Pactum salis

Pactum salis, Olivier Bourdeaut, Finitude, 2018

Par Brigitte Niquet.

J’avais tant aimé En attendant Bojangles, j’aurais tant aimé adorer Pactum salis, le deuxième roman d’Olivier Bourdeaut. Hélas… je cherche en vain dans ce livre une once du charme du premier et, à vrai dire, je m’y suis un peu ennuyée. Certes, Bourdeaut s’est attaché à ne pas faire un Bojangles bis et on ne peut que l’en féliciter. Il a choisi des héros diamétralement opposés, bravo. Encore faudrait-il que ces héros nous touchent quelque part, nous intéressent quelque peu et force est de reconnaître que ce n’est pas le cas. Pourtant le pari de départ ne manquait ni d’originalité ni de sel, si je peux me permettre ce jeu de mots. C’est l’histoire d’une amitié naissante entre deux hommes qu’a priori tout oppose : Jean, ex-Parisien devenu modeste paludier à Guérande, trouve un jour, effondré sur son tas de sel, un type ivre-mort qui, sacrilège suprême, a uriné sur le tas en question. Il s’agit de Michel, agent immobilier richissime, qui n’aime rien tant que se bourrer la gueule ainsi qu’étaler ses signes extérieurs de richesse. Leur rencontre explosive va donner lieu à quelques épisodes hauts en couleur dont la truculence ravira sûrement certains lecteurs – masculins sans doute, car les femmes sont peut-être moins attirées par les récits de beuveries et de castagne qui se terminent immanquablement dans le caniveau, aucun détail sordide ne nous étant épargné. Bon. Une fois, deux fois, trois fois, à la quatrième je sature, même si ces orgies semblent souder peu à peu l’improbable couple Jean/Michel, ce qui, franchement, ne me fait ni chaud ni froid, l’empathie avec ces personnages m’étant totalement impossible.

Reste la description des marais salants qui se veut somptueuse et qui l’est (à l’exception de quelques « ratages » dont j’oserai dire que la surcharge frise le ridicule). Mais hélas, cela sent trop l’exercice de style, l’écrivain qui s’écoute écrire, tout ce que j’avais reproché par exemple à Maylis de Kerangal dans Réparer les vivants, et qui lui a permis d’avoir le succès que l’on sait. C’est tout le mal que je souhaite à Olivier Bourdeaut. Pour ma part, j’attendrai son troisième livre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Pactum salis chez l’éditeur ; notre critique d’En attendant Bojangles ; celle de Réparer les vivants.

Réparer les vivants

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Gallimard (Verticales), 2014

Par Brigitte Niquet.

Voilà un succès de librairie incontestable mais ce n’est pas pour me mêler aux laudateurs que je prends la plume.

« Remarquablement écrit », disent beaucoup de critiques. Ce n’est pas mon avis, sauf si on admet, effectivement, que la « beauté » de l’écriture est une fin en soi. Pour ma part, cela produit l’effet contraire, ce livre m’est tombé des mains, j’en ai sauté des pages entières. Trop de style tue le style, c’est bien connu, trop de métaphores tue les métaphores, et le tout tue le plaisir de la lecture et, évidemment, l’émotion. Chaque verbe, adjectif, nom, adverbe, etc. est accompagné d’au moins 3 synonymes, voire plus. Pour moi, c’est vraiment l’auteur qui « s’écoute écrire ». Sur un tel sujet, c’est même choquant.

Il y a, par ailleurs, des chapitres entiers (dont le premier, ça commence mal) dont on se demande vraiment l’intérêt par rapport au sujet. Que Simon se soit tué après une nuit de surf ou après une virée en boîte, quelle importance puisque c’est l’accident de voiture qui s’en est suivi qui l’a tué et qui rend son coeur disponible pour la transplantation ? Pourquoi donc consacrer tout le premier chapitre à la description (luxuriante) du surf et de la beauté du jour naissant sur la plage où vient mourir la « grande vague » ? De même, pourquoi consacrer des chapitres entiers à la vie privée, présente et même antérieure, des différents acteurs de la transplantation (médecins, chirurgiens, infirmières) ? Le comble est atteint dans le chapitre qui commence page 160 « Le jour où Thomas (un des médecins) fit l’acquisition du Chardonneret… », dont, après 3 lectures, je ne comprends toujours pas l’intérêt par rapport au sujet.

