Des goûts communs

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Littératures française et écossaise
Stylo-trottoir de Catherine Chahnazarian

Elles ne se connaissent pas. Elles sont assises côte à côte dans la salle d’attente, avec chacune son livre. Je les déconcentre mais, parce que je les interroge sur ce qu’elles lisent, elles se mettent à discuter et découvrent qu’elles ont des goûts communs. Toutes deux aiment beaucoup Virginie Grimaldi, Jean-Christophe Grangé (dont François Lechat avait lu La terre des morts), les polars suédois…

Mais aujourd’hui, l’une commence un nouveau Inga Vesper, dont elle vient de terminer Un long, si long après-midi (2023), sur la liberté de la femme. Elle a adoré. « Ce sont des policiers, hein, précise-t-elle, genre thrillers. »

L’autre était plongée dans Le bonheur n’a pas de rides (2019), d’Anne-Gaëlle Huon. Toutes deux connaissent bien cette autrice : elles échangent très positivement sur Les Demoiselles (2021), qui « se lit facilement » tout en étant « bien documenté, ce qui fait que c’est intéressant ».

Même remarque pour Changer l’eau des fleurs (2018), de Valérie Perrin, qu’elles ont lu et particulièrement bien aimé toutes les deux (visages émerveillés, sourires complices), et que Brigitte Niquet avait commenté sur Les yeux dans les livres.

La première a également apprécié le plus récent Valérie Perrin, Trois (2022), où plusieurs narrateurs racontent la vie de trois amis de collège sur lesquels le temps a passé.

La seconde explique qu’elle a aussi un livre du soir, qu’elle écoute en audio. Ça m’interpelle. « C’est un peu comme pour un enfant à qui on lit une histoire, dit-elle simplement. Ça m’aide à bien dormir. » Pour le moment, c’est Demain, de Guillaume Musso (2017).

Quelqu’un sort du cabinet, le médecin appelle le patient suivant, cela nous distrait, déçoit celle qui espérait que ce serait son tour, et chacune retourne à sa lecture.

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Les liens compris dans cet article renvoient vers les éditions de poche.

La série des « Poulets grillés »

Policiers et thrillers
Par Catherine Chahnazarian

Juillet 2020

J’ai dévoré les trois premiers romans de cette série de Sophie Hénaff à la suite l’un de l’autre et, le troisième à peine terminé, les personnages me manquent déjà ! Car l’humain tient, chez Sophie Hénaff, une place de choix. Ces « poulets » sont ceux d’une équipe de la police judiciaire parisienne qu’on voit grossir, se souder, et à laquelle on ne peut que s’attacher, chacun des personnages ayant ses fêlures et ses différences, et tenant un rôle spécifique dans les intrigues et les rebondissements. Rebondissements qui savent nous prendre par surprise : les actions sont comme des trébuchements, elles avancent, titubent comiquement, sont tout sauf linéaires, et c’est très bien comme ça.

Dans Poulets grillés, la brigade des Innocents se constitue, ramassis de policiers dont les autres services ne veulent pas, dirigée par la commissaire Anne Capestan, intelligente et orgueilleuse, têtue et diplomate, une excellente flic et une chef sans besoin d’autorité – c’est un exemple de lucidité et de tolérance ! On y rencontre notamment Louis-Baptiste Lebreton, grand et bel homme, droit et triste – une occasion pour l’auteure d’aborder l’homophobie sous un angle inattendu, avec une finesse remarquable.

Poulets grillés est le plus étonnant des trois romans. Peut-être du fait que quelque chose s’y construit contre toute attente ; certainement en raison de ses multiples qualités : originalité, sensibilité, justesse du ton, intelligence de la construction et j’en passe. Il mérite amplement les prix qui lui ont été attribués ! La brigade y résout sa première affaire puis…

… dans Rester groupés, alors qu’elle se croyait placardisée et juste bonne à enchaîner les parties de billards dans la « salle de jeu » du commissariat, l’équipe est plongée dans une nouvelle enquête, construite sur un modèle à tiroirs qui fonctionne parfaitement bien, avec notamment des courses-poursuite dans Paris, dont une qui m’a beaucoup fait rire, et une scène de rue (une manifestation de hooligans) exceptionnelle. Cet opus est le plus épique des trois, et la palme de l’originalité et de la drôlerie y revient sans conteste à Saint-Lô, le mousquetaire de la brigade.

