Enfant terrible

John Niven, Enfant terrible, Sonatine, 2015

Par François Lechat.

Voici l’histoire, pas vraiment à mettre entre toutes les mains, d’un antihéros : obsédé sexuel, ivrogne et paresseux. Mais aussi follement lucide et intelligent, ce qui nous le rend plus sympathique et intéressant que ceux qui composent son univers professionnel, le monde du cinéma décérébré à Hollywood. Et il se montrera plus vivant, aussi, que les collègues d’une université anglaise qu’il sera amené à fréquenter. Au contact de la réalité, notre homme grandira un peu, commencera à comprendre les dégâts qu’il a commis, sans se départir de son regard aigu sur ses contemporains. L’accompagner dans toutes ses péripéties, et elles sont nombreuses et fort bien racontées, ne manque donc ni de sel ni d’intérêt, même si, à deux scènes près, ce roman ne prétend pas à la profondeur. A lire quand on est d’humeur à s’encanailler en gardant mauvaise conscience. Un conseil : ne vous laissez pas arrêter par le premier chapitre, un des plus trash que j’aie jamais lus. Si certaines scènes restent crues, il n’y a plus rien de semblable par la suite.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Nathalie Peronny.

Liens : chez l’éditeur.

Les jours infinis

Claire Fuller, Les jours infinis, Stock, 2015

Par François Lechat.

Un premier roman impressionnant, qu’on aimerait peut-être un rien plus attachant. L’idée est originale : une fille de huit ans est emmenée dans une forêt reculée par son père, un survivaliste qui croit pouvoir vivre en autarcie dans une simple cabane. Bien entendu, la réalité sera plus sévère, même s’ils connaîtront aussi des instants de grâce et auront des inventions étonnantes pour remplir leur quotidien. La forêt, les saisons et les animaux sont des personnages à eux seuls, la folie du père et l’angoisse de l’enfant sont remarquablement rendus, et deux scènes délicates ajoutent une aura de mystère à cette histoire sans concession. Tout n’est pas parfait, un moment qui aurait pu être majestueux est un peu sous-exploité, mais on gardera longtemps en mémoire les pages les plus fortes de ce roman audacieux.

Catégorie : Littérature anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Mathilde Bach.

Liens : chez l’éditeur.

Sucré, salé, poivré

Mary Wesley, Sucré, salé, poivré, Héloïse d’Ormesson, 2015

Par François Lechat.

Trente ans après sa parution en anglais, on réédite ce livre encensé par L’Obs et qui aurait pu être une réussite. Car on s’attache à son héroïne, une jeune femme de très bonne famille contrainte de vivre de ses charmes et qui parvient à dissimuler son activité tout en y mêlant de véritables sentiments. Plusieurs personnages secondaires sont également attachants, dont un chapelier timide et un jeune Noir qui aime porter des culottes de femme en soie. L’intrigue est prenante, car on aime toujours savoir qui a couché, qui couche ou qui couchera avec qui. Mais à l’exception de certaines pages d’une agréable légèreté, l’ensemble est écrit sans invention, sans arrière-plan, sans rien qui donne de la profondeur ou de la densité à des scènes rapportées trop brièvement, trop factuellement. Le livre est sucré, mais il lui manque le sens de la littérature pour être aussi salé et poivré.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Michèle Albaret.

Liens : chez l’éditeur.

Frog Music

Emma Donoghue, Frog Music, Stock, 2015

Par François Lechat.

Lorsque l’enfant paraît, tout change. Jusque là, ce roman à la cuisse parfois légère valait surtout pour son récit haut en couleur : les tribulations de quatre Français, deux femmes et deux hommes, installés à San Francisco en 1876 et qui gagnent leur vie de manière douteuse. Cette dimension du roman, qui ne s’efface jamais, nous vaut deux formidables personnages féminins, des dialogues au cordeau et des scènes pleines de couleur locale, qu’on savoure comme un vieux Calamity Jane malgré de toutes petites maladresses. Mais le même récit se charge de gravité et d’émotion lorsqu’un bébé apparaît, tout rachitique et pleurnichard soit-il. Derrière l’apparence de légèreté, ce sont des thèmes éternels qui s’imposent : la survie, l’amour, le désir, la vengeance, la fatalité, le cœur des femmes et le cynisme des hommes. A ne pas rater si l’on aime passer d’un sentiment à l’autre et que l’on n’a pas peur des gros mots.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone. Traduction : Christine Barbaste.

