La famille Martin

David Foenkinos, La famille Martin, Gallimard, 2020

— Par Anne-Marie Debarbieux

En mal d’inspiration, un romancier, qui est aussi le narrateur, décide un soir de s’en remettre au hasard et de faire, dès le lendemain matin, de la première personne qu’il rencontrera dans la rue, le personnage principal de son nouveau livre. Le sort tombe sur Madeleine, une octogénaire qui traverse la chaussée avec son panier à provisions. Une fois l’ahurissement passé et la confiance établie, plutôt flattée, elle accepte volontiers de raconter sa vie à l’écrivain. Rapidement, la fille de Madeleine, qui reste sur ses gardes devant ce projet pour le moins surprenant, exige d’y être associée ainsi que son mari et ses enfants. Quatre personnages imprévus s’imposent donc à l’auteur en quête de récits de vie, qui dispose alors, non d’un mais de cinq futurs personnages, plus ou moins loquaces, plus ou moins réticents, et dont l’existence est plus ou moins intéressante. Son enquête se révèle de ce fait plus variée qu’il ne l’avait prévu puisqu’elle touche une dame âgée, un couple de quadragénaires et deux ados, et qu’elle le fait voyager jusqu’à New York.

La méthode pratiquée ne se veut ni celle d’un enquêteur, ni celle d’un psy, elle s’apparente à l’art, si français, de la conversation.

L’idée est originale et le personnage principal est évidemment l’écrivain lui-même, qui entre dans d’autres vies que la sienne, parfois avec bonheur, parfois avec maladresse, mais révèle, si nous n’en étions pas convaincus, que la vie la plus banale en apparence a ses faces cachées, ses secrets, ses non-dits, ses phases de haute ou basse tension. Elle met en lumière aussi le fait que mettre des mots sur ce qu’on vit déclenche parfois un tournant inattendu. Parler, même à un inconnu, n’est jamais neutre. L’expérience de la parole fait évoluer tous les personnages y compris le narrateur lui-même.

Je me suis vraiment laissé prendre au jeu de ce roman dont le héros est lui-même un romancier en quête de personnages, et si l’on y retrouve quelques situations un peu burlesques qu’affectionne Foenkinos, il évite le piège de la mièvrerie et suggère aussi une réflexion intéressante sur la création littéraire.

Ce roman n’est pas sans évoquer bien sûr la pièce de Pirandello (Six personnages en quête d’auteur) et l’essai de Mauriac (L’auteur et ses personnages).

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

On ne touche pas

Ketty Rouf, On ne touche pas, Albin Michel, 2020

— Par François Lechat

Pour un moment de détente, de rêverie ou d’encanaillement, n’hésitez pas à lire On ne touche pas. L’héroïne est professeure de philosophie dans un lycée de banlieue, et se désespère devant l’inculture de certains élèves et les absurdités de l’Education nationale. Mais voilà qu’elle s’inscrit à un cours d’effeuillage, puis devient danseuse dans une boîte de strip-tease. Je ne vous dirai pas si elle franchit la ligne rouge, mais elle prend en tout cas une revanche en se découvrant belle et désirable, elle qui traîne depuis toujours des kilos en trop. Le pouvoir qu’elle exerce sur les hommes la fascine, même si on peut se demander ce que les féministes pensent de cette ode au pouvoir sexuel des femmes. C’est en tout cas prestement écrit, avec quelques maladresses mais de beaux personnages, surtout féminins, et une fin tout en émotion. Un détail : Ketty Rouf, dont c’est le premier roman, a été prof de philo et est passionnée de danse, ce qui se sent à la lecture.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La Géante

Laurence Vilaine, La Géante, Zulma, 2020

— Par François Lechat

Si vous êtes fan de Giono, vous aimerez ce court roman dans lequel la nature est omniprésente et qui voit une âme simple et robuste découvrir l’amour par procuration. Née dans des circonstances difficiles, coincée au pied d’une montagne qu’elle a baptisée « La Géante » et qui l’impressionne, Noëlle s’immisce dans une correspondance amoureuse qui lui fait découvrir, à bas bruit, ce qu’elle ne connaîtra jamais, les émois du cœur et du désir. Laurence Vilaine conte cette histoire simple à l’aide d’une structure et d’une phrastique sophistiquées, travaillées de manière à donner un sentiment d’éternité, comme dans cette phrase prise au hasard : « Ses lettres étaient un fil de soie qu’elle tendait dans leur ciel trop grand, qui arrivaient une fois par semaine, parfois deux et jusqu’à trois. »

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Les évasions particulières

Véronique Olmi, Les évasions particulières, Albin Michel, 2020

— Par François Lechat

Si vous vous demandez ce que les femmes apportent de spécifique à la littérature, lisez Les évasions particulières, et vous comprendrez.

