La vie qui m’attendait

Julien Sandrel, La vie qui m’attendait, Calmann Levy, 2020

Par Sylvaine Micheaux.

J’avais beaucoup aimé le premier roman de Julien Sandrel, La chambre des merveilles, si poignant avec l’histoire de cette mère dont le jeune enfant est entre la vie et la mort et qui décide de réaliser les rêves de son fils pour le faire revenir à la vie. Donc j’ai plongé dans le second, La vie qui m’attendait.

Romane, 39 ans, médecin généraliste, terne, hypocondriaque et angoissée, passe sa vie un sac en papier à sa portée pour combattre l’hyperventilation dont elle souffre chaque fois qu’elle stresse. Et tout, absolument tout, la stresse. Elle vit sans vivre vraiment.

Jusqu’à ce qu’une de ses patientes lui dise : « Je vous ai vue sortir en larmes du bureau de ce pneumologue à Marseille. Pourquoi vous cachiez-vous sous une perruque rousse ? »  Or, même si depuis l’adolescence Romane se teint en brune, elle est d’un roux flamboyant au naturel et n’a jamais mis les pieds à Marseille, ni nulle part ailleurs.

Elle, si timorée, descend dans le Sud sur la trace de cet hypothétique sosie.

C’est vif, cela se lit d’un trait. C’est parfois tiré par les cheveux, même si au fil du récit l’auteur nous donne des explications qui se tiennent à peu près. Au final, c’est un bon roman de détente, assez touchant, qui risque de ne pas rester longtemps en mémoire mais qui est idéal pour une fin de confinement ou sur une plage cet été – si on a le droit d’y aller…

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La femme révélée

Gaëlle Nohant, La femme révélée, Grasset, 2020

Par Brigitte Niquet.

Ce roman pourrait donner le vertige, car tout y est double : les deux identités du personnage principal, les deux vies qu’elle mène alternativement sur deux continents différents, son double exil (géographique et affectif), le mariage étroit de la petite et de la grande histoire qui interfèrent sans cesse… Belle pâte à pétrir pour un auteur doué, et Gaëlle Nohant l’est incontestablement.

Le récit commence dans le Paris des années 50, celui de Saint-Germain-des Prés, où l’on croise Boris Vian et Juliette Greco aussi bien que le mystérieux Sam (serait-ce un espion ?) et le jazzman noir Horatio, qui tous deux joueront un rôle important auprès de l’héroïne. Celle-ci, une jeune Américaine du nom d’Eliza Donnelley, auto-rebaptisée Violet Lee, a fui Chicago et un mari apparemment bien sous tous rapports (ce sont parfois les pires), laissant là-bas le fils de quatre ans né de cette union, qu’elle adore pourtant et espère aller bientôt rechercher. Las, dix-huit ans s’écouleront avant qu’elle puisse concrétiser ce projet, dix-huit ans dont le récit épique nourrit la première partie de l’ouvrage, dix-huit ans de galère qu’elle immortalise par ses clichés car, devenue photographe, c’est le Rolleiflex en bandoulière qu’elle témoigne de son époque.

Elle quittera donc la France du pré-mai 68 pour retrouver une Amérique grandement perturbée elle aussi, puisque c’est l’époque, entre autres, de la guerre du Vietnam mais aussi des luttes des Noirs pour leurs droits, alors même que Martin Luther King vient d’être assassiné, bientôt suivi de Bob Kennedy… Un Leïca remplaçant le Rolleiflex, Violet/Eliza s’en-ira-t-en guerre de nouveau, mais il faudra encore beaucoup de temps, d’espoirs et de désespoirs, de sang et de larmes pour qu’elle cesse enfin d’être une femme « coupée en deux » et que le titre La femme révélée prenne tout son sens.

Si l’on ajoute que Gaëlle Nohant est par ailleurs dotée d’une belle écriture et d’une impressionnante culture historique et politique, et qu’elle maîtrise l’art de donner vie à une foule de personnages secondaires aussi attachants que l’héroïne elle-même, le lecteur aura compris qu’il y a « du best-seller dans l’air ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Les passants de Lisbonne

Philippe Besson, Les passants de Lisbonne, Julliard, 2016

Par François Lechat.

