Je chante et la montagne danse

Irene Solà, Je chante et la montagne danse, Seuil, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

Cette histoire, très forte et très originale, se déroule dans les Pyrénées espagnoles, près de la frontière française, dans une de ces montagnes par lesquelles les républicains, soldats et civils, sont passés pour fuir les franquistes. Quand commence le roman, le pays est marqué par ce passé récent. Il est aussi imprégné de croyances ancestrales. Et on ne peut pas être sûr que ce soit un roman : c’est d’abord un morceau de poésie, un peu mystérieux, puis un autre ; et chaque chapitre fait entendre une autre voix, sans qu’on puisse jamais prévoir laquelle car tout est possible sous la plume d’Irene Solà. Mais, progressivement, le dessin se forme d’un village avec quelques maisons isolées, des familles, la vie et la mort qui les ampute et les agrandit. Et l’air pur, l’eau vive, la forêt vivante font négliger le temps qui passe car tout cela semble ne pas pouvoir se poser sur du temps — jusqu’à ce qu’une télévision ou une voiture rappellent que c’était à peine hier et, à la fin, c’est même aujourd’hui.

Un roman d’une originalité et d’une poésie folles. Dont il ne faut pas lire la quatrième de couverture si l’on veut profiter des inattendus, avancer soi-même pas à pas dans la montagne et dans le temps. À lire en version originale si l’on maîtrise à la fois le castillan et le catalan. Mais la traduction française est formidable.

Catégorie : Littérature étrangère (Espagne). Traduction : Edmond Raillard.

Lien : chez l’éditeur.

Le voyant d’Étampes

Abel Quentin, Le voyant d’Étampes, Ed. de l’Observatoire, 2021 (disponible aussi en « J’ai lu »)

— Par François Lechat

Ce roman est d’autant plus brillant qu’il reste ambigu.

Il raconte la descente aux enfers d’un historien, Jean Roscoff, spécialiste des États-Unis, qui consacre un livre à un poète américain (fictif) auquel il veut rendre justice. Seulement voilà, de cet auteur jazzman, communiste et réfugié en France, Jean Roscoff néglige une caractéristique que le poète n’a pas mise en avant dans son œuvre. Or, de nos jours, négliger un tel fait vaut à Jean Roscoff une campagne de dénigrement et d’intimidation d’une violence inouïe, dont il sortira lessivé.

Résumé ainsi, Le voyant d’Étampes semble être une dénonciation de plus des folies médiatiques et de la violence politique qui minent notre société. Et, de fait, Abel Quentin dissèque ces mécanismes avec une grande intelligence et un sens aigu de la dramatisation. Mais, en même temps, il conduit son héros, ancien militant du Parti socialiste et de SOS Racisme sous Mitterrand, à réfléchir sur lui-même et à reconnaître les erreurs et les œillères de sa génération et de son sexe, qui émancipaient les minorités en parlant à leur place. Et ce retour sur soi est d’autant plus implacable que Jean Roscoff a une ex-femme, une fille et une belle-fille (oui, sa fille aime les femmes) qui adhèrent aux valeurs nouvelles et ne se privent pas de lui faire la leçon. Ce à quoi il résiste et renâcle parce qu’on ne peut pas être soi-même et un autre, le produit d’une époque et le champion d’une autre. D’où l’ambiguïté dont je parlais en commençant : on s’effraie de la violence qui sévit dans les médias et dans les réseaux sociaux, on souffre avec Jean Roscoff, mais on l’accompagne aussi dans son lent travail de remise en cause, sans savoir que penser en définitive.

On reprochera sans doute à ce livre un portrait caricatural de Sartre et une confusion entre le passé simple et l’imparfait qui se généralise de nos jours (que font les éditeurs ?!). Mais peu importe : c’est impressionnant, tendu, passionnant. À lire.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; en J’ai Lu.