Le thème de ce roman est classique, presque banal en France : la chronique d’un groupe de personnages sur une décennie, celle qui a conduit à l’élection de François Mitterrand en 1981 et qui a définitivement fait entrer la France dans son époque, notamment en matière de libération de la femme. Mais là où un romancier masculin aurait mis l’accent sur les engagements politiques, les luttes de pouvoir et le choc des ambitions, Véronique Olmi aborde l’émancipation sous l’angle des relations familiales, du corps, de la maternité (voulue, subie ou évitée), des mystères du monde des adultes, des détails qui font les rapports de classe et de genre. Elle évoque aussi les grands événements collectifs, mais ce n’est pas là qu’elle est à son meilleur. Ce qui frappe, ici, est l’intelligence aiguë des déchirements intérieurs, des conflits de principes, de la difficulté à se défaire des valeurs traditionnelles dans lesquelles on a été élevé. Ce n’est pas, là non plus, un thème original, mais Véronique Olmi en tire des notations incarnées, subtiles, qui frappent toujours par leur réalisme. Son talent est de tout déplier, même le confus ou l’indicible, et de le rendre surprenant pour ses personnages comme pour le lecteur, qui vont de découverte en découverte (une mention particulière, à cet égard, pour les scènes de sexe auxquelles doit se prêter une des héroïnes, lancée dans une carrière d’actrice au moment même où elle s’est engagée dans une liaison). J’ajoute que tout ceci est servi par une langue concise, directe, sans détours, et par des dialogues au cordeau : ce roman foisonne de vie et d’émotion.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

L’Armée furieuse

Fred Vargas, L’Armée furieuse, Viviane Hamy, 2011 (disponible en J’ai Lu)

Par Catherine Chahnazarian.

Fred Vargas, plus je la lis, plus je l’aime. J’aime le commissaire Adamsberg, étrange et poétique ; j’aime ses acolytes : Danglard, l’encyclopédie, Retancourt, la déesse, Veyrenc, avec ses mèches rousses, Luìs, le voisin espagnol… Tous plus typés les uns que les autres. Leur personnalité et leur consistance restent intactes d’un roman à l’autre, prouesse qui suscite mon admiration. Aussi,  L’Armée furieuse est à la hauteur de la réputation que s’est faite l’auteur. Et rien que pour ça déjà, je lui tire mon chapeau.

L’Armée furieuse commence par un petit chapitre un peu décalé, un peu hors sujet, tout à fait délicieux. C’est le début de la journée d’Adamsberg, et ce qui se passe dans ces premières pages n’est pas le début de l’intrigue du livre. C’est juste comme un petit cadeau que l’auteure nous fait, une petite nouvelle qui nous replace en douceur dans le monde de Fred Vargas et dans l’univers mental d’Adamsberg. C’est juste étrange, beau et fin et ça m’a laissée tellement heureuse, sur le coup, que j’ai attendu quelques jours avant de lire la suite, d’entamer, en fait, le roman.

Fred Vargas impose au lecteur des personnages bruts, culturés voire stéréotypés, mais singuliers et nus. On aurait pu les ignorer et on se retrouve, en quelque sorte, à les fréquenter. Comme cette fratrie de surdoués fous, démolis par la violence du père, bizarres et attachants. Une fois que l’auteure nous les a mis sous les yeux, on les sait et on compose avec leur existence, avec leurs valeurs et leurs croyances. L’auteure nous rend, en quelque sorte, tolérants.

L’Armée furieuse est un livre à double intrigue. Le commissaire Adamsberg est pris par deux affaires à la fois et ce qui se passe dans son esprit est encore plus intéressant que d’habitude, son système de fonctionnement, sa relation aux autres. L’une des intrigues nous mène en Normandie et – purée ! – je me serais bien assise moi aussi sous ce pommier pour prendre le café du matin…

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : aux éd° J’ai Lu ; nos autres critiques de Fred Vargas dans le classement par auteur.

