Le Palais des Orties

Marie Nimier, Le Palais des Orties, Gallimard, 2020

Par François Lechat.

Le sujet est on ne peut plus classique : une famille soudée, couple marié avec enfants, va voir son quotidien s’élargir et se fissurer avec l’arrivée d’une nouvelle venue. Frederica, séduisante jeune métisse, mutine et court vêtue, vient apporter son aide à l’exploitation d’orties – mais oui ! – dont s’occupent Simon et Nora avec l’aide de leurs rejetons. A partir de là, à vous de deviner la suite, qui ne manquera pas de sensualité…

Sujet classique, donc, dans un contexte très contemporain, l’exploitation d’une ferme bio et d’un produit improbable dont les bobos vont s’enticher : Marie Nimier connaît son époque. Elle aurait pu, du coup, l’évoquer sur un mode sociologique, un peu pesant, mais elle fait exactement l’inverse. Ses phrases sont toujours fluides et légères, son récit est linéaire, sa construction impeccable, comme son sens des personnages et de la suggestion. Il y a longtemps que je n’avais lu un roman aussi élégant, écrit au cordeau, sans un mot de trop, avec une foule de bonheurs d’écriture qui ne cherchent pas à se faire remarquer. Si l’on ne peut pas parler d’un grand livre, car ce n’est pas son ambition, Le Palais des Orties est d’une rare maîtrise, qui éclate dans la longue scène finale et ses conséquences, à nous en serrer le cœur.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Chavirer

Lola Lafon, Chavirer, Actes Sud, 2020

Par Brigitte Niquet.

Loin de moi l’idée de m’en faire une spécialité, mais il est difficile au critique de bonne volonté d’ignorer l’actuel débordement de livres plus ou moins clairement labellisés #MeToo. C’est ainsi qu’après Le consentement, je me suis retrouvée à lire Chavirer qu’on m’avait vivement conseillé et qui m’a « scotchée » dès les premières pages.

Contrairement à l’héroïne de Vanessa Springora, celle de Lola Lafon, Cléo, n’est pas la victime d’un seul prédateur, mais d’une sorte de mafia en bande organisée. Nous sommes dans les années 80, elle a à peine 12 ans quand elle est « repérée » par la très charmante Cathy, une apparition de rêve dans sa vie, qui lui fait miroiter l’obtention d’une bourse offerte par la fondation Galatée pour poursuivre les leçons de danse que ses parents ne peuvent plus lui payer et réaliser son rêve : devenir danseuse professionnelle.  Comblée de cadeaux et de compliments, la naïve Cléo n’en revient pas de sa chance jusqu’au jour où… Le danger avait l’haleine tiède d’un animal assoupi : celui-ci se réveille et sort ses griffes. Nous sommes à peu près au tiers du livre. Cléo, à qui on fait savoir sans ménagement qu’elle est trop coincée, voire frigide, disparaît des écrans radars et une nommée Betty prend sa place. L’ogre a besoin de chair fraîche.

Le reste du livre sera consacré à « l’après », celui de Cléo comme celui de Betty. Malheureusement, alors qu’on attend de savoir comment les deux ados vont remonter de leur descente aux enfers, tout à coup le roman s’enlise et entrent en scène de nouveaux personnages dont on ne voit pas bien l’utilité et à qui des chapitres entiers sont consacrés. Le lecteur décontenancé se surprend à tourner les pages deux par deux et à aller voir plus loin si par hasard… Heureusement, cette longue digression nous offre au moins une  immersion presque documentaire dans un autre monde sans pitié, celui de la danse. Et l’auteure finira par en revenir au vif du sujet en racontant comment, bien des années après, le déferlement de la vague #MeToo obligera Cléo, Betty et les autres à affronter leur passé, qu’elles croyaient avoir enterré avec leurs rêves et leurs illusions. Mais elle y revient un peu tard et c’est bien dommage.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Arène

Négar Djavadi, Arène, Liana Levi, 2020

Par François Lechat.

Il m’est arrivé de reprocher à Karin Tuil, dans L’insouciance et Les choses humaines, d’avoir sacrifié la littérature à l’efficacité du récit. Sur des thèmes fort proches, on pourrait dire l’inverse de Négar Djavadi. Elle prend tant de soin à situer ses personnages, à travailler la langue, à rappeler l’histoire et la symbolique des lieux qu’elle investit, qu’il faut un peu de patience pour s’immerger dans Arène et se laisser prendre par ce maëlstrom de bruit et de fureur.

