Fille

Camille Laurens, Fille, Gallimard, 2020

Par Brigitte Niquet.

On ne peut qu’éprouver un grand malaise à la lecture de ce livre : en raison de la charge émotionnelle qu’il véhicule, bien sûr, mais aussi par l’étonnement de constater que l’auteure (âgée d’une soixantaine d’années) nous propose un récit autobiographique qui semble relever du début du XXe siècle, voire de la fin du siècle précédent, quelque part entre Maupassant et Van der Meersch. Son livre traite exclusivement du malheur de naître fille dans un monde régi par les hommes, où la tentation est grande pour le père qui espérait un garçon de jeter à la poubelle le malheureux bébé non conforme à ses souhaits. Et nous ne sommes pas chez les bouseux, ledit père est médecin…

Le problème, c’est que, née pourtant quinze ans plus tôt que Camille, je n’ai jamais senti pour ma part ce rejet ni entendu parler autour de moi de cette prédilection exclusive du père pour ses rejetons masculins. Certes, le féminisme avait encore bien des bastions à faire tomber, mais cela n’a vraiment rien à voir avec ce que raconte l’auteure, qui n’aura sans doute pas assez de toute sa vie pour digérer les avanies qu’elle a subies. En lisant son livre, on ne peut que penser que tous les hommes sont d’affreux machos, méprisant tout autant leurs épouses que leurs filles, imposant le silence sur un inceste familial particulièrement sordide et confiant Camille pour son accouchement à un véritable boucher qui provoquera la mort du bébé (un garçon, pourtant, c’est bien fait, tiens…). Le lecteur doit donc toujours garder à l’esprit qu’il s’agit d’un cas particulier, certes pas unique mais non généralisable.

À cette réserve près (mais elle est de taille), Fille est un livre solide, atypique et remarquablement écrit : Camille y parle d’elle alternativement sous le couvert du « je » autobiographique, du « tu » qui semble être une autre malheureuse à qui elle s’adresse, du « elle » qui fait d’elle un narrateur externe, non impliqué dans les événements. Ces différences de point de vue et de ton sont une des richesses de l’ouvrage et empêchent le ronronnement qui aurait pu s’installer entre les scènes de violence pure qui sont, elles, très prenantes et pourraient choquer les âmes sensibles, surtout quand il est question de maternité, sujet délicat s’il en est. Il vaut mieux pour elles s’abstenir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

L’examen

Richard Matheson, L’examen, Le passager clandestin, « Dyschroniques », 2019

Par Anne-Marie Debarbieux.

Intéressante initiative que celle de la collection « Dyschroniques » qui exhume des textes de science fiction ou d’anticipation, un peu oubliés ou passés inaperçus au moment de leur parution, mais dont le contenu trouve un écho dans le monde d’aujourd’hui. Ainsi ai-je découvert cette nouvelle de Richard Matheson, écrite en 1954, dont la traduction française date de 1999 et qui aborde un sujet qui ne laisse certes pas indifférent : comment gérer le vieillissement de la population ?

Dans un huis clos glaçant de moins de 50 pages, Matheson met en scène Leslie qui s’efforce fébrilement de préparer son père, Tom, qui vit avec lui et sa famille, à l’examen destiné à vérifier ses aptitudes physiques et capacités cognitives. En cas de résultats insuffisants, le verdict sera sans appel. La date de la convocation est toute proche. À 80 ans, Tom va passer l’examen pour la quatrième fois.

Leslie n’est pas un monstre, loin de là, il aime et admire son père, il n ‘est pas un ingrat et se souvient de tous les bonheurs vécus avec lui. Mais il est aussi lucide et résigné et ne remet pas en cause le système mis en place par l’état, conscient qu’il lui apportera aussi, ainsi qu’aux autres membres de la famille, une forme de soulagement.

La chute de l’histoire est rapidement traitée mais elle ne surprend pas vraiment.

Ce texte renvoie évidemment à toutes les politiques d’extermination de certaines populations ou races, mais aujourd’hui il renvoie aussi à la question de la gestion du grand âge, posée avec une acuité particulière dans un climat de pandémie, quand la légitimité de la solidarité devant les risques sanitaires ne fait pas forcément l’unanimité et que l’on peut se demander où et vers quoi va l’humain.

