L’archipel d’une autre vie

Andreï Makine, L’Archipel d’une autre vie, Seuil, 2016

Par Brigitte Niquet.

Voilà un beau titre, qui fait rêver à des séjours paradisiaques à l’ombre des cocotiers, à des lieux enchanteurs où l’on pourrait jouer les Robinson, oublier la civilisation et peut-être tout recommencer à zéro. Ce serait négliger le fait que l’archipel des Chantars se trouve aux confins de l’Extrême-Orient russe, que la saison sans neige commence en juin et se termine en août, que les tempêtes « solidifient les vagues » dès le mois de novembre, entourant l’archipel « d’une forteresse de glace », et que l’île de Bélitchy, qui pourrait être un refuge pour les amoureux de la solitude, est inhabitée parce qu’inhabitable. Alors que peut-on y faire ? « Y vivre, tout simplement ». Cette phrase se suffit à elle-même et éclaire le double aspect du roman.

Lequel roman est d’abord l’histoire d’une longue traque, d’une chasse à l’homme sans merci sur fond de conflits politiques. Nous sommes en Sibérie, en pleine guerre froide, dans un camp où l’armée soviétique se prépare secrètement à la guerre nucléaire qui lui semble inéluctable. Un prisonnier s’évade. Qui est-il ? Quel est son crime ? Peu importe. Un  commando de cinq hommes, soldats perdus à qui l’on intime l’ordre d’obéir sans chercher à comprendre, est lancé à sa poursuite dans l’immensité de la taïga. Ils sont chargés de le ramener mort ou vif, de préférence vif pour qu’on puisse lui infliger publiquement un châtiment exemplaire. Mais rien ne va se passer comme prévu. Le gibier se joue des chasseurs, et c’est alors que tout commence.

Si « L’Archipel d’une autre vie » n’était que cela, un captivant roman d’aventures, un véritable western à la sauce russe, dépaysant au possible et porté par une écriture superbe, ce serait déjà beaucoup. Mais quand on arrive aux deux-tiers du livre, on voit pointer une autre dimension, celle d’une quête spirituelle dont le sens se résume assez bien dans ce passage : « Ce n’était pas les deux fugitifs mais l’humanité elle-même qui s’égarait dans une évasion suicidaire. […] C’est notre vie à nous qui était démente ! Déformée par une haine inusable et la violence devenue un art de vivre, embourbée dans les mensonges pieux et l’obscène vérité des guerres. » Pour échapper à ce schéma mortifère, une seule solution : quitter ce monde et aller s’établir sur une terre vierge… et pourquoi pas l’île de Bélitchy, par exemple ?

Impossible d’en dire plus sans déflorer le roman. Nous n’avons fait que suggérer ses merveilles. Il en reste bien d’autres à découvrir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

L’ordre du jour

Éric Vuillard, L’ordre du jour, Actes Sud, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Frais tiré de chez l’imprimeur – Goncourt oblige –, l’exemplaire que j’ai lu puait l’encre fraîche et le papier pas sec. Cela participait de l’impression nauséeuse que laissent, par exemple, les conversations de Schuschnigg avec Hitler. D’autant que l’auteur sait nous obliger à imaginer la scène : il glisse du passé simple – le récit – au présent – la scène telle une image à demi figée sur l’écran de nos imaginaires. Mais il y a comme une contradiction, dans ce livre qui nécessite déjà un certain savoir historique et un bon vocabulaire (ou de savoir passer outre les mots rares que l’auteur ne peut s’empêcher de distiller), contradiction entre ce style français qui fait de la poésie en prose, s’emporte, s’extasie littérairement, et la colère naïve qui semble découvrir la vérité sous les mensonges et nous accuse de ne jamais avoir levé le voile sur cette période catastrophique de l’Histoire européenne. Pourtant, depuis des décennies, cette période, énormément documentée, a déjà été vue et revue, corrigée et recorrigée maintes fois et de maintes façons. Il y a quelque chose de dérangeant dans ces accusations latentes, à l’adresse d’un lecteur pourtant – sinon érudit – au moins instruit. Mais le ton est autre, l’approche n’est pas dénuée d’intérêt, il y a de très bons passages, et la colère est sans doute saine.

