Des livres pour Pâques et pour les enfants

(C’est toujours un plaisir de faire un zeugme !)

Pénélope, la poule de Pâques, d’Hubert Ben Kemoun et Jess Pauwels, chez Flammarion-Jeunesse, 2017 (de 4 à 6 ans)

La couverture précédente (la brune) était beaucoup plus pertinente et attrayante, mais dans la nouvelle édition il y a des stickers et des pochoirs ! Ce mini-thriller pour enfants vous fera fondre… comme fondra peut-être au soleil du jardin cette poule de Pâques en chocolat que personne ne trouve malgré ses cris !

J’attendrai Pâques, d’Alexandra Junge et Géraldine Elschner, aux éditions Mijade, 2015 (à partir de 5 ans)

Ce petit poussin a décidé de naître à Pâques parce qu’il a entendu dire que c’est une jolie fête. Mais quand est-ce, Pâques ? Sa maman la poule ne le sait pas non plus. Alors l’enquête commence… Un beau livre pour apprendre comment est déterminé chaque année le jour de Pâques.

La poule qui ne pondait pas, de Julie Paschkis, au Genévrier, 2016 (à partir de 5 ans)

Les autres poules pondent des œufs, mais pas elle. Elle est bien trop occupée à regarder le monde coloré autour d’elle ! Un beau livre sur la différence, par une coloriste experte.

50 activités pour Pâques, collectif, chez Usborne (à partir de 4-5 ans et jusqu’à…)

Parce que la chasse aux oeufs ne durera pas toute la journée, encore moins toutes les vacances. Cuisiner, peindre, découper, etc., il y en a pour tous les goûts dans ce livre qui servira aussi l’année prochaine, et pour d’autres fêtes.

Couleurs de l’incendie

Pierre Lemaitre, Couleurs de l’incendie, Albin Michel, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Même si Au revoir là-haut et Couleurs de l’incendie font partie d’une trilogie, ils peuvent se lire totalement indépendamment. Certes l’héroïne du tome 2 fait partie du tome 1 (elle est la sœur d’Edouard Péricourt), mais on ne revient quasi jamais sur la première histoire, et les 2 romans ont chacun un vrai début et une vraie fin. Je suppose donc que le tome 3 sera également indépendant.

On retrouve Madeleine Péricourt, jeune divorcée, mère de Paul (7 ans), fille de Marcel Péricourt (grand banquier), le jour de l’enterrement de son père, où se presse le Tout Paris. Son fils Paul, pour une raison inconnue, se défenestre au départ de la cérémonie. Gravement blessé, il va rester handicapé. Madeleine, seule héritière de la fortune de son père, va se consacrer uniquement aux soins de son fils, prêtant peu d’attention à la gestion de sa fortune et aux vautours qui l’entourent : Gustave Joubert, le bras droit de son père, et Charles Péricourt, son oncle, qui s’estiment grandement lésés et déshérités par le testament.

Dans le Paris flamboyant de l’entre-deux-Guerres, avec la crise de 29 qui se profile, la montée du fascisme et du nazisme, on retrouve les thèmes chers à Pierre Lemaître : la corruption politique, le pouvoir de la presse, les magouilles boursières, l’avidité au gain et la vengeance.

Très bon roman, très rythmé, plein d’imagination et de rebondissements (Pierre Lemaitre est au départ un auteur d’excellents polars et on le retrouve dans la fluidité de son écriture).

Catégorie : Littérature française.

Liens : Couleurs de l’incendie chez l’éditeur. Nos critiques des Pierre Lemaitre sont accessibles depuis le classement par auteur, à la lettre L.

Au revoir là-haut

Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut, Albin Michel, 2013 (Prix Goncourt 2013)

Par Sylvaine Micheaux.

Novembre 1918, la guerre la plus meurtrière de tous les temps touche à sa fin, mais le lieutenant d’Aulnay Pradelle décide d’envoyer ses troupes pour un dernier assaut – inutile – afin de glaner une ultime médaille. Lors de cet assaut, Albert Maillard se retrouve enseveli dans un trou d’obus et, sentant sa mort venir, il commence à dire  » au revoir là-haut » quand il est sauvé par un compagnon d’armes, Edouard Péricourt. Les deux survivront, même si Edouard fera partie des « gueules cassées », ayant sauté sur une mine.

