Les jours infinis

Claire Fuller, Les jours infinis, Stock, 2015

Par François Lechat.

Un premier roman impressionnant, qu’on aimerait peut-être un rien plus attachant. L’idée est originale : une fille de huit ans est emmenée dans une forêt reculée par son père, un survivaliste qui croit pouvoir vivre en autarcie dans une simple cabane. Bien entendu, la réalité sera plus sévère, même s’ils connaîtront aussi des instants de grâce et auront des inventions étonnantes pour remplir leur quotidien. La forêt, les saisons et les animaux sont des personnages à eux seuls, la folie du père et l’angoisse de l’enfant sont remarquablement rendus, et deux scènes délicates ajoutent une aura de mystère à cette histoire sans concession. Tout n’est pas parfait, un moment qui aurait pu être majestueux est un peu sous-exploité, mais on gardera longtemps en mémoire les pages les plus fortes de ce roman audacieux.

Catégorie : Littérature anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Mathilde Bach.

Liens : chez l’éditeur.

Sucré, salé, poivré

Mary Wesley, Sucré, salé, poivré, Héloïse d’Ormesson, 2015

Par François Lechat.

Trente ans après sa parution en anglais, on réédite ce livre encensé par L’Obs et qui aurait pu être une réussite. Car on s’attache à son héroïne, une jeune femme de très bonne famille contrainte de vivre de ses charmes et qui parvient à dissimuler son activité tout en y mêlant de véritables sentiments. Plusieurs personnages secondaires sont également attachants, dont un chapelier timide et un jeune Noir qui aime porter des culottes de femme en soie. L’intrigue est prenante, car on aime toujours savoir qui a couché, qui couche ou qui couchera avec qui. Mais à l’exception de certaines pages d’une agréable légèreté, l’ensemble est écrit sans invention, sans arrière-plan, sans rien qui donne de la profondeur ou de la densité à des scènes rapportées trop brièvement, trop factuellement. Le livre est sucré, mais il lui manque le sens de la littérature pour être aussi salé et poivré.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Michèle Albaret.

Liens : chez l’éditeur.

Frog Music

Emma Donoghue, Frog Music, Stock, 2015

Par François Lechat.

Lorsque l’enfant paraît, tout change. Jusque là, ce roman à la cuisse parfois légère valait surtout pour son récit haut en couleur : les tribulations de quatre Français, deux femmes et deux hommes, installés à San Francisco en 1876 et qui gagnent leur vie de manière douteuse. Cette dimension du roman, qui ne s’efface jamais, nous vaut deux formidables personnages féminins, des dialogues au cordeau et des scènes pleines de couleur locale, qu’on savoure comme un vieux Calamity Jane malgré de toutes petites maladresses. Mais le même récit se charge de gravité et d’émotion lorsqu’un bébé apparaît, tout rachitique et pleurnichard soit-il. Derrière l’apparence de légèreté, ce sont des thèmes éternels qui s’imposent : la survie, l’amour, le désir, la vengeance, la fatalité, le cœur des femmes et le cynisme des hommes. A ne pas rater si l’on aime passer d’un sentiment à l’autre et que l’on n’a pas peur des gros mots.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone. Traduction : Christine Barbaste.

Liens : chez l’éditeur + 2 articles : ici et ici.

La position

Meg Wolitzer, La position, 10/18, 2015

Par François Lechat.

Voici un livre qui vaut mieux que son titre, ou que les commentaires de presse dont se targue l’éditeur. C’est vrai : c’est un roman croustillant, amusant et plaisant, dont le point de départ ne manque pas de sel – quatre frères et sœurs découvrent par hasard que leurs parents ont écrit un livre sur la recherche du bonheur sexuel et ont, en plus, posé pour les illustrations de l’ouvrage… Mais l’auteur n’en tire pas un récit érotique, pas plus que burlesque. Si l’on pense parfois à David Lodge pour l’attention aux détails et aux personnages, pour le soin mis à traiter les scènes les plus ordinaires afin d’en dégager toute la pâte humaine, le livre de Meg Wolitzer vaut surtout pour sa sensibilité, sa manière de nous faire coller à chaque protagoniste et nous faire partager les aléas de leur existence, bons et mauvais. Ce qui nous vaut, par exemple, une remarquable scène d’hôpital, poignante et poétique, ou quelques longues phrases subtiles qui rendent, en fin de chapitre, la complexité des sentiments et des trajectoires, avec un sens aigu du passage du temps et des décalages entre désir et réalité. Cela ne donne pas un chef-d’œuvre, mais un livre bien supérieur à ce qu’un romancier français aurait tiré du même sujet.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone(USA). Traduction : Madeleine Nasalik.

