Femme au foyer

Jill Alexander Essbaum, Femme au foyer, Albin Michel, 2016

Par François Lechat.

D’après le Time Magazine, Femme au foyer, best-seller aux Etats-Unis, « c’est Anna Karénine qui vire Cinquante nuances de Grey, avec quelque chose de Madame Bovary ». Evidemment, au niveau de l’intrigue, c’est imparable : notre femme au foyer commence et finit comme Anna et Emma (elle s’appelle d’ailleurs Anna Benz), et nous fait partager dans l’intervalle quelques scènes très chaudes qui rappellent peut-être Cinquante nuances de Grey (que je n’ai pas lu). Heureusement, tout de même, que Time Magazine n’ait pas convoqué aussi Dostoïevski pour les tourments de la culpabilité et Freud pour les échanges entre notre héroïne et sa psychanalyste. Car s’il est loin d’être raté, ce roman est tout sauf un grand livre. Le meilleur réside dans l’évocation du destin d’expatrié (en l’occurrence, une série d’anglo-saxons établis à Zürich) et dans les dialogues avec l’analyste, qui ne manquent pas de punch. L’intrigue, elle, est assez prévisible, et le style curieusement inégal : simple et direct le plus souvent, mais plus élaboré dans certaines scènes « à faire », auxquelles l’auteure, dont c’est le premier roman après s’être consacrée à la poésie, a accordé une attention particulière. Il en résulte un livre ambitieux, sur le fond comme sur la forme, mais qui n’a pas les moyens de ses ambitions : ce récit et cette réflexion sur les tourments d’une femme trop faible s’enlise dans des clichés (les hommes sont mutiques et les femmes parlent trop) et s’achève sur une leçon de morale atrocement américaine (ne trompez pas votre mari car vous le paierez cher). A lire si on peut profiter des bonnes pages et des moments de finesse en oubliant ce qui rend l’ensemble assez convenu.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Françoise du Sorbier.

Liens : chez l’éditeur.

Un arrière-goût de rouille

Philipp Meyer, Un arrière-goût de rouille, Denoël, 2015

Par François Lechat.

J’avais attribué un coup de cœur, il y a quelques mois, au second roman de Philipp Meyer, Le fils, une œuvre forte et impressionnante mais d’accès un peu difficile. Je viens de lire son premier roman, Un arrière-goût de rouille. Un cran en-dessous du Fils, inévitablement, mais sans la réserve que j’avais pu émettre : ce premier roman demande de l’attention mais se lit sans peine, et nous plonge dans un cadre fascinant, le désert industriel qui a frappé la Pennsylvanie depuis la crise de l’acier. Autour de quelques personnages qui s’accrochent à leur lieu de naissance mais dont l’existence décroche comme la région entière, Philipp Meyer tisse un récit fort, de plus en plus prenant à mesure qu’on avance. Le décor est évoqué par petites touches, tel que ses personnages le voient, tel qu’il les frappe par sa désolation et par ses vestiges d’humanité ; Meyer nous met à la place de ses personnages, au plus près de leurs gestes, de leurs sensations et de leurs pensées, en évitant toute théorie, en n’évoquant que du concret, du tangible, des détails qui font sens et qui respirent l’Amérique à plein nez. Formidablement dépaysant, et formidablement humain : de l’intello au bagarreur, de la grande sœur qui a réussi à la mère qui s’inquiète pour son fils, du flic trop généreux avec les voyous au père cloué dans son fauteuil, on s’identifie à tous les personnages et on a peur pour eux, sans que jamais ce récit plein de drames ne sombre dans le pathos. Du grand art.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Sarah Gurcel.

Liens : chez J.-C. Lattès, en Folio.


L’avis de Catherine Chahnazarian

François Lechat m’avait donné envie de lire Un arrière-goût de rouille, de Philipp Meyer. Je viens de le finir. Toute tremblante encore, je ne suis pas déçue !

Pour moi, c’est un roman sur le courage et la lâcheté, sur la sincérité à soi aussi. Lire la suite « Un arrière-goût de rouille »

Sur une majeure partie de la France

Franck Courtès, Sur une majeure partie de la France, Jean-Claude Lattès, 2016

Par François Lechat.

