L’enfant réparé

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Littérature française
Catherine Chahnazarian

Alors que paraît Une nuit particulière, je viens seulement de lire L’enfant réparé, qui n’est pas qu’une ligne parallèle à la psychanalyse de Grégoire Delacourt. Psychanalyse qui lui a permis de comprendre que ses souffrances étaient dues aux abus de son père, et de comprendre le sacrifice que sa mère a fait pour lui. L’enfant réparé est aussi une relecture de tous ses livres, de tous les mots qui devaient sortir, de ce qui s’est exprimé plus ou moins malgré lui dans ses précédents romans. Une sorte de grille de lecture rétrospective pour ses fans, de confirmation pour les plus psychologues qui avaient compris.

Mais que peut-on bien écrire après cela ? Si tous les mots convergeaient vers le souvenir enfoui qu’il fallait désenfouir, que peut-on écrire après cela ? Et le lecteur de L’enfant réparé n’est-il pas définitivement devenu le psychanalyste de l’auteur, ayant à présent en mains une telle grille de lecture ? Delacourt n’est-il pas désormais tenu de devancer l’analyse de ses lecteurs, de la court-circuiter d’avance, de faire en sorte que ce qu’il écrira ne le déshabille pas trop ? C’est ce que nous verrons en lisant Une nuit particulière… Qui le premier ou la première critiquera ce nouvel opus pour Les yeux dans les livres ? Hum ?

La beauté de L’enfant réparé tient bien sûr à la vérité qui est dite, qui sait ne pas être bêtement nombriliste, qui sait aussi tenir le lecteur en haleine en l’emmenant dans une construction dont la chronologie est déstructurée, une idée en appelant une autre, un retour en arrière étant toujours possible, comme sur un divan. Mais la beauté du texte tient avant tout à cette écriture remarquable, que l’on rechigne à décrire dans le détail pour ne pas lui enlever sa magie. Parce que, pour ce qui est des mots, Delacourt est vraiment très doué.

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Grégoire Delacourt
L’enfant réparé
Éditions Grasset
2021

Disponible en Poche

Toutes nos critiques de Grégoire Delacourt sont référencées à la lettre D de notre classement par auteur.

Trois femmes disparaissent

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Littérature française
Par François Lechat

Comme vous, sans doute, je l’ignorais : Tippi Hedren, l’héroïne de deux célèbres films de Hitchcock, Les Oiseaux et Pas de printemps pour Marnie, est la mère de Mélanie Griffith, star du cinéma américain indépendant des années 1980 (Body double, Dangereuse sous tous rapports, Working Girl…), qui est à son tour la maman de Dakota Johnson, la jeune femme consentante de Cinquante nuances de Grey. Et la filiation entre les trois n’est pas seulement biologique, mais aussi destinale, aurait-on envie de dire. Toutes les trois ont été soumises aux règles d’un jeu hollywoodien mené par les hommes, qui les ont maltraitées, dénudées, mises en danger ou agressées, et Hitchcock le premier. Elles seront contraintes de prendre la fuite mais aucun réalisateur ne sera parvenu à les briser.

Philosophe et critique de cinéma, Hélène Frappat aurait pu consacrer un essai à ces trois femmes liées par une double filiation. Elle a choisi une voie un peu artificielle, une pseudo-enquête prétexte à rassembler toutes les coïncidences de dates, de faits, de symboles, de noms… qui unissent ces trois femmes dans une sorte de tragédie antique. La matériau est connu, et référencé en notes de bas de page, et il aurait pu être traité de façon chronologique. Hélène Frappat a choisi une autre voie, éclatée et symbolique, qui fait habilement ressortir des événements parfois sidérants, et qui nous étourdit par ses coïncidences. Mais qui demande, aussi, une très grande attention et un minimum de culture cinématographique. Une ode aux femmes étonnante, qui doit se mériter.