Cela n’empêche pas, bien sûr, que les chapitres consacrés à la détresse des parents du donneur potentiel, confrontés à la douleur conjuguée de la mort de leur fils et de la mutilation post mortem que les médecins leur proposent de cautionner, soient bouleversants, mais c’est le sujet qui l’est et ce sont bien les seuls chapitres que j’aie lus en entier avec les larmes aux yeux.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Réparer les vivants chez l’éditeur ; la critique de Corniche Kennedy, de la même auteure, par D. Bernard ; la critique du Chardonneret, de Dona Tartt, de Fr. Lechat.

Continuer

Laurent Mauvignier, Continuer, Éd. de Minuit, 2016

Par Brigitte Niquet.

Sybille, récemment divorcée de Benoît, tente de se reconstruire loin de lui et loin de Paris, en emmenant son fils Samuel, ado en pleine crise, qui au mieux l’ignore, au pire l’insulte si elle l’oblige à enlever ses écouteurs. Elle pense d’ailleurs qu’il n’a pas tort car elle n’a aucune estime d’elle-même : l’image qu’elle lui donne (elle traîne des journées entières en peignoir avachi et en savates, boit trop, fume trop, etc.) ne mérite que le mépris. Trop de facteurs se sont conjugués jusque-là, trop de malheurs auxquels elle n’a pas su faire face, sa vie se délite ; elle est au bord du gouffre et Samuel, déscolarisé, désaxé, aux frontières de la délinquance. Et un jour, il franchit la ligne rouge.

Cet événement, qui aurait pu les faire sombrer définitivement tous les deux, va être le détonateur dont Sibylle avait besoin pour reprendre son existence en main en même temps que celle de son fils. Une idée folle germe en elle : elle va emmener Samuel, bon gré mal gré, dans un périple équestre de trois mois dans les montagnes du Kirghizistan. C’est quitte ou double. Ou l’incommunicabilité perdurera et la fracture entre eux deviendra définitive ou ce voyage apparemment insensé les sauvera l’un et l’autre, l’un avec l’autre. Pari ambitieux, loin d’être gagné d’avance, dont on ignorera l’issue pratiquement jusqu’à la fin. Entre temps, par le jeu d’une construction en chapitres alternés passé/présent, l’auteur aura remonté le cours de la vie de Sibylle depuis sa jeunesse heureuse et étincelante jusqu’à la déchéance dans laquelle on a fait sa connaissance au début du roman. Et le lecteur se sera attaché à cette femme meurtrie avec qui la vie n’a pas été tendre et qui joue là sa dernière carte. Scotché, il n’en finit pas d’espérer : pourvu qu’elle réussisse !

On ne sait ce qu’il faut admirer le plus dans ce roman : c’est à la fois une ode à l’amour maternel inconditionnel, au-delà des mots pour le dire, dont mère et fils sont incapables ; un grand roman d’aventures dans une nature sauvage et sans pitié ; une découverte de la civilisation kirghize qui se résume en peu de mots – sens de l’hospitalité et respect de l’autre – mais se décline en chapitres d’une grande richesse descriptive ; un suspense toujours renouvelé en fonction des péripéties du parcours et de l’évolution psychologique des deux personnages, et bien d’autres choses encore (amoureux des chevaux, ce livre est aussi pour vous). Sans parler du style : il est d’une incroyable richesse, tantôt brutal, tantôt enveloppant, tantôt fulgurant… bref, immensément talentueux.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Romain Gary s’en va-t-en guerre

Laurent Seksik, Romain Gary s’en va-t-en guerre, Flammarion 2017 (disponible en J’ai lu)

Par Catherine Chahnazarian.

Sans comparaison avec le Désérable précédemment chroniqué, celui-ci est un vrai roman : la documentation biographique se fond entièrement dans une narration prenante. Sans avoir besoin ni de souligner ce qui est authentique ni de s’excuser de ce qui ne l’est pas, Seksik déroule un récit crédible et agréable à lire, équilibré entre les personnages. Il est malheureusement très mal titré et la couverture est trompeuse. Car il fait vivre le personnage de Roman Kacew à l’âge de dix ans et demi – bien avant qu’il devienne Romain Gary.

L’originalité et l’intérêt du travail de Seksik sont de rétablir le personnage du père et, au-delà du trio familial, de faire apparaître une série de personnages secondaires (dont ce « certain M. Piekielny ») qui constituent un tableau du ghetto juif de Wilno (Vulnius) où Roman a vécu la plus grande partie de son enfance, habitant au 16 rue Grande-Pohulanka. Le récit se déroule sur les journées des 26 et 27 janvier 1925, qui éclairent la décision de la mère de tenter une migration vers la France et l’aspiration du fils à découvrir un autre monde.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Flammarion ; en J’ai lu ; la critique du Désérable.