Ce roman recommandé par L’Obs est typiquement contemporain : écrit en flash-back, dans un style direct, avec une intrigue efficace et des personnages bien campés. De la littérature sans gras, sans ambition d’en mettre plein la vue. Mais l’auteur déroute, malgré tout. A travers les tribulations d’une bande de jeunes vivant dans un coin de province gagné par l’urbanisation, il s’attaque à un thème presque tabou : la transformation des campagnes françaises sous la pression du modernisme, de l’agriculture intensive, du consumérisme, de la mondialisation, de l’argent. D’où un ton inhabituel, qui insère dans une trame très sobre des commentaires et des dialogues presque moralisateurs, toute une réflexion, joliment distillée, sur la perte d’un art de vivre et de penser. Ceux qui partagent les indignations de l’auteur apprécieront, les autres pourront se rabattre sur l’intrigue mais passeront à côté de l’essentiel.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Giratoire

Dominique Paravel, Giratoire, Serge Safran, 2015

Par François Lechat.

Ce petit livre est une belle réussite. A le résumer, il paraît trop modeste : un employé et une de ses supérieures qu’il ne connaissait pas doivent faire un long trajet en voiture pour démarcher un client. Donc la route, un huis clos et une histoire d’amour possible (on y pense forcément). Mais le propos est ailleurs : dans les failles de chacun, qui vont se déployer par petites touches. Un diabète pour lui, qui lui ôte sa contenance et l’angoisse à l’idée qu’une crise révèle sa maladie, cachée à son employeur. Et une blessure d’enfance pour elle, qui l’a endurcie et lui donne en même temps l’envie de s’échapper de tout. Donc ils s’observent, se jaugent, dépassent difficilement la barrière de classe qui les sépare, mais devinent qu’ils ont quelque chose en commun, l’envie de fuir les apparences, de faire cesser la comédie. Elle en prend d’ailleurs l’initiative en sabotant délibérément leur trajet, comme si elle ne voulait pas arriver à ce rendez-vous et préférait faire l’école buissonnière. Le roman glisse ainsi sur trois plans à la fois : l’intériorité des héros, une évocation douce-amère de notre société gagnée à la consommation et des touches de rêve voire d’irréalité vers la fin. C’est intelligent et fluide, d’une écriture rapide et sensible, remarquablement concise. Et la construction est habile, qui voit la fin de chaque chapitre être réécrite au chapitre suivant, du point de vue de l’autre personnage.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La faille

Isabelle Sorente, La faille, Jean-Claude Lattès, 2015

Par François Lechat.

On sort de ce livre avec l’étrange sentiment d’avoir dû mal lire, au début. Car si La faille accroche d’emblée, il faut un certain temps avant de comprendre ce qui se joue, avant de voir le récit se déployer, avant de saisir qui est la véritable héroïne, non pas la narratrice mais son amie d’enfance retrouvée après une longue éclipse. Les va-et-vient entre le présent et le passé y sont pour quelque chose, qui en entremêlant plusieurs époques ralentissent la progression des événements. Avec pour résultat que le livre paraît de plus en plus réussi, jusqu’à devenir parfaitement remarquable, au fur et à mesure que l’on avance et que l’on découvre l’extraordinaire finesse de l’auteur, l’acuité du regard, l’intelligence de ses notations. Un roman psychologique par excellence, qui met en scène un pervers d’autant plus inquiétant qu’il n’est jamais violent et que sa victime est plus ou moins consentante, elle qui ne peut s’empêcher de trop donner aux hommes et de se mettre en situation de culpabiliser. On a rarement aussi bien exploité la psychanalyse sans jamais employer ses concepts, fait sentir ce qui colle à la peau de tous les cabossés de l’existence, y compris ce pervers qui n’a pas d’excuse mais dont la petite enfance est bouleversante, comme celle des autres personnages d’ailleurs. En outre, ce roman est éminemment contemporain, ancré dans un certain état du capitalisme et des rapports de classe, là aussi sans jamais rien théoriser, simplement en donnant à sentir. Du grand art, donc, mais pour lecteurs aguerris, qui ne seront pas déroutés par l’absence de toute marque indiquant par qui et quand la parole est reprise au cours des dialogues. Un roman à lire crayon en main, idéalement, pour ne pas perdre les passages les plus percutants et pouvoir les méditer.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Une autre vie

S. J. Watson, Une autre vie, Sonatine, 2015

Par François Lechat.