D’une dynamique assez différente, Art et décès, comme son titre l’indique, se situe dans le milieu du cinéma – à peine caricaturé –, autour du personnage d’Eva Rosière, capitaine excentrique s’étant enrichie sur le dos de la police (je vous laisse découvrir comment). Elle est cultivée et vulgaire juste ce qu’il faut pour constituer un excellent personnage de polar ! Dans cette histoire, un bébé vient constamment interférer et participera d’ailleurs à la résolution finale – un fameux clin d’œil aux femmes seules qui jonglent au quotidien entre enfant(s) et travail. C’est l’épisode le plus burlesque, et peut-être celui par lequel Sophie Hénaff démontre définitivement qu’elle n’est pas une autrice d’occasion, que les premiers opus n’étaient pas accidentels : elle a décidément à la fois une grande capacité à caractériser ses personnages, un fameux talent de narratrice, d’excellents dialogues et un style affirmé, homogène, drôle et efficace.

Une mention particulière pour ces tout petits chapitres, un pour chaque personnage dans chaque opus, distribués ici et là au fil des occasions et qui tombent toujours juste. Impressionnistes, hors champ, inattendus, délicieux, ils atteignent leur cible à chaque fois : le cœur du lecteur.

Juillet 2023

Le temps passant, je craignais que la série s’arrête là mais – heureuse surprise ! – voici Drame de pique, dans lequel on retrouve la commissaire Anne Capestan et sa bien nommée Brigade des Innocents, un nouvel opus qui ne dément pas la réputation que s’est faite Sophie Hénaff.

Quel plaisir de revoir l’extravagante Rosière et son chien Pilou, le digne Lebreton, le malheureux Torrez, le gourmand Lewitz ou cet assoiffé de Merlot… Leurs singularités les personnalisent, leur tolérance à l’égard les uns des autres les unit, dans un commissariat qui n’a rien d’un commissariat et où, quand ils sont par miracle mis sur une affaire, ils travaillent sans moyens, souvent sans autorisation et non sans maladresse.

Cette fois, ils poursuivent un serial killer qui tue en rue en se jouant de la police, dans le contexte non fictionnel de cette vague de mystérieuses piqûres subies par des femmes dans des boîtes de nuit. Il y est question d’orgueil, de trahison, de vengeance, d’amour aussi, et des valeurs qui animent ces policiers sous leurs comportements fantaisistes et malgré les injustices dont leur brigade est l’objet : humanité, justice, engagement, gratuité.

Une excellente lecture de détente, amusante, facile, fluide, intelligente avec ses rebondissements et sa construction savante. J’adore décidément les personnages de cette série aussi bien que le style de l’autrice, sa capacité à nous faire pouffer de rire, à créer des tensions, à croquer Paris et le monde d’aujourd’hui.

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Sophie Hénaff
Poulets grillés, Rester groupés, Art et décès, Drame de Pique

Chez Albin Michel : Poulets grillés, Rester groupés, Art et décès, Drame de Pique
La page consacrée à l’autrice

Au Livre de Poche : Poulets grillés, Rester groupés, Art et décès, Drame de pique

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Lire aussi, sur un autre sujet, Voix d’extinction, de la même autrice.

Janvier noir

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Policiers et thrillers (Écosse).
Par Pierre Chahnazarian

L’inspecteur Harry (ça ne s’invente pas) McCoy mène l’enquête avec le jeune adjoint Wattie, contre l’avis de ses supérieurs, dans Glasgow gelée. En 1973.

Naviguant entre de très riches prédateurs sexuels et un âpre milieu interlope où coulent l’alcool et la came, le très très dissolu et ambivalent Harry, bien qu’effrayé par la vue du sang, ne s’en laisse pas conter, même s’il encaisse quelques mauvais coups !