Tout se passe aux alentours de la place du Colonel-Fabien, à Paris, dans un quartier populaire où se croisent des migrants et des bobos, des flics et des dealers. Le récit est d’abord centré sur Benjamin Grossmann, un arriviste fier de ses nouvelles responsabilités dans une plateforme qui fait penser à Netflix. Sa belle assurance va se fracasser sur un incident mineur qui le mettra en danger, comme tous les autres protagonistes de ce roman puissant qui, petit à petit, glisse vers une catastrophe annoncée. Les réseaux sociaux se déchaînent à partir d’une vidéo manipulée, les radicaux religieux ou antiracistes profitent de la moindre occasion, les Chinois s’exploitent entre eux, une policière issue de l’immigration a un geste malheureux à l’égard d’un réfugié qui va embraser tout le quartier, la candidate à la députation ne pense qu’à soigner son image… Personne ne sort intact de cette arène – à commencer par le lecteur, étourdi par cette mécanique remarquablement orchestrée, d’une grande intelligence, que j’aurais juste préférée un peu plus rapide et légère.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi notre critique de Désorientale, du même auteur, par Jacques Dupont.

Les Fleurs de l’ombre

Tatiana de Rosnay, Les Fleurs de l’ombre, Robert Laffont/Héloïse d’Ormesson, 2020

Par Brigitte Niquet et Sylvaine Micheaux.

Tatiana de Rosnay a toujours été obsédée par les maisons anciennes, la mémoire des lieux et des âmes qui y ont vécu. Ici, sur ses thèmes favoris, elle nous propulse en 2035 dans un Paris ultra moderne, en partie détruit par des attentats perpétrés lors des JO de 2024, un Paris sans fleurs ni arbres sauf artificiels, sans abeilles ni oiseaux, un Paris ayant perdu la bataille du dérèglement climatique. Clarissa, septuagénaire, géomètre devenue romancière à succès sur le tard, fascinée par Virginia Woolf et Romain Gary et adorant les bâtisses anciennes, quitte son mari après une énième tromperie, cette fois-ci impardonnable. Désemparée, ne sachant où se réfugier ni que faire d’elle-même, elle se laisse séduire par la proposition de la société CASA d’intégrer une « résidence d’artistes » dans un immeuble très moderne, hyperconnecté et sans mémoire. Cet immeuble est entièrement domotisé, et Clarissa bénéficie d’une assistante virtuelle – qu’elle baptise Mrs Dalloway en hommage à Virginia Woolf – et de robots gardiens, chargés officiellement de la protéger de toute intrusion et de répondre à ses moindres désirs. D’abord enchantée, Clarissa ne va pas tarder à se sentir, en fait, de plus en plus surveillée, elle commence à se méfier de tout et de tous et se laisse gagner par l’angoisse, à moins que ce ne soit tout simplement l’effet de la solitude et de la paranoïa qu’elle engendre… La résidence idyllique va-t-elle être le théâtre d’un drame ou n’est-ce que le fantasme d’une femme seule, vieillissante et isolée ?

Le roman est construit tel un thriller, et l’écriture fluide de l’auteur nous incite à en tourner les pages, Clarissa étant une sorte d’alter ego de Tatiana de Rosnay dont on a envie de connaître le destin. Malheureusement, le récit part un peu dans tous les sens, l’histoire de l’adultère du mari est assez ridicule et la fin est bâclée mais, comme le dit Clarissa, elle écrit « pour inciter à réfléchir, et non pour donner des réponses ». Par ailleurs, le livre donne envie de se replonger dans les écrits de Virginia Woolf et de Romain Gary, abondamment cités.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Fille

Camille Laurens, Fille, Gallimard, 2020

Par Brigitte Niquet.

