Les loyautés

Delphine de Vigan, Les loyautés, J.-C. Lattès, janvier 2018

Par Brigitte Niquet.

C’est le dernier opus de Delphine de Vigan et, comme elle nous y a habitués, il ne ressemble pas aux précédents. Nul ne pourra accuser cet auteur de s’autoplagier et, si chaque livre explore les tréfonds de l’âme humaine et ses infinies possibilités de souffrance, c’est chaque fois sous un angle différent. Après le calvaire d’une femme bipolaire – la mère de Delphine – qui finit par se suicider (Rien ne s’oppose à la nuit), celui d’un auteur peu à peu vampirisé par une pseudo admiratrice peut-être imaginaire (D’après une histoire vraie), voici celui de deux enfants, Théo et Mathis.

Théo est en garde alternée après le divorce de ses parents, situation devenue d’une grande banalité, sauf que… Sauf que le père de Théo n’a pas supporté la séparation, a perdu son emploi, sombre dans l’alcool et la déchéance, et que Théo, malgré son jeune âge (12 ans), va tout faire pour que personne, absolument personne et surtout pas sa mère, ne soit au courant de ce qui se passe la semaine où il est chez son père. Il ne peut pas être loyal avec les deux, il a choisi son camp, celui du plus faible et du plus menacé. Lourd fardeau qui va le tirer vers le bas et le faire choir dans des abîmes d’où il ne pourra remonter et où il va plus ou moins entraîner Mathis.

Des adultes pourraient les sauver mais, quand ils ne sont pas englués dans leurs propres problèmes, comme Cécile, la mère de Mathis, ils sont impuissants faute de moyens, comme Hélène, la prof principale de la 5eB.

L’histoire nous est livrée tour à tour par les voix de ces deux femmes, qui se racontent à la 1e personne, et par le biais de Théo et de Mathis, dont le narrateur parle à la 3e personne, peut-être parce que les enfants, trop jeunes, n’ont pas encore « les mots pour le dire ». Cette alternance soutient l’intérêt du lecteur qui, d’ailleurs, n’en a pas besoin, tant ce petit livre est dense. Il est aussi glaçant, plus encore que les précédents de Delphine de Vigan, sans doute parce que, cette fois, les victimes sont des enfants et qu’on a l’impression que cela se passe (ou peut se passer) près de nous, si près que nous en sommes aveuglés et ne pourrons dire « après » que le sempiternel « On n’a rien vu », « On n’a rien fait parce qu’on ne savait pas »… Triste constat.


L’avis de Sylvaine Micheaux :

Roman à 4 voix. Théo, 12 ans, parents divorcés, vit en garde alternée. Mathis, son meilleur ami, suit tout ce que fait Paul, parfois malgré lui. Cécile, la maman de Mathis, se demande si elle connaît aussi bien son mari qu’elle le pense. Hélène, la prof de SVT des garçons, s’inquiète. Elle pense ressentir un mal profond chez son élève Paul. Elle -même est une enfant maltraitée, et elle reste hypersensible sur le sujet.  En fait-elle trop ?  » Parfois je me dis que devenir adulte ne sert à rien d’autre que ça : réparer les pertes et les dommages du commencement. Et tenir les promesses de l’enfant que nous avons été  » (page 157).

Ce roman explore les loyautés, entre amis, entre adultes (parents divorcés ne se parlant plus ou parents mariés), entre adulte et enfant…

Cette histoire dure, douloureuse, nous prend dès le départ et on ne lâche plus. On y retrouve la Delphine de Vigan de No et Moi, des Heures Souterraines.

Bouleversant. À lire.

Catégorie : Littérature française.

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Summer

Monica Sabolo, Summer, J.-C. Lattès, 2017

Par Brigitte Niquet.

Les livres fondés sur une disparition inexpliquée (dont généralement le dénouement finit par livrer la clé) ne manquent pas. En 2017, nous avions déjà eu L’enfant du lac de Kate Morton et seule la date de parution, antérieure de seulement quelques mois à celle de Summer, permet peut-être de départager, en matière d’intrigue du moins, le plagiaire et le plagié. Dans les deux cas, tout se joue, en effet, autour d’une « évaporation » incompréhensible et non élucidée, jusqu’à ce que l’enquête soit relancée et finisse par aboutir quelque 25 ans plus tard. Même s’il s’agit dans L’enfant du lac d’un bébé de onze mois et dans Summer d’une jeune fille de dix-neuf ans, les similitudes sont troublantes, d’autant que nous sommes dans les deux livres au cœur d’un drame familial, étouffé sous une chape de silence, et que les deux histoires se déroulent au bord d’un lac, dont l’importance est si grande qu’il devient l’un des éléments constitutifs du récit.

