La sorcière

Littérature française
Par Daniel Kunstler

Lucie, la narratrice de ce court roman de Marie Ndiaye, est héritière du don de sorcellerie au même titre que sa mère et ses deux filles adolescentes, mais s’estime irrémédiablement moins douée qu’elles, peut-être à force de réprimer son talent plutôt que de l’exploiter. Par contre, elle déploie son énergie à préserver une cohésion familiale d’emblée condamnée. Car les hommes dans sa vie, son père et son mari, ne parviennent pas à se faire d’avoir des femmes plus ingénieuses qu’eux. L’époux de Lucie disparaît avec leur pécule, une belle somme constituée de fonds que son père a détournés de son employeur. 

Outre la fragilité conjugale et familiale, cette intolérance des hommes face au pouvoir féminin donne un thème à ce livre, parmi d’autres. Captivant aussi est le contexte social, image d’une certaine France petite bourgeoise : logements modestes mais adéquats, métiers conventionnels, etc.  Le récit introduit même une voisine stéréotypée, qui met son nez partout et calcule ses intérêts. (Le décor social n’est pas sans me rappeler les bandes dessinées de la regrettée Claire Bretécher dans le Nouvel Obs des années 1970.)  Avec cette toile de fond, la réaction des filles de Lucie à leur don de sorcière, une fois initiées par leur mère, me paraît parfaitement saine et logique. Armées de leur intelligence et passablement indifférentes aux déboires de leurs parents, elles vont se servir de leur don pour affirmer leur liberté. Elles n’ont même pas besoin de la réclamer ; elles l’assument sans hostilité et avec une complète désinvolture.

Marie NDiaye traite ses sujets avec doigté. Bien que les sorcières, du moins à ma connaissance, ne courent pas les rues, les personnages restent humains, avec leurs faiblesses et préoccupations. Les femmes soucieuses de l’entente familiale, les hommes frustrés par leurs propres limites, les adolescentes refusant de sacrifier leur jeunesse. Bien que le leitmotiv de la sorcellerie s’y prête, l’auteur évite de verser dans le surnaturel frivole ; elle l’inclut par petites doses, du moins jusqu’à la fin du livre.

Il m’est impossible de ne pas recommander ce livre. Certes, il faut quelques pages pour s’accoutumer à la plume de NDiaye, mais l’originalité du style et de la thématique de ce livre en font le charme. En somme, une bonne petite lecture.

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Marie NDiaye
La sorcière
Éditions de Minuit
1996

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