Mrs Fletcher ou les tribulations d’une MILF

Tom Perrotta, Mrs. Fletcher ou les tribulations d’une MILF*…, Fleuve Editions, 2018

Par François Lechat.

Si vous savez ce qu’est une MILF, vous craignez sans doute un livre assez vulgaire, voire crapoteux (pour les non-initiés, et dit en termes élégants, une MILF est une mère de famille américaine avec laquelle de jeunes gens sont désireux de faire l’amour). On en est pourtant fort loin, ici, si l’on excepte quelques lignes d’un dialogue assez cru et par ailleurs peu original. Le propos de l’auteur n’est pas de choquer, loin de là : on pourrait même reprocher à son roman de s’achever de manière trop conformiste, la morale à l’américaine devant évidemment l’emporter. Mais dans l’intervalle, on aura fait la connaissance d’une belle brochette de personnages (surtout féminins), croqués avec empathie et un sens aiguisé des dialogues, embarqués dans des aventures plaisantes, parfois amusantes, racontées sans un mot de trop et avec juste ce qu’il faut de psychologie pour que l’on ait l’impression d’être pris au sérieux. Ce n’est pas d’une grande profondeur, mais cela donne un tableau frappant d’une certaine Amérique empêtrée dans le politiquement correct, les désirs inassouvis et le méli-mélo des générations (l’héroïne, qui dirige une maison de repos pour personnes âgées, a autant de fil à retordre avec ses pensionnaires qu’avec son étudiant de fils). La vie comme elle va, dépeinte du point de vue des femmes c’est-à-dire trop pleine et trop vide à la fois, les hommes à la hauteur étant, comme on le sait, une denrée rare.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Jean Esch.

Liens : chez l’éditeur.

Le vieux qui voulait sauver le monde

Jonas Jonasson, Le vieux qui voulait sauver le monde, Presses de la cité, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Les suites les plus prometteuses ne sont pas forcément à la hauteur de nos attentes, et pour moi c’est un peu le cas pour ce second volet des péripéties rocambolesques du « Centenaire qui ne voulait pas fêter son anniversaire ». L’auteur y  reprend avec virtuosité les recettes du premier récit, mais cependant avec moins de bonheur.

Installé dans un luxueux hôtel à Bali avec son compère Julius, producteur d’asperges, Allan maintenant âgé de 101 ans, commence à ressentir l’ennui d’une vie trop calme, d’autant plus que les finances s’amenuisent dangereusement. Bref, il est temps de changer d’air et de s’envoler discrètement (en montgolfière !) vers de nouvelles aventures, tout aussi délirantes que les précédentes. Ce second tome commence donc très bien, mais malheureusement l’intérêt s’effrite un peu au fil des pages. Malgré des situations très drôles, malgré l’insertion d’un  personnage féminin, tout aussi décalé que les deux comparses et qui relance l’intérêt (mais tend parfois à reléguer Allan et ses projets au second plan), on se surprend à trouver à ce roman des longueurs inutiles, une dispersion des thèmes, une action qui s’égare dans trop de directions, ce qui finalement tempère l’enthousiasme du lecteur plus qu’il ne le stimule.

Les rebondissements incessants, la gravité apparente des enjeux, la multiplicité des déplacements, la cocasserie des situations, bref tout ce qui faisait la réussite du premier tome, génère ici une légère lassitude qui rend la lecture toujours divertissante mais parfois un peu longue.

« Bis repetita ne placent pas toujours », comme dit sentencieusement Jules César dans « Le bouclier arverne » !

Catégorie : Littérature étrangère (Suède). Traduction : Laurence Mennerich.

Liens : sur lisez.com.

