L’art de perdre

Alice Zeniter, L’art de perdre, Flammarion, 2017

Par Sylvaine Micheaux.

L’art de perdre est une saga familiale qui commence vers les années 1930 avec Ali, fils de pauvres paysans kabyles, qui s’engage dans l’armée française à la mort de son père, en 1942.

A la libération il redeviendra paysan dans sa Kabylie natale et sa vie va se poursuivre, avec des coups de chances et d’heureux événements, comme la naissance de son fils Hamid. En 1954, c’est le début des « évènements », et Ali va passer les années de guerre à louvoyer entre les Français et le FLN pour protéger sa famille, ses amis et son village. Il emmènera finalement sa famille en France.

Alors, après Ali, nous suivrons Hamid, le fils à qui le père ne parle jamais de l’Algérie et qui finira par presque oublier sa langue maternelle, et reniera le plus possible sa part kabyle. Sa fille Naïma, jeune femme moderne, va se replonger dans son histoire suite aux attentats de 2015 et partir à la découverte de la vie de ses grands-parents, de sa famille paternelle et de leur pays d’origine.

Alice Zeniter nous propose un très beau roman (avec une trame autobiographique puisque Alice est petite fille de harki, fille de harki, née elle aussi d’une union mixte), plein d’émotion et d’amour, même si Ali et Hamid restent muets n’ayant pas les mots pour le dire. Des personnages fracassés par l’Histoire. Un roman poignant sur l’exil, les racines, l’héritage familial, et qui permet de comprendre pas mal de faits à ceux qui étaient petits ou qui n’étaient pas nés en 1962, ou qui n’ont pas  étudié cette période de l’Histoire .

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La tresse

Laetitia Colombani, La tresse, Grasset, 2017

Par Brigitte Niquet.

J’ai failli rater ce livre parce que je me méfie des best-sellers et parce qu’il y a suffisamment à dire sur ceux qui (souvent injustement) n’ont pas les honneurs de la presse et donc, se vendent mal.

Eh bien, j’avais tort. Nonobstant son succès, La Tresse est un bon livre, surtout si l’on considère que c’est le premier de son auteure et qu’elle y fait preuve de qualités que certaines de ses aînées pourraient lui envier. Il aurait pu s’intituler Trois Femmes puissantes mais le titre était déjà pris, par une de ces aînées justement, qui s’est vu grâce à lui attribuer un Goncourt pour le moins surprenant. Pas de regret : La Tresse est un bien meilleur titre, qui colle au contenu du livre sans pourtant en dire trop.

Il s’agit de trois femmes, donc, issues de continents et de milieux bien différents : Giulia vit en Sicile et travaille dans l’atelier de son père où sont traités les cheveux qui deviendront des perruques ou des extensions pour les belles étrangères fortunées ; Smita s’efforce de survivre en Inde (c’est une Intouchable, qui tous les jours vide manuellement les latrines des autres et se nourrit de rats rôtis) et Sarah est une wonderwoman canadienne au sommet de sa réussite, pour qui sa carrière a toujours passé avant tout… Elles ne se connaissent pas et ne se rencontreront jamais.

Qu’est-ce qui les relie ? Rien, tant qu’un grain de sable ne vient pas gripper la machine de ces existences qui semblent toutes écrites. Mais lorsque le mauvais sort tout à coup s’acharne, c’est là que Smita, Giulia et Sarah vont trouver en elles des ressources insoupçonnées, pour prouver (et avant tout se prouver à elles-mêmes) que des destins apparemment tracés peuvent être infléchis par l’effet de la volonté. C’est un message un peu naïf, peut-être, mais pas tant que cela si l’on considère que ces trois femmes ne sont que des icônes, qu’elles ne représentent évidemment pas toutes les femmes, mais qu’elles peuvent servir de modèles à leurs consœurs trop souvent résignées, et l’on pense au célèbre tableau de Delacroix : La liberté guidant le peuple.