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Hélène Frappat
Trois femmes disparaissent
Éditions Actes Sud
2023

Le Relais des Amis

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Littérature française
Par François Lechat

Que se passe-t-il quand une romancière, au lieu de se laisser entraîner par ses personnages, décide qu’elle peut les quitter à tout moment pour suivre la trace d’un nouveau venu et nous faire voyager ainsi, arbitrairement, en train, en voiture ou en suivant la destinée d’une mouche, d’une mouette ou d’un témoin dans une émission de télé ? C’est l’exercice auquel se livre Christine Montalbetti dans cet amusement qui nous amène à l’autre bout de la planète avant de se donner la possibilité de revenir à son point de départ.

Le pari n’est pas tellement de créer des micro-suspenses à chaque bifurcation, mais plutôt de nous attacher à ces anti-héros fugitifs, tous très humains, typés, familiers. Et la réussite de ce livre savoureux tient surtout aux parenthèses et aux apostrophes dans lesquelles la narratrice interpelle son lecteur, commente l’action, nous rappelle le temps contraint du confinement et, par contraste, célèbre la folle liberté de ce voyage aléatoire. C’est la vie comme elle va, la nature avec ses charmes, l’ironie et la tendresse que suscitent nos petites ruses et nos espérances têtues. L’ensemble reste bref, ne se prend pas pour du Balzac ou du Tolstoï mais nous embarque par sa finesse et son élégance.

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Christine Montalbetti
Le Relais des Amis
Éditions P.O.L.
2023

Ceci n’est pas un fait divers

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Littérature française
Par Sylvaine Micheaux

Des faits divers font la Une des journaux télévisés ou autres quasi chaque jour. Un accident grave, un père ou une mère qui tue son enfant, un homme – ou une femme mais c’est bien plus rare – qui tue son conjoint. On en parle un jour ou deux et on passe à un autre fait divers. Un ou deux ans plus tard a lieu le procès et, pour peu que la peine soit à la hauteur de l’acte, on se dit que justice est faite et que la famille et les amis de la victime vont pouvoir tourner la page et se reconstruire. Vraiment ?

Le narrateur de Ceci n’est pas un fait divers, 19 ans, qui a intégré le corps de ballet de l’Opéra de Paris, voit arriver son rêve de toujours : devenir Premier Danseur. Pour cela, il vit sur Paris depuis cinq ans tandis que ses parents et sa petite sœur de 13 ans, Léa, sont restés dans la banlieue bordelaise. Mais un coup de fil de Léa en état de choc vient mettre fin à ce rêve : « Papa vient de tuer Maman ». Il va prévenir leur grand-père pour qu’il vienne au secours de Léa et sauter dans le premier train.

Le récit va alterner le présent – la sidération devant la scène du drame, la confrontation avec les policiers puis la justice, le quasi mutisme de Léa qui a vu son père assassiner sa mère de 17 coups de couteau, la difficulté à aider la petite sœur qui sombre petit à petit, l’incrédulité de voir leur maison inaccessible durant plusieurs mois puisque scène de crime – et le passé qui remonte par bribes dans la mémoire du narrateur et qui identifie petit à petit les signes de la montée de la violence morale et physique.

Pas de happy end dans ce roman qui parle moins de la victime que des trois survivants, le fils et le grand-père qui n’ont pas vu le drame arriver et qui vont entourer du mieux qu’ils le peuvent Léa.

C’est une histoire qu’on ne lâche pas. Comme toujours, Philippe Besson a une écriture fine et précise, nous décrivant les multiples sentiments qui traversent le narrateur et sa famille, la sidération, la peine, le désarroi, la culpabilité puis la colère, sentiments qui amènent Léa à la limite de la folie. Et si la maman est la victime première, sa famille l’est tout autant.

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Philippe Besson
Ceci n’est pas un fait divers
Éditions Julliard
2023

Crépuscule

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Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

