyer. Je viens de le finir. Toute tremblante encore, je ne suis pas déçue !

Pour moi, c’est un roman sur le courage et la lâcheté, sur la sincérité à soi aussi. Lire la suite « Un arrière-goût de rouille »

La couleur de l’eau

Kerry Hudson, La couleur de l’eau, Philippe Rey, 2015

Par François Lechat.

Ce beau roman mérite sans conteste son prix Femina étranger. On met un peu de temps à s’habituer au style, parfois elliptique, allusif ou trop axé sur l’attitude physique des personnages, ce qui déstabilise un peu. Mais cela renforce l’âpreté de l’histoire et contribue à la réussite du livre, qui retrace le destin peu enviable de deux jeunes gens mal embarqués dans l’existence, entre Londres et la Russie. Leur histoire est d’autant plus forte, et touchante, qu’elle est racontée sans pathos. Ils sont en butte à des drames ou à des difficultés, mais leur volonté de vivre et leur amour, même contrarié, compliqué, les portent. Alors que le récit pourrait être sinistre, ou édifiant, ou glauque, ou rédempteur, Kerry Hudson déjoue tous ces pièges pour nous plonger dans un bain d’humanité nue, en nous rendant sensibles à une foule de détails sans jamais appuyer, sans jamais céder à la facilité. Une belle leçon de littérature pour un roman social qui laisse son arrière-plan économique dans l’ombre au profit de l’émotion et de la dignité.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Florence Lévy-Paolini.

Liens : chez l’éditeur.

Babayaga

Toby Barlow, Babayaga, Grasset, 2015

Par François Lechat.

Voici enfin un roman pas comme les autres. Ne consultez surtout pas la quatrième de couverture : il suffit de savoir que l’action se passe à Paris en 1959, et noue trois fils narratifs qu’il serait dommage d’éventer complètement. Le premier nous fait suivre les aventures d’une sorcière et de ses compagnes : à lire avec une âme d’enfant dans un corps d’adulte. Le deuxième met en scène un publicitaire américain emberlificoté dans des affaires d’espionnage : c’est le fil le moins intéressant à mes yeux, car tout est toujours un peu confus dans ce registre, on ne sait jamais qui manipule qui – mais, en l’occurrence, on s’en fiche. Le troisième nous fait suivre les tribulations inouïes d’un policier qui… – vous verrez bien, c’est la plus belle idée du livre. Le tout compose un récit sophistiqué, dans lequel le temps et l’espace se dilatent et où tout peut arriver, où une poule, un rat et une puce sont des personnages aussi importants qu’un commissaire de police. D’un lecteur à l’autre, d’un imaginaire à l’autre, ce ne sont sans doute pas les mêmes chapitres qui fascinent ou qui accrochent un peu moins, mais là n’est pas l’essentiel. Si l’on accepte de se laisser manipuler tout en lisant attentivement, on plonge avec bonheur dans ce récit baroque, subtil, rempli de brèves annotations pleines d’acuité, de sagesse, de mélancolie. De féminisme brutal et d’amour, aussi, un amour d’autant plus touchant qu’il lie les deux personnages les plus dissemblables du roman. Mais bien d’autres restent en mémoire une fois le livre refermé, tant l’imagination est reine, ici. Toby Barlow ne provoque pas la jubilation constante qui accompagne la lecture de La fiancée américaine d’Eric Dupont, mais son livre est une jolie surprise, emballée dans une formidable jaquette.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Emmanuelle et Philippe Aronson.

Liens : chez l’éditeur.

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