Une autre vie

S. J. Watson, Une autre vie, Sonatine, 2015

Par François Lechat.

Je n’ai pas lu Avant d’aller dormir, le premier roman de S. J. Watson, mais d’après l’éditeur celui-ci est encore mieux dans le même genre, le thriller psychologique. Honnêtement, ça ne donne pas envie de lire le précédent… Soyons juste : le dernier quart d’Une autre vie est réussi, avec un vrai suspense et une fin surprenante tout en étant assez crédible (moyennant un fameux talent d’acteur de la part de deux des personnages, mais passons). Par contre, ce qui précède… Londres et Paris ne sont que de vagues décors ; la psychologie de l’héroïne, abondamment disséquée, est banale ; et le message implicite qui se dégage du récit est, lui, franchement réactionnaire. En substance : la femme est un être fragile, en proie au remords et à de multiples tentations (la drogue, l’alcool, le sexe), vulnérable face au mâle prédateur et aux technologies qui la dépassent (les sites de rencontre, Facebook, la géolocalisation), et qui risque de perdre son petit bonheur conjugal pour avoir tenté l’aventure. Beurk.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Sophie Aslanides.

Liens : chez l’éditeur.

Temps glaciaires

Fred Vargas, Temps glaciaires, Flammarion, 2015

Par Catherine Chahnazarian.

Je me suis jetée dessus. J’avais adoré Dans les bois éternels et L’Armée furieuse, essentiellement pour leur ambiance, et pour ces personnages désormais récurrents, si typés, autour d’Adamsberg, le commissaire lunaire. Temps glaciaires m’a semblé un peu différent : une intrigue plus travaillée, assez complexe mais qui ne m’a pas passionnée – question de goût certainement -; un ensemble moins poétique et moins fin stylistiquement ; ce qui n’empêche que des ambiances fortes, des originalités bien dans le style de Vargas (comme le personnage de Marc ou l’afturganga – je ne vous dis rien de plus) enthousiasment et rivent le lecteur au livre jusqu’au bout.

Que ce policier de 500 pages – dans une reliure très agréable – soit en tête des ventes, ça ne m’étonne pas ! À lire pour changer d’univers mental.

Catégorie : Policiers et thrillers (Belgique).

Liens : chez l’éditeur. Lire aussi la critique de l’opus suivant, Quand sort la recluse.


L’avis de Brigitte Niquet

Je viens aussi de terminer Temps glaciaires et m’apprêtais à en faire la critique. Catherine m’a devancée. Je partage, ma foi, tout ce qu’elle a dit, en restrictions comme en louanges, ce qui fait que je ne partage pas tout à fait sa conclusion : c’est plutôt un bon livre, mais pas le meilleur de Fred Vargas et pas un chef-d’oeuvre qui justifierait un tel succès public. Mais bon, je dois être trop difficile. Il est vrai que Soumission, de Houellebecq, caracole lui aussi en tête des ventes et même des ventes mondiales et que ce livre-là, franchement, m’est tombé des mains et, en plus (comprenez si vous pouvez), m’a paru souvent écrit avec les pieds, y compris quand l’auteur plagie de manière éhontée (et maladroite) une page d’Aragon.


L’avis de François Lechat

Ce n’est pas le meilleur Vargas, sans aucune doute. Mais c’est un Vargas qui fonctionne à l’envers : la fin est meilleure que le début, le dénouement est plus réussi que l’exposition. Il y a, dans la première moitié, de curieuses fautes de style et des chapitres un peu mous, comme si elle fatiguait à l’idée d’encore « faire du Vargas ». Mais on retrouve finalement sa patte, de beaux chapitres courts et poétiques, un Adamsberg souverain dans son étrangeté, et ses acolytes reprennent de la consistance – avec un Danglard mis en difficulté, pour une fois . Si l’on aime l’Islande ou la Révolution française, on ne peut pas rater ce polar.

Intérieur nuit

Marisha Pessl, Intérieur nuit, Gallimard, 2015

Par François Lechat.