Le retour à la vie civile est difficile. L’État oublie tous ces hommes qui ont donné leur vie et leur santé pour la France. Mais il y a de l’argent à se faire : si on n’aide pas les vivants, on honore les morts et les 2 amis vont monter une énorme escroquerie aux monuments aux morts. Les politiques, les banquiers, les opportunistes de tout poil ne sont pas en reste, pompant de l’argent de tout côté puisqu’il a été décidé d’enterrer décemment les millions de soldats morts.

Un livre jubilatoire, vif, incisif, cruel, sulfureux. Une autre manière de voir les années d’après-guerre 14-18.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Au revoir là-haut chez l’éditeur. Nos critiques des Pierre Lemaitre sont accessibles depuis le classement par auteur, à la lettre L.

Palmyre

Paul Veyne, Palmyre, Albin Michel, 2015

Par Catherine Chahnazarian.

Une grande partie du site archéologique de Palmyre a été détruite par Daech en 2015. Paul Veyne, historien spécialiste de l’antiquité gréco-romaine, a alors réuni une quinzaine de photographies témoignant de ce qu’était encore le site quelques semaines auparavant, et a tenu à raconter ce que fut la civilisation palmyrénienne. Ce petit livre savant et vulgarisateur a visiblement été dicté, ce qui le rend parfois un peu étrange, littérairement parlant, et il y manque une carte géographique. Mais il évoque toutes sortes d’aspects de la vie dans la Palmyre antique, en particulier au tout début de notre ère. Ce faisant, il invite le lecteur à réfléchir à ce que peut être une culture mixte et à la possibilité de vivre sans chauvinisme culturel. Car on était à la fois un Palmyrénien et un sujet romain ; un artiste s’exprimait à la fois comme oriental et comme helléniste, l’adorateur d’un dieu local connaissait et respectait les divinités grecques. Mais au-delà du message humaniste, Paul Veyne nous donne en quelques phrases des clés utiles pour comprendre comment fonctionnait l’empire romain et la manière dont on pouvait y penser le commerce avec l’Orient ou le pouvoir dans des provinces fort éloignées de Rome.

Catégorie : Essais, histoire…

Liens : Palmyre chez l’éditeur ; une carte du monde romain ; et un article biographique sur Paul Veyne de Sarah Rey, « Le curieux Monsieur Veyne », La Vie des idées , 2 juin 2015.

Pactum salis

Pactum salis, Olivier Bourdeaut, Finitude, 2018

Par Brigitte Niquet.

J’avais tant aimé En attendant Bojangles, j’aurais tant aimé adorer Pactum salis, le deuxième roman d’Olivier Bourdeaut. Hélas… je cherche en vain dans ce livre une once du charme du premier et, à vrai dire, je m’y suis un peu ennuyée. Certes, Bourdeaut s’est attaché à ne pas faire un Bojangles bis et on ne peut que l’en féliciter. Il a choisi des héros diamétralement opposés, bravo. Encore faudrait-il que ces héros nous touchent quelque part, nous intéressent quelque peu et force est de reconnaître que ce n’est pas le cas. Pourtant le pari de départ ne manquait ni d’originalité ni de sel, si je peux me permettre ce jeu de mots. C’est l’histoire d’une amitié naissante entre deux hommes qu’a priori tout oppose : Jean, ex-Parisien devenu modeste paludier à Guérande, trouve un jour, effondré sur son tas de sel, un type ivre-mort qui, sacrilège suprême, a uriné sur le tas en question. Il s’agit de Michel, agent immobilier richissime, qui n’aime rien tant que se bourrer la gueule ainsi qu’étaler ses signes extérieurs de richesse. Leur rencontre explosive va donner lieu à quelques épisodes hauts en couleur dont la truculence ravira sûrement certains lecteurs – masculins sans doute, car les femmes sont peut-être moins attirées par les récits de beuveries et de castagne qui se terminent immanquablement dans le caniveau, aucun détail sordide ne nous étant épargné. Bon. Une fois, deux fois, trois fois, à la quatrième je sature, même si ces orgies semblent souder peu à peu l’improbable couple Jean/Michel, ce qui, franchement, ne me fait ni chaud ni froid, l’empathie avec ces personnages m’étant totalement impossible.