Liens : en 10-18.

Je suis Pilgrim

Terry Hayes, Je suis Pilgrim, Jean-Claude Lattès, 2014 (disponible en Livre de Poche)

Par François Lechat.

Un pur thriller d’espionnage, à ne pas rater si on aime ce genre, et même si on n’en est pas vraiment féru. C’est sec, âpre, désenchanté, avec juste ce qu’il faut de psychologie. Il y a davantage d’aperçus géopolitiques à la sauce américaine, ce qui nous vaut quelques tableaux peu reluisants de l’exercice du pouvoir dans les pays musulmans. L’intrigue est forte, sophistiquée à souhait, mais jamais incompréhensible : malgré l’épaisseur du volume, on reste pris par le suspense. C’est évidemment un monde d’hommes, dans lequel les femmes sont perverses ou maternelles – mais fort bien campées. Et l’affrontement entre le héros et son principal adversaire, le Sarrasin, ne manque pas de panache : les deux ennemis se respectent au lieu de se haïr.

Catégorie : Policiers et thrillers. Traduit de l’anglais par Sophie Bastide-Foltz.

Liens : chez Lattès, en Poche.

Les sangs

Audrée Wilhelmy, Les Sangs, Grasset, 2015

Par François Lechat.

Présenté par Grasset comme un roman, ce livre n’en est pourtant pas un, ou presque pas. Mais ce n’est pas non plus un recueil de nouvelles, qui pourrait se lire dans le désordre. Si les sept chapitres qui le composent ne sont reliés que par un fil ténu, il faut les lire comme ils se présentent pour apprécier les rares renvois, les quelques recoupements qui composent, sinon un récit, du moins une intrigue, au sens strict du terme : une interrogation qui ne cesse de croître, et qui rebondit tout à la fin, quand il n’est pas exclu que ces courtes histoires qu’on lit comme autant de documents ne soient qu’une œuvre d’imagination, celle que le « héros » compose dans la scène finale.

Mais de quoi s’agit-il, au juste ? Tout simplement d’une version baroque, intemporelle et perverse de la légende de Barbe Bleue. Dans un manoir situé on ne sait où, on ne sait quand (le contexte semble médiéval, mais l’Ogre écrit à la machine), se succèdent sept femmes qui vont toutes mourir pour un châtelain nommé Féléor Barthélémy Rü, dont on n’apprendra presque rien. C’est que l’homme, ici, importe moins que les femmes. Ce sont elles qui font l’objet, au début de chaque chapitre, d’un court portrait plein d’étrangeté ; ce sont elles, encore, qui mènent le récit de leur amour avec le châtelain ; ce sont elles, enfin, que Féléor raconte après leur mort, en donnant une image redressée de ce que l’on avait cru comprendre. De sorte que ne subsistent, au terme de cette construction d’une rare habileté, qu’un jeu de miroirs et de fantasmes, dont on serait bien peine de dégager des certitudes. Sauf une : ces femmes qui ont trouvé la mort pour un homme l’ont voulue et cherchée, comme s’il était entendu que le désir et la perversion sont aujourd’hui la chose du monde la mieux partagée. Et c’est une jeune romancière québécoise qui le suggère, dans un style formidablement travaillé, majestueux et tendu, comme si décidément les femmes avaient tout pris aux hommes.

Catégorie : Littérature francophone (Québec).

Liens : chez l’éditeur.

Puissions-nous être pardonnés

A. M. Homes, Puissions-nous être pardonnés, Actes Sud, 2015

Par François Lechat.

De manière flagrante, c’est l’histoire d’une métamorphose ; plus subtilement, c’est la transformation d’un homme en femme – au plan psychologique, pas physique. Le héros, Harold Silver, professeur d’université spécialiste de Nixon, déstabilisé par des événements tragiques, affronte un monde hostile et dénué de sens pour finir dans la peau d’un chef de tribu apaisé, faisant vivre trois enfants, deux vieillards, un chien et un chat dans les environs de New York.

Au début, on se demande comment une femme peut si bien dépeindre un homme : c’est plein de testostérone, d’épisodes grinçants, d’humour noir, avec des personnages qui vivent tous dans leur bulle, dans une solitude à plusieurs. Saisissant tableau d’une Amérique rongée par la technologie, le droit, la bureaucratie, la formalisation de tous les rapports sociaux… Puis le héros, plutôt que de résister à sa chute, l’accompagne, se laisse couler dans les événements, est obligé de s’oublier pour prendre d’autres personnes en charge : il endosse tous les rôles féminins, jusqu’aux plus inattendus. Au terme du roman – qui couvre une période d’un an –, cet homme est devenu une femme comme les autres. Trop facilement peut-être (pourquoi ne se révolte-t-il pas contre tant de tâches à assumer ?), mais au fil d’une trajectoire pleine d’imprévu, qui substitue des rapports humains à la comédie sociale sans sombrer dans les bons sentiments. Avec, en prime, de remarquables dialogues et un sens aigu de la concision : ces 587 pages sont bourrées jusqu’à la gueule.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Yoann Gentric.

