Sur une majeure partie de la France

Franck Courtès, Sur une majeure partie de la France, Jean-Claude Lattès, 2016

Par François Lechat.

Ce roman recommandé par L’Obs est typiquement contemporain : écrit en flash-back, dans un style direct, avec une intrigue efficace et des personnages bien campés. De la littérature sans gras, sans ambition d’en mettre plein la vue. Mais l’auteur déroute, malgré tout. A travers les tribulations d’une bande de jeunes vivant dans un coin de province gagné par l’urbanisation, il s’attaque à un thème presque tabou : la transformation des campagnes françaises sous la pression du modernisme, de l’agriculture intensive, du consumérisme, de la mondialisation, de l’argent. D’où un ton inhabituel, qui insère dans une trame très sobre des commentaires et des dialogues presque moralisateurs, toute une réflexion, joliment distillée, sur la perte d’un art de vivre et de penser. Ceux qui partagent les indignations de l’auteur apprécieront, les autres pourront se rabattre sur l’intrigue mais passeront à côté de l’essentiel.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Giratoire

Dominique Paravel, Giratoire, Serge Safran, 2015

Par François Lechat.

Ce petit livre est une belle réussite. A le résumer, il paraît trop modeste : un employé et une de ses supérieures qu’il ne connaissait pas doivent faire un long trajet en voiture pour démarcher un client. Donc la route, un huis clos et une histoire d’amour possible (on y pense forcément). Mais le propos est ailleurs : dans les failles de chacun, qui vont se déployer par petites touches. Un diabète pour lui, qui lui ôte sa contenance et l’angoisse à l’idée qu’une crise révèle sa maladie, cachée à son employeur. Et une blessure d’enfance pour elle, qui l’a endurcie et lui donne en même temps l’envie de s’échapper de tout. Donc ils s’observent, se jaugent, dépassent difficilement la barrière de classe qui les sépare, mais devinent qu’ils ont quelque chose en commun, l’envie de fuir les apparences, de faire cesser la comédie. Elle en prend d’ailleurs l’initiative en sabotant délibérément leur trajet, comme si elle ne voulait pas arriver à ce rendez-vous et préférait faire l’école buissonnière. Le roman glisse ainsi sur trois plans à la fois : l’intériorité des héros, une évocation douce-amère de notre société gagnée à la consommation et des touches de rêve voire d’irréalité vers la fin. C’est intelligent et fluide, d’une écriture rapide et sensible, remarquablement concise. Et la construction est habile, qui voit la fin de chaque chapitre être réécrite au chapitre suivant, du point de vue de l’autre personnage.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La faille

Isabelle Sorente, La faille, Jean-Claude Lattès, 2015

Par François Lechat.

On sort de ce livre avec l’étrange sentiment d’avoir dû mal lire, au début. Car si La faille accroche d’emblée, il faut un certain temps avant de comprendre ce qui se joue, avant de voir le récit se déployer, avant de saisir qui est la véritable héroïne, non pas la narratrice mais son amie d’enfance retrouvée après une longue éclipse. Les va-et-vient entre le présent et le passé y sont pour quelque chose, qui en entremêlant plusieurs époques ralentissent la progression des événements. Avec pour résultat que le livre paraît de plus en plus réussi, jusqu’à devenir parfaitement remarquable, au fur et à mesure que l’on avance et que l’on découvre l’extraordinaire finesse de l’auteur, l’acuité du regard, l’intelligence de ses notations. Un roman psychologique par excellence, qui met en scène un pervers d’autant plus inquiétant qu’il n’est jamais violent et que sa victime est plus ou moins consentante, elle qui ne peut s’empêcher de trop donner aux hommes et de se mettre en situation de culpabiliser. On a rarement aussi bien exploité la psychanalyse sans jamais employer ses concepts, fait sentir ce qui colle à la peau de tous les cabossés de l’existence, y compris ce pervers qui n’a pas d’excuse mais dont la petite enfance est bouleversante, comme celle des autres personnages d’ailleurs. En outre, ce roman est éminemment contemporain, ancré dans un certain état du capitalisme et des rapports de classe, là aussi sans jamais rien théoriser, simplement en donnant à sentir. Du grand art, donc, mais pour lecteurs aguerris, qui ne seront pas déroutés par l’absence de toute marque indiquant par qui et quand la parole est reprise au cours des dialogues. Un roman à lire crayon en main, idéalement, pour ne pas perdre les passages les plus percutants et pouvoir les méditer.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La septième fonction du langage

Laurent Binet, La septième fonction du langage, Grasset, 2015

Par François Lechat.