L’assassinat sauvage et inexplicable du curé, fût-il peu charismatique, émeut la communauté d’une petite ville tranquille, dans un pays jamais nommé, à une époque elle aussi indéterminée. L’enquête, amorcée par Nourio, le policier, peu habitué à une tâche d’une telle ampleur, n’avance pas. Afin de ne pas semer la suspicion généralisée, la peur, en un mot le désordre, il est urgent de trouver une réponse, c’est-à-dire un coupable. Que le crime soit un acte crapuleux isolé ou un assassinat prémédité dans une intention politique précise, peu importe finalement, seule compte la désignation d’un bouc-émissaire pour endosser l’acte barbare. Claudel n’a rien inventé. Nous ne sommes pas ici très loin de la fable de La Fontaine dans laquelle l’âne innocent est désigné coupable d’avoir provoqué la peste. La recette est simple : désigner un coupable qui va attiser la haine et provoquer le soulagement. Or, le coupable, c’est toujours l’autre, celui qui est différent. Peu importe que nous ayons vécu jusqu’ici en parfaite harmonie avec lui. Les foules sont versatiles. Quant à Nourio, l’enquêteur officiel, il suffit de le flatter pour le neutraliser. Et tant pis pour lui s’il se montre trop scrupuleux. La petite ville devient le théâtre de crimes, expéditions punitives et autres exactions. Nourio, qui voyait dans cette enquête une voie de reconnaissance, est manipulé et tout se joue sans lui.

Ainsi falsifie-t-on l’Histoire en inventant des coupables et en détournant sans scrupule la vérité. La violence nourrit la peur qui, associée à l’humiliation, fait taire en l’homme ce qu’il a de meilleur.

La démonstration de Philippe Claudel est implacable, le regard sur l’humanité est noir ! Les animaux semblent parfois plus humains que les hommes. Seuls quelques personnages échappent à la bassesse générale, mais ils sont si fragiles… Roman actuel (ou fable universelle sur la loi du plus fort), Crépuscule est en tout cas un constat accablant sur l’humanité.

Le regard de Claudel est plus sombre que jamais mais l’écriture reste si belle ! Si noires que soient certaines descriptions, elle reste élégante, crue parfois, mais jamais relâchée, même pour évoquer ce qui est sordide. À d’autres moments elle devient ironique. À de très rares moments, elle est même presque douce.

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Philippe Claudel
Crépuscule
Éditions Stock
2023

Le Silence et la Colère

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Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Le dernier roman de Pierre Lemaitre répond aux attentes de ses lecteurs qui attendaient avec impatience le nouveau livre où ils seraient plongés pendant près de 600 pages sans que l’intérêt ne faiblisse, au point de l’achever en pensant : « déjà ! ».

Second tome de la série commencée avec Le Grand Monde, ce récit met en scène des personnalités attachantes, ou à tout le moins intéressantes, avec leurs conflits ou affinités d’intérêt et de tempérament, sur fond d’une image de la France durant les 30 Glorieuses. Entreprise familiale avec son patriarche, milieu de la presse qui s’active sur tous les fronts, développement du grand magasin qui vend à prix cassés sans état d’âme pour les salariés sacrifiés à la loi du profit, village voué à la disparition pour que l’on construise un barrage, répression de l’avortement, Pierre Lemaitre nous dresse un tableau de quelques aspects de cette France qui revit. Et bien sûr des histoires d’amour ou de désamour qui jalonnent une histoire familiale évidemment complexe.

Ça fonctionne très bien parce que Pierre Lemaitre est à la fois très documenté – et son livre est à certains égards un véritable tableau de la France, celle des petites gens comme des décideurs –, et parce qu’il nous attache très vite à des personnages très humains. L’écriture est fluide, la narration bien rythmée, les personnages ont de l’épaisseur et les relations humaines et les histoires d’amour jalonnent tous les moments du récit.

Bref on attend impatiemment la suite !

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Pierre Lemaitre
Le Silence et la Colère
Éditions Calmann-Lévy
2023

Débrouille-toi avec ton violeur

Infernus Iohannes, Débrouille-toi avec ton violeur, L’Olivier, 2022

— Par Jacques Dupont

Il n’y a pas de « faire l’amour » qui vaille : toute pénétration est un viol. Voilà qui est répété tout au long du texte de Miako Ono qui ouvre Débrouille-toi. Et c’est un choc. Parce que ce thème est répété à l’envi, que c’est écrit et tout à la fois hurlé, dans une langue où toute amabilité a été karchérisée. Autrement dit, elle est crue, totalement crue, le sexe de la femme, le sexe de l’homme sont des attributs viandeux et excrétants. Dois-je insister : rien n’est épargné au lecteur. Le livre tout entier est de cet acabit, il choque et il heurte.