Très noir foncé (avec hémoglobine en sus), ce premier polar d’une série de 12, un par mois de l’année, plaira aux amateurs du genre, mais pas aux autres à mon sens. Pour les fondus du polar noir : 3,5 voire 4/5.

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Alan Parks
Janvier noir
Éditions Rivages Noir (poche)
Traduction d’Olivier Deparis
2020

V2

Robert Harris, V2, Belfond, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

À Scheveningen, Hollande, l’ingénieur Graf, l’un des génies allemands à avoir mis au point les célèbres V2, bombes-fusées révolutionnaires capables de faire de terribles dégâts, sent approcher la défaite. De l’autre côté de la Mer du Nord, Londres subit les bombardements. Kay en fait l’expérience un matin qui aurait dû être gai, elle qui travaille à la Women’s Auxiliary Air Force et dont la mission est justement de tenter de repérer le pas de tir des V2 sur les photos prises par les aviateurs britanniques au-dessus des côtes néerlandaises. À Malines, Belgique, les Anglais ont installé leur QG dans un soldatenheim, un foyer allemand pour soldats, abandonné. Car nous sommes fin 1944. Les SS sont partout pour « remonter le moral des troupes », mais partout où les Allemands n’ont pas encore perdu la guerre. De quinze mètres de long, transportant une tonne de charge explosive et se déplaçant à trois fois la vitesse du son, les V2 sont le dernier espoir de l’Allemagne nazie.

Passionné d’Histoire, Robert Harris possède un talent particulier pour nous y intéresser. Il la fait revivre, dans son époque et ses décors, dans ses enjeux. Il l’humanise en créant des personnages fictionnels qui l’incarnent, qui à la fois répondent aux règles efficaces du roman à suspense et éclairent les mœurs, l’idéologie, les décisions et leurs conséquences — aux côtés des personnages historiques auxquels il redonne corps. Pas de héros spectaculaires, donc, mais des personnages réalistes, couards ou déterminés, froids ou amicaux, amenés ou pas à accomplir de beaux gestes. Ainsi en va-t-il des personnages principaux dans V2, aux côtés des personnalités folles qu’avaient produites ou utilisées l’Allemagne nazie. Le suspense repose sur des éléments voire des détails très variés, et titille aussi bien notre curiosité historique que notre sens de l’amitié, nous tient en haleine aussi bien sur des questions techniques que sentimentales ou sur l’évolution psychologique d’un personnage. Robert Harris publie environ un roman par an, que je lis en deux jours ; s’il les publiait en feuilleton, je serais totalement addict.

Alors que l’Ukraine se fait bombarder sans pitié, V2 (qui a été écrit avant la guerre) prend évidemment une résonance particulière.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Anne-Sylvie Homassel.

Liens : chez l’éditeur ; toutes nos critiques de Robert Harris sont répertoriées à la lettre H du classement par auteur.

Mamie Luger

Benoît Philippon, Mamie Luger, Les Arènes, 2018 (disponible au Livre de Poche)

— Par Catherine Chahnazarian

Berthe a cent deux ans et la langue bien pendue. Si son corps ne suit plus bien, elle a toute sa tête et sait encore tirer à la carabine. Car Berthe a appris à se défendre. Cent deux ans à devoir supporter qu’une femme n’est pas censée être libre ; à devoir supporter le patriarcat, la bêtise, la brutalité, l’injustice.

Sur le ton gouailleux d’un roman ludique plein de rebondissements, Benoît Philippon dresse un portrait d’une crédibilité saisissante. Berthe se raconte sans façon et avec « une sensibilité tirée d’un puits de larmes asséchées par le temps », qui vous en tirerait par moments si l’auteur n’avait eu la gentillesse d’y mettre de l’humour (bien qu’à  la fin…). C’est tout juste supportable pour le policier qui fait face à Berthe et dont le professionnalisme est mis à rude épreuve ; et pour nous, lecteurs, qui ferions des jurés incertains.