Malgré cela, Summer réussit à être original et prenant, et il le doit autant à son style qu’à la manière dont est traité ce sujet quelque peu rebattu. Une citation de l’Ophélie de Rimbaud, mise en exergue, donne le ton : ce livre est un long poème autour de la figure idéalisée de Summer, un poème écrit par son jeune frère, Benjamin, qui avait 7 ans au moment du drame et qui va tenir en grandissant une sorte de journal mêlant passé et présent, réalité et fiction :

« La nuit, Summer me parle sous l’eau. Sa bouche est ouverte, palpitante comme celle des poissons. Viens me chercher Benjamin s’il te plaît Je suis là, juste là Viens me chercher S’il te plaît s’il te plaît. »

Happé par le chant de cette sirène d’un nouveau genre, l’enfant puis l’adolescent se réfugie peu à peu dans un monde onirique où il s’évade à la poursuite de l’absente, jusqu’à se retrouver pratiquement déconnecté de la réalité. Il faudra l’aide d’un psychiatre, ainsi que celle du commissaire qui a mené l’enquête 25 ans plus tôt, pour qu’il donne le coup de pied salvateur qui le fera remonter des profondeurs du lac jusqu’à la surface où il pourra enfin, libéré de ses démons, comprendre ce qui s’est passé et renaître à la vie.

Un bon suspense donc, qui vaut plus par la manière dont il est traité et par son écriture singulière que par sa nature même, mais qui mérite le détour.

Catégorie : Littérature française.

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Perdre la tête

Bertrand Leclair, Perdre la tête, Mercure de France, 2017

Par François Lechat.

Sans conteste, ce livre est brillant, et retors. Il raconte l’histoire d’un homme qui s’appelle Wallace – pas au sens où il s’appellerait Wallace comme je m’appelle François, mais au sens où il s’appelle Wallace dans les notes qu’il prend sur son histoire dans son lit d’hôpital, cloué une jambe en l’air à la suite d’un accident dont il s’efforce de démêler les fils. Et donc, s’il prétend s’appeler Wallace pour brouiller les pistes (car son histoire est assez inavouable), nous ne sommes pas obligés, ni le narrateur ni le lecteur, de croire tout ce qu’il raconte. Il tente de comprendre et de raisonner, car il doit savoir pourquoi sa maîtresse lui a brisé le genou d’un coup de revolver. Mais il se prend aussi au jeu de la littérature et il laisse son imagination le mener où elle veut, alimentée aussi bien par ses souvenirs que par ses traumatismes d’enfance et par les sources d’information qui l’entourent et le torturent – journaux, internet et télé qui le renvoient aux combines mafieuses de l’Italie contemporaine et à la perspective de voir des chirurgiens procéder à des greffes de tête, ce qui lui fait perdre la sienne, comme l’indique le titre… Vous l’aurez compris, ce livre n’est pas fait pour les lecteurs cartésiens ou les amateurs d’intrigues policières : l’écriture est fiévreuse, le récit erratique, les phrases tantôt incisives tantôt acrobatiques, la virtuosité de l’auteur se manifeste à toutes les pages. Autour de son anti-héros, esclave des femmes, ne gravitent que des personnages féminins et un mari hémiplégique, privé lui aussi de ses jambes : on devine qu’il y a de la passion et des orages dans l’air. Et de fait, on trouvera dans ces pages une colère homérique et bien méritée, une remarquable scène de sexe (en une seule phrase courant sur une page entière), la honte et l’angoisse d’un homme asservi à ses obsessions. Dommage que l’auteur se laisse piéger par sa facilité : il aurait pu nous épargner quelques tunnels, un certain sentiment de surplace ou cette faute grossière consistant, après une demi-page éblouissante sur une jolie idée (est-ce le lever du soleil qui fait chanter les oiseaux, ou le chant des oiseaux qui fait se lever le soleil ?), à l’étirer encore sur plusieurs lignes en lui faisant perdre tout son suc. A lire pour le plaisir, par curiosité.

Catégorie : Littérature française.

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L’invention des corps

Pierre Ducrozet, L’invention des corps, Actes Sud, 2017

Par François Lechat.

