Dakota Song

Ariane Bois, Dakota Song, Belfond, 2017

Par François Lechat.

Ariane Bois, jeune auteure française, propose ici un roman qui la déporte dans le temps et l’espace. Le récit se situe dans les années 1970 et dans un immeuble, le Dakota, qui abrite à Manhattan, face à Central Park, le gratin le plus huppé de la ville, rien de moins que Lauren Bacall, John Lennon, Rudolf Noureev, Leonard Bernstein… Cela pourrait donner un roman très snob, ou voyeuriste, mais c’est juste l’inverse. C’est que le héros qui nous sert de guide est un jeune Noir qui a dû fuir Harlem et accepter un job obscur au Dakota, dont il observe les mœurs et les intrigues à hauteur d’homme, sans surjouer l’admiration ou la fascination, ni en rajouter dans le complexe social envers les Blancs. L’autre astuce est de tenir le cap d’un roman choral : nous suivons la destinée d’une belle brochette de résidents imaginaires, tous socialement favorisés mais tous, aussi, en butte aux aléas de l’existence, qui donnent l’occasion d’échappées dans la ville, le New York bouillonnant des années 70, tiraillé entre révolution artistique et sexuelle et tensions raciales et politiques. Cela pourrait donner un résultat un peu brouillon, ou clinquant, mais l’auteure se limite habilement à des allusions insérées dans l’intrigue, sans jamais appuyer. Elle ne dédaigne pas le drame, qui frappera plusieurs personnages, ni l’humour, auquel se prêtent les drôles de mœurs des riches, mais elle lie l’ensemble d’une écriture fluide, faussement simple, directe et évocatrice. Un roman à éviter, sans doute, s’il l’on ne connaît rien de son contexte, mais à savourer dans l’hypothèse inverse.

Catégorie : Littérature française.

Liens : le livre chez l’éditeur.

Elle voulait juste marcher tout droit

Sarah Barukh, Elle voulait juste marcher tout droit, Albin Michel, 2017

Par François Lechat.

Pour son premier roman, l’auteure a choisi un thème propice aux œuvres majestueuses. Mais sa démarche est au contraire modeste, et lui permet de réussir son coup : redécouvrir les malheurs engendrés par le nazisme et l’Occupation par les yeux d’une petite fille, Alice, emportée dans des affaires d’adultes qui lui échappent et dont elle aura bien du mal à percer les secrets. C’est que personne ne veut lui dire qui sont ses parents, ni quels drames se dissimulent derrière la façade qu’on lui oppose, en France comme en exil. Tout repose dès lors sur notre complicité avec Alice, ses joies et ses peurs, ses  chagrins et ses colères, sa volonté obstinée de ne pas s’en laisser conter, sa capacité, en grandissant, à bousculer le caractère rassis des adultes. Cela donne un roman parfois trop prévisible, un rien didactique vers la fin, mais sensible et prenant, aussi touchant que son héroïne, ce qui n’est pas peu dire. Avec des personnages secondaires (ils le sont tous, par comparaison avec Alice que l’on ne perd jamais de vue) à l’origine de scènes très fortes, qui renvoient le lecteur à ses souvenirs ou à ses rêves d’enfance. Seuls ceux qui ont grandi dans une famille sans histoire pourraient rester insensibles à force d’avoir été heureux.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Croire au merveilleux

Christophe Ono-dit-Biot, Croire au merveilleux, Gallimard, 2017

Par Brigitte Niquet.

On aurait aimé pouvoir faire un mauvais jeu de mots et dire « Plongez-vous vite dans ce livre », parce qu’il s’inscrit dans la continuité du fascinant Plonger (2013). Mais Croire au merveilleux s’égare dans des chemins de traverse si peu balisés qu’on a bien du mal à y suivre l’auteur.

On retrouve les mêmes personnages : César, le narrateur, et en filigrane Paz, la femme qu’il a aimée et aime toujours passionnément. Il ne se remet pas de sa mort et le premier chapitre qui traite de l’impossible deuil est bouleversant, à vous arracher des larmes. César tente de se suicider mais il en est empêché par l’intrusion de Nana, une fille énigmatique dont le rôle tout au long du roman restera plutôt obscur. À partir de là, tout dérape dans l’irrationnel. Dans les dernières pages, le père de Nana dit au héros : « Mais enfin, César, vous n’allez pas me dire que vous n’avez pas encore compris ? ». Non, César n’a pas compris, et sans doute beaucoup de lecteurs non plus. Il faut effectivement « croire au merveilleux » pour rentrer dans ce récit, et croire aussi à un concept très contestable : « Les êtres chers disparus ne sont pas perdus définitivement et nous les retrouverons un jour quelque part ».

