Sens dessus dessous

Milena Agus, Sens dessus dessous, Liana Levi, 2016.

Par François Lechat.

Les inconditionnels de Milena Agus, dont je suis, retrouveront sa patte dans ce nouveau roman : même longueur, même éditeur, même sens du farfelu, du poétique et de l’inattendu, avec toujours des personnages décalés, obstinés, décidés à trouver l’amour et le bonheur que la vie semble devoir leur refuser. Avec, une fois encore, quelques percées érotiques surprenantes de la part d’héroïnes vivant en Sardaigne, où la femme semble devoir être plus réservée. Pour autant, ce n’est pas le roman le plus accompli de l’auteure : il faut un peu de temps pour que l’intrigue se noue, que les surprises arrivent, que la poésie se mette à rôder, et la dimension érotique est moins réussie. On sentait plus de folie et un plus grand travail du style dans ses livres précédents – même si celui-ci reste bien supérieur au tout-venant actuel, et constitue une jolie lecture d’été.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Marianne Faurobert.

Liens : chez l’éditeur.

La zone d’intérêt

Martin Amis, La Zone d’Intérêt, Calmann-Lévy, 2015

Par François Lechat.

Le dernier roman de Martin Amis a connu un étrange destin, puisque ses deux éditeurs historiques en dehors de l’Angleterre, Gallimard en France et Hanser Verlag en Allemagne, ont refusé de le publier. C’est d’autant plus étrange, de la part de Gallimard, que le parti-pris de La Zone d’Intérêt ressemble à celui des Bienveillantes de Jonathan Littell, à savoir raconter la Shoah du point de vue des Allemands qui l’ont mise en œuvre (auxquels Amis ajoute, ici, le personnage d’un juif forcé de participer aux opérations d’extermination dans le camp dont il est prisonnier). La critique, très divisée, y a vu tantôt une audace salutaire et tantôt un pari raté – un pari devenant, du coup, moralement choquant. Car Amis ne se contente pas de refléter surtout des points de vue allemands. A la différence de Littel, il les incarne dans des personnages de bas étage : un officier SS arriviste et séducteur de femmes, Angelus Thomsen, ainsi que le Commandant du camp, Paul Doll, un bouffon médiocre, lâche et masochiste, dont la femme, Hannah, obsède le précédent. Et voici, manifestement, une des causes du malaise : brisant avec la fascination de Littell pour les chevaliers du Mal, Amis nous les présente à hauteur de ventre et de bas-ventre, pris, comme tout un chacun, par des préoccupations vulgaires (le sexe, la boisson, le pouvoir, l’ambition, la carrière…) qui choquent lorsqu’on les situe à Auschwitz. Mais imagine-t-on un seul instant que les exécutants de la Shoah étaient mus par des motifs sombrement grandioses et menaient une vie hors normes ? Sur ce point, le pari de Martin Amis me semble gagné, et salutaire : Lire la suite « La zone d’intérêt »

Les Plantagenêts

Dan Jones, Les Plantagenêts, Flammarion, 2015

Par François Lechat.

Commençons par un point noir, le seul : il n’y a pas de correcteur chez Flammarion, ou il était distrait en relisant certains chapitres… Pour le reste, cette chronique de la monarchie des Plantagenêts, qui couvre les trois siècles pendant lesquels l’histoire de l’Angleterre était intimement mêlée à l’histoire de France, nous offre tout ce que l’on aime : du bruit et de la fureur, des grands rois et des petits tyrans, des reines puissantes et des prélats sûrs de leur bon droit, des barons tantôt fidèles tantôt rebelles. C’est de l’Histoire d’avant l’École des Annales, axée sur la politique, les conquêtes militaires et les intrigues de cour, indifférente à l’économie et à la vie quotidienne. Mais cette Histoire à l’ancienne n’en est pas moins savante, qui rend si bien compte des rapports entre la monarchie et l’aristocratie, de la naissance des parlements, de la manière de rendre la justice, des failles et de la propagande qui entourent la transmission de la couronne… Une magnifique occasion de retrouver ces noms évocateurs qui défient notre mémoire (Richard Cœur de Lion, Jean sans Terre, Thomas Becket, les chevaliers de la Table ronde…), de plonger dans les merveilleuses sonorités britanniques (ah, ce prince gallois appelé Llywelyn ap Gruffudd !) et de relativiser quelques mythes, comme celui de la Grande Charte de 1215, qui n’est pas l’ancêtre de la Déclaration universelle des droits de l’homme comme on le dit parfois. On attend avec impatience la suite, qui sera consacrée au 15e siècle et passera par la Guerre des Deux-Roses pour aller jusqu’à l’avènement des Tudor.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

En attendant Bojangles

Olivier Bourdeaut, En attendant Bojangles, Finitude, 2015

Par François Lechat.