Marisha Pessl s’est fait connaître en 2007 par La physique des catastrophes, beau roman choral typiquement américain. Avec Intérieur nuit, elle s’essaye à un genre différent, plus proche du thriller et plus ambitieux encore. Comme les critiques l’ont souligné, le point de départ est fascinant : Ashley Cordova, la fille d’un cinéaste culte, pervers et underground, disparaît alors que son père ne s’est plus montré en public depuis 30 ans. Un journaliste qui l’a croisée juste avant sa mort enquête sur son passé et sur son père, le cinéaste, relançant ainsi une traque qu’il avait dû abandonner dans des circonstances étranges. Au fil de son enquête, le mystère Cordova ne va cesser de s’épaissir et de prendre des accents de plus en plus maléfiques tandis que sa fille, Ashley, semble tantôt victime et tantôt bourreau. L’atmosphère d’Intérieur nuit est remarquable, de même que le sens du détail : on se croirait chez David Lynch, dans une série à la Twin Peaks. L’Amérique nous colle aux doigts et l’impression de réalisme noir est encore renforcée par les nombreux extraits de presse et de sites internet que Marisha Pessl nous fait découvrir en même temps que son héros. Deux défauts, pourtant, empêchent de crier au génie : l’un réside dans l’usage immodéré d’italiques curieusement placées et l’autre dans le caractère assez quelconque des deux jeunes gens qui assistent le journaliste dans son enquête. Le suspense est maintenu jusqu’au bout et nous vaut des scènes remarquables peu avant la fin, mais le livre, 700 pages bien tassées, semble parfois long et pas toujours haletant, sans doute parce que les personnages les plus forts, Cordova et sa fille, sont précisément ceux que l’on traque et que l’on n’aperçoit que par fragment, par moment. On aurait tort, pourtant, de bouder son plaisir, à condition que l’on aime une certaine noirceur.

Catégorie : Policiers et thrillers. Traduit de l’américain par Clément Baude.

Liens : chez l’éditeur.

Prendre Lily

Marie Neuser, Prendre Lily, Fleuve Editions, 2015

Par François Lechat.

Encensé par certains critiques, cet épais polar mérite effectivement le détour. L’enquête policière racontée ici, la traque d’un tueur en série qui mutile atrocement ses victimes, a le mérite immense du réalisme, entre autres par les nombreuses années qu’il aura fallu aux policiers, non pas pour identifier le coupable, mais pour obtenir des preuves susceptibles de le faire condamner.

Et le suspense est d’autant plus prenant que l’histoire, romancée, est basée sur des faits réels. Une fois le livre refermé, impossible d’oublier la personnalité du suspect ni certaines de ses manies de psychopathe. Par contre, les autres personnages sont un peu falots : on est loin du talent de Fred Vargas ou de la densité psychologique de La fille du train. L’auteur, une femme, éprouve manifestement du mal à entrer dans la peau de son héros, un policier dont la vie privée n’est faite que de clichés, et ne réussit pas davantage à donner du relief à ses personnages secondaires, sauf le nouveau chef du commissariat de cette petite ville anglaise. Un livre, donc, à lire pour ce qu’il est : le récit d’une enquête hors normes qui prend aux tripes car nous voulons tous que justice soit faite.

Catégorie : Policiers et thrillers (France).

Liens : chez l’éditeur.

Je suis Pilgrim

Terry Hayes, Je suis Pilgrim, Jean-Claude Lattès, 2014 (disponible en Livre de Poche)

Par François Lechat.

Un pur thriller d’espionnage, à ne pas rater si on aime ce genre, et même si on n’en est pas vraiment féru. C’est sec, âpre, désenchanté, avec juste ce qu’il faut de psychologie. Il y a davantage d’aperçus géopolitiques à la sauce américaine, ce qui nous vaut quelques tableaux peu reluisants de l’exercice du pouvoir dans les pays musulmans. L’intrigue est forte, sophistiquée à souhait, mais jamais incompréhensible : malgré l’épaisseur du volume, on reste pris par le suspense. C’est évidemment un monde d’hommes, dans lequel les femmes sont perverses ou maternelles – mais fort bien campées. Et l’affrontement entre le héros et son principal adversaire, le Sarrasin, ne manque pas de panache : les deux ennemis se respectent au lieu de se haïr.

Catégorie : Policiers et thrillers. Traduit de l’anglais par Sophie Bastide-Foltz.

Liens : chez Lattès, en Poche.

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