Je n’ai pas lu Avant d’aller dormir, le premier roman de S. J. Watson, mais d’après l’éditeur celui-ci est encore mieux dans le même genre, le thriller psychologique. Honnêtement, ça ne donne pas envie de lire le précédent… Soyons juste : le dernier quart d’Une autre vie est réussi, avec un vrai suspense et une fin surprenante tout en étant assez crédible (moyennant un fameux talent d’acteur de la part de deux des personnages, mais passons). Par contre, ce qui précède… Londres et Paris ne sont que de vagues décors ; la psychologie de l’héroïne, abondamment disséquée, est banale ; et le message implicite qui se dégage du récit est, lui, franchement réactionnaire. En substance : la femme est un être fragile, en proie au remords et à de multiples tentations (la drogue, l’alcool, le sexe), vulnérable face au mâle prédateur et aux technologies qui la dépassent (les sites de rencontre, Facebook, la géolocalisation), et qui risque de perdre son petit bonheur conjugal pour avoir tenté l’aventure. Beurk.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Sophie Aslanides.

Liens : chez l’éditeur.

Temps glaciaires

Fred Vargas, Temps glaciaires, Flammarion, 2015

Par Catherine Chahnazarian.

Je me suis jetée dessus. J’avais adoré Dans les bois éternels et L’Armée furieuse, essentiellement pour leur ambiance, et pour ces personnages désormais récurrents, si typés, autour d’Adamsberg, le commissaire lunaire. Temps glaciaires m’a semblé un peu différent : une intrigue plus travaillée, assez complexe mais qui ne m’a pas passionnée – question de goût certainement -; un ensemble moins poétique et moins fin stylistiquement ; ce qui n’empêche que des ambiances fortes, des originalités bien dans le style de Vargas (comme le personnage de Marc ou l’afturganga – je ne vous dis rien de plus) enthousiasment et rivent le lecteur au livre jusqu’au bout.

Que ce policier de 500 pages – dans une reliure très agréable – soit en tête des ventes, ça ne m’étonne pas ! À lire pour changer d’univers mental.

Catégorie : Policiers et thrillers (Belgique).

Liens : chez l’éditeur. Lire aussi la critique de l’opus suivant, Quand sort la recluse.


L’avis de Brigitte Niquet

Je viens aussi de terminer Temps glaciaires et m’apprêtais à en faire la critique. Catherine m’a devancée. Je partage, ma foi, tout ce qu’elle a dit, en restrictions comme en louanges, ce qui fait que je ne partage pas tout à fait sa conclusion : c’est plutôt un bon livre, mais pas le meilleur de Fred Vargas et pas un chef-d’oeuvre qui justifierait un tel succès public. Mais bon, je dois être trop difficile. Il est vrai que Soumission, de Houellebecq, caracole lui aussi en tête des ventes et même des ventes mondiales et que ce livre-là, franchement, m’est tombé des mains et, en plus (comprenez si vous pouvez), m’a paru souvent écrit avec les pieds, y compris quand l’auteur plagie de manière éhontée (et maladroite) une page d’Aragon.


L’avis de François Lechat

Ce n’est pas le meilleur Vargas, sans aucune doute. Mais c’est un Vargas qui fonctionne à l’envers : la fin est meilleure que le début, le dénouement est plus réussi que l’exposition. Il y a, dans la première moitié, de curieuses fautes de style et des chapitres un peu mous, comme si elle fatiguait à l’idée d’encore « faire du Vargas ». Mais on retrouve finalement sa patte, de beaux chapitres courts et poétiques, un Adamsberg souverain dans son étrangeté, et ses acolytes reprennent de la consistance – avec un Danglard mis en difficulté, pour une fois . Si l’on aime l’Islande ou la Révolution française, on ne peut pas rater ce polar.