On ne peut qu’éprouver un grand malaise à la lecture de ce livre : en raison de la charge émotionnelle qu’il véhicule, bien sûr, mais aussi par l’étonnement de constater que l’auteure (âgée d’une soixantaine d’années) nous propose un récit autobiographique qui semble relever du début du XXe siècle, voire de la fin du siècle précédent, quelque part entre Maupassant et Van der Meersch. Son livre traite exclusivement du malheur de naître fille dans un monde régi par les hommes, où la tentation est grande pour le père qui espérait un garçon de jeter à la poubelle le malheureux bébé non conforme à ses souhaits. Et nous ne sommes pas chez les bouseux, ledit père est médecin…

Le problème, c’est que, née pourtant quinze ans plus tôt que Camille, je n’ai jamais senti pour ma part ce rejet ni entendu parler autour de moi de cette prédilection exclusive du père pour ses rejetons masculins. Certes, le féminisme avait encore bien des bastions à faire tomber, mais cela n’a vraiment rien à voir avec ce que raconte l’auteure, qui n’aura sans doute pas assez de toute sa vie pour digérer les avanies qu’elle a subies. En lisant son livre, on ne peut que penser que tous les hommes sont d’affreux machos, méprisant tout autant leurs épouses que leurs filles, imposant le silence sur un inceste familial particulièrement sordide et confiant Camille pour son accouchement à un véritable boucher qui provoquera la mort du bébé (un garçon, pourtant, c’est bien fait, tiens…). Le lecteur doit donc toujours garder à l’esprit qu’il s’agit d’un cas particulier, certes pas unique mais non généralisable.

À cette réserve près (mais elle est de taille), Fille est un livre solide, atypique et remarquablement écrit : Camille y parle d’elle alternativement sous le couvert du « je » autobiographique, du « tu » qui semble être une autre malheureuse à qui elle s’adresse, du « elle » qui fait d’elle un narrateur externe, non impliqué dans les événements. Ces différences de point de vue et de ton sont une des richesses de l’ouvrage et empêchent le ronronnement qui aurait pu s’installer entre les scènes de violence pure qui sont, elles, très prenantes et pourraient choquer les âmes sensibles, surtout quand il est question de maternité, sujet délicat s’il en est. Il vaut mieux pour elles s’abstenir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Un Raskolnikoff

Emmanuel Bove, Un Raskolnikoff, L’Arbre vengeur, 2019

Auteur de la première moitié du XXe siècle, Emmanuel Bove est réédité et redécouvert avec un succès croissant.

Par Jacques Dupont.

Le très court roman d’Emmanuel Bove est une variation sur Crime et Châtiment. Raskolnikoff se nomme ici Changarnier et est un jeune Parisien.

Le crime : y en a-t-il eu un ? L’a-t-il commis ? Ni oui, ni non. L’hypothèse est suspendue, tombe, rebondit, et lourdement retombe. Des crimes ont certes été perpétrés : l’un par un étrange petit homme qui lui a emboîté le pas, l’autre par un inconnu. Mais est-ce si sûr ? N’ont-ils pas plutôt été commis par Changarnier lui-même ? Changarnier, qui les endosse et tout à la fois les rejette. Le voilà tantôt prêt à payer pour une faute qu’il n’a peut-être pas commise, tantôt proclamant son innocence avec la plus grande énergie. Est-il fou ? Aux yeux de sa compagne de dérive, assurément. Violette, héroïque et lamentable, le suit tout au long de son errance, et essuie les fluctuations de son délire.

Changarnier n’est ancré dans rien. Il n’a pas de sol où poser les pieds, il n’est pas dans l’existence commune. Il erre à la recherche d’un tiers manquant, qui prononcerait son innocence ou sa faute, lui assurerait une place sur la terre des hommes. Il le cherche, cet autre, il le convoque, il le provoque. Mais rien, personne ne viendra. Un commissaire de police – qui un temps le soupçonne – lui dira de simplement continuer son chemin.

Très dérangeant.

Catégorie : Redécouvertes.

Liens : le roman chez l’éditeur, ainsi que la biographie d’Emmanuel Bove ; et un bon article de CAIRN sur Bove et un autre de ses livres, Mes Amis.

Le Consentement

Vanessa Springora, Le Consentement, Grasset, 2020

Par Brigitte Niquet.