Ajoutons que Laetitia Colombani a construit son roman en courts chapitres alternant le déroulement des trois histoires, et que ce procédé, parfois agaçant ailleurs, prend ici tout son sens puisqu’il souligne la convergence des trois récits et tient le lecteur en haleine, distillant juste ce qu’il faut de chaque épisode pour donner envie de connaître la suite, vite, vite… Et l’on arrive sans s’en apercevoir à la fin du livre, d’autant que le style est alerte, vif, soigné et surtout d’une grande capacité d’évocation : non seulement l’auteure est admirablement documentée sur les trois milieux qu’elle évoque, mais elle excelle dans l’art de faire « voir » aux lecteurs tous les détails de l’existence de ses trois « héroïnes » (dans tous les sens du terme). Il paraît qu’elle croule sous les propositions d’adaptation au cinéma mais est-ce bien utile ? Rien qu’à lire le roman, un film se déroule déjà sous nos yeux.

Catégorie : Littérature française.

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L’homme qui s’envola

Antoine Bello, L’homme qui s’envola, Gallimard, 2017

Par Brigitte Niquet.

L’homme qui s’envola pourrait être un grand roman, dans la droite ligne des Évaporés de Thomas B. Reverdy, si l’auteur nous entretenait exclusivement de cet homme, Walker, qui décide de disparaître alors qu’il a, comme on dit, « tout pour être heureux » : la réussite sociale et financière, ainsi que la « famille parfaite » qu’il forme avec la riche et belle Sarah et leurs trois enfants, magnifiques comme il se doit. D’où vient qu’il ne supporte plus sa vie ? Un critique a écrit qu’Antoine Bello « pose de façon originale et contemporaine […]  la question essentielle et existentielle du pourquoi et pour qui vivons-nous ». C’est vrai et la première partie du livre pose bien le problème et donne des embryons de réponse.

Des embryons seulement, qui ne seront jamais développés, car à partir de là, comme si le début n’avait été qu’un préambule pour amener la suite, nous n’aurons plus droit qu’au récit de la lutte de Walker pour survivre (souhaitant faire croire à sa mort, il a sauté en parachute de son avion après l’avoir envoyé s’écraser contre une montagne et s’est plus ou moins amoché), et de la chasse à l’homme menée par Shepherd, le détective privé engagé par sa femme pour le retrouver.

Il semble donc qu’il y ait ici deux livres successifs : le premier qui traite en 80 pages de  « l’évaporation »  programmée de Walker et de ses motivations, et le deuxième qui raconte en 250 pages la traque menée pour retrouver le fuyard et les multiples ruses de celui-ci pour déjouer les pièges qui lui sont tendus. La disproportion entre les deux parties dit clairement, à elle seule, quelles sont les intentions de l’auteur : étude psychologique sommaire contre thriller bien ficelé, il a fait son choix, quitte à laisser en route une partie de son lectorat. Les déçus reporteront leur intérêt sur le personnage de Shepherd, très fouillé, lui, jusqu’à devenir la vraie vedette de la 2e partie.

Catégorie : Littérature française.

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Les vacances

Julie Wolkenstein, Les Vacances, P.O.L., 2017

Par François Lechat.

L’Obs, évidemment, n’avait pas manqué de saluer ce roman d’intello pour intellos. Deux personnages mènent la narration en alternance : Sophie, prof de lettres à la retraite, et Paul, jeune doctorant qui consacre sa thèse à des films que personne n’a jamais pu voir. Ils se rencontrent à force de vouloir, l’un comme l’autre, se documenter sur le premier film d’Eric Rohmer, Les Petites filles modèles, tourné en 1952. Un film inspiré de la comtesse de Ségur, dont Sophie est une grande spécialiste, et qui a donné les prénoms de Sophie et de Paul à deux de ses plus célèbres personnages. Le reste est de la même eau : l’auteure déroule une double enquête, assez amusante, autour des péripéties qui ont pu entourer ce film englouti, et cela ne peut intéresser que les érudits à la mode d’aujourd’hui, qui ne consiste plus, à l’université, à forger des théories mais à accumuler des détails signifiants. C’est charmant si on aime ça : on voyage en Normandie, on découvre les locaux de l’IMEC, on suit vaguement la trace de Rohmer, Robert Badinter passe un coup de téléphone à Sophie à propos d’un producteur noir qui a été associé au film disparu, des revues d’époque un peu coquines nous en disent plus long sur les actrices du film, qui se partageaient entre cinéma et cabarets douteux… Si vous êtes mêlé au monde universitaire, vous trouverez de l’intérêt à cette tranche de vie et à ces coïncidences, tout en vous rappelant qu’en effet, comme le suggère le livre, cet univers est triste et banal sous ses dehors prestigieux. Sinon, sur le même sujet, relisez plutôt David Lodge, qui racontait le même genre de choses avec légèreté et humour, lui.