La couleur de l’eau

Kerry Hudson, La couleur de l’eau, Philippe Rey, 2015

Par François Lechat.

Ce beau roman mérite sans conteste son prix Femina étranger. On met un peu de temps à s’habituer au style, parfois elliptique, allusif ou trop axé sur l’attitude physique des personnages, ce qui déstabilise un peu. Mais cela renforce l’âpreté de l’histoire et contribue à la réussite du livre, qui retrace le destin peu enviable de deux jeunes gens mal embarqués dans l’existence, entre Londres et la Russie. Leur histoire est d’autant plus forte, et touchante, qu’elle est racontée sans pathos. Ils sont en butte à des drames ou à des difficultés, mais leur volonté de vivre et leur amour, même contrarié, compliqué, les portent. Alors que le récit pourrait être sinistre, ou édifiant, ou glauque, ou rédempteur, Kerry Hudson déjoue tous ces pièges pour nous plonger dans un bain d’humanité nue, en nous rendant sensibles à une foule de détails sans jamais appuyer, sans jamais céder à la facilité. Une belle leçon de littérature pour un roman social qui laisse son arrière-plan économique dans l’ombre au profit de l’émotion et de la dignité.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Florence Lévy-Paolini.

Liens : chez l’éditeur.

Babayaga

Toby Barlow, Babayaga, Grasset, 2015

Par François Lechat.

Voici enfin un roman pas comme les autres. Ne consultez surtout pas la quatrième de couverture : il suffit de savoir que l’action se passe à Paris en 1959, et noue trois fils narratifs qu’il serait dommage d’éventer complètement. Le premier nous fait suivre les aventures d’une sorcière et de ses compagnes : à lire avec une âme d’enfant dans un corps d’adulte. Le deuxième met en scène un publicitaire américain emberlificoté dans des affaires d’espionnage : c’est le fil le moins intéressant à mes yeux, car tout est toujours un peu confus dans ce registre, on ne sait jamais qui manipule qui – mais, en l’occurrence, on s’en fiche. Le troisième nous fait suivre les tribulations inouïes d’un policier qui… – vous verrez bien, c’est la plus belle idée du livre. Le tout compose un récit sophistiqué, dans lequel le temps et l’espace se dilatent et où tout peut arriver, où une poule, un rat et une puce sont des personnages aussi importants qu’un commissaire de police. D’un lecteur à l’autre, d’un imaginaire à l’autre, ce ne sont sans doute pas les mêmes chapitres qui fascinent ou qui accrochent un peu moins, mais là n’est pas l’essentiel. Si l’on accepte de se laisser manipuler tout en lisant attentivement, on plonge avec bonheur dans ce récit baroque, subtil, rempli de brèves annotations pleines d’acuité, de sagesse, de mélancolie. De féminisme brutal et d’amour, aussi, un amour d’autant plus touchant qu’il lie les deux personnages les plus dissemblables du roman. Mais bien d’autres restent en mémoire une fois le livre refermé, tant l’imagination est reine, ici. Toby Barlow ne provoque pas la jubilation constante qui accompagne la lecture de La fiancée américaine d’Eric Dupont, mais son livre est une jolie surprise, emballée dans une formidable jaquette.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Emmanuelle et Philippe Aronson.

Liens : chez l’éditeur.

Intérieur nuit

Marisha Pessl, Intérieur nuit, Gallimard, 2015

Par François Lechat.