Un peu incertain, et très mal titré, L’ordre du jour est à la fois un récit et un journal de recherches, un travail littéraire et un coup de gueule. Je l’aurais rangé dans la catégorie Essais et je ne lui aurais pas attribué ce prix-là. D’autant qu’on ne sait pas bien ce que fait l’auteur. Est-ce qu’il règle des comptes à la mémoire de quelqu’un ? Est-ce qu’il est ulcéré par les cours d’Histoire actuellement dispensés au Lycée et qui n’en apprendraient pas assez aux jeunes ? Est-ce une mise en garde ? Contre quoi ?

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles

Jean-Michel Guenassia, De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles, Albin Michel, 2017

Par François Lechat.

Un Guenassia en mode mineur, me semble-t-il. Avec des qualités qui ménagent un réel plaisir de lecture : une intrigue originale, un rythme soutenu, des personnages bien typés, des dialogues à la fois ciselés et réalistes, de la fluidité et des rebondissements bienvenus. L’ensemble, pourtant, déçoit un peu. D’abord, sans doute, parce que Guenassia a le défaut de ses qualités. Son texte est léger dans les deux sens du terme, certains événements auraient mérité davantage de soin, de mise en place, ou paraissent un peu faciles, trop habiles. Il manque des changements de ton, un peu de gravité, de quoi lester cette histoire qui touche à des thèmes essentiels, l’identité sexuelle, la famille, la paternité, la maternité, l’entrée dans l’âge adulte, la différence et la tolérance… Guenassia est victime de sa facilité d’écriture mais aussi, je crois, d’un mauvais point de départ : faire de son héros, Paul, le fil conducteur d’un récit initiatique sur la fluidité des genres à l’époque contemporaine, alors que Paul est simplement un garçon qui ressemble à une fille, pas tellement différent des autres mecs, hétéro tranquille et, surtout, personnage passif qui se laisse embarquer par les circonstances, ce qui le rend finalement assez fade alors qu’on s’attendrait à un concentré d’ambiguïté. Ce roman est fantaisiste et généreux, comme l’écrit l’éditeur, mais il aurait gagné à être plus ambitieux. Ceci dit, si vous aimez Guenassia, ne vous laissez pas décourager : c’est plaisant, et toute une série de scènes sont réussies.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La beauté des jours

Claudie Gallay, La Beauté des Jours, Actes Sud, 2017

Par Sylvaine Micheaux.

Cela fait deux fois que je me fais surprendre par un roman de Claudie Gallay.

Le premier, c’était Les Déferlantes. J’avais été obligée de le lire pour une formation et, au départ, j’avais vraiment dû m’accrocher car je trouvais que l’histoire était bien lente, monotone, qu’il ne s’y passait rien ou pas grand-chose. Puis au fil des pages (vers la page 100, quand même), je me suis retrouvée prise par le récit (eh oui, il y  avait une histoire), et ce livre, je l’ai trouvé magnifique.

Là, Claudie Gallay nous prend de la même manière. C’est l’histoire de Jeanne, guichetière à la poste, un mari aimant et casanier, des jumelles parties faire leurs études à Lyon. Elle a une vie toute simple, toute monotone, réglée comme du papier à musique : le repas en famille chez les parents taiseux le dimanche, le macaron du mardi, les vêtements préparés d’avance pour le lendemain ainsi que les bols du petit déjeuner. Jeanne se plait dans cette routine rassurante, même si on y sent de l’ennui. Mais elle a quand même une passion pour une artiste d’avant-garde, Marina Abramovic (artiste qui existe réellement), qui réalise des performances, des défis mettant en jeu son intégrité physique et psychique. L’esprit de la petite Jeanne ne serait-il pas plus complexe qu’on ne pense pour aimer une telle artiste ? Un petit grain de sable, vous savez le battement d’aile du papillon, va modifier tout doucement, tout légèrement sa vie…

Beaux personnages, simples et attachants ; une Jeanne à la moitié de sa vie, et à la croisée de ses chemins ; jolie écriture faite de chapitres courts ; un petit livre, poétique au fond.

Catégorie : Littérature française.