Je suis sans doute injuste, car l’intention première de ce roman est de nous ramener, avec ses deux héros, sur les traces de l’enfance. Mais ce thème est un peu prévisible, de sorte que c’est plutôt l’ethnographie des mœurs universitaires qui ressort de l’ensemble. De l’inconvénient de mêler deux sujets ?

Catégorie : Littérature française.

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Costa Brava

Eric Neuhoff, Costa Brava, Albin Michel, 2017

Par François Lechat.

Je ne suis jamais allé à la Costa Brava, en Espagne, et j’ai passé très peu de vacances à la mer. Mais cela n’a aucune importance pour apprécier ce roman. Car le sujet n’est pas, comme on pourrait le croire, ces vacances de jeunesse répétées sur de longues années au cours des décennies 60 et 70. Le sujet, c’est la nostalgie du narrateur pour l’Espagne, pour la mer, pour les mille et une péripéties qui jalonnent une enfance et une adolescence insouciantes. A part un moment assez mémorable du tournage de César et Rosalie, le film de Claude Sautet avec Yves Montand et Romy Schneider, Eric Neuhoff ne raconte rien d’exceptionnel, simplement la vie qui va, les amitiés, les sorties, les découvertes, la bienveillance discrète des parents, la beauté naissante des filles, les premiers émois amoureux… Quand le narrateur revient sur les traces de son passé, c’est avec ses propres enfants mais sans son ex-femme, ce qui renforce le sentiment de perte — d’autant que les enfants, forcément, ne s’extasient pas sur ce qui a fait le sel de la jeunesse paternelle. Aucune leçon, aucune morale dans ce roman, juste l’exaltation discrète de la mémoire et du vert paradis des amours juvéniles, le regret du temps où la famille, l’amitié et la mer suffisaient à rendre heureux. C’est fluide, simple, vivant, fait d’une foule de notations fort justes, mais c’est aussi un peu juste, justement : un récit pour les nostalgiques de la nostalgie.

Catégorie : Littérature française.

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Le jour d’avant

Sorj Chalandon, Le Jour d’avant, Grasset, 2017

Par Sylvaine Micheaux.

J’ai un faible pour Chalandon, et Le Jour d’avant est vraiment mon coup de cœur de la rentrée.

Nous sommes dans la région des mines, Liévin. Joseph et Michel Flavent, fils d’agriculteur, ne veulent pas suivre les traces de leur père. Ils sont fous d’automobiles et de Steve McQueen dans Le Mans. Joseph, l’ainé, n’ayant pas les moyens d’avoir le bolide rêvé, s’éclate en retapant une vieille pétrolette. Il sera d’abord mécanicien, mais ne voulant pas passer pour un lâche rejoindra finalement, à 20 ans,  ses copains à la mine, fosse 3 à Liévin, comme si c’était écrit qu’il faille y descendre. Michel, le petit frère, en adoration devant Joseph, compte bien le suivre.

La vieille du 27 décembre 1974, les deux jeunes font une virée nocturne en mobylette. Ce sera la dernière, car le lendemain à 6 h 19, c’est le coup de grisou dans la fosse 3, mal entretenue après cinq jours d’arrêt pour Noël. Quarante-deux corps seront remontés. Joseph, blessé, ne mourra que quelques jours plus tard et ne sera pas compté comme victime de la mine.

Se développent en Michel, inconsolable,  une colère et une haine contre les houillères et le chef porion qui n’a pas bien fait son boulot, attisées lors du suicide du père qui lui demande de les venger de la mine. Michel quitte la région, se marie, mais entretient sa colère en collectionnant tout ce qui se rapporte à la mine, à Liévin, aux camarades décédés. Quarante ans après, au décès de sa femme, il décide de retourner dans sa région.

On oscille donc, dès le départ, entre 1974 et 2014. Il se passe ensuite beaucoup de choses et des révélations très étonnantes. Je n’en dirai pas plus. Mais les choses ne vont pas forcément se passer telles qu’on les imagine.

C’est un roman fort, prenant, parfois violent, mais tellement émouvant et étonnant. On se remémore une réalité, oubliée depuis 40 ans. Une belle peinture d’une époque et d’une terrible humanité.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Images et interviews d’époque sur France 3. Et pourquoi pas, dans un autre genre, Steve McQueen au Mans.