Frink et Freud

Lionel Richerand et Pierre Péju, Frink et Freud. Le patient américain, Casterman, 2020

— Par François Lechat

Pierre Péju avait déjà publié un roman, L’oeil de la nuit, consacré à la vie tragique d’Horace Frink, le premier psychiatre sur lequel Freud a tenté de s’appuyer pour répandre la psychanalyse aux États-Unis. Parallèlement au roman, Péju a écrit le scénario et les dialogues d’une BD sur le même sujet, qui paraît le 27 janvier, dessinée par Lionel Richerand. Cela pourrait passer pour un gadget, une sorte de « Frink pour les nuls », mais cet album de plus de 200 pages, dont une dizaine de notices scientifiques, n’est pas un succédané. Il reprend les thèmes majeurs du livre et met en relief la personnalité autoritaire et tourmentée de Freud, qui tranche avec la fragilité de Frink. On n’évite évidemment pas, ici, quelques dialogues didactiques auxquels l’image n’apporte pas grand-chose, mais l’ensemble est bien d’ordre graphique, et assez majestueux. Le dessin, résolument expressionniste à la manière allemande et jouant sur toute la palette des gris, ne cherche pas la beauté mais donne un relief saisissant aux émotions et aux états d’âme, tandis que les dialogues sont plus brefs et percutants que dans le roman. Une œuvre à part entière, et une prise de risque pleinement réussie de la part de Péju.

Catégorie : Extras.

Liens : la BD chez l’éditeur ; L’oeil de la nuit par François Lechat.

Elle a menti pour les ailes

Francesca Serra, Elle a menti pour les ailes, Anne Carrière, 2020

— Par François Lechat

Ce roman n’est pas le premier à dresser le portrait d’une génération, celle des jeunes nés avec un smartphone dans la main. Mais c’est de loin le meilleur que j’aie lu sur ce thème, sans doute parce que l’auteure va jusqu’au bout de son propos. En 500 pages bien tassées, dont quelques-unes, brillantes, tiennent de l’essai plutôt que du récit, elle brosse un tableau saisissant de nos adolescents sous emprise, et des dangers qu’ils courent à force de vivre sous le regard perpétuel des réseaux sociaux. Il n’y a, pour autant, pas de moralisme dans son propos, qui fait preuve au contraire d’une formidable empathie : il s’agit de comprendre et de faire comprendre. Et de nous tenir en haleine, aussi, grâce à un entrelacement temporel des chapitres qui, pour une fois, accentue la dramatisation au lieu de la diluer. Ce que l’on entame comme un document prend l’allure d’un suspense difficile à lâcher.

Le livre peut surprendre au début, car il mêle quelques termes savants avec le jargon du Net et l’écriture si particulière des jeunes sur les réseaux. Et il déroute, dans le meilleur sens du terme, en confrontant subitement son héroïne à ce qu’elle n’a jamais connu à force de  vivre par écrans interposés, un certain sens du corps, de la mort et de la nature. Avec une liberté qu’on lui souhaite de conserver dans ses prochains romans (celui-ci est son premier), Francesca Serra se paie le luxe d’une fin ouverte parce qu’elle a dit ce qu’elle voulait dire, et qui mérite d’être médité.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Sous le parapluie d’Adélaïde

Romain Puértolas, Sous le parapluie d’Adélaïde, Albin Michel, 2020

— Par François Lechat

J’avais raté, à l’époque, le fameux Voyage du fakir coincé dans une armoire Ikea. J’ai donc voulu me rattraper avec ce roman au titre malicieux, qui offre incontestablement le suspense et la distraction que l’on attend de l’auteur. Un ton direct, une belle mise en place, des pages très réussies (jolie scène érotique dans un bain) et, très vite, l’envie impérieuse de connaître le dénouement, qui réservera un authentique coup de théâtre : c’est globalement très habile.

Mais un peu irritant, aussi. En raison de faiblesses de style assez étonnantes à ce niveau. En raison d’anachronismes plutôt grossiers, qui trahissent l’absence d’un relecteur sérieux. Et puis, surtout, parce que plusieurs moments-clés sont irréalistes, et donnent au lecteur l’impression qu’on le prend pour un débutant. C’est dommage : avec cette intrigue savoureuse et ces personnages attachants, Puértolas aurait pu faire un sans-faute.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; notre critique de Tout un été sans Facebook, du même auteur.