L’équilibre entre les époques, entre les récits et les retours au présent ; l’alternance de tension et de détente, de violence et d’amour ; l’habileté à relancer l’intérêt au moment où l’on pourrait craindre un banal comique de répétition ; la crudité des scènes de sexe, qui échappent à la plus basse vulgarité par réalisme aussi bien que par humour ; la sensibilité sans la fragilité, la compréhension sans la complaisance, l’explication sans les excuses, tout cela relève d’un réel talent d’auteur qui fait oublier l’option « série B » suggérée par le titre, la couverture du Poche et la gouaille.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : aux Arènes ; au Livre de Poche.

La splendeur et l’infamie

Erik Larson, La splendeur et l’infamie, Le cherche midi, 2020 (existe en Livre de Poche)

— Par Pierre Chahnazarian

Il ne s’agit pas d’une millième bio de Churchill ! C’est la remarquable description de sa première année de guerre (la Seconde Guerre mondiale), de son entourage, des réactions américaines et nazies.

Les bombardements sur l’Angleterre, les hésitations américaines, le vol fou de Hess, les amours de sa fille, tout passe sous la plume de Larson, qui fouille et enquête comme un damné, mais nous livre à chaque fois un thriller de premier plan sans nous bassiner avec des milliers de notes en bas de page.

Chef d’œuvre comme d’hab, 5/5.

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Hubert Thézenas.

Lien : chez l’éditeur ; en Livre de Poche.

Les sœurs de Montmorts

Jérôme Loubry, Les sœurs de Montmorts, Calmann-Lévy, 2021

— Par Julien Raynaud

Les trois cent quarante-trois premières pages de ce thriller de Jérôme Loubry vous raviront sans nul doute. Vous y verrez une prouesse, une réussite qui n’a rien à envier à Stephen King. Vous serez sous le charme d’un mystérieux village, où même le catalogue de la bibliothèque municipale est particulièrement original. Vous reconnaîtrez la brillante idée de l’auteur, consistant à la fin de certains chapitres à révéler ce qui arrive au même moment aux autres personnages dans le village de Montmorts. Vous trouverez l’enchaînement des chapitres juste parfait, alors même qu’alternent une histoire présente, la lecture d’un compte-rendu d’évènements antérieurs, quelques considérations scientifiques sur le cerveau humain, des lettres anonymes, et la lecture d’un blog. Là où un Dan Brown aurait interrompu l’intrigue en cours dans le seul but de vous faire tourner les pages pour découvrir la suite, Jérôme Loubry distille les éléments au moment où le lecteur en a besoin.

Pour que le lecteur reste sur ces impressions extrêmement positives, voire dithyrambiques, il aurait fallu que le roman en reste là, qu’il n’explicite aucun des mystères et laisse à chacun le soin de se perdre en conjectures. Au lieu de cela, Jérôme Loubry rajoute une cinquantaine de pages, qui donnent l’explication scientifique des événements. Malheureusement, elle est alambiquée, expédiée dans la plus grande précipitation, et c’est la déception qui domine.

Alors un conseil, lisez vraiment ce livre, il n’y a aucun doute là-dessus, mais arrêtez-vous donc à la page 343.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Lien : chez l’éditeur.

Toutes blessent, la dernière tue

Karine Giebel, Toutes blessent, la dernière tue, Belfond, 2018

— Une brève de Geneviève Petit

Tama, 8 ans, est vendue par son père marocain à une famille française qui s’en sert de véritable esclave… C’est une héroïne de la résilience. Dès les premières pages, on est captivé par son histoire, à laquelle se greffe celle de Gabriel, homme mystérieux qui tue sur commande des individus, suivant une liste bien précise.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Lien : chez l’éditeur.

La série « Grant County »

Karin Slaughter, la série « Grant County », Harper & Collins

— Une brève de Geneviève Petit

Je n’ai lu que trois livres de cette série. Il s’agit d’enquêtes policières mettant en scène une médecin légiste, Sara Linton, et son compagnon, Jeffrey, chef de la police locale. C’est prenant, parfois un peu trash mais captivant.