Liens : chez l’éditeur.

Chroniques de la débrouille

Titiou Lecoq, Chroniques de la débrouille, Livre de Poche, 2015 (réédition de Sans télé, on ressent davantage le froid, Fayard, 2014)

Par Catherine Chahnazarian.

Je suis un peu déçue bien que, des fois, je me sois vraiment marrée en lisant ce Titiou Lecoq très irrégulier, irrégulier comme le sont forcément les chroniques d’un blog personnel. Je ne savais pas que les Chroniques de la débrouille étaient issues d’un blog : je me renseigne toujours peu sur les livres avant de les lire car je déteste ne pas découvrir. J’étais donc prête à lire quelque chose d’au moins aussi bon que Les Morues (qui est un roman). Mais non, des chroniques autocentrées à demi adolescentes, ça ne passe pas en livre. Parce que tellement de gens savent le faire : se raconter en étant drôle, voire en faisant de l’autodérision et en en profitant pour dire des petites choses sur le monde… Les petites choses du monde, je préfère qu’elles me soient narrées, emballées dans un récit bien mené (ou, selon les cas,  dévoilées par un homme ou une femme courageuse). Mais là, que me reste-t-il après cette lecture, même si j’ai ri ? Juste la certitude – mais la certitude toujours intacte – que Titiou Lecoq a du talent.

Selon l’humeur, ça peut être un chouette livre à lire, à laisser et à reprendre dans un rythme rappelant, justement, celui qui nous fait suivre un blog. Il y a des moments hilarants, notamment au début, quand elle parle de l’éducation nationale…

Mais, Madame Lecoq, j’attends votre prochain roman. J’avais beaucoup aimé Les Morues ! C’est d’ailleurs amusant de lire, dans les Chroniques de la débrouille, le travail réalisé sur ce roman.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Fayard ; en Poche.


L’avis de François Lechat

Effectivement, comparées aux Morues, petit roman sans prétention mais plaisant, ces Chroniques de la débrouille pâtissent de leur procédé. Il y a du bon et du moins bon, et l’on n’est pas toujours d’humeur à lire des propos aussi légers que ceux-ci, dans les deux sens du terme. Ni à déceler ce qu’ils ont, parfois, d’assez fin sous une absence totale de vernis. En fait, il faut lire ce livre comme un San Antonio sans commissaire ni intrigue : pour le plaisir de s’encanailler avec un auteur qui emploie un langage de charretier, est obsédé par toutes les fonctions organiques et n’hésite devant aucun trait d’humour, mais au féminin, ce qui nous change. L’autodérision est reine, l’époque est jugée sans aménité, les femmes en prennent autant pour leur grade que les hommes : ça défoule et, encore une fois, c’est sans doute plus plaisant pour des lecteurs masculins, qui pourront se faire complices sans se sentir coupables.

Une autre idée du bonheur

Marc Levy, Une autre idée du bonheur, Laffont, 2014 (disponible en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Il était présenté en petites piles à la caisse du supermarché, comme un bonbon ! Ça m’a carrément choquée. Mais comme ça faisait un moment que je me disais « Je devrais essayer un Marc Levy » j’ai déposé un exemplaire sur le tapis roulant.

En l’ouvrant, j’ai eu une crainte : une page vantait le livre à travers des commentaires de Paris Match ou Voici. Était-il si important de prévenir le lecteur de ne pas s’attendre à de la grande littérature ? Puis, en découvrant que l’action se passait aux États-Unis, j’ai pensé qu’il valait mieux découvrir l’Amérique avec les Américains. Mais j’ai continué à lire parce que, dès les premières pages, je me demandais déjà qui… pourquoi… et alors… ?

Maintenant que je l’ai fini, la prof en moi, qui se prend pour une intellectuelle, voudrait soulever les maladresses, les formules resucées, enguirlander l’auteur parce qu’il confond le futur et le conditionnel. Mais la féministe passive voudrait le remercier pour ce petit rappel historique qui tombe à point nommé ; la citoyenne se dit que même si elle n’entrerait pas dans le débat de cette façon, c’est toujours bien qu’il y ait des gens pour nous rappeler que nous pourrions nous faire une certaine idée du bonheur, en discuter, la défendre. La femme fatiguée voudrait dire son plaisir d’avoir pu lire quelque chose de pas complètement con, avec urgence et sans se prendre le chou ; la lectrice peu encline à lire des romans d’aventure doit dire que celui-ci est vraiment bien ficelé.