Liens : La beauté des jours chez l’éditeur. La critique des Déferlantes sur Les yeux dans les livres par Marie-Claude Donner.

Les loups à leur porte

Jérémy Fel, Les loups à leur porte, Rivages, 2015

Par Brigitte Niquet.

Si vous aimez les suspenses haletants, les thrillers mâtinés de gore qui ne dédaignent pas les incursions vers le fantastique, ce livre est pour vous. Mais si vous aimez les loups et trouvez usurpée leur réputation de sauvages prédateurs, abstenez-vous. Ils sont ici le symbole du mal dans toute sa splendeur, dans toute son horreur. « Si j’étais loup, je porterais plainte pour diffamation », a écrit un critique.

Ça commence par l’histoire du jeune Daryl qui met le feu à la maison familiale et regarde avec délectation ses parents y brûler vifs. Puis, il n’est plus question de lui au profit des « héros » des chapitres suivants dont chaque titre est un prénom : Duane, Claire, Clément, Mary Beth, Scott… On a l’impression de lire un recueil de nouvelles ayant pour thématique « les psychopathes meurtriers ». Il faut attendre un bon moment pour comprendre qu’il s’agit bien d’un roman, à la construction diabolique – et très compliquée –, dont on ne peut apprécier la qualité que petit à petit jusqu’au bouquet final, à condition toutefois d’ingurgiter le livre d’une seule traite (454 pages quand même) un jour de pleine forme ou de farniente sur la plage. Si vous avez tendance à lire à petites doses chaque soir en piquant du nez sur le livre dès que le sommeil vous gagne, quand un personnage du chapitre 2 fait une incursion au chapitre 10, vous êtes enclin à vous demander : qui c’est, celui-là ? Retour en arrière nécessaire, feuilletage fébrile du bouquin, relecture… Un conseil : prenez des notes dès le début sur qui est qui et qui a fait quoi, qui est le fils (frère, oncle, neveu, père…) de qui, ça aide !

Cette réserve mise à part, Jérémy Fel en étant à son premier roman, on ne peut qu’admirer sa maîtrise, que beaucoup comparent à celle de Stephen King, sur les traces de qui il marche incontestablement. Confirmera-t-il son appartenance à cette lignée ? Difficile à dire car il n’a rien publié d’autre depuis 2015. Mais ça bouillonne peut-être dans le chaudron du sorcier…

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; voir également notre critique d’Helena, du même auteur.

Qui ne dit mot consent

Alma Brami, Qui ne dit mot consent, Mercure de France (Coll. bleue), 2017

Par Sylvaine Micheaux.

Qui ne dit mot consent est sans conteste un très bon roman. L’ai-je aimé ? Très difficile pour l’instant de le dire. Il est superbement écrit, le sujet en est parfaitement maitrisé, mais il m’a angoissée, énervée, interpelée et je n’ai pu malgré tout qu’aller au bout de ma lecture pour savoir, pour comprendre.

Alma Brami nous fait entrer dans la famille d’un pervers narcissique, Bernard. Peu à peu, il a éloigné son épouse de ses amies, lui choisissant ses propres amies (petites amies), lui achetant une superbe maison, à la campagne, éloignée de tout et tous. Mais Emilie, son épouse, l’aime tellement, et bien sûr, Bernard l’aime tellement et elle seulement. Et l’état d’Emilie se dégrade, lentement ; encore plus après le départ de leurs enfants devenus adultes.

On pénètre une réalité terrible. C’est Emilie qui raconte durant tout le livre. Les mots sont infiniment bien choisis, doux pour décrire une vie complètement détruite, l’anéantissement de l’estime de soi et le besoin immense d’amour.

A lire, mais attendez-vous à prendre une sacrée claque.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Corniche Kennedy

Maylis de Kerangal, Corniche Kennedy, Gallimard, 2008

Par Dominique Bernard.

Juste un petit mot pour un livre intense. Parmi les livres de Maylis de Kerangal, ma préférence va à celui-ci. Le récit est court, vif et dramatique, comme les aventures que l’on s’invente en groupe à l’adolescence. Ces gamins et leurs plongeons toujours plus hauts – la bande de la Plate -, leurs mobylettes, l’inspecteur, on les revoit partout et on les entend encore après avoir fermé le livre.  Au cinéma, on dirait qu’ils crèvent l’écran. Dans ce récit, pas de thèse, rien à prouver, mais une succession de moments de grâce et de tensions, non pas décrits, ni démontrés, ni commentés, mais créés par l’écriture même, la vie.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Gallimard, collection Folio.