Cependant, l’écriture de ce texte et celle des deux suivants, est à proprement parler hallucinante d’audace. Et cela seul justifie de lire Débrouille-toi avec ton violeur.

Le second texte « Sous les viandes », signé Molly Hurricane, décrit également le corps sous contrainte, et une société angoissée par la chair. Des méduses extraterrestres ont envahi la Terre, des rescapés y vivent dans la viande et y font une société divisée entre pourris du haut et pourris du bas, tenant un discours tartuffe – « discours liquoreux, proclamations humanistes, mépris des pauvres ».

Je connaissais l’extraordinaire troisième texte, signé Maria Soudaieva et intitulé « Slogans » (il avait fait l’objet d’une édition à part, que je recommande). Plus encore que les deux textes précédents, « Slogan » est un long hurlement, tout entier typographié en majuscules, gueulé au mégaphone par un hypothétique commissaire politique russe ou chinois. Le propos est sibyllin. Ainsi « Sorcière nue, quand tu te décapites, n’appelle pas la pluie, ouvre les yeux ». L’écriture est jeune, vigoureuse, remarquable – elle ouvre à la littérature de nouveaux territoires.

J’ai pris ce livre comme une gifle, qui m’aurait été infligée sans prévenir. Ensuite, j’ai compris qu’il était l’œuvre d’Antoine Volodine, un auteur qui publie pas mal sous hétéronymes, et que l’œuvre trouvait sa place dans un édifice « post-exotique », un mouvement tortueux auquel je n’ai pas compris grand-chose. Il semblerait que seul « Slogans » trouve son origine chez une réelle Maria Soudaieva, dont l’existence fut un enfer.

Trois extraits pour en savoir plus.

Je me permets de conseiller Débrouille-toi avec ton violeur à un public désormais averti.

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CATHERINE (l’éditrice des Yeux dans les livres) — Étrange découverte : c’est donc un homme qui a écrit ces textes ?

JACQUES — Oui, j’avais cru acheter un livre composé de nouvelles écrites par des femmes féministes et j’ai découvert après lecture qu’il s’agissait du livre d’un homme. C’est dérangeant.

CATHERINE — Et cela signifie qu’il y a bien un contrat de lecture implicite entre un auteur (même si on ne le/la connaît pas) et soi, lecteur.

JACQUES — Oui. Et j’ai fortement ressenti la rupture de ce contrat de lecture.

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Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur.

La septième diabolique

Adrienne Weick, La septième diabolique, Robert Laffont, 2022

— Par François Lechat

Grand Prix des Enquêteurs 2022, ce faux polar est surtout un livre érudit destiné à un public lettré. Il y a certes une enquête, et un suspense qui augmente doucement au fil des chapitres pour devenir prenant vers la fin. Mais on sent qu’il s’agit d’un premier roman, plus appliqué qu’inspiré. Par contre, c’est un vrai plaisir si l’on aime les vieilles pierres et la littérature. Car l’enquête menée ici par un étudiant de bonne volonté et un homme de lettres acariâtre tourne autour de Jules Barbey d’Aurevilly, l’auteur des Diaboliques (1874), un recueil de six nouvelles qu’on ne lit plus guère aujourd’hui mais qui conserve une réputation flatteuse.

Barbey, auteur et critique littéraire catholique, a dû retirer de la vente ces récits sulfureux, axés sur les passions, le sexe et la mort. La belle idée d’Adrienne Weick est d’imaginer que Barbey aurait écrit une septième Diabolique mais ne l’a pas publiée pour éviter de compromettre un ami. Nos Pieds Nickelés se lancent à la poursuite de ce texte après avoir découvert une lettre qui l’évoque dans une cache secrète d’un vieil hôtel particulier de Valognes, une des villes du Cotentin où Barbey a grandi. L’enquête, longue et difficile comme il se doit, se déroule donc dans une atmosphère délicieusement rétro : il y a des couloirs souterrains et un château disparu, une femme fatale et des ecclésiastiques lettrés, des manuscrits empoussiérés et un bibliothécaire revanchard, une photo qui en cache une autre, une pré-ado culottée nommée Cassandre… Cela sent bon la province en hiver, les personnages chabroliens et l’amour de la littérature. Quant à savoir si cette septième Diabolique existe et si elle nous sera donnée à lire… A vous de le découvrir, ça en vaut la peine.