Un certain M. Piekielny

François-Henri Désérable, Un certain M. Piekielny, Gallimard, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Pour entrer dans ce livre et l’apprécier, mieux vaut d’abord lire ou relire les chapitres VI et surtout VII de La Promesse de l’aube, récit autobiographique de Romain Gary (1960). Roger Grenier, qui l’a bien connu, nous a prévenus : « Un grand romancier ne peut s’empêcher de fabuler un peu… » (1). Effectivement. Et Désérable remet quelques pendules à l’heure — tout en en rajoutant lui-même, fabulant à l’imitation du maître. Car son livre, par moments, est un récit de la vie de Gary, romancée, revue à la Désérable ; de l’imaginaire assumé, et assez réussi, notamment la rencontre avec Kennedy. Ceux qui connaissent déjà bien Gary y trouveront du re-sucé, voire un exercice de documentation. Mais, comme le dit Gary lui-même, « ce que je considère comme acquis est redécouvert par les nouvelles générations » (2) et c’est peut-être normal.

Un certain M. Piekielny est aussi une enquête, avec des hypothèses, des renoncements et des rebondissements, jusqu’à la fin, sur ce M. Piekielny auquel est consacré le chapitre VII de La Promesse de l’aube. « Au n° 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno (3), habitait un certain M. Piekielny », écrivit et répétera Romain Gary. Ce fil aurait dû être le seul suivi, il suffisait.  Hélas, trop souvent, Désérable se perd et nous perd dans des digressions égocentriques, narcissiques : il se met à parler de lui, lui écrivain, lui écrivant… Cela gâte cet ouvrage, qui aurait pu être bien meilleur.

Mais signalons de beaux chapitres sur les persécutions subies par les juifs, les déportations et les assassinats de masse. Car avec ce Certain M. Piekielny se prolonge, d’une belle plume, l’appel à la mémoire qu’avait lancé Gary.

(1) Préface du Sens de ma vie. Cf. « Liens », ci-dessous. (2) Le sens de ma vie, p. 93. (3) Wilno est l’actuelle Vilnius, en Lituanie.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Un certain M. Piekielny chez Gallimard. La Promesse de l’aube en Folio. Beaucoup plus court et assez réjouissant, Le sens de ma vie, transcription de l’entretien que Gary avait accordé à Radio-Canada en 1980, publiée par Gallimard en 2014 et parue en Folio également. La critique du bon roman que L. Seksik consacre lui aussi à R. Gary en 2017.

La femme au carnet rouge

Antoine Laurain, La femme au carnet rouge, Flammarion, 2014 (disponible en J’ai lu)

Par Catherine Chahnazarian.

Je m’étais fait conseiller ce livre par une jeune libraire à qui j’avais demandé quelle histoire d’amour pourrait faire un bon cadeau de Saint-Valentin. Hélas, je ne partage pas son enthousiasme.

Laurain aime les livres et les auteurs. Il l’étale un peu naïvement dans un récit sans prétention tournant autour d’un sac volé et de la recherche, par un libraire qui l’a retrouvé par hasard, de sa propriétaire. Reconnaissons à une intrigue le droit d’être légère, surtout si elle se tient. Mais l’ensemble est terriblement alourdi de détails, de descriptions et explications sans intérêt pour l’action ou inutiles au lecteur. Ainsi, par exemple : « Il y avait peu de monde en cette saison à la terrasse du café et Laurent choisit une table “première ligne”, c’est-à-dire donnant directement sur le trottoir. Il s’installa sous l’un des brûleurs à gaz qui agrémentaient la terrasse afin de réchauffer les consommateurs. » Ou lorsque les deux concierges d’un hôtel s’inquiètent qu’une cliente n’ait pas libéré sa chambre à midi et demie et que l’un d’eux, monté voir ce qui se passe, la trouve inanimée sur le lit : « Le concierge décrocha le téléphone de la table de nuit et composa le 9, le numéro de la réception ». Celui qui ne saurait pas que le 9 est le numéro de la réception dans tous les hôtels du monde comprendrait pourtant l’action en lisant la phrase suivante : « Julien, dit-il, j’ai un problème avec la cliente de la 52… ». Laurain use et abuse aussi de petits flash-backs visiblement destinés à échapper au récit linéaire. Ils apparaissent malheureusement souvent comme autant d’explications rétrospectives et en rajoutent à ce défaut déjà si prégnant. Tout cela court-circuite le petit suspens qu’il aurait pu y avoir et empêche l’attachement aux personnages, trop plats, ne serait-ce que parce que l’auteur ne laisse pas de place à l’imagination du lecteur. C’est pourtant le troisième livre qu’écrit Laurain et, d’après la quatrième de couverture, il serait déjà traduit dans quatorze langues.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Flammarion ; en J’ai lu.