Les déferlantes

Claudie Gallay, Les déferlantes, Ed. du Rouerge, 2008

Par Marie-Claude Donner.

Six mois après être arrivée à la Hague pour recenser les oiseaux du Cap, l’héroïne, ornithologue, s’est petit à petit intégrée au village et vit au rythme de la mer. Elle a appris à aimer les habitants des lieux qu’ils soient artistes, pêcheurs, tenancière de café ou simple quidam. Sa vie est ponctuée de longues marches à la recherche de nids et de colonies d’oiseaux qu’elle doit recenser. L’observation de ce monde ailé lui permet de se régénérer après une histoire douloureuse.

Un jour, un homme à la recherche de son passé vient perturber cet équilibre.

J’ai aimé le tempo du livre. Le flux et le reflux de la mer s’invitent tout au long de l’histoire. La personnalité et les rêves des différents habitants se dévoilent au fur et à mesure, au même rythme. Moi qui ne suis pas trop  « descriptions », je me suis sentie plongée dans le décor.  Envie d’arpenter les falaises, prendre un café en terrasse au bar local, rencontrer l’ermite du coin…

Il y a bien sûr une intrigue, une relation amoureuse, mais surtout des non-dits en filigrane. Ce récit pourrait être oppressant mais personnellement, je l’ai trouvé apaisant et le conseille volontiers.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Découvrir  les éditions du Rouerge ; le livre chez Actes Sud (rééd° coll. Babel, 2011).

Knut

Olivier Saison, Knut, Cambourakis, 2014

Par Catherine Chahnazarian.

Embarquement immédiat dans l’univers mental délirant de Knut, héros éponyme dont tout ce qu’on sait (tout ce qu’il sait lui-même ?) c’est qu’il a une Buick décapotable et une valise pleine de billets de banque. Tout le reste n’est que rencontres et courts séjours auprès de femmes qui ont la drôle d’idée de l’accueillir chez elles parce qu’il est visiblement sans gîte. Évidemment, on a peur pour elles ! Mais il faut dire qu’elles sont un peu déjantées elles aussi, forcément. On suppose que tout cela est un rêve, celui d’un malade mental (et on ne peut pas s’empêcher de se demander comment va l’auteur). Tout repose sur les obsessions de Knut (araignées, parapluies noirs, sucettes, la symbolique des couleurs…) et sur le sexe. Sans pornographie, mais sans érotisme non plus ; tout est suggéré, tout en étant cru. On lit quelque chose qui se situe entre la folie dure du personnage et notre propre capacité d’imagination. Stylistiquement, tout ou presque repose sur l’art consommé – sans modération – de la métaphore, des références troubles et de l’hypallage (*). Par exemple quand Knut a accompagné deux amies au cinéma mais, contre toute attente, n’est pas entré avec elles dans la salle, ce qu’on doit deviner dans ce passage :

Il était là, dans le hall, qui attendait, examiné par l’œil soupçonneux de l’ouvreuse, inexpugnable gardienne de marbre rose : il regarda l’horloge murale et vit qu’il restait encore trente minutes de revue de détail avant la fin du film. Des pop-corn blonds bondissaient comme des petits fous à l’intérieur de leur distributeur. La guichetière était partie aux toilettes et l’observatrice, depuis, avait redoublé de vigilance, passant de la défiance au défi. Le plafond, profond et voûté, était truffé de barres de néons et néanmoins Œil-de-lynx, entre deux tintements de clefs, allumait et braquait sa lampe-torche sur son visage, avant de l’éteindre d’un pouce sec et arbitraire : plus que vingt-sept petites minutes et la foule le séparerait de cette froide allumeuse. (p. 192-193)

Ce livre exige sans cesse que nous décodions les feintes, déjouions les pièges langagiers et psychologiques. L’ensemble est très inhabituel, cultivé et poétique, pas du tout dénué d’intérêt, même si, personnellement, il y a des passages que j’ai lus en diagonale (raccourci d’un ou deux chapitres, j’aurais dévoré le livre entier avec grand appétit). Je trouve que les scènes de rencontre sont exceptionnelles. À essayer pour le sport.