Bien que je me méfie a priori des livres dont tout le monde dit du bien, j’ai voulu savoir pourquoi et comment Le Consentement, encensé par la critique comme par les lecteurs, s’était hissé au niveau d’un best-seller, et bien m’en a pris. Naviguer entre l’indignation vertueuse, le voyeurisme obscène et tous les autres écueils qu’on imagine, éviter ces écueils et s’en sortir la tête haute, laissant sur le carreau le prédateur enfin ramené à ce qu’il est, un minable qui a profité de la bénédiction coupable de ces mêmes médias et de l’aura que celle-ci lui donnait pour attirer des enfants soi-disant consentants “dans le jardin de l’ogre”, voilà qui mérite considération.

Le Consentement n’est pas un réquisitoire, mais avant tout un livre réussi, avec un magnifique “effet boomerang” (technique bien connue de “l’arroseur arrosé”). Matzneff s’est servi pendant trente ans de son talent et de sa gloire littéraires pour donner ses victimes, et particulièrement Vanessa Springora, en pâture ? Celle-ci a fini par trouver la parade : « Depuis tant d’années, je tourne en rond dans ma cage […]. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre. » Et elle est bien placée pour y arriver puisque, devenue elle-même éditrice, elle connaît tout des rouages complexes de ce milieu. Et, en plus, elle a du talent, une belle écriture classique, elle sait mettre de la distance entre elle et ce qu’elle écrit (elle répète n’avoir pas été violée, mais abusée), sait construire un livre dans un déroulement linéaire mais organisé en séquences parfaitement maîtrisées… Il ne reste qu’à espérer qu’enfin délivrée de ce fardeau qui l’a écrasée pendant tant d’années, elle pourra avoir maintenant la vie et aussi la carrière littéraire qu’elle mérite.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Les fables de la Fontanel

Sophie Fontanel, Les Fables de la Fontanel, Robert Laffont, 2020

Par Florence Montségur.

Mais que sont donc ces fables ? Des moments polissons,
Des récits tout en joie dont la fin a du fond
(Pas des fonds de culotte, dirait la Fontanel,
Mais ce mot, je l’assume, est de moi et pas d’elle),
Des récits qui rimaillent. Mais la science des vers
C’est d’amuser l’oreille, et s’ils ne sont pas clairs,
Si le rythme est bancal, la lecture est troublée.
Or si la Fontanel est habile à croquer
Des problèmes charnels, des désirs maladroits,
Des membres trop petits ou bien pas assez droits,
Des idées toutes faites qui pourrissent la vie,
De grands malentendus et de petits ennuis,
Des passions flétries, des ratés du caleçon,
Ses vers laissent perplexe. Et quant à ses leçons
Certaines sont subtiles mais d’autres sont forcées.
Bref, l’intention de peindre et aussi d’amuser
En fait des fables drôles… et des textes moyens.
(Réservés aux adultes — Tu entends, galopin ?)

Catégorie : Extras.

Liens : chez l’éditeur.

Ma grande

Claire Castillon, Ma grande, Gallimard, 2018 (existe en Folio)

Par Brigitte Niquet.

Je dois être un brin masochiste car, à peine remise de la lecture de Marche blanche, voilà que je me suis attaquée à Ma grande, de la même auteure. Pire encore, si Marche blanche distillait un venin progressif dont on se doutait bien qu’il finirait par nous empoisonner mais sans en être jamais sûr, ici pas de quartier, on entre tout de suite dans le vif du sujet et on sait d’avance que « Noir, c’est noir – Il n’y a plus d’espoir ».

Ni espoir, ni suspense : le personnage narrateur (il n’a pas de nom) a tué sa femme (anonyme aussi, seulement appelée « Ma grande »), ne reste qu’à savoir pourquoi. Claire Castillon imagine donc qu’il écrit à son épouse une lettre posthume, lui rappelant les étapes du long calvaire qu’il a vécu, qui a duré quinze ans, et dont le lent cheminement est le sujet unique du livre. C’est que « Ma grande » était une super emmerdeuse doublée d’une sorte de perverse narcissique (oui, oui, les femmes aussi…), sous la coupe de qui l’homme est tombé on se demande comment tant la donzelle était, dès le début, odieuse et presque caricaturale, cherchant systématiquement à anéantir l’autre sous les reproches, les vexations, les humiliations… Même la venue d’un enfant, aussitôt instrumentalisé par sa mère, n’y avait rien changé, au contraire.  Au fur et à mesure de la lecture, on comprend mieux le geste meurtrier de l’homme et on finit même par se demander pourquoi il ne l’a pas fait plus tôt.