L’éditeur est très fier de ce roman encensé par plusieurs critiques, et qui le mérite bien. Sauf, sans doute, sur un point : il est brillant, trop brillant ; éminemment contemporain, trop contemporain. L’enjeu réside dans la mise en parallèle entre les barbaries dont l’Homme s’est récemment rendu coupable (l’assassinat de 43 étudiants par la police mexicaine le 26 septembre 2014, la Shoah, le 11-Septembre, le mur érigé par les Etats-Unis à la frontière mexicaine…) et le caractère glaçant des utopies actuelles, celle du transhumanisme et celle d’un monde horizontal et liquide, sans barrière, ultra-connecté par la grâce de l’informatique. Pierre Ducrozet multiplie les morceaux de bravoure autour de ces sujets écrasants, et esquisse d’un style alerte et enlevé, d’une impeccable clarté, le monde dont rêvent nos modernes utopistes. Il oppose en outre à ces déshumanisations hard et soft le retour à leur corps de ses deux héros, le génial informaticien Alvaro et la brillante biologiste Adèle, deux exilés du réel qui vont retrouver leurs sensations et une raison de vivre après avoir failli basculer du côté des technophiles délirants. Un roman d’une intelligence et d’une virtuosité rares, donc, mais dont on aura compris qu’il ne nous épargne aucun passage obligé pour qui se veut à la page – jusque dans la syntaxe, délibérément charcutée par moments pour bien montrer que l’on n’a pas peur de se salir les mains, et jusque dans les inévitables scènes de sexe, qui oscillent entre audace codifiée et rédemption par l’animalité. Sans parler de la structure éditoriale : chapitres numérotés ou non selon les cas, et livre divisé entre quatre « Mouvements » car vraiment, il eût été trop vulgaire de parler de « Parties ». Brillant, trop brillant. Mais si les délires technologiques vous intriguent, profitez-en : vous allez tout comprendre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Victor Hugo vient de mourir

Judith Perrignon, Victor Hugo vient de mourir, L’iconoclaste, 2015 (disponible en Pocket)

Par Dominique Bernard.

Victor Hugo vient de mourir. Ah bon, je croyais que c’était Johnny ? Oui, mais non, car pour l’émotion, c’est pareil. Impressionnantes ressemblances en effet : ces informations qui circulent dans les jours qui précèdent la mort, ces rassemblements populaires devant le domicile, le défilé des proches et des célèbres. « Ils lèvent les yeux vers les fenêtres fermées, ils palpent l’absence, le silence, la mort qui œuvre à l’intérieur, comme des personnages en quête d’auteur ». Et maintenant, comment organiser les funérailles, qui défilera,  quelles organisations, dans quel ordre, quels drapeaux, dans quelles rues, un jour de semaine, un dimanche ?  En bref, à qui appartient le mort, l’homme politique, l’écrivain ?

Le texte de Judith Perrignon est précis et très documenté (elle est journaliste). Victor Hugo meurt devant nous comme si nous étions de sa famille (nous sommes tous de la famille de Victor Hugo). Elle  réussit à intégrer des extraits de ses correspondances qui rendent le mythe humain. L’écriture est vive et le récit se lit comme un roman. Voyez cette foule : « C’était dans la rue comme dans la vie, il y avait les bien assis et ceux qui s’agrippaient quelque part ». Actuel, je vous le disais.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’Iconoclaste; en Pocket.

Offrir un livre… Mais lequel ?

Notre sélection de cadeaux pour Noël/Nouvel An (2017/2018)

Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows. Il n’est pas tout récent, mais « délicieux » est le mot qui vient naturellement à la bouche quand on referme ce livre burlesque et attendrissant, dont l’intrigue principale se déroule pendant la 2e Guerre mondiale alors que l’île britannique de Guernesey est envahie d’Allemands. Lire la critique de Catherine Chahnazarian et le commentaire de Sylvaine Micheaux qui la suit.

Le dimanche des mères, de Graham Swift. Un petit roman court qui se passe sur une seule journée, celle de l’envol d’une jeune servante anglaise dans l’entre-deux-guerres, le début de sa liberté. Un livre simple d’une très belle écriture, et beaucoup plus profond qu’il n’y parait. C’est la première sélection de Sylvaine Micheaux pour Noël. Voici la critique qu’en avait fait Brigitte Niquet.