Les loyautés

Delphine de Vigan, Les loyautés, J.-C. Lattès, janvier 2018

Par Brigitte Niquet.

C’est le dernier opus de Delphine de Vigan et, comme elle nous y a habitués, il ne ressemble pas aux précédents. Nul ne pourra accuser cet auteur de s’autoplagier et, si chaque livre explore les tréfonds de l’âme humaine et ses infinies possibilités de souffrance, c’est chaque fois sous un angle différent. Après le calvaire d’une femme bipolaire – la mère de Delphine – qui finit par se suicider (Rien ne s’oppose à la nuit), celui d’un auteur peu à peu vampirisé par une pseudo admiratrice peut-être imaginaire (D’après une histoire vraie), voici celui de deux enfants, Théo et Mathis.

Théo est en garde alternée après le divorce de ses parents, situation devenue d’une grande banalité, sauf que… Sauf que le père de Théo n’a pas supporté la séparation, a perdu son emploi, sombre dans l’alcool et la déchéance, et que Théo, malgré son jeune âge (12 ans), va tout faire pour que personne, absolument personne et surtout pas sa mère, ne soit au courant de ce qui se passe la semaine où il est chez son père. Il ne peut pas être loyal avec les deux, il a choisi son camp, celui du plus faible et du plus menacé. Lourd fardeau qui va le tirer vers le bas et le faire choir dans des abîmes d’où il ne pourra remonter et où il va plus ou moins entraîner Mathis.

Des adultes pourraient les sauver mais, quand ils ne sont pas englués dans leurs propres problèmes, comme Cécile, la mère de Mathis, ils sont impuissants faute de moyens, comme Hélène, la prof principale de la 5eB.

L’histoire nous est livrée tour à tour par les voix de ces deux femmes, qui se racontent à la 1e personne, et par le biais de Théo et de Mathis, dont le narrateur parle à la 3e personne, peut-être parce que les enfants, trop jeunes, n’ont pas encore « les mots pour le dire ». Cette alternance soutient l’intérêt du lecteur qui, d’ailleurs, n’en a pas besoin, tant ce petit livre est dense. Il est aussi glaçant, plus encore que les précédents de Delphine de Vigan, sans doute parce que, cette fois, les victimes sont des enfants et qu’on a l’impression que cela se passe (ou peut se passer) près de nous, si près que nous en sommes aveuglés et ne pourrons dire « après » que le sempiternel « On n’a rien vu », « On n’a rien fait parce qu’on ne savait pas »… Triste constat.


L’avis de Sylvaine Micheaux :

Roman à 4 voix. Théo, 12 ans, parents divorcés, vit en garde alternée. Mathis, son meilleur ami, suit tout ce que fait Paul, parfois malgré lui. Cécile, la maman de Mathis, se demande si elle connaît aussi bien son mari qu’elle le pense. Hélène, la prof de SVT des garçons, s’inquiète. Elle pense ressentir un mal profond chez son élève Paul. Elle -même est une enfant maltraitée, et elle reste hypersensible sur le sujet.  En fait-elle trop ?  » Parfois je me dis que devenir adulte ne sert à rien d’autre que ça : réparer les pertes et les dommages du commencement. Et tenir les promesses de l’enfant que nous avons été  » (page 157).

Ce roman explore les loyautés, entre amis, entre adultes (parents divorcés ne se parlant plus ou parents mariés), entre adulte et enfant…

Cette histoire dure, douloureuse, nous prend dès le départ et on ne lâche plus. On y retrouve la Delphine de Vigan de No et Moi, des Heures Souterraines.

Bouleversant. À lire.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Summer

Monica Sabolo, Summer, J.-C. Lattès, 2017

Par Brigitte Niquet.