C’est ma première lecture d’un roman de Philippe Besson. Que dire, sinon que c’est impeccable, dans un genre très français ? Court, psychologique, écrit avec une grande finesse, plein de tact et d’intelligence, distillant de l’émotion quand il le faut. Prenant, aussi, car on se demande comment va évoluer cette rencontre entre deux touristes français descendus au même hôtel à Lisbonne, et qui ont chacun des plaies à soigner. L’histoire ne prend pas le tour attendu, et c’est fort bien ainsi, même si elle ne surprend pas non plus. C’est qu’il s’agit, je l’ai dit, d’un livre très français : centré sur l’intime, la vie privée, et sur des personnages qui n’ont pas à se battre pour gagner leur vie, ni l’envie de se perdre dans les fracas du monde. Il faut donc apprécier ce livre avec ses limites, et à cette condition il séduit par son talent et son écriture. Ajoutons, en prime, une réplique finale que je ne veux pas vous révéler, mais qui renvoie sans le vouloir à l’actuelle épidémie de covid-19…

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Platine

Régine Detambel, Platine, Actes Sud, 2018 (disponible en Babel)

Par Michèle Thierry.

Quand le lecteur finit ce roman, il se demande si vraiment c’était cela – un peu, beaucoup ou pas du tout –, la vie de cette star, premier sex-symbol d’Hollywood : Jean Harlow, dénommée « la Bombe » ou, de son vrai nom, Harlean Carpenter. Régine Detambel raconte la vie d’une icône prisonnière de sa famille, des nababs d’Hollywood, et morte en pleine gloire. Elle propose un portrait sans pitié d’une femme broyée et pourtant célèbre. Elle avait des cheveux « irrésistibles », « glacés de beauté, du genre de blondeur coupante que les stars en place détesteront, parce qu’elle les évincera » (p. 38).

Écrit à la troisième personne, le récit nous présente la star dès son enfance auprès d’une mère fusionnelle et d’un beau-père abusif. Et l’auteure sait nous tenir en haleine par ses commentaires, ses remarques allusives pointant les qualités de cette femme exposée très jeune aux flashs et aux regards masculins. Régine Detambel s’écarte de la biographie sèche en rendant justement cette vie romancée, découpée en scènes, ratages et prises recommencées. Parfois le narrateur devient un je puissant.

Dès son premier mari, Paul Bern, la star est touchée par la mort plus que par l’amour. Il la battra ; il aurait pu la tuer ; il lui laisse des séquelles à vie. Il se suicidera et Harlean le pleurera. Elle cherchera ensuite à avoir un enfant, sans succès, dans une quête effrénée, lui faisant prendre des risques auprès d’hommes inconnus, dans des hôtels borgnes de Californie.

Jean Harlow tourne Saratoga avec Clarke Gable, à la fin de sa vie. Les producteurs ne comprenaient pas ses douleurs et mettaient cela sur le compte de caprices. Toute la fin est ainsi sur le ton de la tragédie et laisse le lecteur en colère. Colère face aux producteurs incrédules et face à la famille de Jean Harlow, dont sa mère, qui s’en remettait uniquement à la religion pour guérir sa fille.

Mais mourir si jeune, en pleine gloire, comme un oiseau abattu en plein vol, semble une injustice de plus. Elle avait 26 ans. Elle eut des obsèques grandioses.

Catégorie : Littérature française (roman biographique).

Liens : chez l’éditeur ; en Babel.

Des filles qui dansent & Des garçons qui tremblent

Un petit extra pour fêter la fin prochaine du confinement (du moins on l’espère) : trois critiques de textes un peu plus anciens que d’habitude, et un coup de gueule.

Stéphane Hoffmann, Des filles qui dansent (2007) & Des garçons qui tremblent (2008), Albin Michel – disponibles aussi en un seul volume au Livre de Poche (2019)

Par François Lechat.