Catégories : Redécouvertes, Nouvelles et textes courts (U.S.A.). Traduction : Roger Durand (1957) revue par Jacques Chambon (2019).

Lien : chez l’éditeur.

Un Raskolnikoff

Emmanuel Bove, Un Raskolnikoff, L’Arbre vengeur, 2019

Auteur de la première moitié du XXe siècle, Emmanuel Bove est réédité et redécouvert avec un succès croissant.

Par Jacques Dupont.

Le très court roman d’Emmanuel Bove est une variation sur Crime et Châtiment. Raskolnikoff se nomme ici Changarnier et est un jeune Parisien.

Le crime : y en a-t-il eu un ? L’a-t-il commis ? Ni oui, ni non. L’hypothèse est suspendue, tombe, rebondit, et lourdement retombe. Des crimes ont certes été perpétrés : l’un par un étrange petit homme qui lui a emboîté le pas, l’autre par un inconnu. Mais est-ce si sûr ? N’ont-ils pas plutôt été commis par Changarnier lui-même ? Changarnier, qui les endosse et tout à la fois les rejette. Le voilà tantôt prêt à payer pour une faute qu’il n’a peut-être pas commise, tantôt proclamant son innocence avec la plus grande énergie. Est-il fou ? Aux yeux de sa compagne de dérive, assurément. Violette, héroïque et lamentable, le suit tout au long de son errance, et essuie les fluctuations de son délire.

Changarnier n’est ancré dans rien. Il n’a pas de sol où poser les pieds, il n’est pas dans l’existence commune. Il erre à la recherche d’un tiers manquant, qui prononcerait son innocence ou sa faute, lui assurerait une place sur la terre des hommes. Il le cherche, cet autre, il le convoque, il le provoque. Mais rien, personne ne viendra. Un commissaire de police – qui un temps le soupçonne – lui dira de simplement continuer son chemin.

Très dérangeant.

Catégorie : Redécouvertes.

Liens : le roman chez l’éditeur, ainsi que la biographie d’Emmanuel Bove ; et un bon article de CAIRN sur Bove et un autre de ses livres, Mes Amis.

Empire

Alberto Angela, Empire, Payot et Rivages, 2016

Par Pierre et Catherine Chahnazarian.

— Je lis Empire, s’exclame Pierre, l’histoire du sesterce. Vulgarisation un peu didactique et moralisante, mais c’est passionnant, on apprend beaucoup et c’est amusant !

L’idée de départ est toute simple : on suit un sesterce qui passe de main en main, voyageant ainsi à travers tout l’empire romain, alors sous le règne de Trajan (l’empereur préféré d’Alberto Angela). C’est l’occasion de rencontrer des personnages représentatifs de ce qu’a pu être cet immense État – différentes nationalités, différents types sociaux, différentes occupations, différents modes de vie – où tout le monde parlait le latin et où la même monnaie était en vigueur. Ce « docu-fiction », comme le définit l’auteur lui-même, repose sur des savoirs historiques au point que la plupart des dialogues tenus par les personnages sont issus de textes latins parvenus jusqu’à nous.

Le découpage est géographique et une table, en fin d’ouvrage, reprend, ville par ville, le détail des chapitres – aussi variés que « Envoie-moi deux caleçons », « Parier au Circus Maximus », « Comment faire sauter une montagne sans dynamite » ou « Des villes dangereuses ? »

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur ; notre critique d’Une journée dans la Rome antique, du même auteur.

Le Consentement

Vanessa Springora, Le Consentement, Grasset, 2020

Par Brigitte Niquet.

Bien que je me méfie a priori des livres dont tout le monde dit du bien, j’ai voulu savoir pourquoi et comment Le Consentement, encensé par la critique comme par les lecteurs, s’était hissé au niveau d’un best-seller, et bien m’en a pris. Naviguer entre l’indignation vertueuse, le voyeurisme obscène et tous les autres écueils qu’on imagine, éviter ces écueils et s’en sortir la tête haute, laissant sur le carreau le prédateur enfin ramené à ce qu’il est, un minable qui a profité de la bénédiction coupable de ces mêmes médias et de l’aura que celle-ci lui donnait pour attirer des enfants soi-disant consentants “dans le jardin de l’ogre”, voilà qui mérite considération.