L’archipel d’une autre vie

Andreï Makine, L’Archipel d’une autre vie, Seuil, 2016

Par Brigitte Niquet.

Voilà un beau titre, qui fait rêver à des séjours paradisiaques à l’ombre des cocotiers, à des lieux enchanteurs où l’on pourrait jouer les Robinson, oublier la civilisation et peut-être tout recommencer à zéro. Ce serait négliger le fait que l’archipel des Chantars se trouve aux confins de l’Extrême-Orient russe, que la saison sans neige commence en juin et se termine en août, que les tempêtes « solidifient les vagues » dès le mois de novembre, entourant l’archipel « d’une forteresse de glace », et que l’île de Bélitchy, qui pourrait être un refuge pour les amoureux de la solitude, est inhabitée parce qu’inhabitable. Alors que peut-on y faire ? « Y vivre, tout simplement ». Cette phrase se suffit à elle-même et éclaire le double aspect du roman.

Lequel roman est d’abord l’histoire d’une longue traque, d’une chasse à l’homme sans merci sur fond de conflits politiques. Nous sommes en Sibérie, en pleine guerre froide, dans un camp où l’armée soviétique se prépare secrètement à la guerre nucléaire qui lui semble inéluctable. Un prisonnier s’évade. Qui est-il ? Quel est son crime ? Peu importe. Un  commando de cinq hommes, soldats perdus à qui l’on intime l’ordre d’obéir sans chercher à comprendre, est lancé à sa poursuite dans l’immensité de la taïga. Ils sont chargés de le ramener mort ou vif, de préférence vif pour qu’on puisse lui infliger publiquement un châtiment exemplaire. Mais rien ne va se passer comme prévu. Le gibier se joue des chasseurs, et c’est alors que tout commence.

Si « L’Archipel d’une autre vie » n’était que cela, un captivant roman d’aventures, un véritable western à la sauce russe, dépaysant au possible et porté par une écriture superbe, ce serait déjà beaucoup. Mais quand on arrive aux deux-tiers du livre, on voit pointer une autre dimension, celle d’une quête spirituelle dont le sens se résume assez bien dans ce passage : « Ce n’était pas les deux fugitifs mais l’humanité elle-même qui s’égarait dans une évasion suicidaire. […] C’est notre vie à nous qui était démente ! Déformée par une haine inusable et la violence devenue un art de vivre, embourbée dans les mensonges pieux et l’obscène vérité des guerres. » Pour échapper à ce schéma mortifère, une seule solution : quitter ce monde et aller s’établir sur une terre vierge… et pourquoi pas l’île de Bélitchy, par exemple ?

Impossible d’en dire plus sans déflorer le roman. Nous n’avons fait que suggérer ses merveilles. Il en reste bien d’autres à découvrir.

Catégorie : Littérature française.

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L’ordre du jour

Éric Vuillard, L’ordre du jour, Actes Sud, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Frais tiré de chez l’imprimeur – Goncourt oblige –, l’exemplaire que j’ai lu puait l’encre fraîche et le papier pas sec. Cela participait de l’impression nauséeuse que laissent, par exemple, les conversations de Schuschnigg avec Hitler. D’autant que l’auteur sait nous obliger à imaginer la scène : il glisse du passé simple – le récit – au présent – la scène telle une image à demi figée sur l’écran de nos imaginaires. Mais il y a comme une contradiction, dans ce livre qui nécessite déjà un certain savoir historique et un bon vocabulaire (ou de savoir passer outre les mots rares que l’auteur ne peut s’empêcher de distiller), contradiction entre ce style français qui fait de la poésie en prose, s’emporte, s’extasie littérairement, et la colère naïve qui semble découvrir la vérité sous les mensonges et nous accuse de ne jamais avoir levé le voile sur cette période catastrophique de l’Histoire européenne. Pourtant, depuis des décennies, cette période, énormément documentée, a déjà été vue et revue, corrigée et recorrigée maintes fois et de maintes façons. Il y a quelque chose de dérangeant dans ces accusations latentes, à l’adresse d’un lecteur pourtant – sinon érudit – au moins instruit. Mais le ton est autre, l’approche n’est pas dénuée d’intérêt, il y a de très bons passages, et la colère est sans doute saine.