Ce qui plaisait à Blanche

Jean-Paul Enthoven, Ce qui plaisait à Blanche, Grasset, 2020

— Par François Lechat

De Jean-Paul Enthoven j’avais beaucoup aimé Aurore, élégant roman proustien paru il y a une vingtaine d’années. La critique étant flatteuse, j’étais curieux de découvrir Ce qui plaisait à Blanche, et ce fut une surprise paradoxale.

On écrit donc encore ce genre de livre aujourd’hui, après la vague #MeToo ? Je veux dire : un roman stylé, dans lequel un personnage secondaire prétend publier à titre posthume un manuscrit qui lui a été confié par l’auteur, et qui raconte une éternelle histoire de séduction entre une femme fatale et un collectionneur de conquêtes battu à son propre jeu ? Réflexion faite, je m’en réjouis : tant mieux si la littérature ne se laisse pas impressionner par les mouvements d’idées, et ne renonce pas à ses formes consacrées parce qu’elles seraient passées de mode. Mais tout de même, cela surprend un peu de retrouver des personnages si rebattus, évidemment riches et beaux, distanciés et secrètement désespérés, éloquents et cultivés, et qui passent de palaces en soirées fines, d’ailleurs évoquées avec beaucoup de pudeur. C’est impeccable, plutôt prenant, mais curieusement hors-sol.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Nature humaine

Serge Joncour, Nature humaine, Flammarion, 2020

— Par Anne-Marie Debarbieux

Encore un Joncour à plébisciter, tant pour sa construction sur un long flash-back, que pour le regard porté sur un pan de notre histoire récente dont les conséquences sont encore au cœur des débats actuels.

13 décembre 1999 : Alexandre, qui vit désormais seul dans la ferme familiale, achève de mystérieux préparatifs. Le lecteur se contentera de savoir que « maintenant tout est prêt »… et attendra la fin du livre pour voir confortées ou non ses hypothèses. Suspense.

Ainsi s’ouvre le roman qui, après 2 pages intrigantes, nous ramène en 1976 et nous plonge dans l’histoire des Fabrier, une famille de producteurs-éleveurs dans un hameau du Lot. Il s’agit donc d’une saga familiale sur fond d’événements qui ont jalonné la période qui s’étend de l’été 1976 (sécheresse prémonitoire du dérèglement climatique ?) jusqu’à la tempête dévastatrice des derniers jours de 1999, à l’aube du troisième millénaire.

Entre ces deux événements qui résonnent comme deux alertes, on se souvient de la catastrophe de Tchernobyl, du naufrage de l’Erika, de la chute du mur de Berlin, de l’avènement de nouveaux modes de vie avec l’arrivée dans la France rurale du téléphone, des hypermarchés, des autoroutes  défigurant la beauté des sites, du passage à la culture et à l’élevage intensifs, de la désertification progressive des campagnes, mais aussi de l’activisme gauchiste antinucléaire, ou encore des hippies de tous bords, adeptes d’ une vie  naturelle et marginale. Autant de faits qui marquent l’agonie du monde qu’ont connu les grands-parents d’Alexandre, l’avènement d’une vie différente qui a saisi et tenté ses parents, et sur laquelle il porte lui-même un regard plus critique quant à l’évolution des rapports entre les hommes et la nature. Alors que ses trois soeurs ont cédé aux attraits de la vie citadine, il a suivi, sans vraiment le décider lui-même, la voie toute tracée que ses parents avaient toujours prise pour une évidence. Héritier du domaine familial, c’est un homme réaliste et qui aime la terre. Conscient des enjeux d’un monde en pleine mutation, il n’a rien d’un doux rêveur.

Ce solitaire pragmatique a pourtant eu un amour dans sa vie. Une relation passionnée et complexe qui confère de l’épaisseur à sa personnalité et évite, pour le plus grand bonheur du lecteur, qu’il ne soit qu’un personnage représentatif d’une épopée collective.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; notre critique de Chien-loup, du même auteur ; celle de Chaleur humaine.