J’ai donc lu ce phénomène d’édition, un premier roman paru en province et qui cartonne à la surprise de son propre auteur. A la lecture, on comprend pourquoi : on retrouve chez Bourdeaut ce qui a fait le succès d’Alexandre Jardin, des personnages hauts en couleur qui refusent de vieillir et font de leur vie une fête perpétuelle, vouée à l’amour et à la fantaisie, au rire et à la créativité. Comme le livre est, en plus, remarquablement écrit, avec une foule d’inventions fondées sur le langage, l’imagination ou simplement l’humour (comme ce grand oiseau appelé « Mlle Superfétatoire » car cette compagne de vie « ne sert à rien »), on comprend qu’il ait rencontré son public en ces temps moroses. En outre, la fin est très belle et donne de la profondeur à ce qui n’est, pour le reste, pas davantage qu’un exercice de style. Car c’est là, évidemment, la réserve que l’on peut émettre, outre quelques maladresses que l’éditeur aurait dû supprimer : on jubile à lire ce livre, mais on n’oublie jamais qu’il s’agit de littérature, pas de la vraie vie. A ce titre, ce livre très réussi est typiquement français.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.


L’avis de Brigitte Niquet

Je n’ai pas très souvent de coup de coeur, hélas, mais ce livre-ci en est un absolu. Il ne se raconte pas, car ce n’est pas l’histoire qui importe. Ou plutôt si, mais pas au sens où on l’entend généralement. Lire la suite « En attendant Bojangles »

Candide et lubrique

Adam Thirlwell, Candide et lubrique,L’Olivier, 2016

Par François Lechat.

Je viens de chroniquer Femme au foyer, et voici que ce nouveau livre pourrait s’appeler Homme au foyer puisqu’il raconte lui aussi, toujours sous une plume anglo-saxonne, une histoire d’adultère qui finit mal. Mais le livre de Thirlwell, lui, salué par la critique intello et doté d’une jolie jaquette, s’adresse à un public très pointu. Un public capable d’aimer l’intrigue, ce qui n’est pas difficile (la lente dérive d’un paresseux ordinaire vers des pratiques sexuelles et non sexuelles de plus en plus étranges), mais aussi d’aimer tout ce qui l’entoure, ce qui va moins de soi. Car l’auteur, qui possède un humour à froid, une culture et une intelligence hors du commun, ne raconte presque rien. Les événements tiennent en quelques pages, tout l’art réside dans la perpétuelle plongée du héros dans une réflexion existentielle, morale, sociologique et narcissique à la limite du délire, mais impeccablement maîtrisée. L’auteur a manifestement lu une foule de linguistes, philosophes, sociologues et autres sémioticiens convaincus que la réalité n’est qu’affaire de langage et de construction romanesque, et il en fait son miel, récupérant ce genre de thèses au profit d’un récit burlesque et léger. Reste à savoir combien, parmi les critiques qui lui ont attribué trois étoiles, l’ont réellement compris. Personnellement, je m’en tiendrais à deux.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Nicolas Richard.

Liens : chez l’éditeur.

Femme au foyer

Jill Alexander Essbaum, Femme au foyer, Albin Michel, 2016

Par François Lechat.