Le Consentement n’est pas un réquisitoire, mais avant tout un livre réussi, avec un magnifique “effet boomerang” (technique bien connue de “l’arroseur arrosé”). Matzneff s’est servi pendant trente ans de son talent et de sa gloire littéraires pour donner ses victimes, et particulièrement Vanessa Springora, en pâture ? Celle-ci a fini par trouver la parade : « Depuis tant d’années, je tourne en rond dans ma cage […]. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre. » Et elle est bien placée pour y arriver puisque, devenue elle-même éditrice, elle connaît tout des rouages complexes de ce milieu. Et, en plus, elle a du talent, une belle écriture classique, elle sait mettre de la distance entre elle et ce qu’elle écrit (elle répète n’avoir pas été violée, mais abusée), sait construire un livre dans un déroulement linéaire mais organisé en séquences parfaitement maîtrisées… Il ne reste qu’à espérer qu’enfin délivrée de ce fardeau qui l’a écrasée pendant tant d’années, elle pourra avoir maintenant la vie et aussi la carrière littéraire qu’elle mérite.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Les fables de la Fontanel

Sophie Fontanel, Les Fables de la Fontanel, Robert Laffont, 2020

Par Florence Montségur.

Mais que sont donc ces fables ? Des moments polissons,
Des récits tout en joie dont la fin a du fond
(Pas des fonds de culotte, dirait la Fontanel,
Mais ce mot, je l’assume, est de moi et pas d’elle),
Des récits qui rimaillent. Mais la science des vers
C’est d’amuser l’oreille, et s’ils ne sont pas clairs,
Si le rythme est bancal, la lecture est troublée.
Or si la Fontanel est habile à croquer
Des problèmes charnels, des désirs maladroits,
Des membres trop petits ou bien pas assez droits,
Des idées toutes faites qui pourrissent la vie,
De grands malentendus et de petits ennuis,
Des passions flétries, des ratés du caleçon,
Ses vers laissent perplexe. Et quant à ses leçons
Certaines sont subtiles mais d’autres sont forcées.
Bref, l’intention de peindre et aussi d’amuser
En fait des fables drôles… et des textes moyens.
(Réservés aux adultes — Tu entends, galopin ?)

Catégorie : Extras.

Liens : chez l’éditeur.

Les chiens de chasse

Jørn Lier Horst, Les chiens de chasse, Gallimard, 2018 (existe aussi en Folio)

Par François Lechat.

J’essaie périodiquement l’un ou l’autre polar nordique, puisqu’ils bénéficient d’une réputation flatteuse. Ils m’ont souvent paru un peu lourds, encombrés de tics destinés à nous faire sentir une certaine épaisseur existentielle. Celui-ci échappe à cette tentation, et assume son caractère de polar : on tourne les pages parce qu’on veut connaître la suite. On le veut d’autant plus que la trame est originale : il ne s’agit pas de découvrir le meurtrier, mais de savoir si un assassin condamné il y a 17 ans par le héros et qui vient de sortir de prison est bien innocent, comme il prétend en avoir la preuve. Pas convaincu mais honnête, le commissaire Wisting va revenir sur son enquête et, progressivement, la déconstruire, la mettre en doute… Cela ne signifie pas qu’il s’était trompé à l’époque (je ne vous révèle pas la fin, qui n’est pas le point fort du livre), mais bien qu’il doit reprendre les éléments un par un et les aborder sous un autre angle, corriger son regard. Et c’est assez passionnant, surtout que sa fille, journaliste d’investigation, mène une enquête parallèle qui redouble le suspense. Tout cela ne débouche pas sur un chef-d’œuvre, mais sur un récit inhabituel et prenant : un bon moment de détente.

Catégorie : Policiers et thrillers (Norvège). Traduction : Hélène Hervieu.

Liens : chez l’éditeur et en Folio.

Tromper la mort

Maryse Rivière, Tromper la mort, Fayard, 2014

Par Anne-Marie Debarbieux.

Une préface éclaire d’emblée le lecteur : Yann Morlaix, tueur en série que la police française croyait bel et bien mort, quoique son corps n’ait jamais été retrouvé, a refait surface en Irlande où il a réussi à se réfugier avec l’aide d’un ami. Deux ans après sa disparition, il commet de nouveaux crimes, l’ADN l’identifie formellement et fait de lui un homme « déjà à demi-mort ou encore à demi-vivant ».