Un peu incertain, et très mal titré, L’ordre du jour est à la fois un récit et un journal de recherches, un travail littéraire et un coup de gueule. Je l’aurais rangé dans la catégorie Essais et je ne lui aurais pas attribué ce prix-là. D’autant qu’on ne sait pas bien ce que fait l’auteur. Est-ce qu’il règle des comptes à la mémoire de quelqu’un ? Est-ce qu’il est ulcéré par les cours d’Histoire actuellement dispensés au Lycée et qui n’en apprendraient pas assez aux jeunes ? Est-ce une mise en garde ? Contre quoi ?

Catégorie : Littérature française.

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De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles

Jean-Michel Guenassia, De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles, Albin Michel, 2017

Par François Lechat.

Un Guenassia en mode mineur, me semble-t-il. Avec des qualités qui ménagent un réel plaisir de lecture : une intrigue originale, un rythme soutenu, des personnages bien typés, des dialogues à la fois ciselés et réalistes, de la fluidité et des rebondissements bienvenus. L’ensemble, pourtant, déçoit un peu. D’abord, sans doute, parce que Guenassia a le défaut de ses qualités. Son texte est léger dans les deux sens du terme, certains événements auraient mérité davantage de soin, de mise en place, ou paraissent un peu faciles, trop habiles. Il manque des changements de ton, un peu de gravité, de quoi lester cette histoire qui touche à des thèmes essentiels, l’identité sexuelle, la famille, la paternité, la maternité, l’entrée dans l’âge adulte, la différence et la tolérance… Guenassia est victime de sa facilité d’écriture mais aussi, je crois, d’un mauvais point de départ : faire de son héros, Paul, le fil conducteur d’un récit initiatique sur la fluidité des genres à l’époque contemporaine, alors que Paul est simplement un garçon qui ressemble à une fille, pas tellement différent des autres mecs, hétéro tranquille et, surtout, personnage passif qui se laisse embarquer par les circonstances, ce qui le rend finalement assez fade alors qu’on s’attendrait à un concentré d’ambiguïté. Ce roman est fantaisiste et généreux, comme l’écrit l’éditeur, mais il aurait gagné à être plus ambitieux. Ceci dit, si vous aimez Guenassia, ne vous laissez pas décourager : c’est plaisant, et toute une série de scènes sont réussies.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La beauté des jours

Claudie Gallay, La Beauté des Jours, Actes Sud, 2017

Par Sylvaine Micheaux.

Cela fait deux fois que je me fais surprendre par un roman de Claudie Gallay.

Le premier, c’était Les Déferlantes. J’avais été obligée de le lire pour une formation et, au départ, j’avais vraiment dû m’accrocher car je trouvais que l’histoire était bien lente, monotone, qu’il ne s’y passait rien ou pas grand-chose. Puis au fil des pages (vers la page 100, quand même), je me suis retrouvée prise par le récit (eh oui, il y  avait une histoire), et ce livre, je l’ai trouvé magnifique.

Là, Claudie Gallay nous prend de la même manière. C’est l’histoire de Jeanne, guichetière à la poste, un mari aimant et casanier, des jumelles parties faire leurs études à Lyon. Elle a une vie toute simple, toute monotone, réglée comme du papier à musique : le repas en famille chez les parents taiseux le dimanche, le macaron du mardi, les vêtements préparés d’avance pour le lendemain ainsi que les bols du petit déjeuner. Jeanne se plait dans cette routine rassurante, même si on y sent de l’ennui. Mais elle a quand même une passion pour une artiste d’avant-garde, Marina Abramovic (artiste qui existe réellement), qui réalise des performances, des défis mettant en jeu son intégrité physique et psychique. L’esprit de la petite Jeanne ne serait-il pas plus complexe qu’on ne pense pour aimer une telle artiste ? Un petit grain de sable, vous savez le battement d’aile du papillon, va modifier tout doucement, tout légèrement sa vie…

Beaux personnages, simples et attachants ; une Jeanne à la moitié de sa vie, et à la croisée de ses chemins ; jolie écriture faite de chapitres courts ; un petit livre, poétique au fond.

Catégorie : Littérature française.

Liens : La beauté des jours chez l’éditeur. La critique des Déferlantes sur Les yeux dans les livres par Marie-Claude Donner.

Les loups à leur porte

Jérémy Fel, Les loups à leur porte, Rivages, 2015

Par Brigitte Niquet.