D’après le Time Magazine, Femme au foyer, best-seller aux Etats-Unis, « c’est Anna Karénine qui vire Cinquante nuances de Grey, avec quelque chose de Madame Bovary ». Evidemment, au niveau de l’intrigue, c’est imparable : notre femme au foyer commence et finit comme Anna et Emma (elle s’appelle d’ailleurs Anna Benz), et nous fait partager dans l’intervalle quelques scènes très chaudes qui rappellent peut-être Cinquante nuances de Grey (que je n’ai pas lu). Heureusement, tout de même, que Time Magazine n’ait pas convoqué aussi Dostoïevski pour les tourments de la culpabilité et Freud pour les échanges entre notre héroïne et sa psychanalyste. Car s’il est loin d’être raté, ce roman est tout sauf un grand livre. Le meilleur réside dans l’évocation du destin d’expatrié (en l’occurrence, une série d’anglo-saxons établis à Zürich) et dans les dialogues avec l’analyste, qui ne manquent pas de punch. L’intrigue, elle, est assez prévisible, et le style curieusement inégal : simple et direct le plus souvent, mais plus élaboré dans certaines scènes « à faire », auxquelles l’auteure, dont c’est le premier roman après s’être consacrée à la poésie, a accordé une attention particulière. Il en résulte un livre ambitieux, sur le fond comme sur la forme, mais qui n’a pas les moyens de ses ambitions : ce récit et cette réflexion sur les tourments d’une femme trop faible s’enlise dans des clichés (les hommes sont mutiques et les femmes parlent trop) et s’achève sur une leçon de morale atrocement américaine (ne trompez pas votre mari car vous le paierez cher). A lire si on peut profiter des bonnes pages et des moments de finesse en oubliant ce qui rend l’ensemble assez convenu.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Françoise du Sorbier.

Liens : chez l’éditeur.

Un arrière-goût de rouille

Philipp Meyer, Un arrière-goût de rouille, Denoël, 2015

Par François Lechat.

J’avais attribué un coup de cœur, il y a quelques mois, au second roman de Philipp Meyer, Le fils, une œuvre forte et impressionnante mais d’accès un peu difficile. Je viens de lire son premier roman, Un arrière-goût de rouille. Un cran en-dessous du Fils, inévitablement, mais sans la réserve que j’avais pu émettre : ce premier roman demande de l’attention mais se lit sans peine, et nous plonge dans un cadre fascinant, le désert industriel qui a frappé la Pennsylvanie depuis la crise de l’acier. Autour de quelques personnages qui s’accrochent à leur lieu de naissance mais dont l’existence décroche comme la région entière, Philipp Meyer tisse un récit fort, de plus en plus prenant à mesure qu’on avance. Le décor est évoqué par petites touches, tel que ses personnages le voient, tel qu’il les frappe par sa désolation et par ses vestiges d’humanité ; Meyer nous met à la place de ses personnages, au plus près de leurs gestes, de leurs sensations et de leurs pensées, en évitant toute théorie, en n’évoquant que du concret, du tangible, des détails qui font sens et qui respirent l’Amérique à plein nez. Formidablement dépaysant, et formidablement humain : de l’intello au bagarreur, de la grande sœur qui a réussi à la mère qui s’inquiète pour son fils, du flic trop généreux avec les voyous au père cloué dans son fauteuil, on s’identifie à tous les personnages et on a peur pour eux, sans que jamais ce récit plein de drames ne sombre dans le pathos. Du grand art.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Sarah Gurcel.

Liens : chez J.-C. Lattès, en Folio.


L’avis de Catherine Chahnazarian

François Lechat m’avait donné envie de lire Un arrière-goût de rouille, de Philipp Meyer. Je viens de le finir. Toute tremblante encore, je ne suis pas déçue !

Pour moi, c’est un roman sur le courage et la lâcheté, sur la sincérité à soi aussi. Lire la suite « Un arrière-goût de rouille »

Sur une majeure partie de la France

Franck Courtès, Sur une majeure partie de la France, Jean-Claude Lattès, 2016

Par François Lechat.

Ce roman recommandé par L’Obs est typiquement contemporain : écrit en flash-back, dans un style direct, avec une intrigue efficace et des personnages bien campés. De la littérature sans gras, sans ambition d’en mettre plein la vue. Mais l’auteur déroute, malgré tout. A travers les tribulations d’une bande de jeunes vivant dans un coin de province gagné par l’urbanisation, il s’attaque à un thème presque tabou : la transformation des campagnes françaises sous la pression du modernisme, de l’agriculture intensive, du consumérisme, de la mondialisation, de l’argent. D’où un ton inhabituel, qui insère dans une trame très sobre des commentaires et des dialogues presque moralisateurs, toute une réflexion, joliment distillée, sur la perte d’un art de vivre et de penser. Ceux qui partagent les indignations de l’auteur apprécieront, les autres pourront se rabattre sur l’intrigue mais passeront à côté de l’essentiel.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Giratoire

Dominique Paravel, Giratoire, Serge Safran, 2015

Par François Lechat.