Les critiques qui l’ont encensé avaient raison, voici un livre épatant, au sens strict du terme. On est épaté par l’habileté de l’auteur, son audace, son humour, l’énormité de l’idée de départ – Roland Barthes serait mort assassiné dans le cadre d’un sombre complot auquel a peut-être participé toute l’élite intellectuelle française, Foucault, Derrida, BHL, Sollers, Kristeva, Althusser… C’est conçu et ça se développe comme un polar, mais un polar dont les suspects et les personnages secondaires sont des célébrités, y compris de la politique, Mitterrand, Giscard et leur garde rapprochée (celle de Mitterrand est croquée avec une savoureuse férocité). Pour qui connaît l’ambiance intellectuelle et politique des années 70, c’est irrésistible, avec des inventions jouissives même si l’auteur cède parfois à la facilité. Mais c’est un roman pour initiés : les longues paraphrases des discussions de l’époque autour de la sémiologie, du langage, du signifiant, etc., amuseront les intellos mais ne peuvent que décourager le lecteur lambda. Et, limite inhérente à l’exercice, on n’oublie jamais qu’on lit une pochade de haut vol, un tour de force romanesque : aucune chance de prendre l’intrigue totalement au sérieux, d’autant que l’auteur rappelle périodiquement que c’est lui qui tire les ficelles. Ce qui lui permet, d’ailleurs, de conclure sur un chapitre assez étourdissant, qui nous arrache un dernier sourire d’admiration.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; article de l’Obs.

Le mouton de la place des Vosges

Catherine Siguret, Le mouton de la place des Vosges, Albin Michel, 2015.

Par François Lechat.

L’intrigue est mince, qui raconte les tribulations d’une rentière installée dans la très chic place des Vosges, à Paris, et bien décidée à y vivre avec un mouton. Tollé du voisinage, évidemment, et début d’action judiciaire qui amène l’héroïne à nous présenter, dans une sorte de plaidoyer loufoque, le petit monde qui gravite autour de son appartement et les aventures qu’elles a connues pour se choisir un mouton en Corse et le ramener à Paris. Autrement dit : le journal intime d’une anticonformiste forcenée qui aime les hommes, l’amour, les vieilles dames et les plus corses des Corses, qui observe tout, déteste l’hypocrisie et raconte la comédie humaine dans un mélange constant d’intelligence, d’humour et de tendresse contenue. Un grand souffle de liberté, idéal pour les lecteurs qui aiment lire entre les lignes.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Chroniques de la débrouille

Titiou Lecoq, Chroniques de la débrouille, Livre de Poche, 2015 (réédition de Sans télé, on ressent davantage le froid, Fayard, 2014)

Par Catherine Chahnazarian.

Je suis un peu déçue bien que, des fois, je me sois vraiment marrée en lisant ce Titiou Lecoq très irrégulier, irrégulier comme le sont forcément les chroniques d’un blog personnel. Je ne savais pas que les Chroniques de la débrouille étaient issues d’un blog : je me renseigne toujours peu sur les livres avant de les lire car je déteste ne pas découvrir. J’étais donc prête à lire quelque chose d’au moins aussi bon que Les Morues (qui est un roman). Mais non, des chroniques autocentrées à demi adolescentes, ça ne passe pas en livre. Parce que tellement de gens savent le faire : se raconter en étant drôle, voire en faisant de l’autodérision et en en profitant pour dire des petites choses sur le monde… Les petites choses du monde, je préfère qu’elles me soient narrées, emballées dans un récit bien mené (ou, selon les cas,  dévoilées par un homme ou une femme courageuse). Mais là, que me reste-t-il après cette lecture, même si j’ai ri ? Juste la certitude – mais la certitude toujours intacte – que Titiou Lecoq a du talent.

Selon l’humeur, ça peut être un chouette livre à lire, à laisser et à reprendre dans un rythme rappelant, justement, celui qui nous fait suivre un blog. Il y a des moments hilarants, notamment au début, quand elle parle de l’éducation nationale…

Mais, Madame Lecoq, j’attends votre prochain roman. J’avais beaucoup aimé Les Morues ! C’est d’ailleurs amusant de lire, dans les Chroniques de la débrouille, le travail réalisé sur ce roman.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Fayard ; en Poche.