(*) Un hypallage, c’est ce procédé qui consiste à attribuer à quelque chose une caractéristique qui s’applique normalement à une autre chose. Par exemple, dans l’odeur neuve de ma robe (Valéry Larbaud), l’adjectif « neuve » complète « odeur » alors qu’il s’applique à « robe ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Dakota Song

Ariane Bois, Dakota Song, Belfond, 2017

Par François Lechat.

Ariane Bois, jeune auteure française, propose ici un roman qui la déporte dans le temps et l’espace. Le récit se situe dans les années 1970 et dans un immeuble, le Dakota, qui abrite à Manhattan, face à Central Park, le gratin le plus huppé de la ville, rien de moins que Lauren Bacall, John Lennon, Rudolf Noureev, Leonard Bernstein… Cela pourrait donner un roman très snob, ou voyeuriste, mais c’est juste l’inverse. C’est que le héros qui nous sert de guide est un jeune Noir qui a dû fuir Harlem et accepter un job obscur au Dakota, dont il observe les mœurs et les intrigues à hauteur d’homme, sans surjouer l’admiration ou la fascination, ni en rajouter dans le complexe social envers les Blancs. L’autre astuce est de tenir le cap d’un roman choral : nous suivons la destinée d’une belle brochette de résidents imaginaires, tous socialement favorisés mais tous, aussi, en butte aux aléas de l’existence, qui donnent l’occasion d’échappées dans la ville, le New York bouillonnant des années 70, tiraillé entre révolution artistique et sexuelle et tensions raciales et politiques. Cela pourrait donner un résultat un peu brouillon, ou clinquant, mais l’auteure se limite habilement à des allusions insérées dans l’intrigue, sans jamais appuyer. Elle ne dédaigne pas le drame, qui frappera plusieurs personnages, ni l’humour, auquel se prêtent les drôles de mœurs des riches, mais elle lie l’ensemble d’une écriture fluide, faussement simple, directe et évocatrice. Un roman à éviter, sans doute, s’il l’on ne connaît rien de son contexte, mais à savourer dans l’hypothèse inverse.

Catégorie : Littérature française.

Liens : le livre chez l’éditeur.

Elle voulait juste marcher tout droit

Sarah Barukh, Elle voulait juste marcher tout droit, Albin Michel, 2017

Par François Lechat.

Pour son premier roman, l’auteure a choisi un thème propice aux œuvres majestueuses. Mais sa démarche est au contraire modeste, et lui permet de réussir son coup : redécouvrir les malheurs engendrés par le nazisme et l’Occupation par les yeux d’une petite fille, Alice, emportée dans des affaires d’adultes qui lui échappent et dont elle aura bien du mal à percer les secrets. C’est que personne ne veut lui dire qui sont ses parents, ni quels drames se dissimulent derrière la façade qu’on lui oppose, en France comme en exil. Tout repose dès lors sur notre complicité avec Alice, ses joies et ses peurs, ses  chagrins et ses colères, sa volonté obstinée de ne pas s’en laisser conter, sa capacité, en grandissant, à bousculer le caractère rassis des adultes. Cela donne un roman parfois trop prévisible, un rien didactique vers la fin, mais sensible et prenant, aussi touchant que son héroïne, ce qui n’est pas peu dire. Avec des personnages secondaires (ils le sont tous, par comparaison avec Alice que l’on ne perd jamais de vue) à l’origine de scènes très fortes, qui renvoient le lecteur à ses souvenirs ou à ses rêves d’enfance. Seuls ceux qui ont grandi dans une famille sans histoire pourraient rester insensibles à force d’avoir été heureux.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Croire au merveilleux

Christophe Ono-dit-Biot, Croire au merveilleux, Gallimard, 2017

Par Brigitte Niquet.

On aurait aimé pouvoir faire un mauvais jeu de mots et dire « Plongez-vous vite dans ce livre », parce qu’il s’inscrit dans la continuité du fascinant Plonger (2013). Mais Croire au merveilleux s’égare dans des chemins de traverse si peu balisés qu’on a bien du mal à y suivre l’auteur.