Ce petit livre est une belle réussite. A le résumer, il paraît trop modeste : un employé et une de ses supérieures qu’il ne connaissait pas doivent faire un long trajet en voiture pour démarcher un client. Donc la route, un huis clos et une histoire d’amour possible (on y pense forcément). Mais le propos est ailleurs : dans les failles de chacun, qui vont se déployer par petites touches. Un diabète pour lui, qui lui ôte sa contenance et l’angoisse à l’idée qu’une crise révèle sa maladie, cachée à son employeur. Et une blessure d’enfance pour elle, qui l’a endurcie et lui donne en même temps l’envie de s’échapper de tout. Donc ils s’observent, se jaugent, dépassent difficilement la barrière de classe qui les sépare, mais devinent qu’ils ont quelque chose en commun, l’envie de fuir les apparences, de faire cesser la comédie. Elle en prend d’ailleurs l’initiative en sabotant délibérément leur trajet, comme si elle ne voulait pas arriver à ce rendez-vous et préférait faire l’école buissonnière. Le roman glisse ainsi sur trois plans à la fois : l’intériorité des héros, une évocation douce-amère de notre société gagnée à la consommation et des touches de rêve voire d’irréalité vers la fin. C’est intelligent et fluide, d’une écriture rapide et sensible, remarquablement concise. Et la construction est habile, qui voit la fin de chaque chapitre être réécrite au chapitre suivant, du point de vue de l’autre personnage.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La faille

Isabelle Sorente, La faille, Jean-Claude Lattès, 2015

Par François Lechat.

On sort de ce livre avec l’étrange sentiment d’avoir dû mal lire, au début. Car si La faille accroche d’emblée, il faut un certain temps avant de comprendre ce qui se joue, avant de voir le récit se déployer, avant de saisir qui est la véritable héroïne, non pas la narratrice mais son amie d’enfance retrouvée après une longue éclipse. Les va-et-vient entre le présent et le passé y sont pour quelque chose, qui en entremêlant plusieurs époques ralentissent la progression des événements. Avec pour résultat que le livre paraît de plus en plus réussi, jusqu’à devenir parfaitement remarquable, au fur et à mesure que l’on avance et que l’on découvre l’extraordinaire finesse de l’auteur, l’acuité du regard, l’intelligence de ses notations. Un roman psychologique par excellence, qui met en scène un pervers d’autant plus inquiétant qu’il n’est jamais violent et que sa victime est plus ou moins consentante, elle qui ne peut s’empêcher de trop donner aux hommes et de se mettre en situation de culpabiliser. On a rarement aussi bien exploité la psychanalyse sans jamais employer ses concepts, fait sentir ce qui colle à la peau de tous les cabossés de l’existence, y compris ce pervers qui n’a pas d’excuse mais dont la petite enfance est bouleversante, comme celle des autres personnages d’ailleurs. En outre, ce roman est éminemment contemporain, ancré dans un certain état du capitalisme et des rapports de classe, là aussi sans jamais rien théoriser, simplement en donnant à sentir. Du grand art, donc, mais pour lecteurs aguerris, qui ne seront pas déroutés par l’absence de toute marque indiquant par qui et quand la parole est reprise au cours des dialogues. Un roman à lire crayon en main, idéalement, pour ne pas perdre les passages les plus percutants et pouvoir les méditer.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Une autre vie

S. J. Watson, Une autre vie, Sonatine, 2015

Par François Lechat.

Je n’ai pas lu Avant d’aller dormir, le premier roman de S. J. Watson, mais d’après l’éditeur celui-ci est encore mieux dans le même genre, le thriller psychologique. Honnêtement, ça ne donne pas envie de lire le précédent… Soyons juste : le dernier quart d’Une autre vie est réussi, avec un vrai suspense et une fin surprenante tout en étant assez crédible (moyennant un fameux talent d’acteur de la part de deux des personnages, mais passons). Par contre, ce qui précède… Londres et Paris ne sont que de vagues décors ; la psychologie de l’héroïne, abondamment disséquée, est banale ; et le message implicite qui se dégage du récit est, lui, franchement réactionnaire. En substance : la femme est un être fragile, en proie au remords et à de multiples tentations (la drogue, l’alcool, le sexe), vulnérable face au mâle prédateur et aux technologies qui la dépassent (les sites de rencontre, Facebook, la géolocalisation), et qui risque de perdre son petit bonheur conjugal pour avoir tenté l’aventure. Beurk.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Sophie Aslanides.

