Homo sapienne

Niviaq Korneliussen, Homo sapienne, La Peuplade, 2017 (disponible en 10/18)

Par François Lechat.

Surprenant roman que celui-ci, à la fois exotique et familier.

Exotique : l’auteure est Groenlandaise, et insère de ce fait dans son récit de nombreux (et brefs) passages en anglais, langue quasi véhiculaire dans les pays nordiques.

Familier : n’imaginez pas des histoires de grand froid, d’ours polaires ou d’Inuits, toute l’histoire se déroule dans une ville branchée où vivent cinq adolescents bien de leur époque, en proie à des interrogations identitaires et sexuelles. La question clé est : qui suis-je ? Fille ou garçon, homo ou hétéro, rageur ou soumis, osant ou n’osant pas ?

Mais, pour autant, ce terrain familier est labouré de manière audacieuse, en cinq parties centrées chacune sur un des personnages, qui racontent les mêmes événements à leur manière, en les replaçant dans leur histoire personnelle. Il faut une lecture attentive pour garder le fil, surtout que l’auteure insère des extraits de correspondance papier ou électronique en s’emmêlant parfois les pinceaux dans les destinataires, et qu’il faut suivre le jeu compliqué des prénoms. Mais c’est assez fascinant, très réaliste, plutôt attachant, et à la fin de ma lecture je me suis amusé à tout reparcourir en diagonale pour mieux saisir ce qui avait pris sens à la lumière des derniers chapitres. Il n’y a pas de quoi crier au chef-d’œuvre, comme le fait le préfacier, mais c’est un petit livre vif et original, à s’offrir comme une expérience.

Catégorie : Littérature étrangère (Groënland). Traduction du danois : Inès Jorgensen.

Liens : chez l’éditeur, et en 10-18.

La pluie, avant qu’elle tombe

Jonathan Coe, La pluie avant qu’elle tombe, Gallimard, 2009 (disponible en Folio)

Par Michèle Thierry.

Le livre, découpé en chapitres, nous plonge dès le début dans une histoire inattendue. Nous suivons, en Angleterre, un personnage prénommé Gill, qui vient de perdre sa tante Rosamond âgée de 73 ans. C’est cette dernière qui laisse à sa famille des cassettes audio destinées à Imogen, une jeune fille qu’elle n’a pas vue depuis longtemps. Aveugle, Imogen est la fille de Théa, que Rosamond a élevée pendant deux ans avant que sa mère ne la reprenne brutalement.

C’est la lecture des cassettes que nous suivons chapitre après chapitre, écoutées finalement par Gill et ses filles. Chaque cassette décrit à Imogen une photo qu’elle ne peut voir et nous fait avancer dans ce récit de vie qui se révèle progressivement à Gill et ses filles, la vie de Rosamond. C’est un personnage attachant, homosexuelle, en butte à la vindicte de sa famille, elle raconte comment a évolué son amitié avec Ruth ou Rebecca. Et surtout Béatrice, la grand-mère d’Imogen. Les rebondissements ne manquent pas. Nous tenant en haleine. Je ne dévoilerai pas la fin, inattendue, qui revient sur le titre du livre. Lancinant, le récit nous mène à nous poser la question : « Y a-t-il une logique qui préside à ces existences?  »

Les récits à différents niveaux, qui remontent le temps jusqu’à la guerre de 39-45, nous permettent, par le truchement de la description de photos, d’entrer dans le fil de vies qui vont jusqu’aux années 2000.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Serge Chauvin et Jamila Ouahmane.

Liens : chez l’éditeur ; la critique du Coeur de l’Angleterre, du même auteur, par Jacques Dupont.

Comment en parleraient-ils ?

Un petit extra de circonstance… Juste un. Pour vous faire sourire. Mais que vous pouvez prolonger en postant des idées à vous dans la case commentaire. Source : anonyme ou inconnue.

Flaubert : raconterait l’ennui d’une jeune femme confinée avec son mari.

Balzac : raconterait l’histoire de la fabrication du canapé où son héros est assis.

Proust : Son héros tond pendant le confinement. L’odeur de l’herbe coupée lui remémore son passé.

Beckett : Deux hommes attendent la fin du confinement – qui n’arrivera jamais.

Ionesco : Le confinement attend la fin de l’homme.

Zola : raconte avec précision le quotidien d’un ouvrier d’Amazon contraint de travailler.