Relative minceur du sujet ? Certes, mais elle est largement compensée par la densité du récit et la progression implacable, strate par strate, de l’entreprise de démolition initiée par la femme. Transcendée aussi par l’écriture de Claire Castillon, qui de livre en livre confirme sa virtuosité en adaptant son style à chaque fois au narrateur, au point qu’il en est méconnaissable. Ici, ce sont des phrases courtes, un langage familier (voire incorrect, diront certains !), celui-là même d’un brave homme coincé bien malgré lui dans une situation qui le dépasse. Pour ma part, j’ai particulièrement aimé : « Tu me faisais des brûlures et je débrûlais jamais ». Mais ce n’est qu’un exemple.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; en Folio.

Rien n’est noir

Claire Berest, Rien n’est noir, Stock, 2019

Par Sylvaine Micheaux.

Dire que j’ai aimé est un moindre mot. J’ai adoré, vibré comme lorsque j’ai fait la découverte de Frida Kahlo, il y a plusieurs années, au Musée d’Art moderne de Villeneuve d’Ascq.

Claire Berest nous offre un roman biographique de Frida Kahlo, mais un roman. Époustouflant, vif et coloré. Chaque partie est nommée par une couleur primaire, chaque chapitre est une déclinaison de cette couleur.

Le bleu, l’enfance de Frida au Mexique, le père photographe, l’accident de bus qui va la laisser broyée, les multiples opérations et les premiers autoportraits d’elle allongée des mois sur son lit, le corps serré dans un corset, immobile et peignant son image réfléchie par un miroir fixé sur le ciel de lit. Et la rencontre orchestrée par ses soins avec Diego Rivera, le plus grand peintre muraliste du Mexique.

Le rouge, les années américaines, l’amour passion, l’amour fou, malgré d’innombrables infidélités, entre Diego, cet ogre à tête de crapaud, brillant, qui séduit toutes les femmes, et cette jeune femme, fragile mais avec un caractère bien trempé, boitant, vêtue de tenues ancestrales mexicaines, qui peint sa vie, ses rêves et le plus souvent ses souffrances.

Le jaune, la notoriété de Frida qui s’amplifie dans le monde, les expositions, le trop plein de fêtes et d’alcool et les douleurs, de plus en plus écrasantes, physiques et morales, jusqu’au gris et au noir final.

Ce roman respire Frida Kahlo, sa fougue, son énergie, ses souffrances, son amour fou, ses couleurs, son Mexique. C’est une magnifique biographie et une très belle approche de sa peinture et des fresques de Rivera, par le prisme de la couleur – tellement présente dans ses œuvres – et de la passion. Mais j’ai conscience que ce prisme pourrait déplaire à certains, qu’il s’agit peut-être d’un roman plus féminin que masculin.

Catégorie : Littérature française (roman biographique).

Liens : chez l’éditeur ; un article du Monde diplomatique, un autre sur CAIRN.

L’été des oranges amères

Claire Fuller, L’été des oranges amères, Stock, 2020

Par Brigitte Niquet.

Claire Fuller avait fait un tabac avec Un mariage anglais, elle récidive en nous donnant à déguster pour l’été ces oranges amères dans lesquelles elle a dû injecter un peu de poivre, histoire d’en pimenter la dégustation.

L’histoire commence de manière assez anodine et, à vrai dire, a quelque peine à “décoller”. C’est mon seul bémol, mais il est réel : le démarrage est trop lent. Il faut dire que le personnage central est, à ce moment-là du récit, Frances et que celle-ci n’a rien d’affriolant : la quarantaine, jeune fille attardée bourrée de complexes, esclave jusque-là de sa mère (qui vient de mourir), enfin libre mais ne sachant trop quoi faire de cette liberté. On sourit mais on aimerait bien qu’il se passe vraiment quelque chose. Ҫa arrive, doucement, mais ça arrive : Frances a été missionnée pour faire l’état des lieux du domaine de Lyntons, autrefois somptueuse propriété, aujourd’hui en ruine, au cœur de la campagne anglaise, et c’est quand elle s’aperçoit qu’elle n’est pas seule au château que tout commence.