Pas de suspense donc sur l’identité du meurtrier ni sur son mode opératoire ni son but, puisque ce psychopathe, ex-libraire parisien cultivé, épris de légendes médiévales, ne s’attaque qu’à des jeunes femmes dont le prénom s’apparente au monde mythologique, mais sans que ce choix laisse supposer que ses pulsions meurtrières sont liées à des cultes obscurs.

L’intérêt du roman, qui est construit sur des chapitres alternés suivant tantôt le meurtrier tantôt ceux qui le recherchent, repose essentiellement sur deux points : la découverte pour le lecteur de la collaboration entre les polices, puisque Damien, l’enquêteur français qui n’avait jamais été totalement convaincu de la mort de Morlaix, est amené à se rendre en Irlande et à travailler avec ses collègues irlandais. A chacun son fief, ses méthodes et ses investigations ! Travailler ensemble ne va pas toujours de soi.

Par ailleurs, le lecteur est amené à approcher une Irlande qui dépasse les clichés de cartes postales. Pays mystérieux, attirant et austère, aux facettes nombreuses et parfois ténébreuses, encore marqué par les déchirements politiques qui hantent toujours les mémoires. Pourquoi, comment, auprès de qui Morlaix a-t-il trouvé et trouve-t-il encore des complicités qui lui permettent de se cacher, de survivre ? Que savent de lui ceux qui le protègent (ou l’utilisent ?). Pourquoi la belle Alexia devient-elle une cible ? Est-ce lié à son père dont elle poursuit la réhabilitation ? Quel rapport avec Morlaix ?

La cavale du meurtrier peu à peu cerné puis acculé, la progression des recherches, sont surtout prétexte à l’exploration d’un pays assez fascinant et qui garde ses mystères.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Bleu. Histoire d’une couleur

Michel Pastoureau, Bleu. Histoire d’une couleur, Points (Seuil), 2014

Par Michèle Thierry.

Faire l’histoire des couleurs est un exercice qui ne va pas de soi, mais que Michel Pastoureau entreprend en nous présentant l’histoire sociale et symbolique d’une couleur qui est passée, au cours des temps, de l’ombre à la lumière.

Dès l’introduction, l’auteur avertit le lecteur : « La couleur n’est pas tant un phénomène naturel qu’une construction culturelle complexe », dans cet ouvrage très documenté, le bleu est étudié dans une perspective historique. S’il est aujourd’hui la couleur préférée de tous les Européens, au Moyen Age c’était la couleur associée aux Barbares. Dans l’Antiquité, le bleu est rare, ce qui pose la question de savoir si les Grecs et les Romains le voyaient.

Le lecteur apprend la fabrication du principe colorant, notamment à partir du lapis lazuli ou de l’azurite, employée dans la palette des peintres dès le XIème-XIIème siècle pour colorer le vêtement de la Vierge et le blason royal. Le bleu se développe à partir des progrès des teintes et des techniques de teinture. S’amorce alors un renversement du goût, jusqu’au triomphe du bleu à l’époque contemporaine.

Pastoureau interroge la symbolique de la couleur, notamment pendant la révolution de 1789. C’est pendant cette période que le bleu entre dans le drapeau de la France. Il devient aussi la couleur des soldats de la défense de la République.

Captivant et savant, Bleu donne l’occasion au lecteur de s’intéresser à l’histoire par un côté inattendu. Michel Pastoureau, historien, spécialiste des couleurs, est directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études. Il a aussi publié Noir. Histoire d’une couleur, chez le même éditeur – que je vais bientôt lire avec grand intérêt.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

Ma grande

Claire Castillon, Ma grande, Gallimard, 2018 (existe en Folio)

Par Brigitte Niquet.

Je dois être un brin masochiste car, à peine remise de la lecture de Marche blanche, voilà que je me suis attaquée à Ma grande, de la même auteure. Pire encore, si Marche blanche distillait un venin progressif dont on se doutait bien qu’il finirait par nous empoisonner mais sans en être jamais sûr, ici pas de quartier, on entre tout de suite dans le vif du sujet et on sait d’avance que « Noir, c’est noir – Il n’y a plus d’espoir ».