Ajoutons que le parti-pris de se référer constamment à la culture antique et à sa mythologie (César est à la tête d’une « muraille » de livres en grec ancien, auxquels il ne cesse de faire allusion et qu’il cite in texto çà et là) réserve forcément cette lecture à un public très pointu. Les autres n’auront d’autre choix que de tourner plusieurs pages à la fois pour aller voir plus loin si, par hasard, l’intrigue ne reprend pas son cours normal, loin d’Ulysse et des sirènes…

Reste le charme des paysages grecs et particulièrement des îles, dont l’auteur excelle à décrire la beauté et la sérénité. On a envie de s’y précipiter et d’y vivre loin de la civilisation moderne, en se gorgeant de soleil, de bains de mer, de fruits et de silence. Les catalogues de voyages devraient s’en inspirer pour leur publicité. Mais cela ne suffit pas à sauver le roman.

Catégorie : Littérature française.

Liens : la page consacrée au livre chez l’éditeur. Voir aussi Plonger, du même auteur.

La Porte des enfers

Laurent Gaudé, La Porte des enfers, Actes Sud, 2008 (2010 en poche « Babel »)

Par Agnès Huynh.

Vous réagiriez comment si votre fils mourait sous le coup d’une balle perdue alors que vous tentez de le protéger en faisant bouclier avec votre corps ? Vous réagiriez comment si votre femme vous demandait de lui ramener son enfant vivant, votre enfant ? Vous réagiriez comment si une de vos rencontres vous proposait de vous mener jusqu’à la porte des enfers pour tenter de retrouver votre petit ?

En tout cas, Matteo doit faire face à toutes ces questions. C’est la destruction de sa famille. C’est la destruction de son univers. Le temps s’arrête. Rien n’existe plus. Sa première réaction est de s’enfermer dans la solitude de son taxi. L’idée de la vengeance germe à son esprit. Il met alors tout en œuvre pour retrouver le tireur de cette balle qui a fauché son fils.

Le fait de retrouver l’assassin est accessoire dans cette histoire. On pourrait croire que tout s’arrête là, avec le face à face. Mais non, ce n’est pas suffisant. Après avoir obtenu réparation, il continue son errance. Car rien en fait rien n’est réparé. Rien n’est plus comme avant et rien ne le sera jamais plus.

Au fil de ses tournées nocturnes en taxi, il va fréquenter un groupe de marginaux : un transgenre, un vieux prêtre en guerre contre le Vatican, un homme qui aime les jeunes garçons. Ce dernier tient des théories étranges, notamment sur les Enfers. Et un soir de désœuvrement, un soir de désespoir, un soir où le besoin d’agir devient nécessité, le petit groupe décide de trouver ce passage pour les Enfers. On assiste alors à une épopée qui n’est pas sans évoquer les Enfers de Dante.

L’auteur se met à flirter avec le fantastique par petites touches, sans jamais nous immerger. Mais il nous embarque dans cette aventure hors du commun. Matteo sera-t-il à la hauteur ? Va-t-il réussir à pénétrer dans ce monde des ténèbres ?

Malgré le thème du deuil qui est omniprésent dans ce roman, cette histoire, ou plutôt cette fable, est pour moi une ode à la vie. La fin donne une note d’espoir et de tendresse superbe. Faut-il mourir pour renaître ? Mais la loi de la tradition persiste ici aussi : une vie pour une vie. Laurent Gaudé nous offre un magnifique texte servi par une très belle écriture avec un style fluide, des mots qui sonnent juste et qui percutent. Un bon moment de lecture garanti.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; voir aussi notre critique de Salina.

Dans le jardin de l’ogre

Leïla Slimani, Dans le jardin de l’ogre, Gallimard, « Folio », 2016

Par François Lechat.