Reste la description des marais salants qui se veut somptueuse et qui l’est (à l’exception de quelques « ratages » dont j’oserai dire que la surcharge frise le ridicule). Mais hélas, cela sent trop l’exercice de style, l’écrivain qui s’écoute écrire, tout ce que j’avais reproché par exemple à Maylis de Kerangal dans Réparer les vivants, et qui lui a permis d’avoir le succès que l’on sait. C’est tout le mal que je souhaite à Olivier Bourdeaut. Pour ma part, j’attendrai son troisième livre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Pactum salis chez l’éditeur ; notre critique d’En attendant Bojangles ; celle de Réparer les vivants.

Konbini

Sayaka Murata, Konbini, Denoël & d’ailleurs, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Keiko se rend compte dès la petite enfance qu’elle ne ressent pas les mêmes sentiments que ses petites copines et n’a absolument pas leurs réactions. Pour ne pas avoir d’ennui elle se fond dans la masse. Devenue étudiante, elle trouve un petit boulot dans un Konbini, supérette japonaise ouverte 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Là tout est écrit dans un guide : comment remplir les rayons, comment parler aux clients, tout est millimétré. Dix-huit ans plus tard, Keiko y travaille toujours, mais elle n’est pas mariée et n’a pas d’enfant, et elle a 36 ans…

Ce petit livre japonais de 123 pages est un roman satirique et plein d’humour noir sur la société nippone actuelle, où il faut à tout prix entrer dans la bonne case, dans le bon moule. Il a été récompensé de nombreux prix, notamment le prix Akutagawa, l’équivalent japonais du Goncourt.

Un bon petit livre, sans plus. Mais je ne suis pas habituée à la littérature japonaise.

Catégorie : Littérature étrangère (Japon). Traduction : Mathilde Tamae-Bouhon.

Liens : chez l’éditeur.

Hérésies glorieuses

Lisa McInerney, Hérésies glorieuses, Joëlle Losfeld, 2017

Par François Lechat.

Un premier roman couronné de plusieurs prix, et qui les mérite bien. Il demande un peu d’attention au début, car l’auteure peut changer subitement de registre, introduire de brefs passages poétiques dans un récit plutôt âpre, décocher des flèches d’une grande intelligence ou parler cru quand il le faut. Cela rend son récit d’autant plus vivant, et c’est là sa principale qualité. Tous ses personnages sont sur le fil du rasoir, un peu atypiques, un peu marginaux, un peu veules, un peu excessifs selon les cas — même Karine, l’unique représentante de la bonne société, qui ne sera pas la dernière à se laisser brûler les ailes. Rien de misérabiliste, pourtant, dans cette noria, mais plutôt une cascade d’événements qui obligent chacun à faire des choix et à se cogner contre des murs, en suivant une pente qui risque d’être fatale mais en essayant, tous et toutes, de s’en sortir. Tendresse, maladresse, cocasserie, sexe, humour, cruauté, fantaisie…, le lecteur traverse une foule de couleurs en se laissant porter par un style direct et subtil, qui emmène le récit à toute vitesse mais ménage aussi, dans des interludes en italiques, des moments de pause et de recul. Pas besoin de connaître l’Irlande pour se laisser prendre à ce roman choral qui se déroule dans une petite ville un peu perdue. Par contre, il faut accepter de voir l’Eglise mise en boîte par un personnage plus vrai que nature, ironique et amoral. Le tout est percutant, savoureux, formidablement visuel. Hérésies glorieuses est d’ailleurs en cours d’adaptation pour la télé.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Irlande). Traduction : Catherine Richard-Mas.