L’avis de François Lechat

Effectivement, comparées aux Morues, petit roman sans prétention mais plaisant, ces Chroniques de la débrouille pâtissent de leur procédé. Il y a du bon et du moins bon, et l’on n’est pas toujours d’humeur à lire des propos aussi légers que ceux-ci, dans les deux sens du terme. Ni à déceler ce qu’ils ont, parfois, d’assez fin sous une absence totale de vernis. En fait, il faut lire ce livre comme un San Antonio sans commissaire ni intrigue : pour le plaisir de s’encanailler avec un auteur qui emploie un langage de charretier, est obsédé par toutes les fonctions organiques et n’hésite devant aucun trait d’humour, mais au féminin, ce qui nous change. L’autodérision est reine, l’époque est jugée sans aménité, les femmes en prennent autant pour leur grade que les hommes : ça défoule et, encore une fois, c’est sans doute plus plaisant pour des lecteurs masculins, qui pourront se faire complices sans se sentir coupables.

Les Morues

Titiou Lecoq, Les Morues, Au diable Vauvert, 2011 (disponible en Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Les Morues est un premier roman qui parvient à être tout à fait original en s’attachant à des thèmes qui ne le sont pas spécialement : les dessous du journalisme, l’emprise d’internet sur nos vies, la difficulté de faire son deuil lorsqu’un proche s’est suicidé. Mais c’est très finement que sont traités des thèmes plus difficiles comme la nécessité de repenser le féminisme, la maturité sexuelle et affective, les cicatrices d’un viol. Oui, c’est un drôle de roman qui ne se gêne pour désobéir à la règle de l’unité d’action, et c’est très bien comme ça.

Les personnages principaux, Ema et Fred, sont tout simplement formidables. Au plan psychologique, c’est très fort. Le style nous projette tout droit dans le mental de cette jeune femme et de ce jeune homme empêtrés dans leurs problèmes existentiels. Ce n’est pas un roman à double narrateur, non : le même narrateur, externe, regarde vivre tous les personnages, se glissant seulement de manière privilégiée dans la peau d’Ema ou de Fred ; mais c’est tout de même un roman à deux voix ou, plus exactement, à deux cris.

Il faut passer outre la trame policière et politique, très faible, pour apprécier les qualités de cette jeune auteure, mais cela vaut la peine. Il faut passer outre, aussi, la couverture stupide de l’édition du Livre de Poche, quelques fautes d’orthographe et scories déplorables, et ne pas lire la quatrième de couverture ou la promo de l’éditeur qui, comme souvent, en dit trop : c’est beaucoup plus gai de découvrir au fil de l’écriture ce qui explique le titre : Les Morues.

Bref, voilà un roman imparfait que je recommande pourtant. Simplement parce que je n’aurais pas pu le lâcher. Je voulais savoir si…, pourquoi…, qui… ? Et il se pourrait que j’achète le prochain si Titiou Lecoq en écrit encore un.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; une bonne interview de l’auteure : http://www.babelio.com/auteur/Titiou-Lecoq/94958 (qu’on apprécie encore plus après avoir lu le livre…).

Une autre idée du bonheur

Marc Levy, Une autre idée du bonheur, Laffont, 2014 (disponible en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Il était présenté en petites piles à la caisse du supermarché, comme un bonbon ! Ça m’a carrément choquée. Mais comme ça faisait un moment que je me disais « Je devrais essayer un Marc Levy » j’ai déposé un exemplaire sur le tapis roulant.

En l’ouvrant, j’ai eu une crainte : une page vantait le livre à travers des commentaires de Paris Match ou Voici. Était-il si important de prévenir le lecteur de ne pas s’attendre à de la grande littérature ? Puis, en découvrant que l’action se passait aux États-Unis, j’ai pensé qu’il valait mieux découvrir l’Amérique avec les Américains. Mais j’ai continué à lire parce que, dès les premières pages, je me demandais déjà qui… pourquoi… et alors… ?

Maintenant que je l’ai fini, la prof en moi, qui se prend pour une intellectuelle, voudrait soulever les maladresses, les formules resucées, enguirlander l’auteur parce qu’il confond le futur et le conditionnel. Mais la féministe passive voudrait le remercier pour ce petit rappel historique qui tombe à point nommé ; la citoyenne se dit que même si elle n’entrerait pas dans le débat de cette façon, c’est toujours bien qu’il y ait des gens pour nous rappeler que nous pourrions nous faire une certaine idée du bonheur, en discuter, la défendre. La femme fatiguée voudrait dire son plaisir d’avoir pu lire quelque chose de pas complètement con, avec urgence et sans se prendre le chou ; la lectrice peu encline à lire des romans d’aventure doit dire que celui-ci est vraiment bien ficelé.

S’il y avait une suite, je la lirais.

Catégorie : Littérature française.

Liens : page sur l’auteur ; extrait à lire en ligne : ici.