Maupassant : Son héros confiné a des hallucinations et devient fou.

Feydeau : Un mari, sa femme et l’amant de celle-ci sont confinés ensemble…

Musso : Deux personnages que tout oppose sont confinés dans la même maison. Ils tombent amoureux.

Marguerite Duras : Confinée. Se confiner. Je crois que ça va durer 14 jours. Ou peut-être plus. Promener mon chien. Absence de chien. L’attestation était pourtant prête sur la table.

Stephen King : Un alcoolique repenti, confiné, est torturé par le fantôme de son frère jumeau mort à 8 ans qui le pousse à tuer sa femme obèse et fanatique religieuse.

Pascal : Confiné, l’humain lance une appli de paris en ligne à propos de la date de fin du confinement ou de la date de fin du monde.

Kafka : Un homme confiné s’ennuie, regarde une mouche courir sur son plafond… À la fin, c’est la mouche qui le regarde, courir sur les murs.

Bukowski : se lève à midi et boit une bière au petit déjeuner avant d’écrire le plus beau poème jamais écrit en se grattant les couilles.

Camus : Le confinement ne fait qu’accentuer l’esprit étroit de l’homme et enferme ses questions dans des bocaux sans réponses.

Lamartine : « Un seul cas de coronavirus et tout est dépeuplé. »

Pennac : L’adulte confiné retrouve son âme d’enfant et plonge dans des aventures imaginaires.

Une machine comme moi

Ian McEwan, Une machine comme moi, Gallimard, 2020

Par Brigitte Niquet.

Le confinement étant favorable à la lecture, lisons donc et, pourquoi pas, des livres que nous n’aurions sans doute jamais ouverts autrement.

Celui-ci combine l’uchronie et la dystopie (pardon pour ce vocabulaire un peu tordu). Uchronie puisque nous sommes censés être en 1982 mais que tout y est contraire à la réalité historique (Kennedy a survécu à l’attentat de Dallas et Georges Marchais est président de la République, c’est dire !) et dystopie puisque l’intrigue nous raconte l’histoire d’une tentative ratée pour créer des humanoïdes ressemblant à s’y méprendre à des êtres humains, mais des êtres humains dotés d’un cerveau aux possibilités infinies. Dix-huit exemplaires de ces créatures sont en circulation, et Charlie et sa compagne Miranda se sont portés acquéreurs d’un « Adam » (les versions féminines sont des « Ѐve », comme il se doit). C’est ici, bien sûr, que les ennuis commencent. Adam tombe amoureux de Miranda qui n’est pas insensible à son charme, et ils passent une nuit d’enfer. « On se croirait dans Jules et Jim, a écrit un critique, si Jim était un robot ». Le problème, c’est qu’Adam est, certes, un robot mais par bien des côtés, c’est aussi un homme et il ne parvient pas à vaincre ses contradictions. D’ailleurs, une épidémie de suicides inexpliqués ne tarde pas à frapper les hommes-machines, et l’amour non payé de retour est loin d’être seul en cause.

Le scénario est complexe, les personnages attachants et le roman prenant, même si l’on n’est pas très amateur de SF. On peut cependant regretter un certain manque de rythme : nombre de chapitres regorgent de détails inutiles pendant que l’action se traîne. Mais le tout vaut le détour, même sans coronavirus.

Catégorie : Littérature française (Science-Fiction).

Liens : chez l’éditeur ; la critique de Dans une coque de noix, du même auteur, par François Lechat.

Un dernier pas de danse

Anabelle Read, Un dernier pas de danse, Nouvelles plumes, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Une jeune femme au caractère déterminé se voit confrontée à une série d’événements dont elle veut d’abord croire qu’il s’agit d’accidents ou de broutilles sans importance. Et pourtant…  Autour d’elle, pour une raison que je vous laisse découvrir, plusieurs flics, new-yorkais et français, dont un homme grand, fort et terriblement sexy… Eh oui ! Le lecteur – la lectrice – va fondre et trembler !