La fiancée américaine, d’Eric Dupont. Un ton de conteur à la veillée, une imagination débordante, des scènes hallucinantes, des personnages hors norme, une délicatesse de tous les instants. Le coup de cœur de François Lechat qui pardonne même, dans sa critique, les curieuses fautes de langue ou d’orthographe qui émaillent ce roman-fleuve venu du Québec.

Les furies, de Lauren Groff. Deux jeunes gens solaires, beaux, talentueux, charismatiques, se rencontrent et tombent éperdument amoureux. Où est la faille ? Dans le passé de l’un et de l’autre, sur lequel ils ne se sont jamais menti mais se sont tus. Une recommandation de Brigitte Niquet, pour ceux qui aiment la « grande » littérature, avec un style magnifique, mais qui se lit comme un thriller. Lire ici la critique complète.

Judas, d’Amos Oz (Gallimard, coll. Du monde entier). S’y entrelacent plusieurs trames : le lien entre Schmel, devenu « pour un temps » l’homme de compagnie d’un grand aîné, et Atalia, une femme mystérieuse qu’il aime dès le premier regard ; l’histoire du sionisme, de ses contradictions, de ses luttes internes. Il y a aussi, distillée, une réflexion puissante sur Juda l’Iscariote. « Amos Oz en retourne l’ignominieuse image. Il m’a convaincu que le traître pourrait bien être le premier et peut-être le plus grand chrétien. C’est saisissant de justesse », ajoute Jacques Dupont dont ce livre est « sans hésitation » le premier choix de cadeau pour Noël/Nouvel An.

L’amie prodigieuse, le premier d’une série de romans d’Elena Ferrante dont on a beaucoup parlé et dont le succès est bien mérité. L’Italie, deux amies, la vie, la vraie. Lire la critique de François Lechat. Les volumes suivants sont très bien aussi ! Mais il faut commencer par le commencement.

L’archipel d’une autre vie, d’Andreï Makine. L’action se passe aux confins de l’extrême-Orient russe, dans un froid glacial et sur fond de Guerre froide. Un prisonnier s’évade et une longue traque commence, mais le gibier va se jouer des chasseurs… Pour ceux qui aiment le genre « aventures » mais complètement décalé. C’est un choix de Brigitte Niquet et sa critique se trouve ici.

Conclave, de Robert Harris. Construction presque parfaite que celle de ce roman à suspense, sujet original, personnage central exceptionnel, univers merveilleux. On apprécie sans doute mieux ce livre quand on a un minimum de culture catholique, mais ce n’est pas indispensable, et que l’on soit croyant ou non n’a aucune importance. À partir de 15 ans. Lire la critique de Catherine Chahnazarian et le commentaire qui suit, de François Lechat.

Les Plantagenêts, de Dan Jones. Un livre d’histoire qui se lit comme un roman. Trois siècles pendant lesquels l’histoire de l’Angleterre était intimement mêlée à l’histoire de France dans un livre qui nous offre tout ce que l’on aime : du bruit et de la fureur, des grands rois et des petits tyrans, des reines puissantes et des prélats sûrs de leur bon droit, des barons tantôt fidèles tantôt rebelles. Lire ici la critique complète de François Lechat.

Partir et raconter – une odyssée clandestine, de Mahmoud Traoré et Bruno Le Dantec (Lignes poche). Mahmoud quitte la Casamance. Il raconte la traversée du Sahel, du Sahara, de la Libye, du Maghreb. Tout ce périple… que l’obstacle de la Méditerranée occulte.  Les migrants ne forment pas qu’un peuple nomade, ils sont aussi une myriade de communautés, qui s’allient, qui s’opposent. Il est une société de la migration, avec des règles et des rapports de pouvoir, qui se faufile à travers des territoires incertains, aux intérêts changeants. La migration est une aventure, une odyssée ; Mahmoud est un aventurier,  peut-être même un explorateur, parti à la conquête d’un territoire inconnu : le nôtre. C’est Jacques Dupont qui recommande d’offrir ce livre.

Par amour, de Valérie Tong Cuong (chez Lattès). Un beau livre, souvent dur mais avec une belle fin, recommandé par Sylvaine Micheaux. Nous sommes au Havre pendant la Seconde Guerre mondiale, le Havre sinistré, bombardé. Deux familles avec enfants, l’une très droite et patriote, l’autre plus fantasque. Un roman choral très poignant, la petite histoire des sentiments humains au milieu de la grande Histoire. Passionnant.