Les livres fondés sur une disparition inexpliquée (dont généralement le dénouement finit par livrer la clé) ne manquent pas. En 2017, nous avions déjà eu L’enfant du lac de Kate Morton et seule la date de parution, antérieure de seulement quelques mois à celle de Summer, permet peut-être de départager, en matière d’intrigue du moins, le plagiaire et le plagié. Dans les deux cas, tout se joue, en effet, autour d’une « évaporation » incompréhensible et non élucidée, jusqu’à ce que l’enquête soit relancée et finisse par aboutir quelque 25 ans plus tard. Même s’il s’agit dans L’enfant du lac d’un bébé de onze mois et dans Summer d’une jeune fille de dix-neuf ans, les similitudes sont troublantes, d’autant que nous sommes dans les deux livres au cœur d’un drame familial, étouffé sous une chape de silence, et que les deux histoires se déroulent au bord d’un lac, dont l’importance est si grande qu’il devient l’un des éléments constitutifs du récit.

Malgré cela, Summer réussit à être original et prenant, et il le doit autant à son style qu’à la manière dont est traité ce sujet quelque peu rebattu. Une citation de l’Ophélie de Rimbaud, mise en exergue, donne le ton : ce livre est un long poème autour de la figure idéalisée de Summer, un poème écrit par son jeune frère, Benjamin, qui avait 7 ans au moment du drame et qui va tenir en grandissant une sorte de journal mêlant passé et présent, réalité et fiction :

« La nuit, Summer me parle sous l’eau. Sa bouche est ouverte, palpitante comme celle des poissons. Viens me chercher Benjamin s’il te plaît Je suis là, juste là Viens me chercher S’il te plaît s’il te plaît. »

Happé par le chant de cette sirène d’un nouveau genre, l’enfant puis l’adolescent se réfugie peu à peu dans un monde onirique où il s’évade à la poursuite de l’absente, jusqu’à se retrouver pratiquement déconnecté de la réalité. Il faudra l’aide d’un psychiatre, ainsi que celle du commissaire qui a mené l’enquête 25 ans plus tôt, pour qu’il donne le coup de pied salvateur qui le fera remonter des profondeurs du lac jusqu’à la surface où il pourra enfin, libéré de ses démons, comprendre ce qui s’est passé et renaître à la vie.

Un bon suspense donc, qui vaut plus par la manière dont il est traité et par son écriture singulière que par sa nature même, mais qui mérite le détour.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Perdre la tête

Bertrand Leclair, Perdre la tête, Mercure de France, 2017

Par François Lechat.

Sans conteste, ce livre est brillant, et retors. Il raconte l’histoire d’un homme qui s’appelle Wallace – pas au sens où il s’appellerait Wallace comme je m’appelle François, mais au sens où il s’appelle Wallace dans les notes qu’il prend sur son histoire dans son lit d’hôpital, cloué une jambe en l’air à la suite d’un accident dont il s’efforce de démêler les fils. Et donc, s’il prétend s’appeler Wallace pour brouiller les pistes (car son histoire est assez inavouable), nous ne sommes pas obligés, ni le narrateur ni le lecteur, de croire tout ce qu’il raconte. Il tente de comprendre et de raisonner, car il doit savoir pourquoi sa maîtresse lui a brisé le genou d’un coup de revolver. Mais il se prend aussi au jeu de la littérature et il laisse son imagination le mener où elle veut, alimentée aussi bien par ses souvenirs que par ses traumatismes d’enfance et par les sources d’information qui l’entourent et le torturent – journaux, internet et télé qui le renvoient aux combines mafieuses de l’Italie contemporaine et à la perspective de voir des chirurgiens procéder à des greffes de tête, ce qui lui fait perdre la sienne, comme l’indique le titre… Vous l’aurez compris, ce livre n’est pas fait pour les lecteurs cartésiens ou les amateurs d’intrigues policières : l’écriture est fiévreuse, le récit erratique, les phrases tantôt incisives tantôt acrobatiques, la virtuosité de l’auteur se manifeste à toutes les pages. Autour de son anti-héros, esclave des femmes, ne gravitent que des personnages féminins et un mari hémiplégique, privé lui aussi de ses jambes : on devine qu’il y a de la passion et des orages dans l’air. Et de fait, on trouvera dans ces pages une colère homérique et bien méritée, une remarquable scène de sexe (en une seule phrase courant sur une page entière), la honte et l’angoisse d’un homme asservi à ses obsessions. Dommage que l’auteur se laisse piéger par sa facilité : il aurait pu nous épargner quelques tunnels, un certain sentiment de surplace ou cette faute grossière consistant, après une demi-page éblouissante sur une jolie idée (est-ce le lever du soleil qui fait chanter les oiseaux, ou le chant des oiseaux qui fait se lever le soleil ?), à l’étirer encore sur plusieurs lignes en lui faisant perdre tout son suc. A lire pour le plaisir, par curiosité.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

L’invention des corps

Pierre Ducrozet, L’invention des corps, Actes Sud, 2017

Par François Lechat.