Commentaire de François Lechat

Je partage la critique de Catherine Chahnazarian, dans les éloges comme dans les réserves. Mais j’ajouterais qu’il est étonnant de voir un auteur aussi aguerri nous infliger de longs témoignages de jeunesse écrits au passé simple, dans un style beaucoup trop travaillé pour être réaliste, et en frôlant la dissertation de morale civique. C’est un Lévy avec supplément d’âme mais aussi, hélas, avec supplément de littérature. Il est bien plus efficace quand il met ses héroïnes en action ou qu’il glisse des rebondissements dans de courtes répliques, sans appuyer. Ce qui n’empêche pas un happy end que l’on sent venir de loin, comme si son éditeur ne voulait pas d’une autre idée du bonheur. C’est passionnant, mais pas très réussi.

Plonger

Christophe Ono-dit-Biot, Plonger, Gallimard, 2013 (disponible en Folio)

Par François Lechat.

Une réussite impeccable dans son genre. Une belle histoire d’amour (contrariée, forcément) sur fond de réflexions sur un monde à la dérive, gangrené par l’argent, la technologie et la violence. C’est intelligent, remarquablement construit et tenu, avec un suspense qui monte en puissance et que l’auteur dénoue sur une centaine de pages alors qu’il aurait pu le liquider en trente. Roman destiné à un public cultivé qui se délectera de deux courts chapitres sur les plus belles sculptures de nus en Europe, reproduites dans l’édition de poche. Avec deux beaux personnages de femme fatale, dont une photographe espagnole, c’est aussi un roman d’homme, fait pour les hommes et les femmes que n’étouffe pas un univers d’intellectuels tourmentés.

Catégorie : Littérature française.

Liens : sur le livre, sur l’auteur. Voir aussi Croire au merveilleux d’Ono-dit-Biot.

Ce coeur changeant

Agnès Desarthe, Ce cœur changeant, Editions de l’Olivier, 2015

Par François Lechat.

Difficile de présenter ce livre dont l’habileté et la richesse défient la critique… Fondamentalement, c’est l’histoire de deux êtres dominés, qui subissent les événements dans la candeur et la stupéfaction. Il y a l’héroïne, Rose, qui connaîtra au début du 20e siècle, à Paris, une descente aux enfers interrompue par hasard. Et il y a son père, René, militaire français qui a épousé une Danoise et ne s’en est jamais remis. Il faut dire que René, comme sa fille, est mal armé pour affronter l’existence : il lit Spinoza et admire les stoïciens, mais son cerveau lui joue des tours et l’empêche de raisonner convenablement. Comme le dit sa fille : c’est un homme qui, s’il devait construire une maison, commencerait par le toit. Rose, elle, pense de manière plus juste, mais elle pense moins : c’est une femme qui n’a ni le savoir ni l’arrogance des hommes de l’époque. Mais il ne faut pas s’y tromper : quand on la résume, l’histoire de Rose semble devoir sombrer dans le misérabilisme, et pourtant, c’est l’inverse qui se produit. Dans ce qui aurait pu prendre l’allure d’un roman social, Agnès Desarthe insuffle de la poésie, de l’humour à froid, de l’érotisme (allusif mais torride), du romanesque, de la fantaisie, du suspense… Rose et René nous touchent par leur innocence, leur infinie bonne volonté et leur envie de vivre ; et autour d’eux gravitent des personnages hauts en couleur, aux noms improbables et qui fourmillent d’inventions. On peut se sentir un peu dépassé, par moment, par la richesse d’expression de ce roman haut de gamme, mais il ne faut pas passer à côté : c’est de la grande littérature.

Catégorie : Littérature française.

Liens : sur l’auteur, sur le livre ; l’article de François Lechat sur L’éternel fiancé (2022).

Amours

AmoursLéonor de Récondo, Amours, Sabine Wespieser, 2015, 276 p.

Par François Lechat.

D’abord il y a le cadre, une grande maison bourgeoise en 1908, la campagne aux alentours, un couple en attente d’enfant, ses domestiques, sa position sociale. Ensuite il y a le récit, conventionnel au début, bousculé par un premier événement, puis conduit sur des chemins de traverse par ses héroïnes, des femmes de leur temps qui osent ce qu’elles n’auraient pas dû oser. Enfin et surtout, indissolublement, il y a l’intelligence et le style, des notations subtiles, vibrantes, portées par une langue fluide et précise, tantôt simple tantôt sophistiquée pour rendre la douceur des sentiments et le chaos des passions. Une ode à la littérature, subtile et poignante : une revanche contre les facilités de l’autofiction.

Catégorie : Littérature française.

Liens : sur l’auteur, sur le livre, sur le prix (article + interview).

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