Munich

Robert Harris, Munich, Plon, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

27 septembre 1938, Hitler menace d’envahir la Tchécoslovaquie. À Londres, c’est l’effervescence autour du Premier Ministre Chamberlain : il faut sauver la paix ! Hugh Legat, jeune diplomate, est l’un des secrétaires du PM détaché au 10, Downing Street par le Foreign Office. Il assiste aux efforts britanniques pour maintenir le contact avec le Reich et négocier ce qu’il est possible de négocier. Paul von Hartmann, jeune diplomate allemand, assiste lui à la marche furieuse du Führer vers la guerre. Le roman va se dérouler sur quatre jours cruciaux, sous la forme d’un thriller diplomatique. Et même si le lecteur sait bien qu’ils seront signés, à la fin, ces fameux Accords de Munich (dont il n’est pas nécessaire de savoir grand chose pour apprécier le roman), l’attente, la menace de guerre, l’imprévisibilité d’Hitler créent une atmosphère très forte. D’autant que le sort qui sera réservé à Hugh Legat d’un côté et à Paul von Hartmann de l’autre nous tient en haleine jusqu’à la fin.

↑ De G à D : Chamberlain, Daladier, Hitler, Mussolini et Ciano. Munich, 29 septembre 1938.

Un bémol cependant : le très grand nombre de personnages, dont tous ne me semblent pas indispensables au roman, même s’ils figurent dans l’Histoire. On aurait au moins mérité une liste des membres des gouvernements concernés pour s’y retrouver et d’avoir la possibilité de distinguer les personnages historiques et fictionnels. Voici toujours ma liste des personnages, si elle peut être utile.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Natalie Zimmermann.

Liens : Le site de l’éditeur est lisez.com. Consultez notre classement par auteur à la lettre H pour découvrir nos autres critiques de romans de Robert Harris.

Les tribulations d’Arthur Mineur

Andrew Sean Greer, Les tribulations d’Arthur Mineur, Jacqueline Chambon (Actes Sud), 2018

Par François Lechat.

À la recherche d’un moment de détente, j’ai acheté le dernier prix Pulitzer, qui est normalement un gage de qualité. Effectivement, le livre est bon, mais de là à remporter un des prix les plus prestigieux… Si l’Arthur Mineur dont nous suivons les tribulations n’avait pas été homosexuel, son histoire aurait-elle remporté un prix ? C’est au fond le sujet même du livre, puisque le héros est un écrivain gay auréolé d’un premier roman remarqué, mais qui court après un nouveau succès tandis que son ancien amant, lui, a obtenu le Pulitzer. Ce ne serait encore rien si, en plus, son dernier amour n’avait pas décidé de se marier – avec un autre, évidemment. D’où les tribulations d’Arthur Mineur, qui décide de parcourir le monde, d’invitation en invitation, pour se mettre dans l’incapacité d’assister au mariage.

Un anti-héros, donc, auquel il va arriver, comme il se doit, une foule d’aventures tragi-comiques qui le placent en permanence au bord du ridicule, sans qu’il n’y sombre jamais car il est trop digne et lucide pour ça. C’est sympathique, assez enlevé, avec une belle brochette de personnages secondaires et un enchâssement du présent et du passé qui fait merveille dans les dernières pages. Mais à moins de partager la situation de ce brave Mineur, il est difficile de le prendre tout à fait au sérieux et de se laisser prendre par l’émotion, surtout que l’auteur n’appuie jamais. On suit plutôt le personnage d’un œil amusé, en se réjouissant de ne pas être à sa place. Ce n’est peut-être pas ce qu’on attend d’un roman ?

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Gilbert Cohen-Solal.

Liens : chez l’éditeur.

Les jours de silence

Phillip Lewis, Les jours de silence, Belfond, 2018

Par François Lechat.