En effet, on lui a attribué une chambre dans les combles, mais juste au-dessous d’elle vit un couple mystérieux qu’elle commence par épier par une fente providentielle dans le plancher et avec qui elle ne va pas tarder à faire connaissance et se lier d’une amitié amoureuse plus ou moins perverse : Peter et Cara. En principe, ils sont très épris l’un de l’autre, mais Cara présente bien des points communs avec la jeune femme que beaucoup de lecteurs ont tant aimée dans En attendant Bojangles, elle est aussi belle, séduisante, fantasque, adorable, insupportable, insaisissable… que l’héroïne d’Olivier Bourdeaut, et Peter semble se contenter de “limiter la casse”, à grand renfort de soirées alcoolisées. Le trio infernal est en place, bientôt complété par Victor, le Vicaire du village, qui, bien sûr, va s’éprendre de Frances mais Frances n’a d’yeux que pour Peter, à moins que Cara…  Voilà qui renouvelle les éternels trios amoureux, non ?

Un bon gros roman pour l’été – ou ce qu’il en reste –, un roman noir, quand même. Avis à ceux qui n’aiment pas ça, le happy end n’est pas de saison chez Claire Fuller.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Toutes nos critiques de Claire Fuller sont bien sûr référencées à la lettre F du classement par auteur.

Le Destin brisé d’un village français

Pierre Bussière, Le Destin brisé d’un village français, TDO Éditions, 2016 (existe en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Ce bon roman aux parfums de terroir vous transporte près de Gap, dans les Hautes Alpes, entre 1888 et 1896. Chaudun est un petit village entouré de bois, de pâtures et des petits champs que les Chauduniers travaillent courageusement pour gagner tout juste de quoi vivre. Pendant les longs mois d’hiver, le village est inaccessible, donc isolé. Certains rêvent d’une vie meilleure… Et on leur en promet une en Algérie, au Canada ou aux États-Unis d’Amérique.

Ce roman historique raconte l’énorme sursaut d’orgueil d’un maire qui refuse la perspective que ses administrés désertent la terre de leurs ancêtres, celle qui nourrit leurs familles depuis toujours. C’est tellement bien mené qu’on a l’impression de faire partie des villageois et de devoir choisir de partir ou rester. Le vocabulaire précis et les expressions de patois du pays (savoureuses, traduites en bas de page) contribuent à vous plonger dans ce monde vrai, cette vie pauvre, cette société d’entraide (même si c’est par nécessité), bien sûr très patriarcale.

Pierre Bussière orchestre très bien sa description de la vie à Chaudun à la fin du XIXe siècle, les rythmes imposés par les saisons à l’agriculture et à l’élevage, et l’intrigue historique, humaine, qui vous plonge dans le tragique. Il subsiste, hélas, des erreurs dans le texte qui nous est proposé, certaines grossières. Il manque la dernière relecture d’un éditeur avisé ! Mais cela vaut vraiment la peine de passer outre car l’argument est excellent, la documentation indiscutable, l’écriture de qualité, et un réel suspense se développe.

À lire pour l’expérience de vie, pour l’ambiance, pour l’orgueil, pour l’espoir, et pour réfléchir à la tension entre développement et nature, mondialisation et écologie.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Lisez.com.

Est-ce que tu danses la nuit…

Christine Orban, Est-ce que tu danses la nuit…, Albin Michel, 2020

Par Brigitte Niquet.

Avec le corps qu’elle a (sorti en 2018) ne m’avait pas spécialement emballée. Je n’avais pas remarqué en entamant Est-ce que tu danses la nuit  qu’il s’agissait de la même auteure et c’est tant mieux, car j’aurais pu avoir un préjugé défavorable et c’eût été dommage.

Les deux livres ont en commun une relative minceur de l’argument. Le premier faisait état de la goujaterie d’un homme qui sous-entend qu’une femme bien roulée n’a pas besoin de se piquer d’écrire pour se faire une place au soleil. Bon, pas de quoi nourrir vraiment 200 pages. Le deuxième est plus riche, à la fois par son thème et par une plus grande originalité de l’écriture.