Ce qu’il faut de nuit

Laurent Petitmangin, Ce qu’il faut de nuit, La Manufacture de livres, 2020

— Par François Lechat

Ce premier roman, bref et tranchant, fait entendre une voix singulière, socialement située. La voix d’un père qui élève seul ses deux enfants, en Lorraine, dans un milieu modeste où l’on se tient les coudes et on garde la tête haute en allant voir l’équipe locale de foot. Car aux alentours rôdent le chômage, le déclin des idéaux de gauche et les petites mains de l’extrême droite.

Comment tenir debout quand un de ses enfants dévie, trahit les valeurs qu’on lui a inculquées, fait ressentir de la honte mais reste un fils malgré tout, qu’à défaut d’encore aimer il faut protéger, à moins que ce ne soit l’inverse ? Laurent Petitmangin rend ce quotidien et ces tourments de manière sobre et sensible, à l’aide d’un récit à la première personne qui sonne très juste, dans le ton comme dans la langue et le lexique. Âmes sensibles ne pas s’abstenir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Noël 2020 – Et si on se laissait un peu aller ?

Mathias Malzieu, Le plus petit baiser jamais recensé, Flammarion, 2013 (disponible en J’ai Lu)

— Par Florence Montségur

Vous ne pourrez pas fêter Noël comme vous le voudriez, c’est le début de l’hiver, vous ressentez cette lassitude qui vous ferait vous pelotonner sous un plaid, et vous résistez bravement à l’envie de regarder sur une chaîne grand public un de ces films de saison où des adultes croient que le Père Noël existe et s’embrassent à la fin ? Lisez Le plus petit baiser jamais recensé. Vous y trouverez le même réconfort – tout en ayant l’alibi d’étudier l’influence de Lewis Carroll sur Mathias Malzieu. Ce texte, poétique et d’une fluidité exceptionnelle, avancera tout seul entre vos mains.

Un vieux détective aux cheveux et à la barbe de nuages, un perroquet magique, un trou d’obus dans le coeur, des billets doux adorables et un peu sexuels, voilà les ingrédients de ce conte dans lequel un « inventeur-dépressif » a embrassé une fille et – pouf­ ! – elle est devenue invisible !

Catégorie : Extras (saisons).

Liens : chez l’éditeur.

Noël 2020 – Albert Camus, un auteur à lire et à relire

— Par Anne-Marie Debarbieux

La valeur d’un écrivain se mesure souvent au fait qu’il sache durer et, n’en déplaise à ses détracteurs, Camus est de ceux-là. L’engouement suscité par la découverte ou la relecture de La Peste en cette période de pandémie en est une preuve. La voix de Camus reste obstinément vivante pour nous rappeler les vraies valeurs, celles qui unissent les hommes devant le malheur et la mort. Et Sartre et Beauvoir, qui l’ont considéré avec condescendance comme défenseur d’une sorte de « morale de Croix-Rouge », ont beau avoir ricané : les exhortations de Camus à la fraternité, à la solidarité, au dialogue, à la lutte contre la mort, même si c’est un combat toujours inégal, résonnent encore auprès d’un large public.

Plusieurs facteurs ont beaucoup pesé sur les choix et les idées de cet humaniste sans illusion mais jamais désespéré : ses origines pauvres, éloignées de l’intelligentsia, son attachement indéfectible à l’Algérie où il est né, son déchirement face au conflit qu’il espérait voir se résoudre autrement que par la violence et les armes, et la maladie qui l’a, très jeune, amené à une lucidité devant la mort et à un insatiable appétit de vie. Car l’homme révolté est celui qui aime la vie, dit « non » à l’inacceptable, sans se prendre pour Dieu mais en étant solidaire de tous, ce qui l’affranchit du désespoir de la solitude.

Si j’ai évidemment lu et relu L’étranger, bagage de base obligé quand on évoque Camus, j’ai préféré, outre La peste et son attachant docteur Rieux, La chute et son juge pénitent torturé par la culpabilité, Caligula à qui le pouvoir absolu, qu’il exerce uniquement parce qu’il le détient, ne procure qu’un nihilisme que n’éclaire aucun bonheur. On peut également évoquer Les Justes où, face à un attentat qui met en péril des enfants, s’affrontent le héros, qui n’accepte le recours au terrorisme que pour donner une chance à la vie, et celui qui fait de la terreur la seule réponse possible pour libérer le peuple du joug qui l’asservit.