J’ai hésité à chroniquer ce roman policier. Il n’est vraiment pas mauvais mais il bascule de temps en temps dans le style romance qui n’est ni ma tasse de thé, loin s’en faut, ni a priori celle des abonnés des Yeux dans les livres. J’ai pourtant envie de donner un petit coup de pouce à cette auteure dont c’est le premier roman. Car si, pour moi, il manque à cet ouvrage quelque chose qui relèverait de connaissances littéraires un peu plus fines, et humaines aussi (car la psychologie des personnages et leurs réactions aux événements sont assez simples), Anabelle Read a des qualités de bonne romancière : des facilités d’écriture, de l’inspiration, un bon sens de la construction et du suspense, un certain perfectionnisme.

Un dernier pas de danse est une oeuvre agréable à lire pour se distraire si l’on n’est pas spécialement amateur de grande littérature avec un grand G et un grand L – et on n’est pas obligé de l’être.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur, mais attention que cette page en dit trop sur le livre, comme la 4e de couverture qui en est la reproduction !

Petit frère

Alexandre Seurat, Petit frère, Ed° du Rouergue, 2019

Par Sylvaine Micheaux.

Ayant beaucoup aimé La maladroite, je me suis tournée vers Petit frère.

Petit frère est mort à 23 ans, seul chez lui, probablement d’une overdose.  Il peignait, écrivait depuis toujours dans des carnets ses pensées de vie, de cette vie où il n’a jamais réellement trouvé sa place.

Se sentant terriblement responsable, voire coupable (a-t-il à un moment renoncé et abandonné son frère ?), le narrateur, le grand frère, va se plonger dans ses souvenirs d’enfance, d’adolescence, d’homme adulte. Se remémorer les scènes familiales, le comportement des parents face à cet enfant qui avait au départ tout pour lui : beau, intelligent, vif, trop vif, qui cherchait tant l’amour des gens, des parents. Parents qui incluaient l’ainé dans toutes les décisions restrictives et importantes prises pour le petit frère (mise en pension, hospitalisation…) lui faisant porter un fardeau trop lourd.

L’écriture est magnifique, empreinte à la fois de douceur et de noirceur ; absolument pas chronologique, suivant les bulles de souvenirs qui éclatent dans la tête de l’ainé qui cherche désespérément des réponses sur le mal-être de son cadet et son inadaptation à la vie. Où se trouve la faille, le moment où Petit frère, cet enfant gai et hyperactif, s’est mis à porter en lui tant de souffrances.

Très beau roman mais, tout comme La maladroite, un roman sombre.

Catégorie : Littérature française.

LiensPetit frère chez l’éditeur.

La panthère des neiges

Sylvain Tesson, La panthère des neiges, Gallimard, 2019

Par Jacques Dupont.

On connait Sylvain Tesson, infatigable marcheur et causeur. Or le voici, immobile et silencieux, à l’affût de la panthère des neiges, par -20° C, sur les versants du haut Tibet.

Mais la panthère des neiges est-elle encore de ce monde, n’a-t-elle pas disparu ? Non, répond plaisamment Munier : elle le fait croire.

Car Vincent Munier, le photographe animalier qui a initié l’expédition, « sait ». Un jour, regardant la photo qu’il avait prise d’un faucon posé sur une anfractuosité, il l’a vue, la panthère, sa tête saillant de derrière un rocher. Il l’a enfin vue, faut-il insister : de l’épreuve, regardée cent fois, il n’avait jusqu’alors vu que le centre, le faucon. Les bords de l’image, ses frontières intérieures et leurs confins lui avaient échappé.

Qu’est-ce donc que « voir » ?  Comment s’y prend-on pour voir une panthère des neiges ? L’histoire, on l’aura compris, n’est pas que d’y retourner, au Tibet, de s’y planquer dans un trou dans la neige, et d’attendre, à l’affût. À dire vrai, nous tenons moins la position de l’affût que celui-ci nous tient. Dans la nature, cent paires d’yeux nous épient, que nous ne voyons pas. Qui, sur la photo de Munier, regardait qui ?

La panthère, tout au long du récit, n’aura de cesse de regarder à leur insu les aventuriers. Son apparition, déchirure blanche dans la toile des paysages enneigés, permettra à Sylvain Tesson de sentir la conversion de son propre regard.

L’affût, c’est un peu régler sa dette envers la beauté du monde, tout simplement en tenant son âme en haleine, c’est une ligne de conduite, qui fait que la vie ne passe pas, comme ça, comme si de rien n’était, l’air de rien.