Le thème d’abord. « Je voulais raconter l’histoire d’une attirance irrésistible. Raconter l’échec de la morale confrontée au désir. Raconter un amour déplacé », dit l’auteur en 4e de couverture. Ce n’est pas très nouveau depuis qu’une certaine Phèdre est passée par là, mais il y a trente-six manières d’aborder le sujet. Ici, une très jeune fille (Tina, 17 ans) est plus ou moins amoureuse d’un de ses congénères, Marco, même âge. Rien de très original, donc. Mais les choses vont changer quand Marco présente sa petite amie à son père, Simon, veuf de fraîche date qui traîne un peu partout ses guêtres et sa morosité mais retrouve instantanément goût à la vie en découvrant Tina, dont il tombe follement amoureux – on pourrait dire « et réciproquement », même si Tina met plus de temps à accepter ces sentiments nouveaux pour elle et ce qu’ils impliquent. Nous apprendrons peu à peu toute l’histoire et son dénouement par le biais de Tina qui, 20 ans plus tard, retrouve dans une cachette secrète à la fois son journal et les lettres qu’elle envoyait à Simon. Les chapitres alternent donc entre extraits du journal, extraits des lettres, mais aussi interventions « en direct » de Tina et de Simon par le biais des souvenirs, ce qui donne à l’écriture un caractère très particulier et nous attache aux deux personnages principaux (Marco n’est guère qu’un figurant) au point que nous n’aurons de cesse de connaître l’issue de leur passion « interdite », issue que l’auteur, bien sûr, ne dévoile qu’à la toute fin. Mais en dehors du suspense, c’est l’évolution de cette passion et la finesse avec laquelle elle est analysée qui méritent toute notre attention.

Catégorie : Littérature française.

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Des histoires pour cent ans

Grégory Nicolas, Des histoires pour cent ans, Rue des Promenades, 2018 (existe en Pocket)

Par Florence Montségur.

C’est la Bretagne, patrie de l’auteur, qui sert de décor à ce court roman. Et, de fait, cela sent le récit de famille, de ces récits qui évoquent la guerre avec simplicité, dans ce que la lâcheté et l’héroïsme peuvent y avoir eu d’un peu banal. La narration est factuelle, simple, directe, elle dit les événements et les ressentis sans fioritures inutiles. On est dans le vrai. La première partie de l’ouvrage, qui se déroule durant la Seconde Guerre Mondiale, est ainsi très réussie. Et l’amitié y tient bonne place, ce qui procure au lecteur un optimisme bien agréable.

La suite développe l’idée que les générations qui se suivent sont liées de façon très intime. Les histoires de famille se transmettent, les secrets se dévoilent ou se perdent définitivement dans le silence, mais les petits-enfants héritent des valeurs de leurs aînés, parfois de leurs goûts et, en raison des récits qu’on leur en a fait, la peur de la guerre les étreint. Après un passage bien construit mais moins intéressant, l’auteur fait vivre à ses personnages un événement qui crée un lien de continuité entre les générations. C’est une bonne idée, quoi qu’on puisse penser du choix qu’il a fait – dont je ne peux rien dire ici.

J’avoue m’être par moments perdue dans les personnages, l’auteur ne donnant pas les noms de famille et présentant de la même façon personnages principaux et secondaires (dans nombre de cas, il ne faut pas essayer de retenir qui est qui, c’est sans intérêt, mais on ne le comprend qu’après en avoir fait l’effort).

La première partie vaut donc vraiment la peine ; moins la seconde, si ce n’est pour l’évocation de ce qu’il peut rester des histoires familiales et des récits de guerre après deux ou trois générations.

Catégorie : Littérature française.

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La commode aux tiroirs de couleurs

Olivia Ruiz, La commode aux tiroirs de couleurs, J.-C. Lattès, 2020

Par Catherine Chahnazarian.

Dans les tiroirs de la commode de son Abuela – sa grand-mère –, enfouis parmi le fatras divers, une jeune femme trouve les objets qui constituent le legs, surtout symbolique, qui lui est fait, à commencer par cette longue lettre dans laquelle son Abuela lui raconte sa vie en neuf chapitres poignants. Victime du franquisme, de l’exil et de ses fantômes, ce caractère fort, en quête de racines et de liberté, aura connu la colère et l’amour, la souffrance et la volonté de continuer.

Ce merveilleux récit est conçu et écrit avec finesse et sensibilité. Il est fluide comme s’il coulait directement vers nous de la bouche de cette femme, une nuit, la nuit de la révélation.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

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