Sans loi ni maître

Arturo Pérez-Reverte, Sans loi ni maître, Seuil, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

Negro est un dur. Il a d’ailleurs le cerveau un peu fêlé à force de combats. C’est à l’Abreuvoir, où il retrouve ses copains, qu’Agilulfo (un philosophe dont la devise favorite est Aboie sur toi-même) lui apprend que Teo et Boris le Beau ont disparu. Et on sent bien que Negro, comme un vieux flic qui malgré sa lassitude doit sauver la victime et l’innocent, va intervenir pour tirer ça au clair. Ce gros chien musculeux et expérimenté va reprendre du service, et ça n’aura rien de romantique.

C’est lui qui raconte, c’est donc lui qui présente tous les personnages, chiens divers et variés qui à la fois nous ressemblent et voient les choses de leur point de vue. C’est Negro qui déroule les événements en ménageant juste ce qu’il faut de suspense et d’indices dramatiques, menaçant de plus en plus la légèreté avec laquelle on avait entamé la lecture. Car, sous les standards de série B qui nous font sourire, on sent bien que l’auteur a été reporter de guerre. Il a des choses à dire sur la cruauté humaine, les combattants, les traumas et la vengeance.

Ce roman, réussi malgré quelques petites maladresses sans gravité, se lit d’une traite.

Catégorie : Littérature étrangère (Espagne). Traduction : Gabriel Iaculli.

Lien : chez l’éditeur.

Normal People

Sally Rooney, Normal People, L’Olivier, 2021 (existe aussi en “Points”)

— Par François Lechat

Paru un an après Conversations entre amis, Normal People s’est vendu à un million d’exemplaires et a été adapté en série. On comprend pourquoi, car ces tribulations amoureuses de deux lycéens, puis étudiants, qui ne parviennent ni à assumer leur relation ni à y renoncer sont vivantes, attachantes, et très concrètes aussi, entre dialogues qui sonnent juste et détails qui font mouche. En outre, Sally Rooney fait bien sentir comment le contexte social dans lequel on évolue accroît ou au contraire fragilise le sentiment de confiance et de reconnaissance. Marianne, solitaire et peu appréciée au lycée, s’affirme et rayonne à l’université tandis que Connell, issu d’un milieu modeste, se sent mal à l’aise parmi de jeunes bourgeois cultivés. Comment se définir, et comprendre la nature de ses sentiments, quand on est à ce point dépendant du regard de l’autre ?

La matière de Normal People est donc riche, mais le livre est à mes yeux une réussite mineure. La faute, sans doute, au jeune âge des héros et à leur incapacité compulsive à se donner l’un à l’autre, ce qui pendant longtemps, avant quelques révélations tardives, semble être un simple problème d’immaturité. Et la faute aussi, je crois, au décalage entre la finesse psychologique de l’autrice, qui est réelle, et le style factuel qu’elle a choisi d’emprunter et qui confine à la platitude, comme dans ce début de paragraphe : « Une fois que Jamie a fini de raconter son histoire, Marianne va dans la maison et en ressort avec une autre bouteille de vin pétillant et une autre de rouge. » Tout n’est pas du même tonneau, loin de là, mais Normal People me laisse un goût de facilité que je n’avais pas ressenti, au contraire, à la lecture de Conversations entre amis.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduction : Stéphane Roques.

Liens : chez L’Olivier ; en Points.

La maison du ruisseau

Marie-Laetitia Gambié, La maison du ruisseau, Shortédition, 2012 (?)

— Une brève de Florence Montségur

Une jolie nouvelle, poétique, presque envoûtante d’insectes qui bourdonnent dans la cour ensoleillée.
Très de saison !

L’intimité d’un chez soi, sa complicité même… Et, peut-être, son ouverture à une nouvelle âme ?

Catégorie : Nouvelles et textes courts.

Lien : lire la nouvelle sur short-edition.com.