Les filles de Roanoke, d’Amy Engel. Yates a adoré ses filles et ses petites-filles. Seule Lane a eu le courage de fuir pour lui échapper. Les autres femmes de la famille en sont mortes. Un roman pour adultes, à la psychologie complexe, à réserver à ceux qui aiment les sagas familiales bien noires. Lire la critique de Brigitte Niquet.

L’implacable brutalité du réveil

Pascale Kramer, L’implacable brutalité du réveil, Mercure de France (2009) – Zoé Poche (2017)

Par Jacques Dupont.

Un bien bête samedi 2 décembre, à lire un livre, à me forcer à le terminer. Le titre « L’implacable brutalité du réveil » m’avait alléché, et les nombreux prix décernés en Suisse (le grand prix du roman de la Société des Gens de Lettres, le Schiller, le Rambert).

Alissa est maman d’une petite fille de 5 semaines. Pour faire court, elle souffre d’une dépression post-natale. Tout ennuie, fatigue et lasse cette petite princesse américaine, à commencer par Una, son bébé. Il se pourrait bien que cette enfant soit née d’un très grand malentendu.

Je n’avais jamais traversé la terrible mélancolie qui atteint nombre de jeunes mamans. Je savais que cela existait, sans plus. Avec Pascale Kramer, j’en ai fait l’expérience. Tout compte fait j’aurais préféré l’éviter.

Ce réveil m’aura assommé.

Catégorie : Littérature française (l’auteure, d’origine suisse, vit à Paris).

Liens : au Mercure de France, en Zoé Poche.

La maladroite

Alexandre Seurat, La maladroite, Ed. du Rouergue 2015 – Babel 2017

Par Jacques Dupont.

La maladroite, c’est Diana – 8 ans. C’est ainsi qu’on lui a appris à se désigner dès lors qu’un adulte s’étonne d’un bleu au bras, d’un coquard à l’œil. Diana a 8 ans, et elle a disparu. Viennent prendre la parole, comme à la barre, sa grand-mère, sa tante, ses institutrices, des médecins, une assistante sociale, des gendarmes. Un chœur de voix singulières, qui eurent en commun leur impuissance à empêcher le pire.

L’écriture d’Alexandre Seurat, dénuée d’effets, donne au roman le ton d’une enquête, et un sentiment d’implacable véracité – implacable en ce qu’elle déroule la logique des faits dans une brutalité totale, monochrome, terrifiante.

Âmes sensibles s’abstenir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Rouergue ; en Babel.

L’avancée de la nuit

Jakuta Alikavazovic, L’avancée de la nuit, L’Olivier, 2017

Par François Lechat.

Un des grands romans de l’année, qui mériterait sans conteste un prix prestigieux. Mais qui paraît peut-être trop pointu, trop exigeant pour le recommander au public ? L’histoire est assez simple – ils s’aiment mais leur amour est compliqué, comme dans tous les romans –, mais le style, magnifique, contraint le lecteur à une grande attention pour apprécier cette foule de notations allusives, de remarques psychologiques, de dialogues enchâssés dans des phrases comptant parfois 20 lignes… C’est que l’auteure a manifestement beaucoup à dire et une intelligence aiguë, qui donne sa pleine puissance au travers d’un personnage inoubliable, une professeure d’université visionnaire, fascinante et déconcertante, qui semble tout savoir sur l’évolution de la ville, du siècle, de l’humanité. L’ensemble, pourtant, reste arrimé au sol, incarné dans des sentiments forts et des détails du quotidien, évoqués avec sensibilité (les oiseaux du grand-père et leur envol) ou avec grâce (ainsi lorsque Paul, le héros, se cache de son amour : « Il se laissa couler au sol, tranquillement, comme si ses vêtements soudain vides glissaient à terre, et se nicha sous son bureau. »). L’objectif n’est pas d’épater le lecteur, plutôt le prendre à la gorge et au cœur, et de fait cette histoire est touchante et navrante (je ne dévoile rien, la fin est donnée dès le deuxième paragraphe). Mais les thèmes affectifs, ici, sont si intimement liés à des enjeux sociaux (la différence de classe), sociétaux (la violence, la peur, les villes de grande solitude…) ou géopolitiques (le conflit yougoslave, les migrants…) que c’est bien la virtuosité qui domine, ainsi qu’une légère sensation de trop-plein, à supposer que l’on puisse reprocher à un livre d’être trop riche, trop profond pour son lecteur. A vous d’en juger, car l’aventure vaut le détour.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

L’art de perdre

Alice Zeniter, L’art de perdre, Flammarion, 2017

Par Sylvaine Micheaux.