Liens : chez l’éditeur.

Temps glaciaires

Fred Vargas, Temps glaciaires, Flammarion, 2015

Par Catherine Chahnazarian.

Je me suis jetée dessus. J’avais adoré Dans les bois éternels et L’Armée furieuse, essentiellement pour leur ambiance, et pour ces personnages désormais récurrents, si typés, autour d’Adamsberg, le commissaire lunaire. Temps glaciaires m’a semblé un peu différent : une intrigue plus travaillée, assez complexe mais qui ne m’a pas passionnée – question de goût certainement -; un ensemble moins poétique et moins fin stylistiquement ; ce qui n’empêche que des ambiances fortes, des originalités bien dans le style de Vargas (comme le personnage de Marc ou l’afturganga – je ne vous dis rien de plus) enthousiasment et rivent le lecteur au livre jusqu’au bout.

Que ce policier de 500 pages – dans une reliure très agréable – soit en tête des ventes, ça ne m’étonne pas ! À lire pour changer d’univers mental.

Catégorie : Policiers et thrillers (Belgique).

Liens : chez l’éditeur. Lire aussi la critique de l’opus suivant, Quand sort la recluse.


L’avis de Brigitte Niquet

Je viens aussi de terminer Temps glaciaires et m’apprêtais à en faire la critique. Catherine m’a devancée. Je partage, ma foi, tout ce qu’elle a dit, en restrictions comme en louanges, ce qui fait que je ne partage pas tout à fait sa conclusion : c’est plutôt un bon livre, mais pas le meilleur de Fred Vargas et pas un chef-d’oeuvre qui justifierait un tel succès public. Mais bon, je dois être trop difficile. Il est vrai que Soumission, de Houellebecq, caracole lui aussi en tête des ventes et même des ventes mondiales et que ce livre-là, franchement, m’est tombé des mains et, en plus (comprenez si vous pouvez), m’a paru souvent écrit avec les pieds, y compris quand l’auteur plagie de manière éhontée (et maladroite) une page d’Aragon.


L’avis de François Lechat

Ce n’est pas le meilleur Vargas, sans aucune doute. Mais c’est un Vargas qui fonctionne à l’envers : la fin est meilleure que le début, le dénouement est plus réussi que l’exposition. Il y a, dans la première moitié, de curieuses fautes de style et des chapitres un peu mous, comme si elle fatiguait à l’idée d’encore « faire du Vargas ». Mais on retrouve finalement sa patte, de beaux chapitres courts et poétiques, un Adamsberg souverain dans son étrangeté, et ses acolytes reprennent de la consistance – avec un Danglard mis en difficulté, pour une fois . Si l’on aime l’Islande ou la Révolution française, on ne peut pas rater ce polar.

La couleur de l’eau

Kerry Hudson, La couleur de l’eau, Philippe Rey, 2015

Par François Lechat.

Ce beau roman mérite sans conteste son prix Femina étranger. On met un peu de temps à s’habituer au style, parfois elliptique, allusif ou trop axé sur l’attitude physique des personnages, ce qui déstabilise un peu. Mais cela renforce l’âpreté de l’histoire et contribue à la réussite du livre, qui retrace le destin peu enviable de deux jeunes gens mal embarqués dans l’existence, entre Londres et la Russie. Leur histoire est d’autant plus forte, et touchante, qu’elle est racontée sans pathos. Ils sont en butte à des drames ou à des difficultés, mais leur volonté de vivre et leur amour, même contrarié, compliqué, les portent. Alors que le récit pourrait être sinistre, ou édifiant, ou glauque, ou rédempteur, Kerry Hudson déjoue tous ces pièges pour nous plonger dans un bain d’humanité nue, en nous rendant sensibles à une foule de détails sans jamais appuyer, sans jamais céder à la facilité. Une belle leçon de littérature pour un roman social qui laisse son arrière-plan économique dans l’ombre au profit de l’émotion et de la dignité.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Florence Lévy-Paolini.