Liens : chez l’éditeur.

Réparer les vivants

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Gallimard (Verticales), 2014

Par Brigitte Niquet.

Voilà un succès de librairie incontestable mais ce n’est pas pour me mêler aux laudateurs que je prends la plume.

« Remarquablement écrit », disent beaucoup de critiques. Ce n’est pas mon avis, sauf si on admet, effectivement, que la « beauté » de l’écriture est une fin en soi. Pour ma part, cela produit l’effet contraire, ce livre m’est tombé des mains, j’en ai sauté des pages entières. Trop de style tue le style, c’est bien connu, trop de métaphores tue les métaphores, et le tout tue le plaisir de la lecture et, évidemment, l’émotion. Chaque verbe, adjectif, nom, adverbe, etc. est accompagné d’au moins 3 synonymes, voire plus. Pour moi, c’est vraiment l’auteur qui « s’écoute écrire ». Sur un tel sujet, c’est même choquant.

Il y a, par ailleurs, des chapitres entiers (dont le premier, ça commence mal) dont on se demande vraiment l’intérêt par rapport au sujet. Que Simon se soit tué après une nuit de surf ou après une virée en boîte, quelle importance puisque c’est l’accident de voiture qui s’en est suivi qui l’a tué et qui rend son coeur disponible pour la transplantation ? Pourquoi donc consacrer tout le premier chapitre à la description (luxuriante) du surf et de la beauté du jour naissant sur la plage où vient mourir la « grande vague » ? De même, pourquoi consacrer des chapitres entiers à la vie privée, présente et même antérieure, des différents acteurs de la transplantation (médecins, chirurgiens, infirmières) ? Le comble est atteint dans le chapitre qui commence page 160 « Le jour où Thomas (un des médecins) fit l’acquisition du Chardonneret… », dont, après 3 lectures, je ne comprends toujours pas l’intérêt par rapport au sujet.

Cela n’empêche pas, bien sûr, que les chapitres consacrés à la détresse des parents du donneur potentiel, confrontés à la douleur conjuguée de la mort de leur fils et de la mutilation post mortem que les médecins leur proposent de cautionner, soient bouleversants, mais c’est le sujet qui l’est et ce sont bien les seuls chapitres que j’aie lus en entier avec les larmes aux yeux.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Réparer les vivants chez l’éditeur ; la critique de Corniche Kennedy, de la même auteure, par D. Bernard ; la critique du Chardonneret, de Dona Tartt, de Fr. Lechat.

Une vie après l’autre

Kate Atkinson, Une vie après l’autre, Grasset 2015 (disponible en Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Spectaculaire et admirable roman !

Ursula naît en 1910 dans une famille anglaise aisée qui habite une charmante propriété de la grande banlieue londonienne. Les personnages, très caractérisés, famille et amis, forment une petite société qui a ses dynamiques internes – c’est un des aspects les plus attachants de ce roman – mais qui devra, bien sûr, traverser les deux Guerres Mondiales (l’héroïne se trouve à Londres au moment du blitz) – aspect historique que développe Kate Atkinson de façon originale.

Ursula a beaucoup d’imagination et souvent cette impression de déjà-vu qui se produit quand notre cerveau dérape. Ce trait de caractère détermine la construction du livre, complexe mais très réussie. Des chapitres datés racontent la vie d’Ursula dans un savant désordre afin de suggérer la plasticité du Temps… et de nous ménager de nombreuses surprises et d’étonnants suspenses. Le récit fait des tours et des détours dans la vie et dans l’esprit d’Ursula, en croisant et recroisant constamment les fils, et pourtant on s’y retrouve ! Du très grand art. Exigeant, certes : un lecteur dilettante risque fort de s’y perdre et l’on peut buter sur les nombreuses références littéraires, évidemment anglaises, mais il suffit de passer outre. Ce roman original et subtil est à la fois plein d’humour – de cet humour délicat qui touche autant qu’il amuse – et de moments poignants. Le lecteur doit assumer une alternance burlesque de légèreté et d’émotions fortes. C’est très anglais.