L’éditeur est très fier de ce roman encensé par plusieurs critiques, et qui le mérite bien. Sauf, sans doute, sur un point : il est brillant, trop brillant ; éminemment contemporain, trop contemporain. L’enjeu réside dans la mise en parallèle entre les barbaries dont l’Homme s’est récemment rendu coupable (l’assassinat de 43 étudiants par la police mexicaine le 26 septembre 2014, la Shoah, le 11-Septembre, le mur érigé par les Etats-Unis à la frontière mexicaine…) et le caractère glaçant des utopies actuelles, celle du transhumanisme et celle d’un monde horizontal et liquide, sans barrière, ultra-connecté par la grâce de l’informatique. Pierre Ducrozet multiplie les morceaux de bravoure autour de ces sujets écrasants, et esquisse d’un style alerte et enlevé, d’une impeccable clarté, le monde dont rêvent nos modernes utopistes. Il oppose en outre à ces déshumanisations hard et soft le retour à leur corps de ses deux héros, le génial informaticien Alvaro et la brillante biologiste Adèle, deux exilés du réel qui vont retrouver leurs sensations et une raison de vivre après avoir failli basculer du côté des technophiles délirants. Un roman d’une intelligence et d’une virtuosité rares, donc, mais dont on aura compris qu’il ne nous épargne aucun passage obligé pour qui se veut à la page – jusque dans la syntaxe, délibérément charcutée par moments pour bien montrer que l’on n’a pas peur de se salir les mains, et jusque dans les inévitables scènes de sexe, qui oscillent entre audace codifiée et rédemption par l’animalité. Sans parler de la structure éditoriale : chapitres numérotés ou non selon les cas, et livre divisé entre quatre « Mouvements » car vraiment, il eût été trop vulgaire de parler de « Parties ». Brillant, trop brillant. Mais si les délires technologiques vous intriguent, profitez-en : vous allez tout comprendre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Victor Hugo vient de mourir

Judith Perrignon, Victor Hugo vient de mourir, L’iconoclaste, 2015 (disponible en Pocket)

Par Dominique Bernard.

Victor Hugo vient de mourir. Ah bon, je croyais que c’était Johnny ? Oui, mais non, car pour l’émotion, c’est pareil. Impressionnantes ressemblances en effet : ces informations qui circulent dans les jours qui précèdent la mort, ces rassemblements populaires devant le domicile, le défilé des proches et des célèbres. « Ils lèvent les yeux vers les fenêtres fermées, ils palpent l’absence, le silence, la mort qui œuvre à l’intérieur, comme des personnages en quête d’auteur ». Et maintenant, comment organiser les funérailles, qui défilera,  quelles organisations, dans quel ordre, quels drapeaux, dans quelles rues, un jour de semaine, un dimanche ?  En bref, à qui appartient le mort, l’homme politique, l’écrivain ?

Le texte de Judith Perrignon est précis et très documenté (elle est journaliste). Victor Hugo meurt devant nous comme si nous étions de sa famille (nous sommes tous de la famille de Victor Hugo). Elle  réussit à intégrer des extraits de ses correspondances qui rendent le mythe humain. L’écriture est vive et le récit se lit comme un roman. Voyez cette foule : « C’était dans la rue comme dans la vie, il y avait les bien assis et ceux qui s’agrippaient quelque part ». Actuel, je vous le disais.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’Iconoclaste; en Pocket.

Offrir un livre… Mais lequel ?

Notre sélection de cadeaux pour Noël/Nouvel An (2017/2018)

Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows. Il n’est pas tout récent, mais « délicieux » est le mot qui vient naturellement à la bouche quand on referme ce livre burlesque et attendrissant, dont l’intrigue principale se déroule pendant la 2e Guerre mondiale alors que l’île britannique de Guernesey est envahie d’Allemands. Lire la critique de Catherine Chahnazarian et le commentaire de Sylvaine Micheaux qui la suit.

Le dimanche des mères, de Graham Swift. Un petit roman court qui se passe sur une seule journée, celle de l’envol d’une jeune servante anglaise dans l’entre-deux-guerres, le début de sa liberté. Un livre simple d’une très belle écriture, et beaucoup plus profond qu’il n’y parait. C’est la première sélection de Sylvaine Micheaux pour Noël. Voici la critique qu’en avait fait Brigitte Niquet.