La panthère des neiges n’est pas un exercice de spiritualité tiré de la pharmacopée new-age. Il est bien plus modeste et pertinent que cela. Gage de bon sens : l’auteur y rit souvent de lui-même, de son goût pour l’emphase, de ses pétards parfois mouillés.

Il est écrit en chapitres très courts, j’ai pensé à des tableaux en vue d’une exposition. Je l’ai lu d’une traite.

Catégorie : Littérature française.

Liens : la page consacrée au livre et une interview de Sylvain Tesson chez Gallimard. Lire aussi la critique d’Un été avec Homère, du même auteur, par Anne-Marie Debarbieux.

Les affamés

Silène Edgar, Les affamés, Nouveaux millénaires, J’ai lu, 2019

Par Anne-Marie-Debarbieux.

Un roman sans prétention mais qui se lit agréablement.

Dans les années 2020, la révolution verte a triomphé, mettant à mal le patronat mondialiste. Mais 30 ans plus tard, une nouvelle dictature s’est progressivement instaurée et désormais le ministre de la santé règne en maître, imposant un régime drastique aux classes les plus pauvres, tandis que quelques privilégiés continuent d’avoir accès en toute impunité à tout ce qui est théoriquement proscrit. Tel est le cas de Charles, écrivain en vogue, appartenant à la classe des nantis, qui ne garde de son passé de contestataire que quelques propos un peu subversifs sur lesquels les autorités ferment les yeux. Il se love dans ce paradis factice, un peu blasé d’une vie facile et trop comblée, quand soudain son statut est menacé par un député qui entend mettre en œuvre une politique très restrictive en matière de culture, estimant que les écrivains n’ont guère d’utilité sociale. Charles, en raison des quelques critiques insérées dans ses ouvrages, se trouve, malgré sa notoriété, mis sur la sellette. Incité par les uns à assurer sa sécurité en ôtant de son prochain roman tout propos tendancieux, par d’autres à être le porte-parole des défenseurs du livre et de la liberté d’expression, il voit sa vie prendre un tournant…

Cette position très inconfortable se double d’une histoire sentimentale qui devient évidemment un enjeu important de l’histoire mais le principal intérêt de ce roman réside davantage dans la réflexion sur la place accordée au livre et à la culture et sur l’impératif catégorique d’être en bonne santé. Ce n’est même plus une injonction, c’est une loi qui réprime tout contrevenant !

De quoi méditer sur notre société et son obsession de la jeunesse, de la forme et des régimes alimentaires !

Un petit conseil : ne lisez la préface qu’après avoir terminé le livre car elle en révèle bien trop le contenu.

Catégorie : Littérature française.

Liens : aux éditions J’ai lu.

Tous les vivants

C. E. Morgan, Tous les vivants, Gallimard, 2019

Par François Lechat.

Très remarquée pour Le sport des rois, déjà publié par Gallimard l’année passée, C. E. Morgan voit ici son premier roman traduit en français. Et la différence entre les deux est assez nette. Plus court, plus accessible, moins féministe et moins ambitieux, Tous les vivants est un magnifique exercice de style, centré sur une héroïne en butte à un changement de vie radical. Orpheline dont le piano est la seule passion, Aloma va s’installer dans un trou perdu du Kentucky par amour pour Orren, qui y retrouve sa maison familiale et les fantômes qui l’habitent. Pendant qu’Orren se dévoue tout entier à sa maigre exploitation de coton, Aloma flotte, incertaine, dans une maison, un décor, une vie qui ne lui conviennent pas, même si la nature est belle. Jusqu’à ce que l’occasion se présente de renouer avec le piano, avec d’autres vivants, au risque de se détacher d’Orren, peut-être, à moins que cela lui donne une chance de s’enraciner.

Écrit tout entier du point de vue d’Aloma, dans une langue classique et ciselée, ce roman touche et impressionne par sa sensibilité. On pourrait le rapprocher d’Une bête au paradis, de Cécile Coulon, mais avec tout ce qui sépare la littérature américaine de la française. Dont, comme dans Le sport des rois, un très beau personnage de pasteur.

Catégorie : Littérature anglophone (États-Unis). Traduction : Mathilde Bach.

Liens : chez l’éditeur.

Les guerres intérieures

Valérie Tong Cuong, Les guerres intérieures, J.-C. Lattès, 2019

Par Brigitte Niquet.