« C’est vraiment animé, ce soir », dit Miss Woolf. La litote était savoureuse. Un raid aérien de grande envergure était en cours, des bombardiers que le faisceau d’un projecteur illuminait parfois brièvement vrombissaient au-dessus de leurs têtes. Des explosions de grande puissance tonnaient, fulguraient (…) Un rougeoiement au-dessus de Holborn indiquait une bombe incendiaire (…) « On dirait quasiment une peinture, n’est-ce pas ? dit Miss Woolf. – Ou l’apocalypse peut-être », fit Ursula.

(Un épisode du blitz, p. 484-485 de l’édition de poche.)

Seul bémol, les pages finales (à partir de la p. 577 en version de poche) sont à mon avis de trop : on a compris (notamment grâce à la page 125), on s’est fait son interprétation, on est prêt à imaginer soi-même la suite ; inutile que le récit se contorsionne encore. Mais c’est beau jusqu’au bout parce que si bien écrit – et si bien traduit !

À lire quand on est en forme et qu’on a du temps devant soi.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Isabelle Caron.

Liens : chez Grasset, au Livre de Poche.

Continuer

Laurent Mauvignier, Continuer, Éd. de Minuit, 2016

Par Brigitte Niquet.

Sybille, récemment divorcée de Benoît, tente de se reconstruire loin de lui et loin de Paris, en emmenant son fils Samuel, ado en pleine crise, qui au mieux l’ignore, au pire l’insulte si elle l’oblige à enlever ses écouteurs. Elle pense d’ailleurs qu’il n’a pas tort car elle n’a aucune estime d’elle-même : l’image qu’elle lui donne (elle traîne des journées entières en peignoir avachi et en savates, boit trop, fume trop, etc.) ne mérite que le mépris. Trop de facteurs se sont conjugués jusque-là, trop de malheurs auxquels elle n’a pas su faire face, sa vie se délite ; elle est au bord du gouffre et Samuel, déscolarisé, désaxé, aux frontières de la délinquance. Et un jour, il franchit la ligne rouge.

Cet événement, qui aurait pu les faire sombrer définitivement tous les deux, va être le détonateur dont Sibylle avait besoin pour reprendre son existence en main en même temps que celle de son fils. Une idée folle germe en elle : elle va emmener Samuel, bon gré mal gré, dans un périple équestre de trois mois dans les montagnes du Kirghizistan. C’est quitte ou double. Ou l’incommunicabilité perdurera et la fracture entre eux deviendra définitive ou ce voyage apparemment insensé les sauvera l’un et l’autre, l’un avec l’autre. Pari ambitieux, loin d’être gagné d’avance, dont on ignorera l’issue pratiquement jusqu’à la fin. Entre temps, par le jeu d’une construction en chapitres alternés passé/présent, l’auteur aura remonté le cours de la vie de Sibylle depuis sa jeunesse heureuse et étincelante jusqu’à la déchéance dans laquelle on a fait sa connaissance au début du roman. Et le lecteur se sera attaché à cette femme meurtrie avec qui la vie n’a pas été tendre et qui joue là sa dernière carte. Scotché, il n’en finit pas d’espérer : pourvu qu’elle réussisse !

On ne sait ce qu’il faut admirer le plus dans ce roman : c’est à la fois une ode à l’amour maternel inconditionnel, au-delà des mots pour le dire, dont mère et fils sont incapables ; un grand roman d’aventures dans une nature sauvage et sans pitié ; une découverte de la civilisation kirghize qui se résume en peu de mots – sens de l’hospitalité et respect de l’autre – mais se décline en chapitres d’une grande richesse descriptive ; un suspense toujours renouvelé en fonction des péripéties du parcours et de l’évolution psychologique des deux personnages, et bien d’autres choses encore (amoureux des chevaux, ce livre est aussi pour vous). Sans parler du style : il est d’une incroyable richesse, tantôt brutal, tantôt enveloppant, tantôt fulgurant… bref, immensément talentueux.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Lumière noire

Lisa Gardner, Lumière noire, Albin Michel, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Attention très bon thriller, haletant du début à la fin. Mais angoissant, très angoissant. À la fois polar pur, avec la traque du coupable, mais aussi une belle approche psychologique.