Les morts ne nous aiment plus

Philippe Grimbert, Les morts ne nous aiment plus, Grasset, 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

Écrivain et psychanalyste, Paul est devenu un spécialiste de la question du deuil. C’est le thème de nombreuses conférences qui lui valent une grande notoriété et l’intérêt d’un large public. Cependant, après la mort tragique d’Irène, son épouse, Paul n’échappe pas à la règle commune en découvrant que, confronté lui-même à la perte d’un être cher, submergé par le chagrin, il n’est pas plus armé qu’un autre pour faire face à la tragique douleur de l’absence, de la solitude et d’un sentiment de culpabilité de n’avoir « rien vu venir », trop occupé par sa passion pour son métier et les affres de son inspiration littéraire. La consolation est d’autant plus difficile et complexe qu’elle laisse entrevoir la possibilité de vivre sans l’autre ce qui peut engendrer une certaine forme de culpabilité.

C’est alors que, contre toute attente, Paul, qui ne croit en aucun au-delà réconfortant, finit par se laisser convaincre par un étrange personnage qui prétend, en dehors de toute référence religieuse ou de toute forme de croyance ou de magie, lui donner le moyen de retrouver avec son épouse disparue un lien qui l’aidera à vivre sans elle. Paul est vulnérable, au nom de l’éternel conflit entre la raison et le « mais quand même ? » qui susurre que l’impossible est peut-être possible.

De quoi s’agit-il ? Les « consolateurs » et marchands d’illusions parfois très lucratives mais très attractives sont-ils plus dangereux aujourd’hui qu’hier ? C’est évidemment le centre du roman.

Ce livre, très bien écrit, n’est sans doute pas le meilleur de Grimbert mais il est néanmoins passionnant et n’est pas sans évoquer la série remarquable « En thérapie » diffusée sur Arte : bien construit, il met en scène un nouvel Orphée en quête d’impossible retour de l’être cher vers le monde des vivants. Aussi nombreuses que soient les hypothèses en ce domaine la question du lien entre le monde des morts et celui des vivants reste au cœur de l’humanité.

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur.

L’Énigme des Foster

Robert Goddard, L’Énigme des Foster, Sonatine, 2021 (au Livre de Poche à partir du 31 août)

— Une brève de François Lechat

Une intrigue complexe déployée sur plusieurs décennies, un narrateur honnête et plein de bonne volonté, un style soigné, paisible, bien peigné. Plaisant, prenant, mais un peu lent et sage.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Claude et Jean Demanuelli.

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de Poche.

Tous les hommes du roi

Robert Penn Warren, Tous les hommes du roi, Monsieur Toussaint Louverture, 2017

— Par François Lechat

Prix Pulitzer en 1947, Tous les hommes du roi est paru en français en 1950 sous le titre Les Fous du roi. Mais je vous parle ici de la première traduction française intégrale, complétée d’une passionnante postface au cours de laquelle on apprend que ce roman de 600 pages fut d’abord une pièce de théâtre et a inspiré un film qui remportera l’Oscar du meilleur film en 1950. Autant dire que ce roman a marqué les esprits.

Lu aujourd’hui, il fait d’abord penser à Donald Trump. Car il est centré sur un politicien sans scrupules, surnommé « Le Boss », démagogue populiste convaincu de faire le bien. Ce Willie Stark nous fait voyager du Sud des États-Unis jusqu’à Washington et vaut d’autant plus le détour qu’il s’entoure d’une brochette de fidèles hauts en couleur (un garde du corps bègue, Sugar Boy, qui ne se sépare jamais de son flingue ; un exécuteur des basses œuvres, qui trahira le moment venu ; l’inévitable secrétaire amoureuse de son patron, forte personnalité qui concourra à la tragédie finale…). Cette ligne thématique est si riche qu’elle nourrira à elle seule le film tiré du livre, impitoyable document sur les mœurs politiques américaines.

Mais Tous les hommes du roi est aussi une poignante histoire d’amour, faite de moments de grâce, de contretemps et de malentendus. Je ne vous en dévoile pas l’issue, je signale seulement qu’une dizaine de pages semblent écrites par Proust, avec la majesté phrastique et le sens du Temps qui le caractérisent.

Ceci dit, le livre de Pen Warren est d’abord l’œuvre d’un homme du Sud qui médite sur le Mal et la rédemption. Cette dimension donne sa gravité au roman, sans pour autant le plomber. Car si ce récit regorge de réflexions philosophiques et de moments de poésie qui font penser à Moby Dick, il est aussi plein d’humour, de dialogues incisifs et de scènes cinématographiques. L’auteur ne renonce pas à prendre dix pages pour faire naître un sentiment ou aboutir à une chute, et trouve le moyen de ne pas écrire une ligne dénuée d’impact.