L’art de perdre est une saga familiale qui commence vers les années 1930 avec Ali, fils de pauvres paysans kabyles, qui s’engage dans l’armée française à la mort de son père, en 1942.

A la libération il redeviendra paysan dans sa Kabylie natale et sa vie va se poursuivre, avec des coups de chances et d’heureux événements, comme la naissance de son fils Hamid. En 1954, c’est le début des « évènements », et Ali va passer les années de guerre à louvoyer entre les Français et le FLN pour protéger sa famille, ses amis et son village. Il emmènera finalement sa famille en France.

Alors, après Ali, nous suivrons Hamid, le fils à qui le père ne parle jamais de l’Algérie et qui finira par presque oublier sa langue maternelle, et reniera le plus possible sa part kabyle. Sa fille Naïma, jeune femme moderne, va se replonger dans son histoire suite aux attentats de 2015 et partir à la découverte de la vie de ses grands-parents, de sa famille paternelle et de leur pays d’origine.

Alice Zeniter nous propose un très beau roman (avec une trame autobiographique puisque Alice est petite fille de harki, fille de harki, née elle aussi d’une union mixte), plein d’émotion et d’amour, même si Ali et Hamid restent muets n’ayant pas les mots pour le dire. Des personnages fracassés par l’Histoire. Un roman poignant sur l’exil, les racines, l’héritage familial, et qui permet de comprendre pas mal de faits à ceux qui étaient petits ou qui n’étaient pas nés en 1962, ou qui n’ont pas  étudié cette période de l’Histoire .

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La tresse

Laetitia Colombani, La tresse, Grasset, 2017

Par Brigitte Niquet.

J’ai failli rater ce livre parce que je me méfie des best-sellers et parce qu’il y a suffisamment à dire sur ceux qui (souvent injustement) n’ont pas les honneurs de la presse et donc, se vendent mal.

Eh bien, j’avais tort. Nonobstant son succès, La Tresse est un bon livre, surtout si l’on considère que c’est le premier de son auteure et qu’elle y fait preuve de qualités que certaines de ses aînées pourraient lui envier. Il aurait pu s’intituler Trois Femmes puissantes mais le titre était déjà pris, par une de ces aînées justement, qui s’est vu grâce à lui attribuer un Goncourt pour le moins surprenant. Pas de regret : La Tresse est un bien meilleur titre, qui colle au contenu du livre sans pourtant en dire trop.

Il s’agit de trois femmes, donc, issues de continents et de milieux bien différents : Giulia vit en Sicile et travaille dans l’atelier de son père où sont traités les cheveux qui deviendront des perruques ou des extensions pour les belles étrangères fortunées ; Smita s’efforce de survivre en Inde (c’est une Intouchable, qui tous les jours vide manuellement les latrines des autres et se nourrit de rats rôtis) et Sarah est une wonderwoman canadienne au sommet de sa réussite, pour qui sa carrière a toujours passé avant tout… Elles ne se connaissent pas et ne se rencontreront jamais.

Qu’est-ce qui les relie ? Rien, tant qu’un grain de sable ne vient pas gripper la machine de ces existences qui semblent toutes écrites. Mais lorsque le mauvais sort tout à coup s’acharne, c’est là que Smita, Giulia et Sarah vont trouver en elles des ressources insoupçonnées, pour prouver (et avant tout se prouver à elles-mêmes) que des destins apparemment tracés peuvent être infléchis par l’effet de la volonté. C’est un message un peu naïf, peut-être, mais pas tant que cela si l’on considère que ces trois femmes ne sont que des icônes, qu’elles ne représentent évidemment pas toutes les femmes, mais qu’elles peuvent servir de modèles à leurs consœurs trop souvent résignées, et l’on pense au célèbre tableau de Delacroix : La liberté guidant le peuple.