Liens : chez l’éditeur + 2 articles : ici et ici.

La position

Meg Wolitzer, La position, 10/18, 2015

Par François Lechat.

Voici un livre qui vaut mieux que son titre, ou que les commentaires de presse dont se targue l’éditeur. C’est vrai : c’est un roman croustillant, amusant et plaisant, dont le point de départ ne manque pas de sel – quatre frères et sœurs découvrent par hasard que leurs parents ont écrit un livre sur la recherche du bonheur sexuel et ont, en plus, posé pour les illustrations de l’ouvrage… Mais l’auteur n’en tire pas un récit érotique, pas plus que burlesque. Si l’on pense parfois à David Lodge pour l’attention aux détails et aux personnages, pour le soin mis à traiter les scènes les plus ordinaires afin d’en dégager toute la pâte humaine, le livre de Meg Wolitzer vaut surtout pour sa sensibilité, sa manière de nous faire coller à chaque protagoniste et nous faire partager les aléas de leur existence, bons et mauvais. Ce qui nous vaut, par exemple, une remarquable scène d’hôpital, poignante et poétique, ou quelques longues phrases subtiles qui rendent, en fin de chapitre, la complexité des sentiments et des trajectoires, avec un sens aigu du passage du temps et des décalages entre désir et réalité. Cela ne donne pas un chef-d’œuvre, mais un livre bien supérieur à ce qu’un romancier français aurait tiré du même sujet.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone(USA). Traduction : Madeleine Nasalik.

Liens : en 10-18.

Puissions-nous être pardonnés

A. M. Homes, Puissions-nous être pardonnés, Actes Sud, 2015

Par François Lechat.

De manière flagrante, c’est l’histoire d’une métamorphose ; plus subtilement, c’est la transformation d’un homme en femme – au plan psychologique, pas physique. Le héros, Harold Silver, professeur d’université spécialiste de Nixon, déstabilisé par des événements tragiques, affronte un monde hostile et dénué de sens pour finir dans la peau d’un chef de tribu apaisé, faisant vivre trois enfants, deux vieillards, un chien et un chat dans les environs de New York.

Au début, on se demande comment une femme peut si bien dépeindre un homme : c’est plein de testostérone, d’épisodes grinçants, d’humour noir, avec des personnages qui vivent tous dans leur bulle, dans une solitude à plusieurs. Saisissant tableau d’une Amérique rongée par la technologie, le droit, la bureaucratie, la formalisation de tous les rapports sociaux… Puis le héros, plutôt que de résister à sa chute, l’accompagne, se laisse couler dans les événements, est obligé de s’oublier pour prendre d’autres personnes en charge : il endosse tous les rôles féminins, jusqu’aux plus inattendus. Au terme du roman – qui couvre une période d’un an –, cet homme est devenu une femme comme les autres. Trop facilement peut-être (pourquoi ne se révolte-t-il pas contre tant de tâches à assumer ?), mais au fil d’une trajectoire pleine d’imprévu, qui substitue des rapports humains à la comédie sociale sans sombrer dans les bons sentiments. Avec, en prime, de remarquables dialogues et un sens aigu de la concision : ces 587 pages sont bourrées jusqu’à la gueule.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Yoann Gentric.

Liens : chez l’éditeur.

Les Luminaires

Eleanor Catton, Les Luminaires, Paris, Buchet-Chastel, 2015

Par François Lechat.

Si vous trouvez que les Agatha Christie, finalement, sont un peu simples et courts, et que vous aimez les romans victoriens, celui-ci est pour vous. En mille pages, 20 personnages et une foule d’événements sur lesquels on ne cesse de revenir pour les voir se préciser, s’imbriquer et se troubler, ce jeu de piste est époustouflant d’intelligence et de maîtrise. Il ne se passe, finalement, pas grand’ chose de spectaculaire : une malle disparaît, un homme meurt, une prostituée a une syncope, un trésor est trouvé dont l’origine reste mystérieuse… Mais le récit varie les époques, les narrateurs, les points de vue, et entraîne dans une spirale jouissive comme un puzzle géant – sans parler, vers la fin, d’une invention étonnante dans la forme des chapitres. Le tout dans une langue très travaillée, une traduction impeccable et sur un arrière-fond délicieusement dépaysant : la Nouvelle-Zélande des chercheurs d’or en 1865-1866, dont les protagonistes, appartenant à tous les milieux, sont rendus avec une précision impressionnante et un sens aigu des dialogues. A savourer à l’anglaise, si l’on aime ça.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Nouvelle-Zélande). Traduction : Erika Abrams.