Liens : chez l’éditeur.

Babayaga

Toby Barlow, Babayaga, Grasset, 2015

Par François Lechat.

Voici enfin un roman pas comme les autres. Ne consultez surtout pas la quatrième de couverture : il suffit de savoir que l’action se passe à Paris en 1959, et noue trois fils narratifs qu’il serait dommage d’éventer complètement. Le premier nous fait suivre les aventures d’une sorcière et de ses compagnes : à lire avec une âme d’enfant dans un corps d’adulte. Le deuxième met en scène un publicitaire américain emberlificoté dans des affaires d’espionnage : c’est le fil le moins intéressant à mes yeux, car tout est toujours un peu confus dans ce registre, on ne sait jamais qui manipule qui – mais, en l’occurrence, on s’en fiche. Le troisième nous fait suivre les tribulations inouïes d’un policier qui… – vous verrez bien, c’est la plus belle idée du livre. Le tout compose un récit sophistiqué, dans lequel le temps et l’espace se dilatent et où tout peut arriver, où une poule, un rat et une puce sont des personnages aussi importants qu’un commissaire de police. D’un lecteur à l’autre, d’un imaginaire à l’autre, ce ne sont sans doute pas les mêmes chapitres qui fascinent ou qui accrochent un peu moins, mais là n’est pas l’essentiel. Si l’on accepte de se laisser manipuler tout en lisant attentivement, on plonge avec bonheur dans ce récit baroque, subtil, rempli de brèves annotations pleines d’acuité, de sagesse, de mélancolie. De féminisme brutal et d’amour, aussi, un amour d’autant plus touchant qu’il lie les deux personnages les plus dissemblables du roman. Mais bien d’autres restent en mémoire une fois le livre refermé, tant l’imagination est reine, ici. Toby Barlow ne provoque pas la jubilation constante qui accompagne la lecture de La fiancée américaine d’Eric Dupont, mais son livre est une jolie surprise, emballée dans une formidable jaquette.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Emmanuelle et Philippe Aronson.

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Intérieur nuit

Marisha Pessl, Intérieur nuit, Gallimard, 2015

Par François Lechat.

Marisha Pessl s’est fait connaître en 2007 par La physique des catastrophes, beau roman choral typiquement américain. Avec Intérieur nuit, elle s’essaye à un genre différent, plus proche du thriller et plus ambitieux encore. Comme les critiques l’ont souligné, le point de départ est fascinant : Ashley Cordova, la fille d’un cinéaste culte, pervers et underground, disparaît alors que son père ne s’est plus montré en public depuis 30 ans. Un journaliste qui l’a croisée juste avant sa mort enquête sur son passé et sur son père, le cinéaste, relançant ainsi une traque qu’il avait dû abandonner dans des circonstances étranges. Au fil de son enquête, le mystère Cordova ne va cesser de s’épaissir et de prendre des accents de plus en plus maléfiques tandis que sa fille, Ashley, semble tantôt victime et tantôt bourreau. L’atmosphère d’Intérieur nuit est remarquable, de même que le sens du détail : on se croirait chez David Lynch, dans une série à la Twin Peaks. L’Amérique nous colle aux doigts et l’impression de réalisme noir est encore renforcée par les nombreux extraits de presse et de sites internet que Marisha Pessl nous fait découvrir en même temps que son héros. Deux défauts, pourtant, empêchent de crier au génie : l’un réside dans l’usage immodéré d’italiques curieusement placées et l’autre dans le caractère assez quelconque des deux jeunes gens qui assistent le journaliste dans son enquête. Le suspense est maintenu jusqu’au bout et nous vaut des scènes remarquables peu avant la fin, mais le livre, 700 pages bien tassées, semble parfois long et pas toujours haletant, sans doute parce que les personnages les plus forts, Cordova et sa fille, sont précisément ceux que l’on traque et que l’on n’aperçoit que par fragment, par moment. On aurait tort, pourtant, de bouder son plaisir, à condition que l’on aime une certaine noirceur.

Catégorie : Policiers et thrillers. Traduit de l’américain par Clément Baude.

Liens : chez l’éditeur.

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