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur.

Vie de Gérard Fulmard

Jean Echenoz, Vie de Gérard Fulmard, Éditions de Minuit, 2022 (existe en format de poche)

— Par François Lechat

Gérard Fulmard est un raté, et il le sait. Ancien steward évincé par sa compagnie, demandeur d’emploi au physique quelconque et enrobé, il ne voit d’autre solution pour s’en sortir que d’offrir ses services au premier venu. Il fonde ainsi le Cabinet Fulmard Assistance, sans savoir quelle aide il pourrait bien apporter, mais avec la ferme résolution de s’adapter aux circonstances. Et voici comment il devient, à sa propre surprise, détective privé pour le compte d’une officine politique d’extrême droite déchirée par des rivalités internes et qui va lui confier des missions de bas étage…

Pour passionner le lecteur avec la vie d’un minable, il faut de l’imagination. Et pour amuser, il faut du style. Je n’avais jamais lu Echenoz, mais de toute évidence il possède les deux. Vie de Gérard Fulmard est un modèle d’ironie et de cynisme, servi par une langue à la fois travaillée, quand l’emphase sert à faire sourire, et troublante, quand un raccourci audacieux ou le choix d’un terme inattendu fait claquer la phrase. Tous les clichés du genre policier y passent, femmes fatales, flingues, barbouzes, trahisons…, et tout tourne à la comédie malgré les louables efforts de Gérard Fulmard, pénétré de l’importance de sa mission. Du grand art, destiné à des lecteurs qui aiment lire entre les lignes.

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur.

Sa majesté des chats

Bernard Werber, Sa majesté des chats, Albin Michel, 2019

— Par Julien Raynaud

Tout le monde connaît plus ou moins Les fourmis, écrit par Bernard Werber en 1991. La prouesse de ce livre était d’alterner une intrigue palpitante avec des passages plus sérieux, sous forme d’articles scientifiques. Rebelote avec Sa majesté des chats, conçu comme un tome 2 après Demain les chats, mais qui peut tout à fait être lu sans ce préliminaire.  

Dans Sa majesté, les humains en prennent pour leur grade : dénonciation de l’élevage intensif (Werber décrit ce que l’on fait subir aux porcs, et ça donne la nausée), de la corrida, etc. L’intrigue ne manque pas de rebondissements, et l’on croise, a-t-on envie de dire, tous les animaux de la ferme ! Certains passages sont assez durs, à cause de la barbarie des rats (oui, car il faut se coltiner les affreux rats dans Sa majesté, qui flirte sur ce point avec les romans de James Herbert des années 70). Ne vous attachez donc pas trop à certains animaux-personnages, sous peine de sortir les mouchoirs. 

Les intermèdes encyclopédiques glissés par Werber, toujours au bon moment, sont accessibles et passionnants ; on espère que l’on peut s’y fier, sous peine de livrer à son entourage, tout au long de la lecture, tout un tas d’anecdotes inexactes !

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur.

Une brève libération

Félicité Herzog, Une brève libération, Stock, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

Ce roman historique traverse, en 350 pages, Paris et l’Occupation, l’Isère et la Résistance en Vercors puis la rencontre entre les deux principaux personnages, en commençant en 1940 pour finir en 1946. Le début présente deux familles parisiennes : celle de Marie-Pierre, une noblesse insouciante et inconséquente qui fait de très mauvais choix, et celle de Simon, juive, subissant ce à quoi la première reste indifférente, obligée de fuir. La jeune fille va rester empêtrée dans les convenances que lui impose sa bonne éducation ; le jeune homme va faire ce que sa conscience et ses valeurs lui dictent, entrer dans la Résistance. Ces chemins pour le moins différents sont intéressants à suivre mais sont parcourus au pas de course, et le troisième tiers du livre est consacré à la rencontre, l’amour impossible et le happy-end. Je ne dévoile rien : Marie-Pierre de Cossé Brissac est la mère de l’autrice et Simon Nora fut son premier mari.