Marisha Pessl s’est fait connaître en 2007 par La physique des catastrophes, beau roman choral typiquement américain. Avec Intérieur nuit, elle s’essaye à un genre différent, plus proche du thriller et plus ambitieux encore. Comme les critiques l’ont souligné, le point de départ est fascinant : Ashley Cordova, la fille d’un cinéaste culte, pervers et underground, disparaît alors que son père ne s’est plus montré en public depuis 30 ans. Un journaliste qui l’a croisée juste avant sa mort enquête sur son passé et sur son père, le cinéaste, relançant ainsi une traque qu’il avait dû abandonner dans des circonstances étranges. Au fil de son enquête, le mystère Cordova ne va cesser de s’épaissir et de prendre des accents de plus en plus maléfiques tandis que sa fille, Ashley, semble tantôt victime et tantôt bourreau. L’atmosphère d’Intérieur nuit est remarquable, de même que le sens du détail : on se croirait chez David Lynch, dans une série à la Twin Peaks. L’Amérique nous colle aux doigts et l’impression de réalisme noir est encore renforcée par les nombreux extraits de presse et de sites internet que Marisha Pessl nous fait découvrir en même temps que son héros. Deux défauts, pourtant, empêchent de crier au génie : l’un réside dans l’usage immodéré d’italiques curieusement placées et l’autre dans le caractère assez quelconque des deux jeunes gens qui assistent le journaliste dans son enquête. Le suspense est maintenu jusqu’au bout et nous vaut des scènes remarquables peu avant la fin, mais le livre, 700 pages bien tassées, semble parfois long et pas toujours haletant, sans doute parce que les personnages les plus forts, Cordova et sa fille, sont précisément ceux que l’on traque et que l’on n’aperçoit que par fragment, par moment. On aurait tort, pourtant, de bouder son plaisir, à condition que l’on aime une certaine noirceur.

Catégorie : Policiers et thrillers. Traduit de l’américain par Clément Baude.

Liens : chez l’éditeur.

La septième fonction du langage

Laurent Binet, La septième fonction du langage, Grasset, 2015

Par François Lechat.

Les critiques qui l’ont encensé avaient raison, voici un livre épatant, au sens strict du terme. On est épaté par l’habileté de l’auteur, son audace, son humour, l’énormité de l’idée de départ – Roland Barthes serait mort assassiné dans le cadre d’un sombre complot auquel a peut-être participé toute l’élite intellectuelle française, Foucault, Derrida, BHL, Sollers, Kristeva, Althusser… C’est conçu et ça se développe comme un polar, mais un polar dont les suspects et les personnages secondaires sont des célébrités, y compris de la politique, Mitterrand, Giscard et leur garde rapprochée (celle de Mitterrand est croquée avec une savoureuse férocité). Pour qui connaît l’ambiance intellectuelle et politique des années 70, c’est irrésistible, avec des inventions jouissives même si l’auteur cède parfois à la facilité. Mais c’est un roman pour initiés : les longues paraphrases des discussions de l’époque autour de la sémiologie, du langage, du signifiant, etc., amuseront les intellos mais ne peuvent que décourager le lecteur lambda. Et, limite inhérente à l’exercice, on n’oublie jamais qu’on lit une pochade de haut vol, un tour de force romanesque : aucune chance de prendre l’intrigue totalement au sérieux, d’autant que l’auteur rappelle périodiquement que c’est lui qui tire les ficelles. Ce qui lui permet, d’ailleurs, de conclure sur un chapitre assez étourdissant, qui nous arrache un dernier sourire d’admiration.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; article de l’Obs.

Enfant terrible

John Niven, Enfant terrible, Sonatine, 2015

Par François Lechat.

Voici l’histoire, pas vraiment à mettre entre toutes les mains, d’un antihéros : obsédé sexuel, ivrogne et paresseux. Mais aussi follement lucide et intelligent, ce qui nous le rend plus sympathique et intéressant que ceux qui composent son univers professionnel, le monde du cinéma décérébré à Hollywood. Et il se montrera plus vivant, aussi, que les collègues d’une université anglaise qu’il sera amené à fréquenter. Au contact de la réalité, notre homme grandira un peu, commencera à comprendre les dégâts qu’il a commis, sans se départir de son regard aigu sur ses contemporains. L’accompagner dans toutes ses péripéties, et elles sont nombreuses et fort bien racontées, ne manque donc ni de sel ni d’intérêt, même si, à deux scènes près, ce roman ne prétend pas à la profondeur. A lire quand on est d’humeur à s’encanailler en gardant mauvaise conscience. Un conseil : ne vous laissez pas arrêter par le premier chapitre, un des plus trash que j’aie jamais lus. Si certaines scènes restent crues, il n’y a plus rien de semblable par la suite.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Nathalie Peronny.

Liens : chez l’éditeur.