Tout le monde fuit, dans ce roman situé dans les Appalaches, car personne ne parvient à dire ce qu’il a sur le cœur – surtout les hommes, faut-il préciser. C’est une histoire faite de frustrations, d’ambitions manquées, de séparations déchirantes, d’enfants frappés par la mort ou par la solitude. C’est l’histoire, surtout, d’un romancier réfugié dans une maison hors norme, au milieu d’une nature ingrate, qui fait vivre une famille dont tous les membres possèdent une personnalité à part, mais qui se consume à force d’écrire un chef-d’œuvre impossible, et qui jouera un méchant tour à ses proches. Le décor est vivant, le style de l’auteur élégant et fluide, ses personnages sont frappants : une fois entamé, on a de la peine à reposer ce livre. La magie opère un peu moins, à mon sens, quand le narrateur quitte les Appalaches pour la ville et s’éprend de Story, qui est aussi la proie d’un secret et de réflexes de fuite : pendant un temps, l’intrigue est moins originale. Mais elle rebondit et tous les fils du récit se renouent, jusqu’à une très belle fin qui éclaire le prologue. Ce premier roman est d’une force rare, intime et choral à la fois, et difficile à situer dans le temps (l’apparition d’un téléphone portable paraît incongrue, dans cette contrée perdue).

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Anne-Laure Tissut.

Liens : sur lisez.com.

Le coeur converti

Stefan Hertmans, Le cœur converti, Gallimard, 2018

Par François Lechat.

Comment  vivre, au 11e siècle, quand on est la fille d’un noble normand et que l’on tombe amoureuse d’un fils de rabbin dont les parents sont établis à Narbonne ? Et que peut-il rester de cette histoire follement romanesque, et potentiellement tragique (nous sommes à l’aube des Croisades, donc d’un regain de tension entres les diverses religions présentes en Europe) ? Il en subsiste un document, une lettre de recommandation conservée dans une synagogue du Caire, et dont l’auteur, un Belge d’expression flamande, a pris connaissance à force d’obstination, après avoir été mis sur la piste de cette histoire d’amour par les rumeurs qui circulaient dans son village d’adoption, à Monieux, dans le Vaucluse, où l’on raconte qu’un pogrom a eu lieu au Moyen Age. Le cœur converti raconte à la fois l’idylle improbable de Vigdis, la belle Normande, et de David, le fils du rabbin, et la recherche, par monts et par vaux, des traces laissées par leur histoire tumultueuse, recherche dont on devine qu’elle n’a pas été de tout repos.

Remarquablement documenté, écrit dans un style riche et travaillé, le récit médiéval touche le lecteur et le fait voyager bien au-delà de ce qu’il aurait souhaité pour ce couple menacé par des ennemis tenaces. L’enquête contemporaine, elle, est habilement mêlée au récit principal, mais elle choque quand on la découvre car il est un peu dégrisant de passer du 11e siècle, sauvage et sensible, à une aire d’autoroute ou à l’évocation d’un retour en voiture vers Bruxelles. Une fois la surprise passée, ce deuxième fil narratif intéresse aussi, mais sans posséder la force dramatique du premier, ni sa poésie. C’est pour David et Vigdis qu’on lit ce roman déchirant, écrit sur un ton grave qui épouse les joies et les tourments de ses héros. On peut juste regretter un manque de rythme, mais cette allure parfois méditative est en phase avec son sujet.

Catégorie : Littérature étrangère (Belgique). Traduction du néerlandais : Isabelle Rosselin.

Liens : chez l’éditeur.

Clair obscur

Don Carpenter, Clair obscur, Cambourakis, 2018

Par François Lechat.

Le deuxième roman de Don Carpenter, enfin traduit en français. C’est court, âpre, déroutant. Le héros, Semple, est légèrement simplet et a fait un séjour en asile psychiatrique. Ses compagnons de vie, dans une petite ville américaine sans charme, sont banals, avec les défauts, les aspirations et les failles d’une middle class dénuée d’imagination. Semple se fait difficilement sa place dans ce petit monde, et ne pourra pas toujours résister à ses pulsions – ce qui ne l’empêchera pas de rencontrer une esquisse d’amour, inattendue mais pas vraiment flamboyante. Une ode aux cœurs cabossés et aux cerveaux obtus, écrite dans un style étonnamment complexe, avec de longues phrases sinueuses et parfois un peu bancales. A ne pas manquer si l’on aime l’auteur, ou les plongées dans les clapotis de l’âme humaine.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Céline Leroy.