Flora, étudiante, se fait enlever par un prédateur sexuel, 472 jours de captivité, en grande partie enfermée dans le noir, torturée par la faim, la soif et la violence. Libérée, son violeur tué, elle met cinq ans pour essayer de se reconstruire, en apprenant l’autodéfense, la survie en milieux extrêmes et en essayant de piéger d’autres prédateurs sexuels… Jusqu’à ce qu’elle se fasse de nouveau enlever et emprisonner dans le noir complet… C’est là que commence le roman.

C’est un roman noir, brut, captivant. On suit simultanément trois récits : celui de Flora de nos jours, celui de Flora lors de sa première captivité, qui va nous expliquer son évolution physique et psychologique, et celui de D. D. Warren, l’enquêtrice favorite de Lisa Gardner. On découvre, en même temps que le bon polar puissant qu’on ne peut laisser, les dégâts que font une séquestration et les violences qui vont avec, et sur la victime et sur la famille de cette victime.

Si vous aimez le genre et que vous n’angoissez pas trop dans le noir, ce roman est pour vous.

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Cécile Deniard.

Liens : chez l’éditeur.

Romain Gary s’en va-t-en guerre

Laurent Seksik, Romain Gary s’en va-t-en guerre, Flammarion 2017 (disponible en J’ai lu)

Par Catherine Chahnazarian.

Sans comparaison avec le Désérable précédemment chroniqué, celui-ci est un vrai roman : la documentation biographique se fond entièrement dans une narration prenante. Sans avoir besoin ni de souligner ce qui est authentique ni de s’excuser de ce qui ne l’est pas, Seksik déroule un récit crédible et agréable à lire, équilibré entre les personnages. Il est malheureusement très mal titré et la couverture est trompeuse. Car il fait vivre le personnage de Roman Kacew à l’âge de dix ans et demi – bien avant qu’il devienne Romain Gary.

L’originalité et l’intérêt du travail de Seksik sont de rétablir le personnage du père et, au-delà du trio familial, de faire apparaître une série de personnages secondaires (dont ce « certain M. Piekielny ») qui constituent un tableau du ghetto juif de Wilno (Vulnius) où Roman a vécu la plus grande partie de son enfance, habitant au 16 rue Grande-Pohulanka. Le récit se déroule sur les journées des 26 et 27 janvier 1925, qui éclairent la décision de la mère de tenter une migration vers la France et l’aspiration du fils à découvrir un autre monde.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Flammarion ; en J’ai lu ; la critique du Désérable.

Un certain M. Piekielny

François-Henri Désérable, Un certain M. Piekielny, Gallimard, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Pour entrer dans ce livre et l’apprécier, mieux vaut d’abord lire ou relire les chapitres VI et surtout VII de La Promesse de l’aube, récit autobiographique de Romain Gary (1960). Roger Grenier, qui l’a bien connu, nous a prévenus : « Un grand romancier ne peut s’empêcher de fabuler un peu… » (1). Effectivement. Et Désérable remet quelques pendules à l’heure — tout en en rajoutant lui-même, fabulant à l’imitation du maître. Car son livre, par moments, est un récit de la vie de Gary, romancée, revue à la Désérable ; de l’imaginaire assumé, et assez réussi, notamment la rencontre avec Kennedy. Ceux qui connaissent déjà bien Gary y trouveront du re-sucé, voire un exercice de documentation. Mais, comme le dit Gary lui-même, « ce que je considère comme acquis est redécouvert par les nouvelles générations » (2) et c’est peut-être normal.