Tous les romans de Valérie Tong Cuong sont intéressants, voire passionnants pour ceux qui apprécient la littérature intimiste (j’avais beaucoup aimé Pardonnable, impardonnable), et celui-ci ne déroge pas à la règle. Il est bâti autour du thème du remords, de la culpabilité, et m’a fait penser pour cela à Trois jours et une vie de Pierre Lemaitre. Bien que l’histoire soit située dans un contexte très différent, la trame est la même : comment vivre avec le souvenir d’un acte méprisable (voire d’un meurtre chez Lemaître), commis par hasard ou par négligence, et resté ignoré de tous sauf de son auteur dont il pourrit la vie.

La situation s’aggrave ici du fait que Pax, le « héros », rencontre par hasard la mère de la victime et en tombe éperdument amoureux. Il faut dire qu’Emi a tout pour plaire et pour bouleverser un homme, sauf qu’elle ne se remet pas de ce qui est arrivé à son fils et cherche dans la morphine un dérivatif à son mal-être.

Les personnages sont en place dès les premiers chapitres, ne reste qu’à dérouler ensuite le fil de leur histoire croisée, qui s’enrichit bien sûr de quelques figures secondaires dont l’importance est loin d’être négligeable, mais c’est bien dans la tête et le cœur de Pax que tout se joue : révélera-t-il à Emi ce qu’il sait et qui pourrait l’aider à guérir de sa torturante douleur, sachant que le prix à payer sera sans doute une rupture définitive avec cette femme qu’il adore ?

C’est un livre qui ne se lâche plus quand on l’a commencé, mais auquel cependant, comme souvent chez cet auteur, il manque quelque chose qui suscite l’empathie avec ses personnages. Curieusement, on ne compatit pas à leurs malheurs. Un critique a parlé d’écriture « clinique » et le mot est juste : le récit est d’une grande précision mais il n’est pas chaleureux. C’est bien le seul reproche qu’on puisse lui faire.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le maître d’hôtel de Matignon

Gilles Boyer, Le maître d’hôtel de Matignon, L.-C. Lattès, 2019

Par Sylvaine Micheaux.

Autant les romans et essais sur le Palais de L’Élysée et ses locataires, nos Présidents, sont courants, autant il est rare de lire un livre qui se déroule à Matignon – livre plutôt réussi et qui se lit avec plaisir.

Claude a débuté sa carrière dans la Marine Nationale, en tant que maître d’hôtel du Pacha (commandant) des bâtiments sur lesquels il a servi. Mais, lassé de toujours voyager, il se voit muté à l’Hôtel Matignon.  Moins prestigieux que l’Élysée mais pourquoi pas, pour deux ou trois ans… Il y fera toute sa carrière.

En cette année 2019 où il va partir en retraite, il nous raconte Matignon et les treize Premiers ministres, qu’il appelle ses Pachas, qu’il a vus défiler depuis 1990. Il entre dans un monde très hiérarchisé, que ce soit au niveau de l’intendance – toutes ces personnes de l’ombre qui travaillent pour rendre la vie la plus facile possible aux locataires de Matignon et à leurs familles –, ou au niveau des Premiers ministres et de leurs troupes : le directeur de cabinet, son adjoint, le conseiller parlementaire et différents conseillers, plus ou moins proches et gradés. Car être Premier ministre est non seulement un job plus qu’à plein temps, mais aussi une fonction où l’on connaît sa date d’arrivée mais jamais celle de départ, quelques mois ou quelques années plus tard, en permanence sur un siège éjectable.

S’en suivent plein de souvenirs et d’anecdotes sur cette vie à Matignon, du côté des locataires comme des serviteurs. Sur cette vie pas toujours simple sous les ors de la République, dans un Hôtel absolument magnifique mais tout sauf pratique. Ne vous attendez pas à des révélations politiques, hargneuses ou coquines. Claude est un homme bon et sage et qui a adoré son métier, pas toujours simple. Et il a aimé tous « ses » Pachas, de droite, du centre comme de gauche.

Entre deux ou trois chapitres, de petits apartés historiques faits par des prédécesseurs de Claude à cette fonction : au 19ème siècle, quand Matignon était encore le siège de l’ambassade d’Autriche ; sous les 3ème et 4ème Républiques quand les locataires étaient les Présidents du Conseil qui suivaient la valse des gouvernements ; et en 1959, à l’arrivée de Michel Debré, le tout premier Premier ministre de la 5ème république.