Liens : chez l’éditeur.

Derrière la porte

Sarah Waters, Derrière la porte, Denoël, 2015

Par François Lechat.

700 pages qui se lisent très vite, mais qui démarrent lentement. C’est que, au début, il n’y a pas grand’ chose à raconter : dans la banlieue de Londres, après la guerre 14-18, une jeune femme et sa mère doivent louer une partie de leur maison à un jeune couple pour faire rentrer de l’argent. Alors, évidemment, l’héroïne, Frances, a des états d’âme, gamberge, observe, épie, s’interroge, s’adapte difficilement… Jusqu’à ce que des liens se tissent, pas ceux que l’on attendait, et que des événements se dessinent, que l’on sent venir sans tout à fait y croire. Puis qu’une intrigue se noue, simple et forte, puis rebondisse car la situation n’est pas facile, puis prenne des tours surprenants, éprouvants, dramatiques. De sorte qu’on lit les 300 dernières pages d’une traite, tellement elles sont tendues, mais en devant faire quelques pauses pour souffler un peu (un conseil : ne lisez surtout pas la quatrième de couverture !).

Au final, il est évident que l’auteur n’a jamais dévié de sa route : tout est focalisé sur son héroïne, dont les moindres sensations sont exposées, décryptées, soulignées. Mais les détails un peu longuets du début ont fait place, progressivement, à des réactions âpres, passionnelles, charnelles, engageant des instincts et des sentiments contradictoires, un désordre moral fort bien rendu. Avec un final courageux, car l’auteure évite ce qui aurait pu la tenter : faire de la grande littérature.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Alain Defossé.

Liens : chez Denoël.

Le fils

Philipp Meyer, Le Fils, Albin Michel, 2014 (disponible en Poche)

Par François Lechat.

Un roman intelligent, passionnant, impressionnant — et exigeant. Pas tant par le vocabulaire (d’une grande richesse pour décrire la vie au Texas et chez les Comanches) que par le jeu des allusions et des ellipses qui contraint le lecteur à comprendre à demi-mot, à deviner les motivations ou les actes que l’auteur ne veut pas décrire platement. Si l’on joue le jeu, on apprécie cette retenue qui évite d’en rajouter à des événements qui sont déjà hors normes. Car ce roman épique et distant raconte près de deux siècles de la vie d’une famille de Texans confrontée aux Indiens, aux Mexicains, aux concurrents de tous bords et à la transformation d’une société agraire en un gigantesque champ de pétrole. C’est dur, précis, haletant, formidablement organisé autour de trois récits qui alternent, s’imbriquent et se font écho, chacun centré sur une génération différente. Avec de beaux personnages de femme dans un monde d’hommes, et toute la gamme des attitudes que provoque la nécessité de survivre dans une contrée où la violence fait loi.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Sarah Gurcel.

Liens : chez Albin Michel.

Le Chardonneret

Donna Tartt, Le Chardonneret, Feux croisés/Plon, 2014 (disponible en Pocket)

Par François Lechat.

Le roman-phare de l’année 2014 en France, et c’est mérité. Sur près de 800 pages dans l’édition grand format, un roman d’apprentissage comme on n’en fait plus : riche, déroutant, amenant son héros dans des pays et des milieux sociaux fortement contrastés, mêlant analyse psychologique, dissection très concrète des mœurs contemporaines et éléments de thriller frôlant le trash. Avec, pour le héros, un enjeu insolite, rester propriétaire d’une petite toile de maître volée dans des circonstances dramatiques. C’est exagéré de parler de « Dostoïevski sous amphétamines », mais c’est bien l’idée. Le plus réussi : un formidable restaurateur de meubles anciens qui donne envie d’ouvrir illico un atelier, et les pages d’amour les plus déchirantes qu’on ait jamais écrites. Cela vaut donc la peine de franchir le cap des chapitres d’exposition et de quelques autres réussis, mais très psychologiques.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Édith Soonckindt.

Liens : Page consacrée au livre chez l’éditeur. Le Chardonneret (titre original : The Goldfinch) a reçu le prix Pulitzer 2014.

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