Trois étages

Eshkol Nevo, Trois étages, Gallimard, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Un immeuble relativement cossu de la banlieue de Tel Aviv, trois étages, trois chapitres, trois quasi nouvelles tant les trois récits sont peu interactifs.

Au premier, un jeune couple avec deux enfants en bas âge. Le père Arnon, ancien militaire, se confie, dans un monologue à un ancien ami, de l’obsession qui l’habite vis à vis de son voisin, un vieux monsieur qui garde souvent leurs enfants.

Au second, un autre couple. L’épouse Hani, bien qu’ayant fait des études supérieures, reste  à la maison pour les enfants et  s’ennuie. Tellement seule, on la surnomme la Veuve, car son époux est tout le temps en voyage d’affaires. Elle se confie par lettre à sa meilleure amie, partie vivre aux USA, de l’arrivée impromptue d’un membre un peu sulfureux de la famille.

Au troisième, Deborah, juge à la retraite, veuve depuis un an, voit sa vie chamboulée et décide de parler à son mari défunt par l’intermédiaire d’un répondeur (où sa voix est enregistrée), par une multitude de courts messages.

Trois monologues, trois confessions. Les récits montent crescendo, laissant à la fin de chacun un certain malaise. L’écriture est fluide, aisée à lire. Nevo dresse un portrait ironique et critique de la société israélienne, toujours hantée par la Shoah et qui se cherche. Les pulsions cachées, la solitude urbaine,  la place et le rôle des femmes qui semblent avoir, jeunes, une certaine liberté, notamment lors de leur long service militaire, mais qui doivent aussi être des « mamas juives » donc parfaites.

Les trois chapitres suivent aussi le schéma freudien du « Ça », du « Moi » et du « Surmoi », mais n’ayant pas fait psychanalyse première langue, je ne l’ai compris qu’au troisième récit.

Premier roman israélien que j’ai l’occasion de lire. Plutôt une réussite.

Catégorie : Littérature étrangère (Israël). Traduction : Jean-Luc Allouche.

Liens : chez l’éditeur.

La seule histoire

Julian Barnes, La seule histoire, Mercure de France, 2018

Par François Lechat.

C’est mon premier Julian Barnes, et il est conforme à ce que j’espérais : subtil, léger, plaisant, élégant de bout en bout. L’histoire est désespérante à la manière anglaise : il est entendu que la vie est tragique et que rien n’est donc vraiment grave, surtout quand on regarde sa jeunesse du haut de sa maturité, qui assèche les passions et les attentes. La seule histoire du titre est évidemment une histoire d’amour, celle que, selon l’auteur, nous vivons tous une seule fois, celle qui marque à jamais, et dans laquelle nous sommes embarqués malgré nous, parce que notre passé nous y conduit (un passé que Barnes appelle « pré-histoire », et qui n’est pas de type freudien). Tout cela donne un récit très enlevé, intelligent, pudique et intime à la fois. C’est un bonheur de découvrir Barnes après avoir lu un livre aussi dramatique qu’Une vie comme les autres, mais évidemment, la comparaison est à double tranchant : La seule histoire n’est pas d’une originalité folle, et vaut surtout par son style. Tenez, cette phrase prise au hasard, p. 97 : « Et puis il y avait ce mot que Joan, à un moment, avait lâché dans notre conversation comme un bloc de béton dans un bassin à poissons : “réalisme”. »

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Jean-Pierre Aoustin.

Liens : chez l’éditeur.

Une vie comme les autres

Hanya Yanagihara, Une vie comme les autres, Buchet-Chastel, 2018

Par François Lechat.