Gilles Boyer, l’auteur, a été conseiller à Matignon, et nous donne un roman vraiment intéressant, vivant, instructif, même si aucun grand secret d’État n’y est dévoilé.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le couteau

Jo Nesbø, Le couteau, Gallimard (série noire), 2019

Par François Lechat.

C’est ma première incursion dans l’univers de l’inspecteur Harry Hole, dont les aventures sont traduites en près de 50 langues et vendues à plus de 40 millions d’exemplaires, selon son éditeur français…

Franchement, à lire le troisième tiers du livre, ce succès est mérité : c’est scotchant, dramatique, fort bien noué et dénoué – on en reste sur le flanc. Mais je dois ajouter un bémol : ce qui précède (400 pages tout de même) paraît parfois un peu lent. Sans doute parce que l’auteur affectionne les précisions qui font vrai, qu’elles soient topographiques, musicales ou humaines. Et aussi parce que les intrigues suivies, si elles prennent tout leur sens lors du dénouement, auraient pu être un peu plus resserrées, demander moins de patience, surtout l’une d’entre elles. Mais au total, grâce à la qualité d’un très long final, on a le sentiment d’avoir lu un livre qu’on n’oubliera pas. Et dont l’édition, dans la « Série noire » de Gallimard, est un modèle du genre, visuellement et tactilement.

Catégorie : Policiers et thrillers (Norvège). Traduction : Céline Romand-Monnier.

Liens : chez l’éditeur.

Un fils parfait

Mathieu Menegaux, Un fils parfait, Grasset & Fasquelle, 2017 (existe en Points)

Par Catherine Chahnazarian.

Sur un ton vif, enlevé, Daphné écrit à sa belle-mère pour lui donner sa version de l’histoire qu’Élise ne connaît qu’à travers les dires de son « fils parfait », sa traduction des événements. Elle explique ce que Maxime est réellement. Elle raconte tout : la surprise, la négation, le doute, la rage, l’écroulement du monde, l’injustice. Est-il vraisemblable qu’Élise ait la curiosité et surtout le courage de lire cette longue lettre dans laquelle la monstruosité progresse irrémédiablement ?  Ça n’a pas d’importance. Pour Daphné, la narratrice, la vérité doit être dite. Toute la vérité. Et nous, lecteurs, nous sommes pris par ce récit habile, réaliste, affolant, nous ressentons la sincérité et l’angoisse d’une mère qui va devoir protéger ses deux petites filles.

Avant d’en entamer la lecture, mieux vaut peut-être être averti que ce très bon roman – inspiré d’une histoire vraie – parle de l’inceste.

La première moitié du livre, psychologique, met en place la périlleuse situation de cette femme qui croyait avoir épousé un homme merveilleux. Daphné dit sa naïveté, son aveuglement, sa culpabilité bien sûr, le basculement du bonheur dans l’horreur. La seconde moitié est celle du combat, de l’insuffisance des lois de la République, des erreurs commises, des apparences trompeuses, des scandaleuses complaisances. Militantes, ces quelque quatre-vingts pages inquiètent, écœurent – et passionnent parce qu’il s’agit tout de même d’un roman. Mais la mise en forme romanesque s’efface le plus souvent, et nous oblige à penser à toutes les Daphné, aux Claire, aux Lucie et aux autres.

Catégorie : Littérature française.

Liens : le roman chez Grasset ; l’auteur aux éditions Points.

Celle qui ne pleurait jamais

Christophe Vasse, Celle qui ne pleurait jamais, Les nouveaux auteurs, 2017 (disponible en Pocket)

Par Brigitte Niquet.

Sacré polar que celui-ci, qui a reçu le Grand prix du Polar Femme Actuelle et c’est bien mérité. Est-ce dire que ce roman plaira surtout aux femmes ? En tout cas, il leur fait la part belle, et Séverin, flic dépressif et bipolaire, écrivain à ses heures perdues, navigue à vue entre Sarah, son ex-femme, Nathalie sa maîtresse, Alex son adjointe, sans parler de Gabrielle, sa fille, en pleine crise d’adolescence « gothique ». Il faut compter aussi avec Celle qui ne pleurait jamais, dont on ignore presque jusqu’au bout l’identité aussi bien que les rapports qu’elle peut entretenir avec les autres protagonistes, mais dont les malheurs et les forfaits nous sont narrés dans de courts chapitres en italiques mêlant passé et présent, intercalés entre les chapitres « normaux ». Pour achever de brouiller les pistes, un double meurtre est commis au début du roman, c’est Séverin qui est chargé de l’enquête… et il ne tarde pas à découvrir que Sarah, qui a brusquement disparu, est la coupable que tout désigne, jusqu’à son ADN.