Ces deux romans peuvent se lire indépendamment l’un de l’autre, mais ils se font suite. Ils racontent la passion qui depuis leur jeunesse unit Jérôme et Camille, c’est-à-dire l’eau et le feu. Lui est issu d’un milieu modeste, fait des études, réfléchit, regarde la société d’un œil sardonique, décortique le ballet des ambitions, la lutte des places, les rituels familiaux et sociaux, le ridicule de la société de consommation. Elle vient d’une bonne famille bourgeoise, tutoie l’absolu, veut mener une vie passionnée, et se brûlera les ailes. C’est Jérôme qui raconte leur rencontre et leur histoire, entre La Baule et Nantes, en y mêlant autant de nostalgie, de regret du temps qui passe, de délicatesse, que de férocité à l’égard de ses contemporains, en particulier la bourgeoisie. Il s’exprime en phrases simples, sur un ton familier, mais avec une foule de détails et de formules qui font mouche. C’est charmant et léger, fluide et vivant. Pas vraiment neuf ni profond, mais fort bien vu : cela aurait pu passer pour de la grande littérature si l’auteur s’était pris au sérieux.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur : Des filles qui dansent ; Des garçons qui tremblent.

Lambeaux

Un petit extra pour fêter la fin prochaine du confinement (du moins on l’espère) : trois critiques de textes un peu plus anciens que d’habitude, et un coup de gueule.

Charles Juliet, Lambeaux, POL, 1995 (disponible en Folio)

Par Jacques Dupont.

« Lambeaux » … ou ce qui demeure, en forme de déchirures.

Les lambeaux de la mère biologique de Charles Juliet. Il ne l’a pas connue. Paysanne de l’Ain, elle a été internée peu après sa naissance, et n’en est pas revenue, de l’asile, où elle peignit sur les murs ces mots : « Je crève. Parlez-moi ! Parlez-moi ! ». Celle qu’il nomme l’étouffée, l’esseulée, la jetée dans la fosse et qui n’a cessé de l’entourer de son absence.

Et l’autre mère : la vaillante, la valeureuse, la toute-donnée. Paysanne, elle aussi, qui n’a cessé de l’entourer de sa présence.

Et lui, Charles. Il parvient à faire son lycée dans une institution militaire, comme « enfant de troupe », il entame des études de médecine, les abandonne pour tenter l’écriture. Après une longue dépression, il s’éveille à lui-même et devient un écrivain prolifique.

Il s’agit d’un roman d’espoir, d’une lecture aisée, souvent très émouvante.

Charles Juliet a usé tout du long d’un « tu », qu’il adresse à sa mère biologique, ou à lui-même dans la partie autobiographique. On appréciera – ou moins – le procédé.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez POL ; en Folio.

Se taire

Mazarine Pingeot, Se taire, Julliard, 2019

Par Brigitte Niquet.

J’ai lu Se taire sans penser du tout à un parallèle possible avec « l’affaire Hulot » qui m’était sortie de la tête, bien qu’ayant fait en son temps les choux gras des feuilles à scandale.  Peu importe d’ailleurs, ce livre est un roman qui s’inspire de plusieurs cas différents même si ressemblants, habilement amalgamés par l’auteure dont le talent d’écriture n’est plus à démontrer. Fin de la chasse aux sorcières et du « qui est qui ? ». On n’en finirait pas, d’ailleurs, vu les développements multiples qu’ont connus les procès pour viol ces dernières années, orchestrés par #Metoo.

Au-delà du drame du viol en lui-même, Mazarine Pingeot traite plus globalement d’un de ses thèmes de prédilection : le silence. Le silence forcé, l’omerta, dont sont pétris les « secrets de famille » et dont elle-même n’est sortie que tardivement avec Bouche cousue. Ici, c’est Mathilde, son héroïne, qui le choisit. Mais choisit-elle vraiment ? Issue d’une famille hyper médiatisée (son père est un chanteur célèbre), elle connaît trop bien les dégâts collatéraux d’un scandale possible (« Il n’atteint pas seulement celui qui en est l’origine, tous en sont éclaboussés, […] au premier chef la victime »), et a déjà inconsciemment décidé de se taire avant même que ses parents, tardivement mis au courant, ne l’y incitent habilement. Elle tourne alors le dos à la vie et s’engage dans une impasse dont on doute qu’elle puisse sortir un jour.

La jeune femme n’a plus goût à rien et flotte comme une épave à la surface de sa vie, jusqu’à ce qu’elle rencontre Fouad et que l’horizon semble s’éclaircir. Est-il celui qui va prendre Mathilde par la main et lui réapprendre à vivre et à aimer ? Rien n’est moins sûr et il faudra encore bien des péripéties avant qu’arrive le dénouement. Entretemps, on aura parfois perdu de vue le sujet de « l’après-viol », un peu noyé parmi d’autres considérations, concernant en particulier la personnalité très complexe de Fouad qui vole souvent la vedette à sa compagne. Mais l’un comme l’autre sont très attachants et la conclusion réussit l’exploit d’être très inattendue.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; un article de l’Obs.