Ajoutons que Laetitia Colombani a construit son roman en courts chapitres alternant le déroulement des trois histoires, et que ce procédé, parfois agaçant ailleurs, prend ici tout son sens puisqu’il souligne la convergence des trois récits et tient le lecteur en haleine, distillant juste ce qu’il faut de chaque épisode pour donner envie de connaître la suite, vite, vite… Et l’on arrive sans s’en apercevoir à la fin du livre, d’autant que le style est alerte, vif, soigné et surtout d’une grande capacité d’évocation : non seulement l’auteure est admirablement documentée sur les trois milieux qu’elle évoque, mais elle excelle dans l’art de faire « voir » aux lecteurs tous les détails de l’existence de ses trois « héroïnes » (dans tous les sens du terme). Il paraît qu’elle croule sous les propositions d’adaptation au cinéma mais est-ce bien utile ? Rien qu’à lire le roman, un film se déroule déjà sous nos yeux.

Catégorie : Littérature française.

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L’homme qui s’envola

Antoine Bello, L’homme qui s’envola, Gallimard, 2017

Par Brigitte Niquet.

L’homme qui s’envola pourrait être un grand roman, dans la droite ligne des Évaporés de Thomas B. Reverdy, si l’auteur nous entretenait exclusivement de cet homme, Walker, qui décide de disparaître alors qu’il a, comme on dit, « tout pour être heureux » : la réussite sociale et financière, ainsi que la « famille parfaite » qu’il forme avec la riche et belle Sarah et leurs trois enfants, magnifiques comme il se doit. D’où vient qu’il ne supporte plus sa vie ? Un critique a écrit qu’Antoine Bello « pose de façon originale et contemporaine […]  la question essentielle et existentielle du pourquoi et pour qui vivons-nous ». C’est vrai et la première partie du livre pose bien le problème et donne des embryons de réponse.

Des embryons seulement, qui ne seront jamais développés, car à partir de là, comme si le début n’avait été qu’un préambule pour amener la suite, nous n’aurons plus droit qu’au récit de la lutte de Walker pour survivre (souhaitant faire croire à sa mort, il a sauté en parachute de son avion après l’avoir envoyé s’écraser contre une montagne et s’est plus ou moins amoché), et de la chasse à l’homme menée par Shepherd, le détective privé engagé par sa femme pour le retrouver.

Il semble donc qu’il y ait ici deux livres successifs : le premier qui traite en 80 pages de  « l’évaporation »  programmée de Walker et de ses motivations, et le deuxième qui raconte en 250 pages la traque menée pour retrouver le fuyard et les multiples ruses de celui-ci pour déjouer les pièges qui lui sont tendus. La disproportion entre les deux parties dit clairement, à elle seule, quelles sont les intentions de l’auteur : étude psychologique sommaire contre thriller bien ficelé, il a fait son choix, quitte à laisser en route une partie de son lectorat. Les déçus reporteront leur intérêt sur le personnage de Shepherd, très fouillé, lui, jusqu’à devenir la vraie vedette de la 2e partie.

Catégorie : Littérature française.

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Les vacances

Julie Wolkenstein, Les Vacances, P.O.L., 2017

Par François Lechat.

L’Obs, évidemment, n’avait pas manqué de saluer ce roman d’intello pour intellos. Deux personnages mènent la narration en alternance : Sophie, prof de lettres à la retraite, et Paul, jeune doctorant qui consacre sa thèse à des films que personne n’a jamais pu voir. Ils se rencontrent à force de vouloir, l’un comme l’autre, se documenter sur le premier film d’Eric Rohmer, Les Petites filles modèles, tourné en 1952. Un film inspiré de la comtesse de Ségur, dont Sophie est une grande spécialiste, et qui a donné les prénoms de Sophie et de Paul à deux de ses plus célèbres personnages. Le reste est de la même eau : l’auteure déroule une double enquête, assez amusante, autour des péripéties qui ont pu entourer ce film englouti, et cela ne peut intéresser que les érudits à la mode d’aujourd’hui, qui ne consiste plus, à l’université, à forger des théories mais à accumuler des détails signifiants. C’est charmant si on aime ça : on voyage en Normandie, on découvre les locaux de l’IMEC, on suit vaguement la trace de Rohmer, Robert Badinter passe un coup de téléphone à Sophie à propos d’un producteur noir qui a été associé au film disparu, des revues d’époque un peu coquines nous en disent plus long sur les actrices du film, qui se partageaient entre cinéma et cabarets douteux… Si vous êtes mêlé au monde universitaire, vous trouverez de l’intérêt à cette tranche de vie et à ces coïncidences, tout en vous rappelant qu’en effet, comme le suggère le livre, cet univers est triste et banal sous ses dehors prestigieux. Sinon, sur le même sujet, relisez plutôt David Lodge, qui racontait le même genre de choses avec légèreté et humour, lui.