On retrouve les mêmes personnages : César, le narrateur, et en filigrane Paz, la femme qu’il a aimée et aime toujours passionnément. Il ne se remet pas de sa mort et le premier chapitre qui traite de l’impossible deuil est bouleversant, à vous arracher des larmes. César tente de se suicider mais il en est empêché par l’intrusion de Nana, une fille énigmatique dont le rôle tout au long du roman restera plutôt obscur. À partir de là, tout dérape dans l’irrationnel. Dans les dernières pages, le père de Nana dit au héros : « Mais enfin, César, vous n’allez pas me dire que vous n’avez pas encore compris ? ». Non, César n’a pas compris, et sans doute beaucoup de lecteurs non plus. Il faut effectivement « croire au merveilleux » pour rentrer dans ce récit, et croire aussi à un concept très contestable : « Les êtres chers disparus ne sont pas perdus définitivement et nous les retrouverons un jour quelque part ».

Ajoutons que le parti-pris de se référer constamment à la culture antique et à sa mythologie (César est à la tête d’une « muraille » de livres en grec ancien, auxquels il ne cesse de faire allusion et qu’il cite in texto çà et là) réserve forcément cette lecture à un public très pointu. Les autres n’auront d’autre choix que de tourner plusieurs pages à la fois pour aller voir plus loin si, par hasard, l’intrigue ne reprend pas son cours normal, loin d’Ulysse et des sirènes…

Reste le charme des paysages grecs et particulièrement des îles, dont l’auteur excelle à décrire la beauté et la sérénité. On a envie de s’y précipiter et d’y vivre loin de la civilisation moderne, en se gorgeant de soleil, de bains de mer, de fruits et de silence. Les catalogues de voyages devraient s’en inspirer pour leur publicité. Mais cela ne suffit pas à sauver le roman.

Catégorie : Littérature française.

Liens : la page consacrée au livre chez l’éditeur. Voir aussi Plonger, du même auteur.

La Porte des enfers

Laurent Gaudé, La Porte des enfers, Actes Sud, 2008 (2010 en poche « Babel »)

Par Agnès Huynh.

Vous réagiriez comment si votre fils mourait sous le coup d’une balle perdue alors que vous tentez de le protéger en faisant bouclier avec votre corps ? Vous réagiriez comment si votre femme vous demandait de lui ramener son enfant vivant, votre enfant ? Vous réagiriez comment si une de vos rencontres vous proposait de vous mener jusqu’à la porte des enfers pour tenter de retrouver votre petit ?

En tout cas, Matteo doit faire face à toutes ces questions. C’est la destruction de sa famille. C’est la destruction de son univers. Le temps s’arrête. Rien n’existe plus. Sa première réaction est de s’enfermer dans la solitude de son taxi. L’idée de la vengeance germe à son esprit. Il met alors tout en œuvre pour retrouver le tireur de cette balle qui a fauché son fils.

Le fait de retrouver l’assassin est accessoire dans cette histoire. On pourrait croire que tout s’arrête là, avec le face à face. Mais non, ce n’est pas suffisant. Après avoir obtenu réparation, il continue son errance. Car rien en fait rien n’est réparé. Rien n’est plus comme avant et rien ne le sera jamais plus.

Au fil de ses tournées nocturnes en taxi, il va fréquenter un groupe de marginaux : un transgenre, un vieux prêtre en guerre contre le Vatican, un homme qui aime les jeunes garçons. Ce dernier tient des théories étranges, notamment sur les Enfers. Et un soir de désœuvrement, un soir de désespoir, un soir où le besoin d’agir devient nécessité, le petit groupe décide de trouver ce passage pour les Enfers. On assiste alors à une épopée qui n’est pas sans évoquer les Enfers de Dante.

L’auteur se met à flirter avec le fantastique par petites touches, sans jamais nous immerger. Mais il nous embarque dans cette aventure hors du commun. Matteo sera-t-il à la hauteur ? Va-t-il réussir à pénétrer dans ce monde des ténèbres ?