S’il y avait une suite, je la lirais.

Catégorie : Littérature française.

Liens : page sur l’auteur ; extrait à lire en ligne : ici.


Commentaire de François Lechat

Je partage la critique de Catherine Chahnazarian, dans les éloges comme dans les réserves. Mais j’ajouterais qu’il est étonnant de voir un auteur aussi aguerri nous infliger de longs témoignages de jeunesse écrits au passé simple, dans un style beaucoup trop travaillé pour être réaliste, et en frôlant la dissertation de morale civique. C’est un Lévy avec supplément d’âme mais aussi, hélas, avec supplément de littérature. Il est bien plus efficace quand il met ses héroïnes en action ou qu’il glisse des rebondissements dans de courtes répliques, sans appuyer. Ce qui n’empêche pas un happy end que l’on sent venir de loin, comme si son éditeur ne voulait pas d’une autre idée du bonheur. C’est passionnant, mais pas très réussi.

Les Luminaires

Eleanor Catton, Les Luminaires, Paris, Buchet-Chastel, 2015

Par François Lechat.

Si vous trouvez que les Agatha Christie, finalement, sont un peu simples et courts, et que vous aimez les romans victoriens, celui-ci est pour vous. En mille pages, 20 personnages et une foule d’événements sur lesquels on ne cesse de revenir pour les voir se préciser, s’imbriquer et se troubler, ce jeu de piste est époustouflant d’intelligence et de maîtrise. Il ne se passe, finalement, pas grand’ chose de spectaculaire : une malle disparaît, un homme meurt, une prostituée a une syncope, un trésor est trouvé dont l’origine reste mystérieuse… Mais le récit varie les époques, les narrateurs, les points de vue, et entraîne dans une spirale jouissive comme un puzzle géant – sans parler, vers la fin, d’une invention étonnante dans la forme des chapitres. Le tout dans une langue très travaillée, une traduction impeccable et sur un arrière-fond délicieusement dépaysant : la Nouvelle-Zélande des chercheurs d’or en 1865-1866, dont les protagonistes, appartenant à tous les milieux, sont rendus avec une précision impressionnante et un sens aigu des dialogues. A savourer à l’anglaise, si l’on aime ça.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Nouvelle-Zélande). Traduction : Erika Abrams.

Liens : chez l’éditeur.

Derrière la porte

Sarah Waters, Derrière la porte, Denoël, 2015

Par François Lechat.

700 pages qui se lisent très vite, mais qui démarrent lentement. C’est que, au début, il n’y a pas grand’ chose à raconter : dans la banlieue de Londres, après la guerre 14-18, une jeune femme et sa mère doivent louer une partie de leur maison à un jeune couple pour faire rentrer de l’argent. Alors, évidemment, l’héroïne, Frances, a des états d’âme, gamberge, observe, épie, s’interroge, s’adapte difficilement… Jusqu’à ce que des liens se tissent, pas ceux que l’on attendait, et que des événements se dessinent, que l’on sent venir sans tout à fait y croire. Puis qu’une intrigue se noue, simple et forte, puis rebondisse car la situation n’est pas facile, puis prenne des tours surprenants, éprouvants, dramatiques. De sorte qu’on lit les 300 dernières pages d’une traite, tellement elles sont tendues, mais en devant faire quelques pauses pour souffler un peu (un conseil : ne lisez surtout pas la quatrième de couverture !).

Au final, il est évident que l’auteur n’a jamais dévié de sa route : tout est focalisé sur son héroïne, dont les moindres sensations sont exposées, décryptées, soulignées. Mais les détails un peu longuets du début ont fait place, progressivement, à des réactions âpres, passionnelles, charnelles, engageant des instincts et des sentiments contradictoires, un désordre moral fort bien rendu. Avec un final courageux, car l’auteure évite ce qui aurait pu la tenter : faire de la grande littérature.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Alain Defossé.

Liens : chez Denoël.

Le fils

Philipp Meyer, Le Fils, Albin Michel, 2014 (disponible en Poche)

Par François Lechat.