Les Trois Femmes du Consul

Jean-Christophe Rufin, Les Trois Femmes du Consul, Flammarion, 2019

Par Anne-Marie Debarbieux.

Décor et personnages exotiques dépaysent d’emblée le lecteur : l’action se déroule à Maputo en Mozambique où l’on retrouve Aurel (personnage déjà présent dans Le Suspendu de Conacry), consul adjoint, maître dans l’art de mener une carrière de diplomate en travaillant le moins possible. Car en réalité ses centres d’intérêt sont ailleurs. Personnage solitaire, sans envergure apparente, arborant des tenues ridicules, il est un anti-héros qui cache bien son jeu. Car ce qu’aime par-dessus tout Aurel, c’est son indépendance, surtout pour mener une enquête à sa guise en dehors de tout cadre institutionnel. Ainsi quand un riche et fort sulfureux hôtelier est assassiné et qu’une femme hâtivement arrêtée implore son aide, Aurel se sent des ailes ! Plusieurs femmes gravitaient autour du défunt et les enjeux étaient importants et variés. L’une d’elles est-elle coupable et laquelle ?

Bien entendu Aurel, entre passions amoureuses, intérêts financiers, enjeux écologique dans une Afrique qui ne se laisse pas appréhender facilement, a fort à faire pour accéder à la vérité.

Au final cependant, l’aspect policier n’est pas primordial dans ce roman. L’intérêt réside davantage dans la personnalité d’Aurel auquel on s’attache ou non.

Pour moi, pas d’empathie enthousiaste, disons plutôt une sympathie amusée, mais je ne me suis pas ennuyée à cette lecture qui apparaît comme une sorte de jeu auquel un grand écrivain s’est adonné entre des livres beaucoup plus sérieux.

Ce roman, qui se lit agréablement, n’a pas la densité de Rouge Brésil, de Check-point ou même du Collier rouge. Issu d’un auteur moins renommé, il n’est pas certain qu’il aurait été particulièrement remarqué. Pour autant c’est un livre divertissant et évidemment très bien écrit.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Trois jours et une vie

Pierre Lemaitre, Trois jours et une vie, Albin Michel, 2016 (disponible au Livre de Poche)

Par Brigitte Niquet.

Je ne connaissais de Pierre Lemaitre que son très mérité Goncourt de 2013 : enfin, un Goncourt qui relevait du chef-d’œuvre et, en plus, un livre populaire, accessible à tous, il y a longtemps qu’on n’avait pas vu ça !

Je viens de découvrir par hasard une tout autre facette de cet auteur : depuis longtemps spécialiste du polar un peu tordu, il vient de sévir avec un nouveau livre que l’on pourrait ranger effectivement dans cette catégorie s’il ne prenait l’exact contre-pied des modèles du genre, puisque le lecteur sait depuis le début qui est le meurtrier : un pré-ado de 12 ans, Antoine, qui massacre un gamin de 6 ans sans savoir exactement pourquoi, dans une crise de fureur consécutive à la mort d’un chien. Affolé, il cache le corps dans un bois. La tempête apocalyptique de décembre 1999 va intervenir par là-dessus, effacer toutes les traces, et transformer cet acte barbare en crime parfait, celui dont on ne retrouve jamais l’auteur, d’autant plus que le cadavre n’étant jamais trouvé non plus, l’hypothèse d’un simple enlèvement demeure toujours plausible.

Comment Antoine, ballotté entre la culpabilité qui le ronge et l’angoisse d’être découvert, va-t-il pouvoir vivre, grandir, aimer avec cet abominable secret qui revient régulièrement le hanter malgré les stratégies qu’il déploie pour le neutraliser ? C’est tout le sujet de ce roman et tout l’art de Pierre Lemaitre de nous tenir en haleine jusqu’à la fin, jusqu’à un dénouement qui n’intervient que 15 ans plus tard, dénouement terrible bien qu’il soit plus suggéré qu’explicite, dénouement à la fois totalement imprévu et magnifiquement préparé comme la « chute » d’une nouvelle parfaite.