Comme roman biographique, c’est intéressant et irréprochable, en ce sens que la vérité des faits, des opinions et des sentiments semble parfaitement respectée — au point que l’on peut se demander si le manque de développement n’est pas un effet de la fidélité de Félicité Herzog aux témoignages qu’elle a recueillis. Mais la promotion du livre était si soutenue que je m’étonne de ses faiblesses. Comme roman historique, c’est assez frustrant, surtout si l’on s’intéresse à cette période ou si, comme moi, on croyait faire une plongée en Vercors – c’est le cas, mais sur quelques pages à peine. Déroutant aussi, car on passe de la dénonciation des mœurs d’une famille décalée aux feux de la guerre puis à un relativement banal désarroi sentimental. Fâchant, enfin, car c’est à la fois très bien écrit et plein de maladresses, qui peuvent passer inaperçues si on lit vite mais qui ne résistent pas à une lecture attentive. (Mais que font les éditeurs ?)

Une fois prévenu, on peut choisir de lire cette Brève libération pour l’éclairage intéressant sur une certaine collaboration, le cheminement humain qui mène à la résistance, et les démêlés de l’héroïne avec son milieu.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; un article du Figaro sur Marie-Pierre de Cossé Brissac.

Les pantoufles

Pour passer de joyeuses fêtes

Luc-Michel Fouassier, Les pantoufles, l’Arbre vengeur, 2020 (existe en Folio)

— Par Florence Montségur

Cent treize pages qui se lisent d’une traite. Un sujet simple : un homme un peu distrait sort de chez lui en oubliant ses clés à l’intérieur et constate qu’il n’avait pas encore mis ses chaussures. Ses charentaises écossaises sont confortables mais peu assorties à son impeccable costume. Tant pis, il est trop pressé, il trouvera comment gérer cela en route. Et cela donnera lieu a des improvisations spectaculaires. Très parisiennes. Comme chez Fabrice Caro, tout est dans la tchate. Celle du héros et parfois aussi celle des personnages qu’il rencontre. Car les réactions sont imprévisibles !

Un personnage qui ne se prend pas au sérieux et se laisse aller aux événements. Une gentille moquerie de cette intellectualité snob qu’on retrouve dans certains milieux. Un petit roman amusant donc, qui se lit en…

Catégorie : Littérature française.

Liens : Les pantoufles en Folio ; la page sur l’auteur à l’Arbre vengeur ; retrouvez Fabrice Caro dans notre classement par auteur.

Le dernier gardien d’Ellis Island

Gaëlle Josse, Le dernier gardien d’Ellis Island, Noir sur Blanc, 2014

— Par Anne-Marie Debarbieux

Lors d’un voyage à New York, l’autrice a visité Ellis Island, passage obligé jusqu’en 1954 de tous les candidats à l’immigration venus d’Europe, et aujourd’hui transformé en musée. Elle a été saisie par toutes les traces de vie, de destins qui se sont joués en ces lieux austères où se décidait en quelques jours le sort des arrivants. S’inspirant très librement du journal de bord du directeur du centre, elle a fait de ses notes un roman pétri d’humanité : cet homme, viscéralement attaché à ces lieux, qui n’a jamais voulu changer de poste et évoluer vers une carrière moins dure et plus gratifiante, en est le personnage principal.