Je suis sans doute injuste, car l’intention première de ce roman est de nous ramener, avec ses deux héros, sur les traces de l’enfance. Mais ce thème est un peu prévisible, de sorte que c’est plutôt l’ethnographie des mœurs universitaires qui ressort de l’ensemble. De l’inconvénient de mêler deux sujets ?

Catégorie : Littérature française.

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Costa Brava

Eric Neuhoff, Costa Brava, Albin Michel, 2017

Par François Lechat.

Je ne suis jamais allé à la Costa Brava, en Espagne, et j’ai passé très peu de vacances à la mer. Mais cela n’a aucune importance pour apprécier ce roman. Car le sujet n’est pas, comme on pourrait le croire, ces vacances de jeunesse répétées sur de longues années au cours des décennies 60 et 70. Le sujet, c’est la nostalgie du narrateur pour l’Espagne, pour la mer, pour les mille et une péripéties qui jalonnent une enfance et une adolescence insouciantes. A part un moment assez mémorable du tournage de César et Rosalie, le film de Claude Sautet avec Yves Montand et Romy Schneider, Eric Neuhoff ne raconte rien d’exceptionnel, simplement la vie qui va, les amitiés, les sorties, les découvertes, la bienveillance discrète des parents, la beauté naissante des filles, les premiers émois amoureux… Quand le narrateur revient sur les traces de son passé, c’est avec ses propres enfants mais sans son ex-femme, ce qui renforce le sentiment de perte — d’autant que les enfants, forcément, ne s’extasient pas sur ce qui a fait le sel de la jeunesse paternelle. Aucune leçon, aucune morale dans ce roman, juste l’exaltation discrète de la mémoire et du vert paradis des amours juvéniles, le regret du temps où la famille, l’amitié et la mer suffisaient à rendre heureux. C’est fluide, simple, vivant, fait d’une foule de notations fort justes, mais c’est aussi un peu juste, justement : un récit pour les nostalgiques de la nostalgie.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le jour d’avant

Sorj Chalandon, Le Jour d’avant, Grasset, 2017

Par Sylvaine Micheaux.

J’ai un faible pour Chalandon, et Le Jour d’avant est vraiment mon coup de cœur de la rentrée.

Nous sommes dans la région des mines, Liévin. Joseph et Michel Flavent, fils d’agriculteur, ne veulent pas suivre les traces de leur père. Ils sont fous d’automobiles et de Steve McQueen dans Le Mans. Joseph, l’ainé, n’ayant pas les moyens d’avoir le bolide rêvé, s’éclate en retapant une vieille pétrolette. Il sera d’abord mécanicien, mais ne voulant pas passer pour un lâche rejoindra finalement, à 20 ans,  ses copains à la mine, fosse 3 à Liévin, comme si c’était écrit qu’il faille y descendre. Michel, le petit frère, en adoration devant Joseph, compte bien le suivre.

La vieille du 27 décembre 1974, les deux jeunes font une virée nocturne en mobylette. Ce sera la dernière, car le lendemain à 6 h 19, c’est le coup de grisou dans la fosse 3, mal entretenue après cinq jours d’arrêt pour Noël. Quarante-deux corps seront remontés. Joseph, blessé, ne mourra que quelques jours plus tard et ne sera pas compté comme victime de la mine.

Se développent en Michel, inconsolable,  une colère et une haine contre les houillères et le chef porion qui n’a pas bien fait son boulot, attisées lors du suicide du père qui lui demande de les venger de la mine. Michel quitte la région, se marie, mais entretient sa colère en collectionnant tout ce qui se rapporte à la mine, à Liévin, aux camarades décédés. Quarante ans après, au décès de sa femme, il décide de retourner dans sa région.

On oscille donc, dès le départ, entre 1974 et 2014. Il se passe ensuite beaucoup de choses et des révélations très étonnantes. Je n’en dirai pas plus. Mais les choses ne vont pas forcément se passer telles qu’on les imagine.

C’est un roman fort, prenant, parfois violent, mais tellement émouvant et étonnant. On se remémore une réalité, oubliée depuis 40 ans. Une belle peinture d’une époque et d’une terrible humanité.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Images et interviews d’époque sur France 3. Et pourquoi pas, dans un autre genre, Steve McQueen au Mans.

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