Si l’on ajoute le talent d’écriture dont Pierre Lemaître avait déjà donné toute la mesure dans Au revoir là-haut, et que l’on retrouve ici à son apogée (la description de la tempête et de ses ravages dans le village martyr de Beauval vaut celle de la vie dans les tranchées de 14/18), on ne peut que recommander cet ouvrage. Quand on le referme, on se dit : déjà ? Et pourtant, il fait 280 pages bien tassées. Vite, vite, que je me rue sur les autres livres du même auteur !

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Albin Michel ; au Livre de Poche. Nos critiques des Pierre Lemaitre sont accessibles depuis le classement par auteur, à la lettre L.

Tendresse des loups

René Frégni, Tendresse des loups, Gallimard, 1990 (disponible en Folio)

Par Brigitte Niquet

Il est impossible de lire ce livre sans penser, presque à  chaque page, à Belle du Seigneur.  C’est le même hymne à la terrible beauté des femmes et au piège qu’elle représente pour les hommes et pour elles-mêmes, c’est le même lyrisme pour les décrire :

« Victorieuse en sa robe voilière, elle allait dans la rue, blanche nef de jeunesse, allait à larges foulées et souriait, consciente de sa nudité sous la toile fine. Je suis belle, sachez-le, vous tous que je ne regarde pas et regardez une femme heureuse. Ô merveille d’aimer, ô intérêt de vivre. » (Albert Cohen)

« Elle était dans ce clair-obscur entièrement nue, la flaque sombre de ses vêtements autour des chevilles. Ses cheveux liés sur la tête libéraient si haut la nuque que son corps me parut plus flexible et plus long. Debout entre la fenêtre et moi, un fil d’or silhouettait sa pureté. La beauté du crime ! » (René Frégni)

C’est aussi le même amour fou, total, irrémédiable qui va lier Ariane et Solal, Mina et Léo, et les amener à rêver d’absolu et à imaginer qu’ils pourront se suffire à jamais l’un à l’autre.  Mais comme le dit la chanson, les histoires d’amour finissent mal en général, surtout quand les deux partenaires osent faire fi de la condition humaine et de ses limites. Après l’overdose de passion, le désamour et l’ennui  guettent  les tourtereaux. C’est l’homme qui se lasse le premier chez Cohen :

« Pardon chérie je t’aime je te le dis tout seul dans ma chambre je t’aime mais je m’ennuie avec toi je ne te désire tellement pas. »

Et la femme chez Frégni :

« Je t’ai aimé à la folie, je t’aime encore mais les choses changent, on évolue. Il arrivera bien un jour où nous ne nous verrons plus à force de nous voir… »

Mais c’est le même désenchantement et la même issue fatale que chacun va choisir de donner à son rêve avorté.

On aurait tellement voulu qu’ils réussissent (si grande est l’empathie qu’ils dégagent, surtout chez Frégni) mais on savait dès le début que l’échec était inscrit dans le projet lui-même, et on n’en admire que davantage l’auteur de nous avoir tenus en haleine pendant tant de pages, ce à quoi contribue largement dans les deux cas la magnificence du style. Lisez Tendresse des loups (270 pages) et peut-être dans la foulée vous viendra-t-il l’envie de relire ou de lire Belle du Seigneur (1110 pages) : quel que soit le gabarit, c’est du grand art. Nul ne l’ignore depuis Musset : « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Pardonnable, impardonnable

Valérie Tong Cuong, Pardonnable, impardonnable, J.-C. Lattès, 2015

Par Brigitte Niquet.

On va encore m’accuser de privilégier les histoires de famille, dont il est vrai que je fais mes choux gras, aussi bien en tant qu’auteur qu’en tant que lectrice. Je persiste et signe. Comme disait Nancy Huston (auteur du magnifique Dolce Agonia, chef-d’œuvre du genre), à qui on demandait ce qui la conduisait à creuser toujours ce même sillon : « Pourquoi ? Il y a d’autres thèmes ? ».