Cet imbroglio pourrait donner lieu à un de ces polars tordus qu’on lit vite parce qu’on veut connaître la fin et qu’on est obligé de relire parce que finalement, on ne sait plus qui est qui et qui a fait quoi. Rien de tel ici. La progression de l’intrigue, habilement maîtrisée, distille juste assez d’informations pour tenir le lecteur en haleine sans lui faire perdre le fil de l’histoire. Quant au dénouement, il est parfaitement inattendu, même si on a « tout suivi ». Ajoutons, pour ceux qui ne dédaignent pas qu’un peu de psychologie et d’étude de mœurs vienne pimenter le roman policier, qu’ils seront servis, car Celle qui ne pleurait jamais traite aussi en filigrane, avec justesse et sensibilité, de bien des problèmes du monde actuel, en particulier les rapports parents-enfants dans une société décomposée, même si les familles sont, elles, … recomposées. Le thème de l’impossible reconstruction des enfants-martyrs est lui aussi abordé, avec délicatesse et parce qu’il est nécessaire à l’intrigue, et quelques autres encore, comme la difficulté pour les pères divorcés de garder le contact avec leur progéniture. Bien des qualités donc, surtout pour un premier roman.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : sur Lisez.com.

Papa

Régis Jauffret, Papa, Seuil, 2020

Par Sylvaine Micheaux.

L’auteur a étonnamment catalogué ce livre en roman alors que, quand on le débute, on pense être devant une biographie.

En 2018, Régis Jauffret, la soixantaine, se trouve tranquillement devant sa télé, regardant un documentaire sur Marseille en 1943, sous le gouvernement de Vichy, quand il aperçoit son père Alfred sortant de la maison familiale (sise rue Marius Jauffret, nom de l’arrière-grand-père de Régis), menottes aux poignets, encadré par deux membres de la police de Vichy et embarqué dans une traction avant de l’époque. Que fait là son père ? Personne n’a jamais parlé, dans la famille, de cette arrestation. Quelle en était la raison (résistance, marché noir) ? Alfred s’en était sorti, de toute évidence, rapidement, puisque non emprisonné et non déporté.

Régis, fils unique mais doté d’une grande famille pourvue de nombreux oncles, tantes et cousins, va essayer d’en savoir plus. Mais les archives de la gestapo marseillaise ont été en quasi-totalité brûlées ou volées à la libération. Entre les souvenirs vécus par l’auteur, racontés par la famille ou par Madeleine, sa mère, morte trois ans plus tôt, les souvenirs supposés et ceux inventés et rêvés, Régis va revivre la vie de ce père, mort depuis trente ans, duquel il a peu de souvenirs heureux. Car Alfred, devenu père sur le tard, vivait dans son monde, handicapé par une surdité de plus en plus profonde et abruti par les neuroleptiques pris pour contenir une maladie qu’on n’appelait pas encore bipolarité ; un père lointain, un père à l’ancienne qui ne s’occupait pas de son  fils. Pourtant Jauffret admet avoir eu une enfance gâtée et heureuse, rien qui puisse faire pitié.

On se laisse prendre par cette histoire qui n’en est pas vraiment une, qui navigue entre souvenirs réels ou imaginés, voire imaginaires. Pourtant, à un moment, j’ai ressenti une certaine colère envers l’auteur. La description de son père était tellement dure, limite cruelle, comme celle que pourrait en faire un adolescent ou un jeune adulte. On sent qu’à plus de soixante ans, la douleur de l’enfance de Jauffret est toujours  là, vivante, et le ressenti limite injuste. La toute fin m’a cependant réconciliée avec lui car ce récit, ce roman, a été au fond  pour lui une forme de thérapie qui lui a permis de pouvoir, pour la première fois, appeler son père « papa ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : Papa chez l’éditeur . Dans L’Obs, belle interview croisée de Régis Jauffret et Iegor Gran : « Qu’avons-nous fait de nos pères ?« .

Un Site WordPress.com.

Retour en haut ↑