Comment parler de ce livre hors norme ? Il faut d’abord évoquer sa taille : plus de 800 pages grand format, près de 900 grammes. C’est un pavé, du genre qui pourrait assommer. Et de fait, pour être honnête, j’ai parfois failli le lâcher, car le temps de la mise en place est long, très long, et demande une certaine intelligence de lecture. Les événements commencent à se bousculer après 350 pages seulement : la prise de risque de l’auteure est maximale. Jusque-là elle avait intrigué, esquissé des pistes, fait des allusions qui donnaient envie d’en savoir plus, présenté ses quatre personnages principaux de manière assez surprenante, mais déroutante aussi : on sentait que tout cela devait déboucher sur une histoire forte, on devinait qui en serait le héros, mais l’essentiel restait plus ou moins dans l’ombre. Une fois la mécanique enclenchée, par contre, on est pris à la gorge. Je ne veux pas la déflorer ici, mais l’histoire de « cette vie comme les autres » n’est absolument pas comme les autres, et son héros est inoubliable, plus encore que la Lila d’Elena Ferrante, ce qui n’est pas peu dire. Sachez donc qu’il s’appelle Jude, que lorsque l’auteure écrit « il » c’est de lui qu’il s’agit, et que je n’ai jamais rencontré un personnage pareil, au physique comme au moral. Non seulement ce qui lui arrive est poignant, mais sa manière d’y réagir l’est aussi, avec des traits de caractère complexes et extrêmes, qui forment pourtant un mélange parfaitement crédible. L’auteure le dissèque et l’expose avec une intelligence rare, une acuité psychologique rehaussée d’images fulgurantes, surprenantes, et qui sonnent juste. Et elle fait de même avec ses autres personnages, même s’ils sont tous éclipsés par Jude, « soleil noir » comme le dit très justement la quatrième de couverture, qui est trompeuse par ailleurs. Donc ne ratez surtout pas ce livre situé aux Etats-Unis, courant sur plusieurs dizaines d’années, et qui vous fera passer par une foule d’émotions. Mais accrochez-vous aux branches et préparez-vous à pardonner à la traductrice, qui est parfois fâchée avec l’orthographe alors qu’elle se sort fort bien des passages un peu acrobatiques.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Emmanuelle Ertel.

Liens : chez l’éditeur.

Le Soleil des rebelles

Luca di Fulvio, Le Soleil des rebelles, Slatkine & Cie, 2018

Par François Lechat.

Curieusement, c’est L’Obs qui m’a donné envie d’acheter ce livre. Je dis « curieusement », car au cours de sa critique très élogieuse le journal n’a pas précisé un point essentiel : ce très bon roman dans son genre est un roman de genre, que je rangerais dans la littérature jeunesse. Je sais que c’est un peu fort pour un pavé de 630 pages, mais je ne vois pas comment le qualifier autrement. Car cette histoire, prenante dès la première page, menée tambour battant, avec tout ce qu’il faut de suspense, d’action, d’émotion (une jolie scène d’amour, entre autres) et de rebondissements, reste en même temps terriblement conventionnelle, pour ne pas dire prévisible. Il y a de belles inventions, dont Hubertus, un rat qui prend une certaine importance au début du récit, et Emöke, une femme victime qui devine l’avenir et connaîtra un deuxième amour. Mais les nobles sont soit cruels soit faits pour régner, les femmes sont aimantes et dévouées, le curé est généreux mais couard, le chef des rebelles a un grand cœur, le héros apprend à surmonter ses faiblesses, l’amour frappe même la brute la plus sanguinaire… Tout cela n’est pas grave si l’on prend ce roman pour ce qu’il est, un récit d’aventures haut en couleur, à lire par pur divertissement, comme le synopsis d’une série télévisée. A recommander aux ados, qui prendront plaisir à voyager dans le temps (le 15e siècle) et l’espace (dans le saint empire romain germanique).

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Françoise Brun.

Liens : chez l’éditeur ; la critique de L’Obs.

Le Livre des Baltimore

Joël Dicker, Le Livre des Baltimore, Ed. de Fallois, 2015 (et de Fallois Poche)

Par Anne-Marie Debarbieux.

D’un côté les Goldman-de-Baltimore, incarnation de la réussite, de la beauté, de l’élégance, de la générosité, qui à chaque période de vacances, ouvrent grand leur cœur et leur maison de rêve à leur neveu Marcus, lui-même membre de la même famille Goldman, mais un Goldman-de-Montclair, issu de classe moyenne et habitant avec ses parents une modeste maison dans une ville du New Jersey.