(Au bout du troisième on a envie d’autre chose.)

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.).

Liens : les Slaughter chez Harper & Collins ; le site de l’autrice.

Les Ravissantes

Romain Puértolas, Les Ravissantes, Albin Michel, 2022

— Une brève de Sylvaine Micheaux

1976. À Saint Sauveur, petite ville d’Arizona, le calme est troublé depuis un an par l’installation d’une communauté hippie, dirigée par un gourou se proclamant être la réincarnation de Jésus Christ. Quand trois adolescents disparaissent en une semaine, tous les regards et les accusations se tournent vers ces marginaux, mais la vérité pourrait être toute autre… Entre policier et roman d’atmosphère, bonne intrigue, fin surprenante.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Lien : chez l’éditeur.

Sigló

Ragnar Jónasson, Sigló, La Martinière, 2020 (disponible aux éd. Points)

— Une brève de Thierry Martin

Une lecture facile pour tout oublier. Sauf que des meurtres sont parfois commis. L’inspecteur Ari voudrait passer Pâques en famille. Pas de chance. Surtout pour la jeune fille qui est tombée d’un balcon.

Dépaysement garanti : Sigló est une petite ville au nord de l’Islande. C’est le point central d’une série de romans, celui-ci est le dernier.

Catégorie : Policiers et thrillers (Islande). Traduction Jean-Christophe Salaün.

Liens : chez l’éditeur ; aux éd. Points.

Les poupées

Alexis Laipsker, Les Poupées, Michel Lafon, 2022

— Par Sylvaine Micheaux

Six corps trouvés dans une chapelle abandonnée, dans une mise en scène jamais vue. Tueur en série ?

Venturi, commissaire « brut de décoffrage », surnommé Le Cow-boy, l’as de la PJ, mais sous le coup d’une inspection de l’IGPN, est chargé de l’enquête, aidé par une jeune psychologue et criminologue, Olivia , douce mais efficace.

Une enquête à cent à l’heure, des chapitres courts, nous menant sur les traces du tueur à un rythme soutenu, nous conduisent aux limites de la folie de ce tueur méticuleux. Bref, un excellent polar qu’on ne quitte pas, un duo d’enquêteurs original, une intrigue palpitante et angoissante, et une fin inimaginable.

Par un nouvel auteur qui commence à faire son chemin dans la littérature noire française.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Somb

Max Monnehay, Somb, Seuil, 2020 (disponible en poche chez Points)

— Par Anne-Marie Debarbieux

Le héros de ce polar captivant n’est pas un flic mais un psychologue qui intervient en milieu carcéral. C’est dire que des confidences sordides, des vies en lambeaux, des personnalités perturbées, c’est son quotidien et sa spécialité. Il a de l’expérience, du recul, il est estimé et écouté des policiers.

Tout bascule pourtant le jour où c’est la femme de Jonas Somb, son meilleur ami, qui est retrouvée sauvagement assassinée. Tout accuse le mari qui apparaît très vite comme le suspect numéro 1.

Victor ne peut y croire. Mais ce crime-là le touche de trop près pour que sa voix soit entendue des enquêteurs. Il ne peut être objectif ! Sa conviction ne convainc pas.

Il cherche donc d’autres directions, reprend les faits, mène lui-même son enquête, et surtout il s’interroge : et s’il s’était trompé sur Jonas ? Et s’il avait mal interprété certains moments, certaines réactions de son ami ? Et s’il avait occulté inconsciemment l’importance de certains signes ? Victor relit les différentes étapes de cette relation d’amitié presque fusionnelle et les événements et personnes qui l’ont ponctuée.

Lui, le psy, n’a-t-il pas été submergé par sa propre subjectivité ?

Le lecteur suit les méandres et le va-et-vient de cette introspection : « Mon meilleur ami a-t-il pu à mon insu devenir un meurtrier ? Ai-je une part de responsabilité ? »

Jusqu’à la révélation finale.