Ni espoir, ni suspense : le personnage narrateur (il n’a pas de nom) a tué sa femme (anonyme aussi, seulement appelée « Ma grande »), ne reste qu’à savoir pourquoi. Claire Castillon imagine donc qu’il écrit à son épouse une lettre posthume, lui rappelant les étapes du long calvaire qu’il a vécu, qui a duré quinze ans, et dont le lent cheminement est le sujet unique du livre. C’est que « Ma grande » était une super emmerdeuse doublée d’une sorte de perverse narcissique (oui, oui, les femmes aussi…), sous la coupe de qui l’homme est tombé on se demande comment tant la donzelle était, dès le début, odieuse et presque caricaturale, cherchant systématiquement à anéantir l’autre sous les reproches, les vexations, les humiliations… Même la venue d’un enfant, aussitôt instrumentalisé par sa mère, n’y avait rien changé, au contraire.  Au fur et à mesure de la lecture, on comprend mieux le geste meurtrier de l’homme et on finit même par se demander pourquoi il ne l’a pas fait plus tôt.

Relative minceur du sujet ? Certes, mais elle est largement compensée par la densité du récit et la progression implacable, strate par strate, de l’entreprise de démolition initiée par la femme. Transcendée aussi par l’écriture de Claire Castillon, qui de livre en livre confirme sa virtuosité en adaptant son style à chaque fois au narrateur, au point qu’il en est méconnaissable. Ici, ce sont des phrases courtes, un langage familier (voire incorrect, diront certains !), celui-là même d’un brave homme coincé bien malgré lui dans une situation qui le dépasse. Pour ma part, j’ai particulièrement aimé : « Tu me faisais des brûlures et je débrûlais jamais ». Mais ce n’est qu’un exemple.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; en Folio.

Une journée dans la Rome antique

Alberto Angela, Une journée dans la Rome antique, Payot, 2020

Par Catherine Chahnazarian.

Étonnante conception que celle de ce livre. L’auteur vous invite à visiter Rome en 115 après Jésus-Christ, sous le règne de l’Empereur Trajan. Vous vous levez à l’aube pour rencontrer votre guide et vous partez avec lui pour la journée !  Et comme ce guide est un archéologue italien auteur de nombreux documentaires historiques pour la télévision, vous entrez dans une sorte de script : vous êtes à la fois acteur et spectateur d’un documentaire – qui se déroule dans votre tête, parce qu’Alberto Angela sait que vous avez mémorisé des représentations diverses et s’appuie dessus, parfois pour les démonter, souvent pour les compléter. Selon votre culture romaine, vous apprendrez donc plus ou moins de choses – au cours de moments très intégrés à votre balade (vous arrivez devant un temple, l’autel est à l’extérieur, sur la place, et ça sent encore l’encens car un office vient de se terminer) ou plus proches du cours d’histoire, comme quand votre guide touristique s’arrête pour vous donner une explication. C’est un peu déroutant mais ça fonctionne bien et ça permet à l’auteur, au fil de cette journée balisée par un horaire précis, d’organiser ses chapitres selon des thèmes variés : Que mangent les Romains au petit-déjeuner ?  Que vaut un sesterce ? Comment faire quand on a une envie pressante en rue ? Etc.

L’ensemble ne se lit donc ni comme un roman, puisqu’il n’y a aucune intrigue, ni comme un livre d’histoire classique. C’est vraiment un documentaire, qui s’adresse à tous et vous permet d’observer la vie quotidienne des Romains du IIe siècle, riches et pauvres.

Quelques pages étant consacrées à la sexualité des Romains, je dirais que le livre peut être lu à partir de 15 ans – les parents décideront.

Catégorie : Essais, histoire…

Liens : chez l’éditeur.

Rien n’est noir

Claire Berest, Rien n’est noir, Stock, 2019

Par Sylvaine Micheaux.

Dire que j’ai aimé est un moindre mot. J’ai adoré, vibré comme lorsque j’ai fait la découverte de Frida Kahlo, il y a plusieurs années, au Musée d’Art moderne de Villeneuve d’Ascq.

Claire Berest nous offre un roman biographique de Frida Kahlo, mais un roman. Époustouflant, vif et coloré. Chaque partie est nommée par une couleur primaire, chaque chapitre est une déclinaison de cette couleur.