La fiancée américaine, d’Eric Dupont. Un ton de conteur à la veillée, une imagination débordante, des scènes hallucinantes, des personnages hors norme, une délicatesse de tous les instants. Le coup de cœur de François Lechat qui pardonne même, dans sa critique, les curieuses fautes de langue ou d’orthographe qui émaillent ce roman-fleuve venu du Québec.

Les furies, de Lauren Groff. Deux jeunes gens solaires, beaux, talentueux, charismatiques, se rencontrent et tombent éperdument amoureux. Où est la faille ? Dans le passé de l’un et de l’autre, sur lequel ils ne se sont jamais menti mais se sont tus. Une recommandation de Brigitte Niquet, pour ceux qui aiment la « grande » littérature, avec un style magnifique, mais qui se lit comme un thriller. Lire ici la critique complète.

Judas, d’Amos Oz (Gallimard, coll. Du monde entier). S’y entrelacent plusieurs trames : le lien entre Schmel, devenu « pour un temps » l’homme de compagnie d’un grand aîné, et Atalia, une femme mystérieuse qu’il aime dès le premier regard ; l’histoire du sionisme, de ses contradictions, de ses luttes internes. Il y a aussi, distillée, une réflexion puissante sur Juda l’Iscariote. « Amos Oz en retourne l’ignominieuse image. Il m’a convaincu que le traître pourrait bien être le premier et peut-être le plus grand chrétien. C’est saisissant de justesse », ajoute Jacques Dupont dont ce livre est « sans hésitation » le premier choix de cadeau pour Noël/Nouvel An.

L’amie prodigieuse, le premier d’une série de romans d’Elena Ferrante dont on a beaucoup parlé et dont le succès est bien mérité. L’Italie, deux amies, la vie, la vraie. Lire la critique de François Lechat. Les volumes suivants sont très bien aussi ! Mais il faut commencer par le commencement.

L’archipel d’une autre vie, d’Andreï Makine. L’action se passe aux confins de l’extrême-Orient russe, dans un froid glacial et sur fond de Guerre froide. Un prisonnier s’évade et une longue traque commence, mais le gibier va se jouer des chasseurs… Pour ceux qui aiment le genre « aventures » mais complètement décalé. C’est un choix de Brigitte Niquet et sa critique se trouve ici.

Conclave, de Robert Harris. Construction presque parfaite que celle de ce roman à suspense, sujet original, personnage central exceptionnel, univers merveilleux. On apprécie sans doute mieux ce livre quand on a un minimum de culture catholique, mais ce n’est pas indispensable, et que l’on soit croyant ou non n’a aucune importance. À partir de 15 ans. Lire la critique de Catherine Chahnazarian et le commentaire qui suit, de François Lechat.

Les Plantagenêts, de Dan Jones. Un livre d’histoire qui se lit comme un roman. Trois siècles pendant lesquels l’histoire de l’Angleterre était intimement mêlée à l’histoire de France dans un livre qui nous offre tout ce que l’on aime : du bruit et de la fureur, des grands rois et des petits tyrans, des reines puissantes et des prélats sûrs de leur bon droit, des barons tantôt fidèles tantôt rebelles. Lire ici la critique complète de François Lechat.

Partir et raconter – une odyssée clandestine, de Mahmoud Traoré et Bruno Le Dantec (Lignes poche). Mahmoud quitte la Casamance. Il raconte la traversée du Sahel, du Sahara, de la Libye, du Maghreb. Tout ce périple… que l’obstacle de la Méditerranée occulte.  Les migrants ne forment pas qu’un peuple nomade, ils sont aussi une myriade de communautés, qui s’allient, qui s’opposent. Il est une société de la migration, avec des règles et des rapports de pouvoir, qui se faufile à travers des territoires incertains, aux intérêts changeants. La migration est une aventure, une odyssée ; Mahmoud est un aventurier,  peut-être même un explorateur, parti à la conquête d’un territoire inconnu : le nôtre. C’est Jacques Dupont qui recommande d’offrir ce livre.

Par amour, de Valérie Tong Cuong (chez Lattès). Un beau livre, souvent dur mais avec une belle fin, recommandé par Sylvaine Micheaux. Nous sommes au Havre pendant la Seconde Guerre mondiale, le Havre sinistré, bombardé. Deux familles avec enfants, l’une très droite et patriote, l’autre plus fantasque. Un roman choral très poignant, la petite histoire des sentiments humains au milieu de la grande Histoire. Passionnant.