Malgré le thème du deuil qui est omniprésent dans ce roman, cette histoire, ou plutôt cette fable, est pour moi une ode à la vie. La fin donne une note d’espoir et de tendresse superbe. Faut-il mourir pour renaître ? Mais la loi de la tradition persiste ici aussi : une vie pour une vie. Laurent Gaudé nous offre un magnifique texte servi par une très belle écriture avec un style fluide, des mots qui sonnent juste et qui percutent. Un bon moment de lecture garanti.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; voir aussi notre critique de Salina.

Dans le jardin de l’ogre

Leïla Slimani, Dans le jardin de l’ogre, Gallimard, « Folio », 2016

Par François Lechat.

Le premier roman du prix Goncourt 2016, Leïla Slimani, est disponible en édition de poche, et se retrouve en bonne place dans les librairies. Pour qui, comme moi, le lit après Chanson douce, il contient toutes les promesses qui justifient ce Goncourt. On y trouve déjà cette écriture formidablement serrée, élégante, incisive, qui nous fait participer avec finesse à tous les états d’âme de son héroïne sans pour autant verser dans la psychologie ou dans l’explication. Dans le jardin de l’ogre est moins impressionnant, sans doute, parce que les personnages restent abordés sous l’angle de l’intime, sans nous faire sentir toute l’épaisseur des structures sociales et des mentalités qui jouent un si grand rôle dans Chanson douce. Mais l’histoire est forte, audacieuse même, puisque centrée sur une femme mariée, mère de famille et nymphomane, qui multiplie les hommes et prend le risque de se détruire parce qu’elle ne supporte pas la médiocrité du quotidien – une sorte de Madame Bovary trash, et sans l’excuse de l’influence de mauvaises lectures. Ce premier roman est une réussite d’autant plus remarquable que l’auteure dit tout sans être jamais vulgaire.

Catégorie : Littérature française.

Liens : dans la collection Folio.

The Girls et California Girls

Emma Cline, The Girls, Quai Voltaire, 2016 et Simon Liberati, California Girls, Grasset, 2016

Par François Lechat.

J’ai lu ces deux romans parus au même moment sur le même sujet, le massacre de Sharon Tate (la femme de Roman Polanski) et de ses amis sous les coups de quatre membres de la secte de Charles Manson, trois filles et un garçon, le 9 août 1969, en Californie. Deux romans basés sur des faits réels, donc, mais traités de manière strictement inverse, et donc complémentaire. Emma Cline, dont c’est le premier roman, ne raconte rien de la nuit fatale, rebaptise tous les personnages, atténue la brutalité des mœurs et des conditions de vie de la secte et place au cœur de son roman un personnage fictif, Evie, adolescente fragile et mal aimée qui rejoint la secte par soif de reconnaissance, d’affection, d’insertion dans un groupe. Simon Liberati, dont c’est le sixième livre, prend le parti inverse : il raconte tout sans fard, factuellement, dans le détail, en se focalisant sur la nuit fatale (détaillée par le menu, au risque de choquer le lecteur) et les heures qui l’encadrent. Les deux auteurs ont la même qualité, frappante : injecter de brefs éclairs de compréhension dans cette folie, Emma Cline en une phrase, Liberati en une page, ce qui prouve que rien de ce qui est inhumain ne nous est étranger. Mais, chez Cline, le récit, mené par Evie devenue adulte, est toujours délicat et souvent touchant, tant il est axé sur le mal d’amour et d’amitié et traité avec finesse (les personnages secondaires sont remarquables de précision). Liberati, lui, crée une sensation d’énergie intense et, forcément, un profond malaise tant il colle à la déchéance de ses personnages. J’ai personnellement préféré la manière de Cline, d’autant que Liberati s’est fendu d’une construction assez compliquée dans laquelle on se perd parfois. Emma Cline offre un livre très abouti, un petit joyau de littérature, là où Liberati délivre un document qui sent la vie brute, tous les états du corps et les désordres de l’esprit. Aucun risque, en tout cas, qu’ils fassent double emploi.

Catégories : Littérature française. Littérature étrangère anglophone (USA), traduction : Jean Esch.

Liens : page sur The Girls chez l’éditeur ; page sur California Girls chez l’éditeur.

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