Prendre Lily

Marie Neuser, Prendre Lily, Fleuve Editions, 2015

Par François Lechat.

Encensé par certains critiques, cet épais polar mérite effectivement le détour. L’enquête policière racontée ici, la traque d’un tueur en série qui mutile atrocement ses victimes, a le mérite immense du réalisme, entre autres par les nombreuses années qu’il aura fallu aux policiers, non pas pour identifier le coupable, mais pour obtenir des preuves susceptibles de le faire condamner.

Et le suspense est d’autant plus prenant que l’histoire, romancée, est basée sur des faits réels. Une fois le livre refermé, impossible d’oublier la personnalité du suspect ni certaines de ses manies de psychopathe. Par contre, les autres personnages sont un peu falots : on est loin du talent de Fred Vargas ou de la densité psychologique de La fille du train. L’auteur, une femme, éprouve manifestement du mal à entrer dans la peau de son héros, un policier dont la vie privée n’est faite que de clichés, et ne réussit pas davantage à donner du relief à ses personnages secondaires, sauf le nouveau chef du commissariat de cette petite ville anglaise. Un livre, donc, à lire pour ce qu’il est : le récit d’une enquête hors normes qui prend aux tripes car nous voulons tous que justice soit faite.

Catégorie : Policiers et thrillers (France).

Liens : chez l’éditeur.

Bestiaire

Eric Dupont, Bestiaire, éditions du Toucan, 2015

Par François Lechat.

Ceux qui ont lu, et forcément aimé, La fiancée américaine d’Eric Dupont retrouveront dans Bestiaire toutes ses qualités, sauf une. Quoique en dise l’éditeur en couverture, Bestiaire n’est pas vraiment un roman mais plutôt un ensemble de souvenirs romancés, fictionnés, travaillés avec amour, mais présentés pratiquement sans trame narrative, sans suspense.

Cela n’enlève pas grand’ chose au plaisir de la lecture, mais cela impose un autre rythme : on peut musarder, laisser passer du temps entre deux chapitres. Mais pas trop quand même, pour ne pas perdre l’ambiance, et l’époque, et cette manière si étonnante que possède l’auteur de poétiser tout ce qu’il touche. Mieux vaut sans doute avoir au moins 50 ans pour bien apprécier ce livre fin et sensible qui évoque Nadia Comaneci, le souverainisme québécois, l’aventure du Spoutnik, René Lévesque et tout ce qui pouvait frapper un préadolescent dans le Québec des années 70-80. Eric Dupont a conservé sa voix inimitable de conteur à la veillée qui introduit une touche d’humour, de distance et de tendresse dans tout ce qu’il rapporte, sans qu’on puisse jamais décider si c’est l’enfant qu’il était ou l’adulte qu’il est devenu qui parle. A la différence de La fiancée américaine, Bestiaire est trop modeste pour faire un grand livre, mais celui-ci apporte un plaisir rare : vous ne verrez pas de sitôt un enfant appeler son père et sa belle-mère, après le divorce de ses parents, « Henri VIII » et « Anne Boleyn »…

Catégorie : Littérature étrangère francophone (Québec).

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi La fiancée américaine d’Eric Dupont.

Le mouton de la place des Vosges

Catherine Siguret, Le mouton de la place des Vosges, Albin Michel, 2015.

Par François Lechat.

L’intrigue est mince, qui raconte les tribulations d’une rentière installée dans la très chic place des Vosges, à Paris, et bien décidée à y vivre avec un mouton. Tollé du voisinage, évidemment, et début d’action judiciaire qui amène l’héroïne à nous présenter, dans une sorte de plaidoyer loufoque, le petit monde qui gravite autour de son appartement et les aventures qu’elles a connues pour se choisir un mouton en Corse et le ramener à Paris. Autrement dit : le journal intime d’une anticonformiste forcenée qui aime les hommes, l’amour, les vieilles dames et les plus corses des Corses, qui observe tout, déteste l’hypocrisie et raconte la comédie humaine dans un mélange constant d’intelligence, d’humour et de tendresse contenue. Un grand souffle de liberté, idéal pour les lecteurs qui aiment lire entre les lignes.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

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