Le premier roman du prix Goncourt 2016, Leïla Slimani, est disponible en édition de poche, et se retrouve en bonne place dans les librairies. Pour qui, comme moi, le lit après Chanson douce, il contient toutes les promesses qui justifient ce Goncourt. On y trouve déjà cette écriture formidablement serrée, élégante, incisive, qui nous fait participer avec finesse à tous les états d’âme de son héroïne sans pour autant verser dans la psychologie ou dans l’explication. Dans le jardin de l’ogre est moins impressionnant, sans doute, parce que les personnages restent abordés sous l’angle de l’intime, sans nous faire sentir toute l’épaisseur des structures sociales et des mentalités qui jouent un si grand rôle dans Chanson douce. Mais l’histoire est forte, audacieuse même, puisque centrée sur une femme mariée, mère de famille et nymphomane, qui multiplie les hommes et prend le risque de se détruire parce qu’elle ne supporte pas la médiocrité du quotidien – une sorte de Madame Bovary trash, et sans l’excuse de l’influence de mauvaises lectures. Ce premier roman est une réussite d’autant plus remarquable que l’auteure dit tout sans être jamais vulgaire.

Catégorie : Littérature française.

Liens : dans la collection Folio.

The Girls et California Girls

Emma Cline, The Girls, Quai Voltaire, 2016 et Simon Liberati, California Girls, Grasset, 2016

Par François Lechat.

J’ai lu ces deux romans parus au même moment sur le même sujet, le massacre de Sharon Tate (la femme de Roman Polanski) et de ses amis sous les coups de quatre membres de la secte de Charles Manson, trois filles et un garçon, le 9 août 1969, en Californie. Deux romans basés sur des faits réels, donc, mais traités de manière strictement inverse, et donc complémentaire. Emma Cline, dont c’est le premier roman, ne raconte rien de la nuit fatale, rebaptise tous les personnages, atténue la brutalité des mœurs et des conditions de vie de la secte et place au cœur de son roman un personnage fictif, Evie, adolescente fragile et mal aimée qui rejoint la secte par soif de reconnaissance, d’affection, d’insertion dans un groupe. Simon Liberati, dont c’est le sixième livre, prend le parti inverse : il raconte tout sans fard, factuellement, dans le détail, en se focalisant sur la nuit fatale (détaillée par le menu, au risque de choquer le lecteur) et les heures qui l’encadrent. Les deux auteurs ont la même qualité, frappante : injecter de brefs éclairs de compréhension dans cette folie, Emma Cline en une phrase, Liberati en une page, ce qui prouve que rien de ce qui est inhumain ne nous est étranger. Mais, chez Cline, le récit, mené par Evie devenue adulte, est toujours délicat et souvent touchant, tant il est axé sur le mal d’amour et d’amitié et traité avec finesse (les personnages secondaires sont remarquables de précision). Liberati, lui, crée une sensation d’énergie intense et, forcément, un profond malaise tant il colle à la déchéance de ses personnages. J’ai personnellement préféré la manière de Cline, d’autant que Liberati s’est fendu d’une construction assez compliquée dans laquelle on se perd parfois. Emma Cline offre un livre très abouti, un petit joyau de littérature, là où Liberati délivre un document qui sent la vie brute, tous les états du corps et les désordres de l’esprit. Aucun risque, en tout cas, qu’ils fassent double emploi.

Catégories : Littérature française. Littérature étrangère anglophone (USA), traduction : Jean Esch.

Liens : page sur The Girls chez l’éditeur ; page sur California Girls chez l’éditeur.

Le dernier des nôtres

Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Le dernier des nôtres, Grasset, 2016

Par François Lechat.

J’avais beaucoup aimé Fourrure, le premier roman de l’auteure. J’ai donc acheté Le dernier des nôtres en confiance, d’autant qu’il venait de recevoir le Grand Prix du roman de l’Académie française. C’est dire à quel point je suis déçu… Je crois deviner ce qui a séduit les académiciens : un roman plus ambitieux que la moyenne, avec deux histoires qui s’entremêlent au départ de deux époques et deux pays, deux histoires qui nous font voyager entre le nazisme et les Etats-Unis de l’après 68. Le problème est que la partie américaine est bourrée de clichés, riche de quelques jolies trouvailles et d’une belle énergie mais conventionnelle à mourir (sauf le personnage du chien, Shakespeare, le plus réussi de tous). Et que le ton léger de la partie américaine déteint parfois sur le récit plus dramatique ancré dans le nazisme, et que celui-ci également, après un très beau début, s’enlise dans le convenu. C’est bien simple : au moment où l’auteure amorce la suture entre ses deux récits il se passe exactement, à un rebondissement près, ce que le lecteur avait anticipé. Ça ne suffit pas à gâcher totalement le suspense, mais si on ajoute que l’enjeu éthique auquel certains personnages ont été confrontés (des savants peuvent-ils travailler pour Hitler par patriotisme sans se brûler les ailes ?) est traité comme un sujet de dissertation, il faut bien conclure que l’auteure a raté son coup.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Chanson douce

Leïla Slimani, Chanson douce, Gallimard, 2016

Par François Lechat.