Autre facette de son talent, il crée des archétypes (le père nommé l’Avocat, l’amant maternel baptisé de Jeune Cadre, l’Ami d’Enfance…), mais aussi des personnages secondaires inoubliables comme cet ancien acrobate paralysé suite à une chute, devenu simple d’esprit et qui ne mange plus que du chocolat, introduit à l’occasion d’une scène pendant laquelle il crève l’écran.

Tous les hommes du roi est un grand livre, qui demande un peu de patience mais qui nous récompense pour notre attention.

Catégories : Redécouvertes, Littérature anglophone (USA). Traduction : Pierre Singer.

Liens : le roman chez l’éditeur ; la collection des Grands Animaux ; tous nos articles sur des publications de Monsieur Toussaint Louverture dont l’hommage à l’éditeur par François Lechat.

Des fourmis et des oiseaux

— Par Florence Montségur

Comme ce sont les vacances, on peut peut-être un peu parler BD ? Juste un peu. Des BD courtes. Parce que j’aime bien l’esprit « court », où tout l’art est dans la chute.

Mes préférées du moment :

Un travail de fourmis, d’Henri Lemahieu, où une fourmi en a marre de bosser.

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Ornithologie, de Dara Nabati, qui se passe à une réunion de spécialistes et qui m’a bien fait rire.

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Et, dans un autre genre :

La rancune, de Carine Guichard, qui joue avec les bulles.

(cliquez pour lire la suite)

Catégorie : Extras.

Lien : Shortédition.

Le voyageur et le jardinier

— Par Florence Montségur

J’ai été charmée par ces deux courtes nouvelles publiées chez Shortédition. Jolies et émotionnantes, elles sentent le vrai et ont en commun le thème du père, la démarche du souvenir et le bonheur d’avoir aimé.

Le voyageur, d’Ariane Kainomyz, témoigne de l’équilibre positif d’une famille où, pourtant, on pourrait se croire malheureux. C’est tendre et généreux, et c’est triste sans l’être.

Chez mon père, de Viviane Clément, revisite un jardin qu’il fallait arroser avec un arrosoir trop lourd, sous les yeux attendris de celui qui savait comment planter, soigner et cueillir. Cette nouvelle simple, fluide, imagée, donne d’autant plus envie de retrouver de l’herbe verte, des fleurs colorées, de l’eau à la pompe…

N’oublions jamais d’aller voir ce que font les amateurs — parfois des merveilles — sur les sites où ils peuvent s’exprimer.

Catégorie : Nouvelles et textes courts.

Liens : Shortédition ; le concours de nouvelles de Shortédition.

Betty

Tiffany McDaniel, Betty, Gallmeister, 2020

— Par Marie-Hélène Moreau

La sortie dans la collection poche des éditions Gallmeister du roman de Tiffany McDaniel donne l’opportunité à tous ceux qui sont passés à côté de ce très beau livre lors de sa parution initiale en 2020 de le découvrir.

Betty, c’est l’histoire, inspirée de celle de la mère de l’auteure, d’une “petite indienne”, fille d’une mère blanche et d’un père cherokee dans l’Amérique des années 50 à 70. À travers ses yeux d’enfant puis d’adolescente se dévoile le racisme ordinaire dont elle et son père sont quotidiennement victimes et la relégation sociale qui en découle. Betty nous raconte la vie de cette drôle de famille entre ses nombreux frères et sœurs, une mère souvent distante et un père à qui elle ressemble tant. Au fur et à mesure surgiront un certain nombre de secrets familiaux, tragiques et étouffés.