Le roman est donc constitué de tranches de vie, de destins qui se croisent et se jouent en quelques jours à Ellis Island. Car les raisons de demander asile sont multiples et souvent tragiques : après des parcours souvent difficiles et chaotiques, l’Amérique représente l’espoir de changer de vie et d’échapper parfois à la mort. Ellis Island est promesse de paradis après l’enfer mais tout le monde n’ira pas au paradis. Certains cas nécessitent une enquête qui parfois demande du temps. D’un côté donc, des aspirants à l’Amérique comme à une terre promise, comme ce couple traqué pour des raisons politiques, comme cette jeune fille avec son frère lourdement handicapé, comme cet interprète italien au passé trouble ; de l’autre, un directeur qui représente la loi mais qui peut parfois l’interpréter au gré d’une intuition ou d’un élan du cœur. C’est un fonctionnaire scrupuleux, efficace, pas méchant homme, assisté pendant un temps par son épouse, qui accepte le rôle ingrat d’infirmière des corps et des âmes dans ce lieu de transit où se propagent toutes sortes de maux. Mais un directeur ne peut l’impossible, il reste lui-même soumis à des règlements, à une hiérarchie, et aussi à ses propres émotions, un directeur a ses failles et peut se montrer compréhensif comme impitoyable. Tout sonne juste dans ce petit livre qui est à la fois historique et très humain.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Chef

Gautier Battistella, Chef, Grasset, 2022

— Par Sylvaine Micheaux

« Si l’on mesure la grandeur d’une civilisation à sa capacité de produire et de chérir des choses a priori inutiles, la France aura été sans nul doute l’une des plus triomphantes et des plus raffinées », ainsi commence le roman de Gautier Battistella, ancien journaliste gastronomique au guide Michelin.

Paul Renoir – chef imaginaire mais condensé de chefs existants – est à la tête d’un restaurant trois fois étoilé et vient d’être nommé meilleur cuisinier du monde. Une équipe de télévision Netflix le suit mais, le dernier jour de tournage, Paul a disparu. Il vient de se suicider avec son fusil de chasse.

On va suivre en parallèle le récit – par Paul lui-même – de l’ascension souvent chaotique de ce grand chef, et l’après-décès pour sa famille et sa brigade au restaurant. On partage la pression toujours plus forte pour atteindre les étoiles, les difficultés financières tant il est difficile d’équilibrer les comptes quand on désire la perfection. Un monde dur, avec des coups bas ; la cruauté de ce milieu ; une bataille entre cuisine traditionnelle et modernité mais des menus extraordinaires qui vous font saliver rien qu’en les lisant.

Il n’y a jamais eu autant d’émissions culinaires à la télévision française. Battistella nous montre l’envers du décor, qu’il connaît bien, la difficulté de ce métier passion, souvent violent, qui laisse peu de place à la famille.

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur.

Les années

Génération spontanée d’une mini-série sur Annie Ernaux – dernier épisode

Annie Ernaux, Les années, Gallimard, 2008

— Par Daniel Kunstler

Dans la rue à Grenoble le 6 octobre 2022, en route justement pour une librairie, j’ai appris par une alerte sur mon portable l’octroi du prix Nobel de Littérature à Annie Ernaux, dont je n’avais encore rien lu. La librairie avait déjà consacré une table à la nouvelle lauréate. Je m’y suis procuré Les années, particulièrement représentatif du travail de l’auteur selon les commentaires.

Les années ne sont pas le seul livre d’Ernaux à se présenter comme autobiographique, sans l’être tout à fait. Tant mieux. Ernaux cherche plutôt à tracer le portrait temporel et spatial de la France féminine depuis la Seconde Guerre, l’observant à travers l’objectif (au sens photographique) de son propre parcours et de la sexualité qui définit l’expérience franco-féminine. Par ailleurs, la description intermittente d’une série de clichés en noir et blanc sert de leitmotiv pour marquer des moments charnière de sa vie. Le regard sur ces images l’aide à juxtaposer ses aspirations passées à la réalité vécue. Des leitmotiv, il y en a d’autres, par exemple l’évocation, intermittente elle aussi, de la mémoire collective de l’Occupation, qui s’effrite inexorablement.

Ernaux décrit une France sortant des années de guerre, figée dans un conservatisme bigot et stagnant, où les filles et les jeunes femmes vivent dans la peur d’être souillées aux yeux de leur entourage, que ce soit par leurs choix vestimentaires tant soit peu provocants, ou d’une musique autre qu’insipide. Bien entendu, céder au désir est un tabou inviolable imposé par la famille, en classe et à l’église. Les Françaises vivent sous surveillance constante, chez elles, mais aussi dans la rue et par l’État, géré par des hommes investis dans le maintien de l’ordre social.

Et le “pourquoi” dans tout cela ?

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