Les paradis de l’enfance, leur insouciance, les frasques de gamins qui scellent les souvenirs inaltérables, sont souvent voués à se lézarder. C’est bien ce qui se produit pour Marcus, fasciné par l’univers des Goldman-de-Baltimore et qui croyait en la pérennité du bonheur vécu par le trio inséparable qu’il formait avec ses deux cousins, tous trois sous le charme de la jolie Alexandra. Les illusions de l’enfance se brisent, chacun suit son propre chemin dès la fin des années lycée, et Marcus découvre au fil du temps que ni la richesse, ni l’amitié ni l’amour ne sont exempts de faiblesses et que l’image des Goldman-de-Baltimore, qu’il ne reniera jamais, comporte plusieurs facettes.

Devenu écrivain à succès, il conjure sa nostalgie, ses illusions perdues mais entretient aussi sa fidélité aux Goldman en écrivant leur histoire, ponctuée de flashes back et d’allusions récurrentes au mystérieux « Drame » qui a ébranlé la famille et dont la teneur n’est révélée que dans les derniers chapitres.

Il s’agit donc d’une sorte de saga familiale rédigée par l’un de ses principaux protagonistes et qui constitue en fait le récit qu’on est en train de lire.

Marcus n’est pas un inconnu pour les lecteurs de Joël Dicker puisqu’il est l’écrivain mis en scène dans « La vérité sur l’affaire Harry Quebert ».

Ce roman, dédaigné par certains critiques qui y ont vu une œuvre un peu facile, ne mérite pas à mon sens un jugement aussi sévère. Le thème n’est pas nouveau, sans doute, on peut aussi sourire un peu des personnages féminins qui ont tendance à pleurer facilement. Il n’empêche qu’on se laisse emporter par le récit vivant, bien rythmé, qui ne tombe jamais dans le mélo et, tout en introduisant une réflexion sur les faiblesses humaines et la fascination que suscite le statut social, parvient à ménager jusque bout notre curiosité.

Catégorie : Littérature francophone (Suisse).

Liens : Le livre des Baltimore aux Éditions de Fallois ; nos autres critiques de Joël Dicker dans le classement alphabétique par auteur.

Belgravia

Julian Fellowes, Belgravia, JC Lattès, 2016 (10/18, 2017)

Par François Lechat.

Comme une vulgaire savonnette, Julian Fellowes, l’auteur de la série télévisée Downton Abbey, est devenu une marque, ainsi que le souligne avec emphase son éditeur. Est-ce pour cela que son dernier roman est moins bon que le précédent, Passé imparfait ? Ce dernier était subtil, intelligent, avec des notations sociologiques pleines de finesse. En comparaison, Belgravia semble avoir été écrit un peu trop vite, à partir d’un synopsis qui en vaut en autre — un marchand, au 19e siècle, voit son ascension sociale menacée par un secret de famille — mais qui n’a rien d’original. Car on a déjà vu, chez Fellowes et ailleurs, l’aristocratie anglaise et la bourgeoisie s’affronter à fleurets mouchetés, et les domestiques s’avérer moins dévoués à leurs maîtres qu’il n’y paraît. Et le début du roman donne l’impression d’aller trop vite, comme si Fellowes n’était pas pleinement impliqué dans son sujet. Reste une intrigue solide, développée avec talent (il y a un vrai suspense, et on s’attache à plusieurs personnages de femme), mais dont on devine pas mal de rebondissements à l’avance. Dans l’ensemble, ce livre semble écrit avec plus de métier que d’inspiration. A ne pas manquer si l’on est un inconditionnel de l’auteur et de son univers, mais ce n’est pas le meilleur moyen de l’apprécier : Passé imparfait est largement supérieur, tandis que Downton Abbey est une merveille.

Catégorie : Littérature anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Valérie Rosier et Carole Delporte.

Liens : chez l’éditeur ; en 10-18.

Les saltimbanques ordinaires

Eimear McBride, Les saltimbanques ordinaires, Buchet-Chastel, 2018

Par Brigitte Niquet.