Mais s’il y a du tragique, certes, dans cette histoire, il y a aussi et surtout beaucoup de poésie et c’est assurément ce qui fait la beauté puissante du roman. Le père Cherokee de Betty, dont la principale source de revenu est de vendre au voisinage ses tisanes et décoctions diverses, entretient en effet un lien fort avec la nature et les esprits qui l’habitent. Il initie sa fille à ce savoir et, à travers les histoires empreintes de culture indienne qu’il lui conte, l’aide à surmonter les chagrins et les drames qu’elle affronte. Entre un mensonge merveilleux et une vérité hideuse, que préfères-tu, lui demande-t-il ? On ne peut que choisir le mensonge merveilleux tant la poésie des histoires égrenées au fil de ces pages nous transporte dans un monde plus beau à défaut d’être vrai.

On pardonnera facilement à l’auteur quelques passages peut-être un peu trop explicatifs, notamment sur la condition des femmes et des filles dans la société extrêmement patriarcale de l’époque (passages par ailleurs édifiants…). De même, on lui pardonnera certaines phrases moins crédibles dans la bouche d’une enfant de neuf ans qu’elles ne le seraient sans doute dans celle d’une jeune fille, mais il est difficile de faire vieillir un personnage tout au long d’une histoire, à moins qu’il ne s’agisse là d’un biais de traduction. Il n’en demeure pas moins qu’on s’attache terriblement à cette famille Carpenter et on se laisse délicieusement bercer par la magique poésie de ce roman qui a récolté de nombreux prix à sa sortie.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : François Happe.

Lien : chez l’éditeur (coll. de poche).

Les femmes du North End

Katherena Vermette, Les femmes du North End, Albin Michel, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

Des Indiens ont quitté leurs réserves et se sont installés en ville. Autochtones ou métis, ils portent une carte les identifiant comme tels, ce qui leur assure certains droits mais ne leur garantit pas la paix. L’ordinaire des personnages de cette histoire est partagé entre des amitiés et des liens familiaux très forts, et des conditions de vie pas toujours très confortables, avec les effets en chaîne que l’on connaît : un malheur, la drogue, la délinquance, et plus de malheurs.

Le roman de Katherena Vermette, en développant une intrigue en partie policière (un événement, une enquête), nous plonge dans une ambiance singulière et dépaysante – pour nous qui ne sommes pas Canadiens –, mais universelle : ce que c’est qu’être une femme dans un monde dur, la nécessité de supporter les violences, la méfiance envers les hommes, la difficulté d’échapper à sa condition.

Les chapitres adoptent à tour de rôle le point de vue des différents personnages (essentiellement des femmes mais pas seulement), chacun délivrant sa part de l’histoire et la faisant avancer, et puisant de la force dans ses souvenirs. D’où d’intéressants flash-back grâce auxquels se reconstituent les liens familiaux et les amitiés de longue date, les accidents de vie expliquant les actions ou les réactions. Et si certaines sont prévisibles, dans les faits ou la psychologie des personnages, la tension dramatique ne faiblit pas et l’on est sans cesse plus désireux de savoir ce que l’autrice va faire de tous ces caractères dans les circonstances qu’elle a mises en place. La part policière participe de cette attente : à quoi le vieux et le jeune flic aboutiront-ils ? Les victimes pourront-elles se reconstruire ?

Un beau et habile roman sur les femmes, l’appartenance, la violence (sexuelle en particulier) et la puissance de l’amour intrafamilial.

Catégorie : Littérature anglophone (Canada). Traduction : Hélène Fournier.

Lien : chez l’éditeur.

Plus on est de fous plus on s’aime

Jacky Durand, Plus on est de fous plus on s’aime, Stock, 2022

— Par François Lechat

Roger et Joseph, un repris de justice et un ancien cadre ravagé par un drame familial, découvrent un bébé abandonné sur une aire d’autoroute. Contre toute logique, ils décident instinctivement de l’adopter, alors qu’ils vivent dans la pauvreté et la clandestinité. Mais c’est que, dans ce coin perdu de Bourgogne, on a le cœur grand et des amis qui peuvent donner un coup de main sans poser trop de questions – à commencer par un savoureux psychiatre nommé Karl Marx.