Pardonnable, impardonnable, c’est un jeu auquel se livrent Milo, 12 ans, et sa jeune tante et complice, Marguerite. C’est aussi l’enjeu du drame lorsque Marguerite, censée aider son neveu dans ses révisions d’histoire, l’entraîne dans une folle équipée à vélo qui finit mal : c’est l’accident, qui laisse Milo dans le coma. Pendant qu’il se bat pour sa vie, sa famille, que le drame aurait pu souder, implose au contraire. Sans le savoir, Milo en était le ciment, celui pour le bonheur de qui chacun avait fait taire ses ressentiments, ses frustrations et ses souffrances. Sans lui, tous les non-dits et les mensonges enfouis qui pourrissent la vie de sa grand-mère, Jeanne, de ses parents, Céleste et Lino et de sa tante, remontent à la surface, et celle-ci se fissure, se craquelle, et finit par éclater, avec les dommages collatéraux qu’on imagine.

Valérie Tong Cuong a beaucoup de talent, de sensibilité, une grande capacité à susciter l’émotion, et cela suffit à renouveler ce thème rebattu. Ses personnages et les sentiments contradictoires qui les animent ne sont pas banals et sont traités avec beaucoup d’empathie. C’est un livre « choral », où chacun(e) parle à son tour de chapitre en chapitre, défend son point de vue, reconnaît ses erreurs (ou s’y enferme), et l’auteur sait trouver le ton, la « voix » qui le (la) rendent crédible, touchant(e), même s’il s’est parfois conduit comme un salaud, même si elle a parfois endossé, plus ou moins volontairement, le rôle de garce. Aucun n’est monolithique, tous évoluent au cours du roman, pendant que Milo progresse ou régresse dans son retour à la vie, au rythme de la résolution des conflits, entre Le temps de la colèreLe temps de la haineLe temps de la vengeance et Le temps du pardon (les 4 parties du livre). La fin, qui ne cède pas à la tentation du happy end obligatoire mais laisse cependant une porte ouverte sur l’espoir, est très réussie.

Un sans-faute donc pour cette auteure dont je n’avais jamais entendu parler, ce qui est « impardonnable », car il s’agit de son dixième roman…

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Civilizations

Laurent Binet, Civilizations, Grasset, 2019

Par François Lechat.

Voici un roman érudit qui s’assume, de la part d’un auteur qui avait déjà fait la démonstration de sa culture dans La septième fonction du langage.

L’idée est simple, mais audacieuse : que se serait-il passé si, en raison de quelques circonstances, les Indiens avaient pris le pas sur les conquistadors et avaient fini par débarquer dans l’Europe de Charles-Quint ?

La réponse prend plusieurs formes, dont des fragments du journal imaginaire d’un Christophe Colomb voué à l’échec, et une longue chronique du règne d’Atahualpa, chef inca adorateur du Soleil. C’est assez fascinant, car très soigneusement développé, avec une foule de démarquages historiques qui ne manquent pas de sel (à commencer par la manière de parler du Christ, que les Indiens, perplexes et respectueux, ont baptisé « le dieu cloué »). Cela dit, les péripéties maritimes et militaires qui ont inversé le cours de l’histoire ne sont pas crédibles, et s’il est formidablement écrit, ce livre s’adresse à un public choisi, qui trouvera plaisir à retrouver ses références historiques chamboulées (un échange de lettres entre Erasme et Thomas More, la guerre des paysans allemands dopée par l’appui des Indiens contre les princes, etc.).

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Une machine comme moi

Ian McEwan, Une machine comme moi, Gallimard, 2020

Par Brigitte Niquet.

Le confinement étant favorable à la lecture, lisons donc et, pourquoi pas, des livres que nous n’aurions sans doute jamais ouverts autrement.

Celui-ci combine l’uchronie et la dystopie (pardon pour ce vocabulaire un peu tordu). Uchronie puisque nous sommes censés être en 1982 mais que tout y est contraire à la réalité historique (Kennedy a survécu à l’attentat de Dallas et Georges Marchais est président de la République, c’est dire !) et dystopie puisque l’intrigue nous raconte l’histoire d’une tentative ratée pour créer des humanoïdes ressemblant à s’y méprendre à des êtres humains, mais des êtres humains dotés d’un cerveau aux possibilités infinies. Dix-huit exemplaires de ces créatures sont en circulation, et Charlie et sa compagne Miranda se sont portés acquéreurs d’un « Adam » (les versions féminines sont des « Ѐve », comme il se doit). C’est ici, bien sûr, que les ennuis commencent. Adam tombe amoureux de Miranda qui n’est pas insensible à son charme, et ils passent une nuit d’enfer. « On se croirait dans Jules et Jim, a écrit un critique, si Jim était un robot ». Le problème, c’est qu’Adam est, certes, un robot mais par bien des côtés, c’est aussi un homme et il ne parvient pas à vaincre ses contradictions. D’ailleurs, une épidémie de suicides inexpliqués ne tarde pas à frapper les hommes-machines, et l’amour non payé de retour est loin d’être seul en cause.