Si vous aimez les suspenses haletants, les thrillers mâtinés de gore qui ne dédaignent pas les incursions vers le fantastique, ce livre est pour vous. Mais si vous aimez les loups et trouvez usurpée leur réputation de sauvages prédateurs, abstenez-vous. Ils sont ici le symbole du mal dans toute sa splendeur, dans toute son horreur. « Si j’étais loup, je porterais plainte pour diffamation », a écrit un critique.

Ça commence par l’histoire du jeune Daryl qui met le feu à la maison familiale et regarde avec délectation ses parents y brûler vifs. Puis, il n’est plus question de lui au profit des « héros » des chapitres suivants dont chaque titre est un prénom : Duane, Claire, Clément, Mary Beth, Scott… On a l’impression de lire un recueil de nouvelles ayant pour thématique « les psychopathes meurtriers ». Il faut attendre un bon moment pour comprendre qu’il s’agit bien d’un roman, à la construction diabolique – et très compliquée –, dont on ne peut apprécier la qualité que petit à petit jusqu’au bouquet final, à condition toutefois d’ingurgiter le livre d’une seule traite (454 pages quand même) un jour de pleine forme ou de farniente sur la plage. Si vous avez tendance à lire à petites doses chaque soir en piquant du nez sur le livre dès que le sommeil vous gagne, quand un personnage du chapitre 2 fait une incursion au chapitre 10, vous êtes enclin à vous demander : qui c’est, celui-là ? Retour en arrière nécessaire, feuilletage fébrile du bouquin, relecture… Un conseil : prenez des notes dès le début sur qui est qui et qui a fait quoi, qui est le fils (frère, oncle, neveu, père…) de qui, ça aide !

Cette réserve mise à part, Jérémy Fel en étant à son premier roman, on ne peut qu’admirer sa maîtrise, que beaucoup comparent à celle de Stephen King, sur les traces de qui il marche incontestablement. Confirmera-t-il son appartenance à cette lignée ? Difficile à dire car il n’a rien publié d’autre depuis 2015. Mais ça bouillonne peut-être dans le chaudron du sorcier…

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; voir également notre critique d’Helena, du même auteur.

Qui ne dit mot consent

Alma Brami, Qui ne dit mot consent, Mercure de France (Coll. bleue), 2017

Par Sylvaine Micheaux.

Qui ne dit mot consent est sans conteste un très bon roman. L’ai-je aimé ? Très difficile pour l’instant de le dire. Il est superbement écrit, le sujet en est parfaitement maitrisé, mais il m’a angoissée, énervée, interpelée et je n’ai pu malgré tout qu’aller au bout de ma lecture pour savoir, pour comprendre.

Alma Brami nous fait entrer dans la famille d’un pervers narcissique, Bernard. Peu à peu, il a éloigné son épouse de ses amies, lui choisissant ses propres amies (petites amies), lui achetant une superbe maison, à la campagne, éloignée de tout et tous. Mais Emilie, son épouse, l’aime tellement, et bien sûr, Bernard l’aime tellement et elle seulement. Et l’état d’Emilie se dégrade, lentement ; encore plus après le départ de leurs enfants devenus adultes.

On pénètre une réalité terrible. C’est Emilie qui raconte durant tout le livre. Les mots sont infiniment bien choisis, doux pour décrire une vie complètement détruite, l’anéantissement de l’estime de soi et le besoin immense d’amour.

A lire, mais attendez-vous à prendre une sacrée claque.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Corniche Kennedy

Maylis de Kerangal, Corniche Kennedy, Gallimard, 2008

Par Dominique Bernard.

Juste un petit mot pour un livre intense. Parmi les livres de Maylis de Kerangal, ma préférence va à celui-ci. Le récit est court, vif et dramatique, comme les aventures que l’on s’invente en groupe à l’adolescence. Ces gamins et leurs plongeons toujours plus hauts – la bande de la Plate -, leurs mobylettes, l’inspecteur, on les revoit partout et on les entend encore après avoir fermé le livre.  Au cinéma, on dirait qu’ils crèvent l’écran. Dans ce récit, pas de thèse, rien à prouver, mais une succession de moments de grâce et de tensions, non pas décrits, ni démontrés, ni commentés, mais créés par l’écriture même, la vie.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Gallimard, collection Folio.

Les déferlantes

Claudie Gallay, Les déferlantes, Ed. du Rouerge, 2008

Par Marie-Claude Donner.