Camus ne voit dans l’existence aucune transcendance divine qui lui donnerait sens, mais il repousse toute justification de la violence et de l’absolutisme, et trouve inlassablement, dans l’attention portée à l’homme dans ce qu’il a de plus fragile, la valeur de l’existence et la raison de vivre. Pour autant, son parcours n’est pas exempt de désenchantements, comme l’illustre une remarquable nouvelle intitulée « L’Hôte ». Un instituteur français, dans un village d’Algérie, doit prendre en charge un meurtrier arabe. Cet arabe, condamné hâtivement à la suite d’une bagarre stupide qui a mal tourné, dont on se déleste sur l’instituteur du sale boulot de l’emmener en prison, renvoie, à celui qui transmet la culture et ses valeurs, l’image d’un échec de ce à quoi il voue sa vie. Il laisse le meurtrier maître de son destin mais les Arabes croient à tort qu’il a livré son hôte. L’instituteur se sent alors très seul, humilié et menacé, dans ce pays qu’il avait cru le sien. Le tout, dans un paysage écrasé par la neige.

Cette nouvelle, extraite de L’exil et le royaume, est l’un des textes de Camus qui m’ont particulièrement marquée car il montre bien que l’on peut être un homme de conviction sans être un homme de certitudes. Et cela est tellement humain !

Catégories : Hommages, Littérature française, Nouvelles.

Liens : les pages sur Camus chez Gallimard et en Folio ; L’exil et le royaume.

Noël 2020 – Quels livres offrir ? Et si on faisait dans le rétro ?

— Par Brigitte Niquet

Noël 1950… Sophie a dix ans. Et quel cadeau l’attend sous le sapin ? Un livre, bien sûr ! L’habitude, prise très tôt, perdure, c’est tellement commode de savoir quoi lui offrir, tellement agréable de la voir battre des mains puis se lover dans un fauteuil et ne plus lever le nez que pour la bûche au chocolat… bref, c’est si facile de lui faire plaisir sans se casser la tête !

Quand elle y pense aujourd’hui, elle ne retrouve pas de souvenir précis de ses lectures de l’époque, mais c’est sans doute la série des Trilby qui a marqué son enfance. Elle ne se souvient plus des histoires qu’ils racontaient, mais elle croit toucher encore, là, du bout des doigts, la texture particulière de leurs couvertures. Après, les choses se gâtent.  Sophie est envoyée en pension et avec l’extinction des feux à vingt heures, pas question de lire au lit comme elle en a déjà pris l’habitude. Pas question ? Mais si, voyons, il suffit d’une pile électrique et d’un drap pour étouffer la lumière et c’est parti jusqu’à minuit et plus. Un peu en avance sur son âge (elle a commencé tôt), elle dévore les auteurs populaires de l’époque, Bazin et son fameux Vipère au poing, bien sûr, mais aussi une quantité d’autres. Barjavel fait un Ravage et Cesbron s’occupe des Chiens perdus sans collier. Quant à Troyat, Sophie apprécie particulièrement La neige en deuil, plus accessible à son âge que les grandes sagas russes. Mais le champion est assurément Kessel : Sophie a relu dix fois la mort du Lion et pleuré dix fois. Elle demande pardon à ceux qu’elle oublie, ils étaient si nombreux.

Et la voilà qui passe le bac et entre en khâgne, où elle va faire bien d’autres découvertes et passer la vitesse supérieure en matière de qualité de lecture. Elle papillonne de-ci de-là, classiques, modernes, et un jour, elle tombe sur un livre dont les premières lignes la sidèrent d’admiration : Il faisait un temps magnifique, un de ces ciels où c’est un bonheur qu’il y ait des flocons de nuages pour que quelque chose y puisse être de ce rose léger qui les rend plus bleus.  Quand on a écrit une phrase pareille, on peut mourir, pense-t-elle. Qui est cet auteur merveilleux ?

Aragon, dit son prof.

– Mais c’est un poète !

– Pas seulement. C’est aussi un romancier de génie.