Le scénario est complexe, les personnages attachants et le roman prenant, même si l’on n’est pas très amateur de SF. On peut cependant regretter un certain manque de rythme : nombre de chapitres regorgent de détails inutiles pendant que l’action se traîne. Mais le tout vaut le détour, même sans coronavirus.

Catégorie : Littérature française (Science-Fiction).

Liens : chez l’éditeur ; la critique de Dans une coque de noix, du même auteur, par François Lechat.

Un dernier pas de danse

Anabelle Read, Un dernier pas de danse, Nouvelles plumes, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Une jeune femme au caractère déterminé se voit confrontée à une série d’événements dont elle veut d’abord croire qu’il s’agit d’accidents ou de broutilles sans importance. Et pourtant…  Autour d’elle, pour une raison que je vous laisse découvrir, plusieurs flics, new-yorkais et français, dont un homme grand, fort et terriblement sexy… Eh oui ! Le lecteur – la lectrice – va fondre et trembler !

J’ai hésité à chroniquer ce roman policier. Il n’est vraiment pas mauvais mais il bascule de temps en temps dans le style romance qui n’est ni ma tasse de thé, loin s’en faut, ni a priori celle des abonnés des Yeux dans les livres. J’ai pourtant envie de donner un petit coup de pouce à cette auteure dont c’est le premier roman. Car si, pour moi, il manque à cet ouvrage quelque chose qui relèverait de connaissances littéraires un peu plus fines, et humaines aussi (car la psychologie des personnages et leurs réactions aux événements sont assez simples), Anabelle Read a des qualités de bonne romancière : des facilités d’écriture, de l’inspiration, un bon sens de la construction et du suspense, un certain perfectionnisme.

Un dernier pas de danse est une oeuvre agréable à lire pour se distraire si l’on n’est pas spécialement amateur de grande littérature avec un grand G et un grand L – et on n’est pas obligé de l’être.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur, mais attention que cette page en dit trop sur le livre, comme la 4e de couverture qui en est la reproduction !

Petit frère

Alexandre Seurat, Petit frère, Ed° du Rouergue, 2019

Par Sylvaine Micheaux.

Ayant beaucoup aimé La maladroite, je me suis tournée vers Petit frère.

Petit frère est mort à 23 ans, seul chez lui, probablement d’une overdose.  Il peignait, écrivait depuis toujours dans des carnets ses pensées de vie, de cette vie où il n’a jamais réellement trouvé sa place.

Se sentant terriblement responsable, voire coupable (a-t-il à un moment renoncé et abandonné son frère ?), le narrateur, le grand frère, va se plonger dans ses souvenirs d’enfance, d’adolescence, d’homme adulte. Se remémorer les scènes familiales, le comportement des parents face à cet enfant qui avait au départ tout pour lui : beau, intelligent, vif, trop vif, qui cherchait tant l’amour des gens, des parents. Parents qui incluaient l’ainé dans toutes les décisions restrictives et importantes prises pour le petit frère (mise en pension, hospitalisation…) lui faisant porter un fardeau trop lourd.

L’écriture est magnifique, empreinte à la fois de douceur et de noirceur ; absolument pas chronologique, suivant les bulles de souvenirs qui éclatent dans la tête de l’ainé qui cherche désespérément des réponses sur le mal-être de son cadet et son inadaptation à la vie. Où se trouve la faille, le moment où Petit frère, cet enfant gai et hyperactif, s’est mis à porter en lui tant de souffrances.

Très beau roman mais, tout comme La maladroite, un roman sombre.

Catégorie : Littérature française.

LiensPetit frère chez l’éditeur.

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