Passionnant, ce polar psychologique qui renouvelle le genre et dont l’autrice mérite les récompenses obtenues pour ce roman.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; en Points.

Dans les brumes de Capelans

Olivier Norek, Dans les brumes de Capelans, Michel Lafon, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

Olivier Norek livre ici un excellent roman. Les vingt premières pages – qui constituent le prologue –, une saisissante affaire de disparition, laissent sidéré tant elles sont fortes et belles. L’esprit en éveil, les sens à vif, on se retrouve alors loin de la Métropole, dans un climat hostile, sur l’île de Saint-Pierre, au milieu de l’océan, dans une maison en bord de falaise. Et on a peur de tomber.

Chapitre après chapitre, on prend de plein fouet le suspense et la violence, cherchant ce qui relie les éléments qui s’accumulent, craignant parfois de comprendre, à la fois admiratif du style et impatient de tourner la prochaine page. Entre crime et protection, prédation et innocence, vérité et mensonge, dans un brouillard à couper au couteau, on suit le capitaine Coste, bourru, taiseux, désagréable au possible avec les uns, adorable voire imprudent avec les autres. Il oscille entre obéissance aux ordres et libre arbitre, penchant plutôt pour ce dernier lorsque l’auteur, redoutablement habile en imprévus, malmène son professionnalisme et sa sensibilité.

Mais Norek ne se contente pas de nous raconter une histoire ébouriffante : il nous ouvre le monde des flics de la police judiciaire, sordide (c’est un euphémisme), nécessitant pour le moins une intelligence affûtée et des nerfs d’acier. Il invente une intrigue mais il ne nous ment pas — un néo-naturalisme parfaitement maîtrisé. Remarquable. À dévorer.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; tous nos articles sur Olivier Norek sont accessibles depuis le classement alphabétique, ici.

Labyrinthes

Franck Thilliez, Labyrinthes, Fleuve noir, 2022

— Par Anne-Marie Debarbieux

Autour du crime sordide qui ouvre le récit, vont évoluer cinq femmes : cinq parcours de vie que le lecteur sera invité à suivre en alternance, en comprenant que plus la lecture avance, moins la réalité est nette et la vérité facile à établir. Les labyrinthes, plusieurs fois évoqués au fil des pages, sont aussi ceux dans lesquels Thilliez nous entraîne, et ils sont complexes, tout comme les parties d’échecs qui jalonnent les relations entre certains personnages !

Bien entendu, il faut attendre les dernières lignes pour être éclairé sans être vraiment sûr (en ce qui me concerne du moins) d’avoir tout bien compris des méandres de cette intrigue tordue à souhait !

Bien que la majorité des commentaires soient aussi élogieux qu’à l’accoutumée, je ne partage pas tout à fait l’enthousiasme général pour ce nouveau thriller de Franck Thilliez. Certes, il est très bien construit, il témoigne une fois de plus de la passion de l’auteur pour les mécanismes complexes du psychisme humain, en prenant cette fois pour piliers du récit, la mémoire et ses incroyables capacités à oblitérer, déformer, transformer la réalité. Un labyrinthe dans lequel se perdent les personnages et le lecteur qui essaie de suivre le fil d’Ariane que l’auteur manipule à son gré.

Mais de ce fait on s’attache surtout à tenter d’échafauder des hypothèses et à trouver les bons chemins au détriment d’un véritable intérêt pour les personnages, qui restent toujours comme un peu à distance. On cherche les mécanismes psychologiques qui les animent ou dont ils sont victimes, on veut comprendre, mais on ne s’attache pas vraiment à eux et leurs vicissitudes ne nous émeuvent pas vraiment.

Questionnements, curiosité, jeu d’hypothèses certes, mais pas de réelle empathie donc, même si l’auteur s’attarde, comme il sait le faire, sur des scènes terrifiantes et des milieux plus que glauques où la folie et l’ambition semblent anéantir toute humanité à l’égard des victimes. En dépit de cette réserve, ce nouveau Thilliez se dévore comme les précédents !

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

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