Et le lendemain, il lui apporte quatre livres : Les beaux quartiers, Les cloches de Bâle, Aurélien et Les voyageurs de l’impériale. Sophie les serre contre son cœur, les dévore en quelques nuits d’insomnie, ne les rendra jamais au prof, les oubliera sur un banc, les rachètera, les lira et les relira toute sa vie. Ce qui n’empêchera pas d’autres émerveillements, d’autres engouements,  Cavanna et Les Ritals, Cohen et Belle du Seigneur, par exemple, mais jamais comme celui-là.

Aujourd’hui, Sophie a 70 ans. Elle éteint la lumière et se laisse glisser doucement dans les bras d’Aurélien, ou de Solal, peut-être… Elle espère avoir encore un peu de temps devant elle. Encore un peu de temps, Monsieur le bourreau…

Les livres dont il est question dans cet article (même les Trilby !) peuvent être commandés chez un libraire.

Aurélien

Louis Aragon, Aurélien, Gallimard, 1944 (disponible en Folio)

— Par Brigitte Niquet

Pour compléter mon évocation des « écrivains dans le rétro », je voulais parler plus longuement d’Aragon romancier, mais quel livre retenir ? Le choix a fini par s’imposer : ce serait Aurélien, peut-être parce que c’est le roman-phare de l’auteur, « l’un des plus admirables parus depuis Proust », dixit Yourcenar qui n’était pourtant pas tendre. Ou parce qu’il a été écrit en même temps et dans la même veine qu« Il n’y a pas d’amour heureux », mon poème préféré d’Aragon. Et enfin parce que, dixit l’écrivain lui-même, Aurélien a tellement à dire aux jeunes gens de toutes les époques et peut leur apprendre à mieux aimer. D’où sans doute sa pérennité, dont Gallimard se frotte les mains.

S’il leur apprend à mieux aimer, en tout cas, ce ne peut être qu’a contrario car dans le genre ratage, la relation qui unit Aurélien et Bérénice atteint des sommets. Déjà, ça commence mal. Nous sommes dans les années 20. Aurélien, de retour du front où il a passé 6 ans, est un dandy, célibataire et oisif qui traîne dans Paris (omniprésent et admirablement décrit) son ennui et sa mélancolie, en répétant ce vers de Racine devenu son leitmotiv : « Je demeurai longtemps errant dans Césarée » ; quant à Bérénice, c’est une jeune provinciale mal mariée, de passage à Paris, et pour tout arranger, la première fois qu’il la vit, Aurélien « la trouva franchement laide ». C’est la 1e phrase du roman, et ça augure mal de la suite.

Pourtant les amours d’Aurélien et de Bérénice vont presque aboutir. Lui est revenu sur ses préjugés esthétiques et elle, malgré ses angoisses, est prête à se rendre.  S’ensuit une sorte de très long flirt, une valse-hésitation dont les danseurs ne se décident pas à passer à  l’acte. Les tourtereaux vivent des moments à la fois idylliques et tourmentés dans la superbe garçonnière d’Aurélien qui domine l’Île Saint-Louis. Au mur, un masque de plâtre, celui de « L’inconnue de la Seine », que Bérénice brise par maladresse, une maladresse peut-être mâtinée de jalousie. Nous sommes à peu près à la moitié du roman et les amoureux, sans le savoir, viennent de franchir un sommet après lequel ils ne pourront plus que redescendre. La faute à Aurélien et à sa nature un peu pusillanime, la faute à Bérénice surtout, incapable au contraire de se satisfaire d’à-peu-près. « Il y a une passion si dévorante qu’elle ne peut se décrire. Elle mange qui la contemple. […] On ne peut l’essayer et se reprendre. On frémit de la nommer : c’est le goût de l’absolu. » On entend en écho le vers de Lamartine : « L’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux ». Tout est dit. Cette page est sublime, et c’est sans doute cela le vrai sujet d’Aurélien. Tout le reste n’est qu’habillage romanesque, magnifique, foisonnant mais secondaire.

Alors, bien sûr, si l’on prend les choses par le petit bout de la lorgnette, sept cents pages pour savoir si finalement Aurélien va baiser Bérénice, cela peut paraître ridicule, et insupportable à certains lecteurs. Aragon leur a répondu d’avance dans son Poème à crier dans les ruines :

« L’amour salauds l’amour pour vous/C’est d’arriver à coucher ensemble/Et après/Ah ah Tout l’amour est dans ce/Et après ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : Aurélien en Folio. « Il n’y a pas d’amour heureux », la chanson, par Georges Brassens.

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