Six mois après être arrivée à la Hague pour recenser les oiseaux du Cap, l’héroïne, ornithologue, s’est petit à petit intégrée au village et vit au rythme de la mer. Elle a appris à aimer les habitants des lieux qu’ils soient artistes, pêcheurs, tenancière de café ou simple quidam. Sa vie est ponctuée de longues marches à la recherche de nids et de colonies d’oiseaux qu’elle doit recenser. L’observation de ce monde ailé lui permet de se régénérer après une histoire douloureuse.

Un jour, un homme à la recherche de son passé vient perturber cet équilibre.

J’ai aimé le tempo du livre. Le flux et le reflux de la mer s’invitent tout au long de l’histoire. La personnalité et les rêves des différents habitants se dévoilent au fur et à mesure, au même rythme. Moi qui ne suis pas trop  « descriptions », je me suis sentie plongée dans le décor.  Envie d’arpenter les falaises, prendre un café en terrasse au bar local, rencontrer l’ermite du coin…

Il y a bien sûr une intrigue, une relation amoureuse, mais surtout des non-dits en filigrane. Ce récit pourrait être oppressant mais personnellement, je l’ai trouvé apaisant et le conseille volontiers.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Découvrir  les éditions du Rouerge ; le livre chez Actes Sud (rééd° coll. Babel, 2011).

Knut

Olivier Saison, Knut, Cambourakis, 2014

Par Catherine Chahnazarian.

Embarquement immédiat dans l’univers mental délirant de Knut, héros éponyme dont tout ce qu’on sait (tout ce qu’il sait lui-même ?) c’est qu’il a une Buick décapotable et une valise pleine de billets de banque. Tout le reste n’est que rencontres et courts séjours auprès de femmes qui ont la drôle d’idée de l’accueillir chez elles parce qu’il est visiblement sans gîte. Évidemment, on a peur pour elles ! Mais il faut dire qu’elles sont un peu déjantées elles aussi, forcément. On suppose que tout cela est un rêve, celui d’un malade mental (et on ne peut pas s’empêcher de se demander comment va l’auteur). Tout repose sur les obsessions de Knut (araignées, parapluies noirs, sucettes, la symbolique des couleurs…) et sur le sexe. Sans pornographie, mais sans érotisme non plus ; tout est suggéré, tout en étant cru. On lit quelque chose qui se situe entre la folie dure du personnage et notre propre capacité d’imagination. Stylistiquement, tout ou presque repose sur l’art consommé – sans modération – de la métaphore, des références troubles et de l’hypallage (*). Par exemple quand Knut a accompagné deux amies au cinéma mais, contre toute attente, n’est pas entré avec elles dans la salle, ce qu’on doit deviner dans ce passage :

Il était là, dans le hall, qui attendait, examiné par l’œil soupçonneux de l’ouvreuse, inexpugnable gardienne de marbre rose : il regarda l’horloge murale et vit qu’il restait encore trente minutes de revue de détail avant la fin du film. Des pop-corn blonds bondissaient comme des petits fous à l’intérieur de leur distributeur. La guichetière était partie aux toilettes et l’observatrice, depuis, avait redoublé de vigilance, passant de la défiance au défi. Le plafond, profond et voûté, était truffé de barres de néons et néanmoins Œil-de-lynx, entre deux tintements de clefs, allumait et braquait sa lampe-torche sur son visage, avant de l’éteindre d’un pouce sec et arbitraire : plus que vingt-sept petites minutes et la foule le séparerait de cette froide allumeuse. (p. 192-193)

Ce livre exige sans cesse que nous décodions les feintes, déjouions les pièges langagiers et psychologiques. L’ensemble est très inhabituel, cultivé et poétique, pas du tout dénué d’intérêt, même si, personnellement, il y a des passages que j’ai lus en diagonale (raccourci d’un ou deux chapitres, j’aurais dévoré le livre entier avec grand appétit). Je trouve que les scènes de rencontre sont exceptionnelles. À essayer pour le sport.

(*) Un hypallage, c’est ce procédé qui consiste à attribuer à quelque chose une caractéristique qui s’applique normalement à une autre chose. Par exemple, dans l’odeur neuve de ma robe (Valéry Larbaud), l’adjectif « neuve » complète « odeur » alors qu’il s’applique à « robe ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

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