De cette idée toute simple, Jacky Durand le bien nommé (c’est un auteur sans prétention, quoique chroniqueur culinaire pour Libé) tire un récit empathique et argotique, qui sent bon le terroir, l’amitié et le cœur des hommes – ainsi que des femmes, qui ne manquent pas de caractère. Il y a de l’humour, de la tendresse, quelques rebondissements et un sens aigu de l’humanité. Et même un malfrat qui veut se venger des mauvaises manières de Roger… On se croirait dans un vieux San Antonio, sans le machisme à courte vue de Frédéric Dard.

Catégorie : Littérature française.

Liens : présentation du roman chez l’éditeur. Par curiosité : Cuisiner un sentiment, de Jacky Durand, aux éditions de L’épure et Tu mitonnes sur le site de Libération.

Samouraï

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Littérature française
Par Catherine Chahnazarian

Alan s’est fait larguer par Lisa et, depuis, un couple d’amis s’est mis en tête de lui trouver quelqu’un d’autre. Alan subit cela en n’étant pas, mais pas du tout intéressé. Lui, il voudrait – il essaie d’écrire un « roman sérieux ». Plein d’idées lui passent par la tête, inspirées des petits événements ou des pensées tortueuses qui se présentent à son esprit, mais Alan est un velléitaire, on le comprend tout de suite. Sa manière de se voir en écrivain célèbre, sans être capable d’écrire une ligne, est assez amusante, et l’intellectualité avec laquelle il évoque les démarches littéraires qui pourraient être les siennes n’est pas sans évoquer, avec une ironie bien agréable, une certaine prétention parfois désagréable.

Comme dans ses romans précédents, Fabrice Caro, écrit au « je » les méandres psychologiques d’un homme faible, apeuré, lâche, maladroit et globalement incapable. Incapable de se sentir bien en société, incapable de dire « non » quand il le voudrait, incapable de faire ce qu’on attend de lui, ni ce que lui-même attendrait de lui s’il parvenait à se fixer sur un projet. C’est assez intelligent et drôle pour faire un bon roman, mais c’est le troisième dans la même veine, employant exactement les mêmes ficelles (le quatrième peut-être, je n’ai pas lu Figurec). Exagérations, associations inattendues, détours et parenthèses destinés à cerner progressivement la personnalité et l’histoire de vie du personnage et à souligner cette pensée qui part dans tous les sens. Sans oublier ce comique de répétition que Caro manie si bien.

Le filon fonctionne donc, mais c’est tout de même un filon. Je ne m’identifie plus, je ne m’amuse plus assez. Je préférerais maintenant que Caro nous prouve qu’il sait faire autre chose.

*

Fabrice Caro
Samouraï
Éditions Gallimard (Sygne)
2022

Nos critiques des précédents romans de Fabrice Caro
Le discours ; Broadway.

L’éternel fiancé

Agnès Desarthe, L’éternel fiancé, L’Olivier, 2021

— Par François Lechat

D’Agnès Desarthe, j’avais beaucoup aimé Une partie de chasse et Ce coeur changeant. Son dernier roman, longtemps pressenti pour le Goncourt et loué par la critique, possède les mêmes qualités : scènes inattendues, style travaillé, intelligence des sentiments. Et un sens aigu de la formule qui fait mouche.

Mais, tout en se situant bien au-dessus de la production courante, son Éternel fiancé m’a un peu déçu, et parfois ennuyé. Pour une raison simple : de bout en bout ou presque, cela sent la littérature, la belle, la grande, celle que l’on aime mais qui manque parfois de simplicité ou de naturel. Les personnages sont trop excentriques, typés, appuyés, et les situations trop soigneusement choisies pour leur pittoresque. On admire le brio de l’autrice, on se délecte de pages remarquables, mais souvent cela sent la scène « à faire », et la bonne volonté culturelle. Les thèmes sont nobles mais fluctuants, et la place prise par la musique achève d’embourgeoiser ce récit extrêmement soigné. Je suppose que les inconditionnels de Desarthe ont adoré, mais il manque ici un peu de nerf, de grinçant et de simplicité.

Catégorie : Littérature française.

Liens : L’éternel fiancé chez l’éditeur ; la critique de Ce coeur changeant par François Lechat.

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