Des rumeurs de Goncourt ont circulé à la parution de Chanson douce, et effectivement Leïla Slimani mériterait de remporter un prix prestigieux. De prime abord, pourtant, son livre a la modestie des romans intimistes français : tout est centré sur un couple de bourgeois, leurs deux enfants et la nounou. Sauf que l’on apprend, d’emblée, que Louise a tué les petits dont elle avait la garde avant d’essayer de se suicider. Chanson douce est donc la reconstitution, non seulement du parcours qui a conduit la nounou à ce geste atroce, mais du monde qui l’a rendu possible, d’un monde, le nôtre, dans lequel tous les rapports humains sont discrètement viciés, pollués par l’argent, les privilèges, la méfiance, les rapports de classe, le racisme ordinaire, le mépris de ceux qui savent pour ceux qui ne savent pas… Leïla Slimani rend tout cela sensible sans psychologie et sans effets de manche, en dessinant des personnages secondaires formidables de netteté, en installant un mélange de distance et d’empathie qui nous permet de tout comprendre sans que rien ne soit expliqué. On pense à Georges Perec, dans Les Choses, mais un George Perec qui serait parvenu à créer de la tension et une intrigue au fil de ses tranches de vie. Dans Chanson douce, on ne s’ennuie jamais, on sent la catastrophe se dessiner doucement, et c’est poignant.

Catégorie : Littérature française.

Liens : page sur le livre chez l’éditeur. Lire aussi l’article de François Lechat sur Dans le jardin de l’ogre, du même auteur.


L’avis de Brigitte Niquet

J’ajouterai au bel article de François Lechat que ce livre a été pour moi aussi un coup de coeur, qu’il a amplement mérité son prix Goncourt et que moi aussi, il m’a fait penser au roman « Les Choses » de Georges Perec, prix Renaudot en 1965. Ce dernier avait marqué son époque, il est aujourd’hui un peu démodé, « Chanson douce » a pris le relais et nous renvoie cruellement dans le miroir une image de la société des années 2010 dont nous n’avons pas à être fiers. Une différence de taille : les héros de Perec, après avoir beaucoup rêvé de posséder des « choses » luxueuses et avoir tout sacrifié à ce fantasme consumériste, finissent par se résigner, rentrer « dans le rang », devenir fonctionnaires et mener une petite vie étriquée dont ils apprennent à se satisfaire. Rien de tel dans « Chanson douce », dont les (anti)héros se jettent dans une fuite en avant éperdue dont on pressent qu’elle ne peut finir que dans le drame, qu’il s’agisse des « patrons » (cadres dynamiques dévorés par leur vie professionnelle au point d’en oublier leur rôle de parents) ou bien sûr de Louise, la nounou meurtrière, paumée parmi les paumés, qui croit un moment gagner sa place au soleil en se faisant « adopter » par la famille dont elle garde les enfants. Plus dure sera la chute…

L’insouciance

Karine Tuil, L’insouciance, Gallimard, 2016

Par François Lechat.

Sans doute le roman le plus actuel de la rentrée 2016 – dont, par pitié, ne lisez pas la 4e de couverture, allez-y en confiance ! Vous y trouverez le bruit et la fureur de votre quotidien, ou de celui des autres : le fondamentalisme, la guerre, la folie identitaire, la morgue des élites, l’amour, l’ambition, le racisme, l’antisémitisme, les banlieues, la rage des exclus, le courage des femmes, la modestie des migrants, le sexe et la folie des hommes… Le tout en quelques histoires habilement entrelacées, et dans un style d’une rare fluidité : les phrases sont longues et complexes, les thèmes sont multiples, et pourtant tout se lit vite, tout doit se lire vite pour être dans le rythme, pour être débordé par notre époque, une époque qui grince et s’emballe. Donc un tour de force, un récit prenant et, heureusement, quelques belles pages d’amour à côté d’amusants clins d’œil à un ex et futur président. Il manque juste à ce roman, en raison même de son efficacité redoutable, de quoi prendre le temps et le plaisir de se poser : cela s’appelle la littérature, à laquelle Karine Tuil n’a pas voulu sacrifier.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Rose minuit

Marina de Van, Rose minuit, Allia, 2016

Par François Lechat.