Le bleu, l’enfance de Frida au Mexique, le père photographe, l’accident de bus qui va la laisser broyée, les multiples opérations et les premiers autoportraits d’elle allongée des mois sur son lit, le corps serré dans un corset, immobile et peignant son image réfléchie par un miroir fixé sur le ciel de lit. Et la rencontre orchestrée par ses soins avec Diego Rivera, le plus grand peintre muraliste du Mexique.

Le rouge, les années américaines, l’amour passion, l’amour fou, malgré d’innombrables infidélités, entre Diego, cet ogre à tête de crapaud, brillant, qui séduit toutes les femmes, et cette jeune femme, fragile mais avec un caractère bien trempé, boitant, vêtue de tenues ancestrales mexicaines, qui peint sa vie, ses rêves et le plus souvent ses souffrances.

Le jaune, la notoriété de Frida qui s’amplifie dans le monde, les expositions, le trop plein de fêtes et d’alcool et les douleurs, de plus en plus écrasantes, physiques et morales, jusqu’au gris et au noir final.

Ce roman respire Frida Kahlo, sa fougue, son énergie, ses souffrances, son amour fou, ses couleurs, son Mexique. C’est une magnifique biographie et une très belle approche de sa peinture et des fresques de Rivera, par le prisme de la couleur – tellement présente dans ses œuvres – et de la passion. Mais j’ai conscience que ce prisme pourrait déplaire à certains, qu’il s’agit peut-être d’un roman plus féminin que masculin.

Catégorie : Littérature française (roman biographique).

Liens : chez l’éditeur ; un article du Monde diplomatique, un autre sur CAIRN.

L’été des oranges amères

Claire Fuller, L’été des oranges amères, Stock, 2020

Par Brigitte Niquet.

Claire Fuller avait fait un tabac avec Un mariage anglais, elle récidive en nous donnant à déguster pour l’été ces oranges amères dans lesquelles elle a dû injecter un peu de poivre, histoire d’en pimenter la dégustation.

L’histoire commence de manière assez anodine et, à vrai dire, a quelque peine à “décoller”. C’est mon seul bémol, mais il est réel : le démarrage est trop lent. Il faut dire que le personnage central est, à ce moment-là du récit, Frances et que celle-ci n’a rien d’affriolant : la quarantaine, jeune fille attardée bourrée de complexes, esclave jusque-là de sa mère (qui vient de mourir), enfin libre mais ne sachant trop quoi faire de cette liberté. On sourit mais on aimerait bien qu’il se passe vraiment quelque chose. Ҫa arrive, doucement, mais ça arrive : Frances a été missionnée pour faire l’état des lieux du domaine de Lyntons, autrefois somptueuse propriété, aujourd’hui en ruine, au cœur de la campagne anglaise, et c’est quand elle s’aperçoit qu’elle n’est pas seule au château que tout commence.

En effet, on lui a attribué une chambre dans les combles, mais juste au-dessous d’elle vit un couple mystérieux qu’elle commence par épier par une fente providentielle dans le plancher et avec qui elle ne va pas tarder à faire connaissance et se lier d’une amitié amoureuse plus ou moins perverse : Peter et Cara. En principe, ils sont très épris l’un de l’autre, mais Cara présente bien des points communs avec la jeune femme que beaucoup de lecteurs ont tant aimée dans En attendant Bojangles, elle est aussi belle, séduisante, fantasque, adorable, insupportable, insaisissable… que l’héroïne d’Olivier Bourdeaut, et Peter semble se contenter de “limiter la casse”, à grand renfort de soirées alcoolisées. Le trio infernal est en place, bientôt complété par Victor, le Vicaire du village, qui, bien sûr, va s’éprendre de Frances mais Frances n’a d’yeux que pour Peter, à moins que Cara…  Voilà qui renouvelle les éternels trios amoureux, non ?

Un bon gros roman pour l’été – ou ce qu’il en reste –, un roman noir, quand même. Avis à ceux qui n’aiment pas ça, le happy end n’est pas de saison chez Claire Fuller.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Toutes nos critiques de Claire Fuller sont bien sûr référencées à la lettre F du classement par auteur.

Watership Down

Richard Adams, Watership Down, Monsieur Toussaint Louverture, 2020

Par François Lechat.