Les filles de Roanoke, d’Amy Engel. Yates a adoré ses filles et ses petites-filles. Seule Lane a eu le courage de fuir pour lui échapper. Les autres femmes de la famille en sont mortes. Un roman pour adultes, à la psychologie complexe, à réserver à ceux qui aiment les sagas familiales bien noires. Lire la critique de Brigitte Niquet.

L’implacable brutalité du réveil

Pascale Kramer, L’implacable brutalité du réveil, Mercure de France (2009) – Zoé Poche (2017)

Par Jacques Dupont.

Un bien bête samedi 2 décembre, à lire un livre, à me forcer à le terminer. Le titre « L’implacable brutalité du réveil » m’avait alléché, et les nombreux prix décernés en Suisse (le grand prix du roman de la Société des Gens de Lettres, le Schiller, le Rambert).

Alissa est maman d’une petite fille de 5 semaines. Pour faire court, elle souffre d’une dépression post-natale. Tout ennuie, fatigue et lasse cette petite princesse américaine, à commencer par Una, son bébé. Il se pourrait bien que cette enfant soit née d’un très grand malentendu.

Je n’avais jamais traversé la terrible mélancolie qui atteint nombre de jeunes mamans. Je savais que cela existait, sans plus. Avec Pascale Kramer, j’en ai fait l’expérience. Tout compte fait j’aurais préféré l’éviter.

Ce réveil m’aura assommé.

Catégorie : Littérature française (l’auteure, d’origine suisse, vit à Paris).

Liens : au Mercure de France, en Zoé Poche.

La maladroite

Alexandre Seurat, La maladroite, Ed. du Rouergue 2015 – Babel 2017

Par Jacques Dupont.

La maladroite, c’est Diana – 8 ans. C’est ainsi qu’on lui a appris à se désigner dès lors qu’un adulte s’étonne d’un bleu au bras, d’un coquard à l’œil. Diana a 8 ans, et elle a disparu. Viennent prendre la parole, comme à la barre, sa grand-mère, sa tante, ses institutrices, des médecins, une assistante sociale, des gendarmes. Un chœur de voix singulières, qui eurent en commun leur impuissance à empêcher le pire.

L’écriture d’Alexandre Seurat, dénuée d’effets, donne au roman le ton d’une enquête, et un sentiment d’implacable véracité – implacable en ce qu’elle déroule la logique des faits dans une brutalité totale, monochrome, terrifiante.

Âmes sensibles s’abstenir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Rouergue ; en Babel.

L’avancée de la nuit

Jakuta Alikavazovic, L’avancée de la nuit, L’Olivier, 2017

Par François Lechat.

Un des grands romans de l’année, qui mériterait sans conteste un prix prestigieux. Mais qui paraît peut-être trop pointu, trop exigeant pour le recommander au public ? L’histoire est assez simple – ils s’aiment mais leur amour est compliqué, comme dans tous les romans –, mais le style, magnifique, contraint le lecteur à une grande attention pour apprécier cette foule de notations allusives, de remarques psychologiques, de dialogues enchâssés dans des phrases comptant parfois 20 lignes… C’est que l’auteure a manifestement beaucoup à dire et une intelligence aiguë, qui donne sa pleine puissance au travers d’un personnage inoubliable, une professeure d’université visionnaire, fascinante et déconcertante, qui semble tout savoir sur l’évolution de la ville, du siècle, de l’humanité. L’ensemble, pourtant, reste arrimé au sol, incarné dans des sentiments forts et des détails du quotidien, évoqués avec sensibilité (les oiseaux du grand-père et leur envol) ou avec grâce (ainsi lorsque Paul, le héros, se cache de son amour : « Il se laissa couler au sol, tranquillement, comme si ses vêtements soudain vides glissaient à terre, et se nicha sous son bureau. »). L’objectif n’est pas d’épater le lecteur, plutôt le prendre à la gorge et au cœur, et de fait cette histoire est touchante et navrante (je ne dévoile rien, la fin est donnée dès le deuxième paragraphe). Mais les thèmes affectifs, ici, sont si intimement liés à des enjeux sociaux (la différence de classe), sociétaux (la violence, la peur, les villes de grande solitude…) ou géopolitiques (le conflit yougoslave, les migrants…) que c’est bien la virtuosité qui domine, ainsi qu’une légère sensation de trop-plein, à supposer que l’on puisse reprocher à un livre d’être trop riche, trop profond pour son lecteur. A vous d’en juger, car l’aventure vaut le détour.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

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