Scénariste de films fameux de François Ozon, Marina de Van confirme ici un certain goût pour l’intime, les névroses et la provocation. Ce roman très écrit met en scène un double affrontement entre un père vieillissant et sa fille, d’abord à l’initiative du premier, qui fait preuve d’un cynisme inouï à l’égard de celle qu’il accuse d’avoir provoqué le cancer de son épouse disparue, ensuite à l’initiative de la seconde, qui lui réplique sur le même terrain : obliger l’autre à raconter sa vie sexuelle et, ainsi, à touiller dans son passé, ses complexes, son enfance, ses frustrations, l’enfer de la vie conjugale et familiale… Même s’il n’est pas à mettre entre toutes les mains, ce roman offre d’abord une remarquable analyse psychologique qui donne tout son sens à ce qui, sinon, passerait pour du voyeurisme. Sartre disait : « Il n’y a pas de bon père, c’est la règle, le lien de paternité est pourri. » Ce n’est pas une fatalité, et ce roman le montre entre les lignes, car tout aurait pu bifurquer si le père n’avait pas été lui-même si abîmé par la violence de son propre géniteur. Rose minuit, ou comment ne pas perpétuer le mal qu’on nous a fait ?

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

En attendant Bojangles

Olivier Bourdeaut, En attendant Bojangles, Finitude, 2015

Par François Lechat.

J’ai donc lu ce phénomène d’édition, un premier roman paru en province et qui cartonne à la surprise de son propre auteur. A la lecture, on comprend pourquoi : on retrouve chez Bourdeaut ce qui a fait le succès d’Alexandre Jardin, des personnages hauts en couleur qui refusent de vieillir et font de leur vie une fête perpétuelle, vouée à l’amour et à la fantaisie, au rire et à la créativité. Comme le livre est, en plus, remarquablement écrit, avec une foule d’inventions fondées sur le langage, l’imagination ou simplement l’humour (comme ce grand oiseau appelé « Mlle Superfétatoire » car cette compagne de vie « ne sert à rien »), on comprend qu’il ait rencontré son public en ces temps moroses. En outre, la fin est très belle et donne de la profondeur à ce qui n’est, pour le reste, pas davantage qu’un exercice de style. Car c’est là, évidemment, la réserve que l’on peut émettre, outre quelques maladresses que l’éditeur aurait dû supprimer : on jubile à lire ce livre, mais on n’oublie jamais qu’il s’agit de littérature, pas de la vraie vie. A ce titre, ce livre très réussi est typiquement français.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.


L’avis de Brigitte Niquet

Je n’ai pas très souvent de coup de coeur, hélas, mais ce livre-ci en est un absolu. Il ne se raconte pas, car ce n’est pas l’histoire qui importe. Ou plutôt si, mais pas au sens où on l’entend généralement. Lire la suite « En attendant Bojangles »

Sur une majeure partie de la France

Franck Courtès, Sur une majeure partie de la France, Jean-Claude Lattès, 2016

Par François Lechat.

Ce roman recommandé par L’Obs est typiquement contemporain : écrit en flash-back, dans un style direct, avec une intrigue efficace et des personnages bien campés. De la littérature sans gras, sans ambition d’en mettre plein la vue. Mais l’auteur déroute, malgré tout. A travers les tribulations d’une bande de jeunes vivant dans un coin de province gagné par l’urbanisation, il s’attaque à un thème presque tabou : la transformation des campagnes françaises sous la pression du modernisme, de l’agriculture intensive, du consumérisme, de la mondialisation, de l’argent. D’où un ton inhabituel, qui insère dans une trame très sobre des commentaires et des dialogues presque moralisateurs, toute une réflexion, joliment distillée, sur la perte d’un art de vivre et de penser. Ceux qui partagent les indignations de l’auteur apprécieront, les autres pourront se rabattre sur l’intrigue mais passeront à côté de l’essentiel.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Giratoire

Dominique Paravel, Giratoire, Serge Safran, 2015

Par François Lechat.