Encore un chef-d’œuvre publié dans la collection des « Grands animaux » de Monsieur Toussaint Louverture.

Anglais, celui-ci. Vendu à plus de 53 millions d’exemplaires de par le monde, mais peu connu dans le monde francophone, me semble-t-il. Plus très jeune (1976), mais la traduction est récente, et cette édition française a mobilisé une dizaine de personnes tant l’ouvrage est sophistiqué. Pour autant, sa lecture est un régal de légèreté et de fluidité, ce qui en dit long sur les qualités de l’auteur et de l’éditeur.

L’histoire n’est pas habituelle : elle raconte les tribulations d’une poignée de lapins contraints de quitter leur garenne pour trouver un lieu plus sûr. Ils ne feront que quelques kilomètres, au total, restant aux alentours de la colline de Watership Down, là même où l’auteur a grandi. Mais ces kilomètres seront tous gagnés sur l’adversité, les menaces, les prédateurs, les divisions et les rivalités – car, vous le verrez à la lecture, rien n’est plus dangereux pour une colonie de lapins qu’une autre colonie organisée selon des principes tout différents.

Oui, cette histoire est hautement anthropomorphique, et c’est un régal de voir des lapins raisonner et discuter avec tant d’élégance. On perçoit, au passage, des clins d’œil à la Bible (l’Exode, Noé, les prophètes…) et des allusions aux années trente et quarante, quand les démocraties affrontaient les régimes fascistes. Mais ces lapins si humains (il y a dans ces pages de multiples éclairs de psychologie et de sociologie) sont en même temps des mammifères jusqu’au bout des ongles, dont l’auteur rend brillamment les réactions face à un univers hostile – des chats aux belettes en passant par les chiens, les faucons et, bien sûr, les humains. Il en résulte un récit sur le fil, aussi dépaysant que familier, passionnant et touchant. Et pimenté d’une belle invention, celle de la langue supposée propre aux lapins qui, de « faire rakka » à « farfaler », vous enchantera si vous avez gardé une âme d’enfant.

Ne passez pas à côté de ce livre : la nature est rendue de manière saisissante et les personnages sont formidables, surtout le valeureux Bigwig, pour lequel on se prend à avoir peur, tellement peur…

Catégorie : Redécouvertes (Royaume-Uni). Traduction : Pierre Clinquart.

Lien : chez l’éditeur.

Le Destin brisé d’un village français

Pierre Bussière, Le Destin brisé d’un village français, TDO Éditions, 2016 (existe en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Ce bon roman aux parfums de terroir vous transporte près de Gap, dans les Hautes Alpes, entre 1888 et 1896. Chaudun est un petit village entouré de bois, de pâtures et des petits champs que les Chauduniers travaillent courageusement pour gagner tout juste de quoi vivre. Pendant les longs mois d’hiver, le village est inaccessible, donc isolé. Certains rêvent d’une vie meilleure… Et on leur en promet une en Algérie, au Canada ou aux États-Unis d’Amérique.

Ce roman historique raconte l’énorme sursaut d’orgueil d’un maire qui refuse la perspective que ses administrés désertent la terre de leurs ancêtres, celle qui nourrit leurs familles depuis toujours. C’est tellement bien mené qu’on a l’impression de faire partie des villageois et de devoir choisir de partir ou rester. Le vocabulaire précis et les expressions de patois du pays (savoureuses, traduites en bas de page) contribuent à vous plonger dans ce monde vrai, cette vie pauvre, cette société d’entraide (même si c’est par nécessité), bien sûr très patriarcale.

Pierre Bussière orchestre très bien sa description de la vie à Chaudun à la fin du XIXe siècle, les rythmes imposés par les saisons à l’agriculture et à l’élevage, et l’intrigue historique, humaine, qui vous plonge dans le tragique. Il subsiste, hélas, des erreurs dans le texte qui nous est proposé, certaines grossières. Il manque la dernière relecture d’un éditeur avisé ! Mais cela vaut vraiment la peine de passer outre car l’argument est excellent, la documentation indiscutable, l’écriture de qualité, et un réel suspense se développe.

À lire pour l’expérience de vie, pour l’ambiance, pour l’orgueil, pour l’espoir, et pour réfléchir à la tension entre développement et nature, mondialisation et écologie.

Catégorie : Littérature française.

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