Un roman intelligent, passionnant, impressionnant — et exigeant. Pas tant par le vocabulaire (d’une grande richesse pour décrire la vie au Texas et chez les Comanches) que par le jeu des allusions et des ellipses qui contraint le lecteur à comprendre à demi-mot, à deviner les motivations ou les actes que l’auteur ne veut pas décrire platement. Si l’on joue le jeu, on apprécie cette retenue qui évite d’en rajouter à des événements qui sont déjà hors normes. Car ce roman épique et distant raconte près de deux siècles de la vie d’une famille de Texans confrontée aux Indiens, aux Mexicains, aux concurrents de tous bords et à la transformation d’une société agraire en un gigantesque champ de pétrole. C’est dur, précis, haletant, formidablement organisé autour de trois récits qui alternent, s’imbriquent et se font écho, chacun centré sur une génération différente. Avec de beaux personnages de femme dans un monde d’hommes, et toute la gamme des attitudes que provoque la nécessité de survivre dans une contrée où la violence fait loi.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Sarah Gurcel.

Liens : chez Albin Michel.

La fiancée américaine

Eric Dupont, La Fiancée américaine, Editions du Toucan, 2014

Par François Lechat.

Plus fort que Le Chardonneret, c’est le grand roman trop négligé de 2014 ! Oublions les coquilles qui parsèment les premiers chapitres pour ne retenir qu’une évidence : on lit rarement 750 pages aussi folles, tendres, fortes, jubilatoires et surprenantes.

Sur un ton de conteur à l’ancienne d’abord, sous forme de témoignages ensuite, l’histoire de personnages tous plus inoubliables les uns que les autres, hors normes, traversant des événements tantôt cocasses tantôt tragiques, tantôt évoqués avec une puissance inouïe et tantôt suggérés avec des allusions d’une élégance rare, surtout pour ce qui concerne la mort, les choses du sexe et les affaires de cœur. On change d’époque, de pays et de héros à plusieurs reprises, mais pour rester dans le fil d’une légende familiale et voir tous les éléments se rejoindre dans les derniers chapitres en provoquant quelques surprises mémorables.

Du coup, le livre à peine refermé, on n’a qu’une envie : le reprendre pour repasser par des détails dont on avait négligé l’importance. Et cela marche : la surprise est moindre, forcément, mais le talent de l’auteur éclate encore davantage. A ne pas rater si on aime la neige, la culture catholique, l’Histoire et le tumulte des sentiments.

Catégorie : Littérature étrangère francophone (Québec).

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi le Bestiaire d’Eric Dupont.

Le Chardonneret

Donna Tartt, Le Chardonneret, Feux croisés/Plon, 2014 (disponible en Pocket)

Par François Lechat.

Le roman-phare de l’année 2014 en France, et c’est mérité. Sur près de 800 pages dans l’édition grand format, un roman d’apprentissage comme on n’en fait plus : riche, déroutant, amenant son héros dans des pays et des milieux sociaux fortement contrastés, mêlant analyse psychologique, dissection très concrète des mœurs contemporaines et éléments de thriller frôlant le trash. Avec, pour le héros, un enjeu insolite, rester propriétaire d’une petite toile de maître volée dans des circonstances dramatiques. C’est exagéré de parler de « Dostoïevski sous amphétamines », mais c’est bien l’idée. Le plus réussi : un formidable restaurateur de meubles anciens qui donne envie d’ouvrir illico un atelier, et les pages d’amour les plus déchirantes qu’on ait jamais écrites. Cela vaut donc la peine de franchir le cap des chapitres d’exposition et de quelques autres réussis, mais très psychologiques.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Édith Soonckindt.

Liens : Page consacrée au livre chez l’éditeur. Le Chardonneret (titre original : The Goldfinch) a reçu le prix Pulitzer 2014.

Plonger

Christophe Ono-dit-Biot, Plonger, Gallimard, 2013 (disponible en Folio)

Par François Lechat.

Une réussite impeccable dans son genre. Une belle histoire d’amour (contrariée, forcément) sur fond de réflexions sur un monde à la dérive, gangrené par l’argent, la technologie et la violence. C’est intelligent, remarquablement construit et tenu, avec un suspense qui monte en puissance et que l’auteur dénoue sur une centaine de pages alors qu’il aurait pu le liquider en trente. Roman destiné à un public cultivé qui se délectera de deux courts chapitres sur les plus belles sculptures de nus en Europe, reproduites dans l’édition de poche. Avec deux beaux personnages de femme fatale, dont une photographe espagnole, c’est aussi un roman d’homme, fait pour les hommes et les femmes que n’étouffe pas un univers d’intellectuels tourmentés.

Catégorie : Littérature française.

Liens : sur le livre, sur l’auteur. Voir aussi Croire au merveilleux d’Ono-dit-Biot.

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