Encore un livre dont le titre est aussi déconnecté du contenu que possible. « Saltimbanques », d’accord, les deux héros le sont incontestablement puisqu’ils appartiennent corps et âme au milieu du spectacle, mais Eily et Stephen sont tout sauf « ordinaires », ils sont même exactement le contraire et c’est ce qui fait leur intérêt. Curieuse manière d’appâter le lecteur !

Bref, en dehors de cette considération générale, de quoi s’agit-il ? De la rencontre explosive entre Eily, Irlandaise en rupture de famille qui rêve d’intégrer une école de théâtre à Londres, et Stephen, de 20 ans son aîné, acteur et scénariste, dont elle tombe illico éperdument amoureuse. Le scénario est d’un classicisme sans faille, l’écriture l’est moins. Complètement déstructurée, ignorant la ponctuation (en particulier celle des dialogues), usant et abusant des phrases inachevées, censées sans doute reproduire le caractère haletant et chaotique de la pensée vivante (celle d’Eily en l’occurrence), elle innove, certes, mais peut aussi rebuter. Comme en plus, le sujet presque unique tient en trois mots : sexe, drogue, alcool, et que les trois états qu’ils induisent, déjà abondamment décrits dans la littérature, sont ici ressassés avec un maximum de complaisance, le lecteur finit par être transformé en voyeur un peu écoeuré et n’aime pas forcément ça.

Et pourtant, il persévère, ce lecteur. Masochiste ? Pas seulement. Vers la moitié du livre, Stephen, le ténébreux Stephen, « cet obscur objet du désir » dont on ne sait pas grand-chose vole la vedette à Eily et tout change. L’écriture (qui redevient classique) et le sujet : il ne s’agit plus des premiers émois d’une vierge surdouée pour le sexe mais de l’omniprésence chez un homme mûr d’un passé presque inavouable qui perturbe le présent jusqu’à le rendre invivable. Dès lors, la véritable question se fait jour : l’amour, si total soit-il, peut-il sauver ceux qui ont touché le fond et en restent si profondément meurtris que le seul mot de résilience est presque une insulte à leur malheur ? Et la personne qui leur tend la main ne risque-t-elle pas de sombrer avec  eux ? Nous ne livrerons pas la réponse de l’auteur et nous contenterons de déconseiller ce livre à un public « non averti ». Les autres apprécieront, et se délecteront en prime de la visite guidée de Londres qui sert de toile de fond.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduction : Laetitia Devaux.

Liens : chez l’éditeur.

Passé imparfait

Julian Fellowes, Passé imparfait, Sonatine, 2014

Par François Lechat.

Si un ami en phase terminale vous demande de lui rendre un service, vous acceptez, évidemment. C’est ce que fait le héros de ce roman écrit par l’auteur de Dowton Abbey, pour le plus grand bonheur du lecteur. Car, dès le départ, le ver est dans le fruit, et le suspense s’installe : ces amis sont brouillés depuis 40 ans, depuis des vacances passées en groupe au Portugal, et l’enquête que le mourant impulse réservera son lot de surprises, bonnes ou mauvaises, à notre Sherlock Holmes amateur – il s’agit d’identifier un enfant illégitime et sa mère. C’est d’autant plus savoureux, et prenant, que l’enquête se déroule dans ces milieux très snobs de l’aristocratie anglaise que Julian Fellowes connaît de l’intérieur et dont il restitue les codes et les hiérarchies avec une ironie discrète. Par-delà la valse des sentiments, des ambitions et des aigreurs, il distille aussi dans ce roman, par petites touches élégantes, une réflexion sociologique sur l’évolution des mœurs, en particulier au cours des années 70 qui sont, pour lui, le moment où s’accomplissent réellement les sixties. Ce roman écrit au cordeau ne prétend pas rivaliser avec Proust, mais il offre un subtil équilibre entre le plaisir de la narration et celui de l’intelligence. So british.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Jean Szlamowicz.

Liens : lisez.com.

Un Site WordPress.com.

Retour en haut ↑