Ce petit livre est une belle réussite. A le résumer, il paraît trop modeste : un employé et une de ses supérieures qu’il ne connaissait pas doivent faire un long trajet en voiture pour démarcher un client. Donc la route, un huis clos et une histoire d’amour possible (on y pense forcément). Mais le propos est ailleurs : dans les failles de chacun, qui vont se déployer par petites touches. Un diabète pour lui, qui lui ôte sa contenance et l’angoisse à l’idée qu’une crise révèle sa maladie, cachée à son employeur. Et une blessure d’enfance pour elle, qui l’a endurcie et lui donne en même temps l’envie de s’échapper de tout. Donc ils s’observent, se jaugent, dépassent difficilement la barrière de classe qui les sépare, mais devinent qu’ils ont quelque chose en commun, l’envie de fuir les apparences, de faire cesser la comédie. Elle en prend d’ailleurs l’initiative en sabotant délibérément leur trajet, comme si elle ne voulait pas arriver à ce rendez-vous et préférait faire l’école buissonnière. Le roman glisse ainsi sur trois plans à la fois : l’intériorité des héros, une évocation douce-amère de notre société gagnée à la consommation et des touches de rêve voire d’irréalité vers la fin. C’est intelligent et fluide, d’une écriture rapide et sensible, remarquablement concise. Et la construction est habile, qui voit la fin de chaque chapitre être réécrite au chapitre suivant, du point de vue de l’autre personnage.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La faille

Isabelle Sorente, La faille, Jean-Claude Lattès, 2015

Par François Lechat.

On sort de ce livre avec l’étrange sentiment d’avoir dû mal lire, au début. Car si La faille accroche d’emblée, il faut un certain temps avant de comprendre ce qui se joue, avant de voir le récit se déployer, avant de saisir qui est la véritable héroïne, non pas la narratrice mais son amie d’enfance retrouvée après une longue éclipse. Les va-et-vient entre le présent et le passé y sont pour quelque chose, qui en entremêlant plusieurs époques ralentissent la progression des événements. Avec pour résultat que le livre paraît de plus en plus réussi, jusqu’à devenir parfaitement remarquable, au fur et à mesure que l’on avance et que l’on découvre l’extraordinaire finesse de l’auteur, l’acuité du regard, l’intelligence de ses notations. Un roman psychologique par excellence, qui met en scène un pervers d’autant plus inquiétant qu’il n’est jamais violent et que sa victime est plus ou moins consentante, elle qui ne peut s’empêcher de trop donner aux hommes et de se mettre en situation de culpabiliser. On a rarement aussi bien exploité la psychanalyse sans jamais employer ses concepts, fait sentir ce qui colle à la peau de tous les cabossés de l’existence, y compris ce pervers qui n’a pas d’excuse mais dont la petite enfance est bouleversante, comme celle des autres personnages d’ailleurs. En outre, ce roman est éminemment contemporain, ancré dans un certain état du capitalisme et des rapports de classe, là aussi sans jamais rien théoriser, simplement en donnant à sentir. Du grand art, donc, mais pour lecteurs aguerris, qui ne seront pas déroutés par l’absence de toute marque indiquant par qui et quand la parole est reprise au cours des dialogues. Un roman à lire crayon en main, idéalement, pour ne pas perdre les passages les plus percutants et pouvoir les méditer.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La septième fonction du langage

Laurent Binet, La septième fonction du langage, Grasset, 2015

Par François Lechat.

Les critiques qui l’ont encensé avaient raison, voici un livre épatant, au sens strict du terme. On est épaté par l’habileté de l’auteur, son audace, son humour, l’énormité de l’idée de départ – Roland Barthes serait mort assassiné dans le cadre d’un sombre complot auquel a peut-être participé toute l’élite intellectuelle française, Foucault, Derrida, BHL, Sollers, Kristeva, Althusser… C’est conçu et ça se développe comme un polar, mais un polar dont les suspects et les personnages secondaires sont des célébrités, y compris de la politique, Mitterrand, Giscard et leur garde rapprochée (celle de Mitterrand est croquée avec une savoureuse férocité). Pour qui connaît l’ambiance intellectuelle et politique des années 70, c’est irrésistible, avec des inventions jouissives même si l’auteur cède parfois à la facilité. Mais c’est un roman pour initiés : les longues paraphrases des discussions de l’époque autour de la sémiologie, du langage, du signifiant, etc., amuseront les intellos mais ne peuvent que décourager le lecteur lambda. Et, limite inhérente à l’exercice, on n’oublie jamais qu’on lit une pochade de haut vol, un tour de force romanesque : aucune chance de prendre l’intrigue totalement au sérieux, d’autant que l’auteur rappelle périodiquement que c’est lui qui tire les ficelles. Ce qui lui permet, d’ailleurs, de conclure sur un chapitre assez étourdissant, qui nous arrache un dernier sourire d’admiration.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; article de l’Obs.

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