Un certain M. Piekielny est aussi une enquête, avec des hypothèses, des renoncements et des rebondissements, jusqu’à la fin, sur ce M. Piekielny auquel est consacré le chapitre VII de La Promesse de l’aube. « Au n° 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno (3), habitait un certain M. Piekielny », écrivit et répétera Romain Gary. Ce fil aurait dû être le seul suivi, il suffisait.  Hélas, trop souvent, Désérable se perd et nous perd dans des digressions égocentriques, narcissiques : il se met à parler de lui, lui écrivain, lui écrivant… Cela gâte cet ouvrage, qui aurait pu être bien meilleur.

Mais signalons de beaux chapitres sur les persécutions subies par les juifs, les déportations et les assassinats de masse. Car avec ce Certain M. Piekielny se prolonge, d’une belle plume, l’appel à la mémoire qu’avait lancé Gary.

(1) Préface du Sens de ma vie. Cf. « Liens », ci-dessous. (2) Le sens de ma vie, p. 93. (3) Wilno est l’actuelle Vilnius, en Lituanie.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Un certain M. Piekielny chez Gallimard. La Promesse de l’aube en Folio. Beaucoup plus court et assez réjouissant, Le sens de ma vie, transcription de l’entretien que Gary avait accordé à Radio-Canada en 1980, publiée par Gallimard en 2014 et parue en Folio également. La critique du bon roman que L. Seksik consacre lui aussi à R. Gary en 2017.

Pour que demain vienne

Corine Pourtau, Pour que demain vienne, Editions Lunatique, 2017

Par Brigitte Niquet.

Ce recueil de nouvelles est le premier de l’auteure (si l’on excepte une très discrète publication en 2009), plutôt spécialisée jusqu’ici dans la littérature-jeunesse. Osons les grands mots : il s’agit à la fois d’un coup d’essai et d’un coup de maître. Saluons l’exploit, il est rare, surtout dans un genre aussi difficile que la nouvelle. Saluons aussi la toute jeune et toute petite maison d’éditions Lunatique, qui recèle déjà plusieurs pépites.

Curieusement titré Pour que demain vienne,  le livre aurait plutôt dû s’intituler « Dansez, les petites filles », début d’un poème de Victor Hugo mis en exergue et repris par extraits avant chaque nouvelle. Celles-ci ont d’ailleurs pour titres « Valse lente », « Pas de deux », « Pavane », « Bacchanale » et « Séguedille », c’est dire si le thème de la danse est omniprésent, même s’il n’est utilisé que comme métaphore.

En fait, il s’agirait plutôt de « danses macabres » car les malheureuses héroïnes de Corine Pourtau se précipitent toutes vers un destin fatal, malgré de remarquables efforts pour y échapper. Elles auraient bien voulu grandir, ces petites filles condamnées à l’anonymat (seule Louna est désignée autrement que par « elle », ce qui n’arrange pas son sort pour autant), elles auraient bien voulu atteindre l’âge adulte, s’épanouir peut-être, mais voilà, la résilience n’est pas donnée à tout le monde et d’ailleurs, elles n’ont même pas le temps d’y songer car, comme le chante Goldman, « d’autres gens en ont décidé autrement ». Portées par le style fluide et élégant de l’auteur, Louna et les autres font trois petits tours, quelques entrechats et puis s’en vont. On a souvent envie de dire : « Déjà ? ».

Évidemment, c’est noir de chez noir. Si vous n’aimez pas ça, abstenez-vous, d’autant que fonctionne à plein « l’effet recueil » : chaque texte est en soi un petit chef-d’œuvre, mais rassemblés, ils peuvent sembler pesants. Quand l’univers d’un auteur est aussi sombre, quand nulle fenêtre ne s’ouvre sans être violemment refermée, il peut arriver que le lecteur « sature ». Mais il y a d’illustres précédents et, heureusement, beaucoup de lecteurs (dont nous faisons partie) « aiment ça » et en redemandent. À quand le prochain opus ?

Catégorie : Nouvelles (France).

Liens : chez l’éditeur.

La femme au carnet rouge

Antoine Laurain, La femme au carnet rouge, Flammarion, 2014 (disponible en J’ai lu)

Par Catherine Chahnazarian.

Je m’étais fait conseiller ce livre par une jeune libraire à qui j’avais demandé quelle histoire d’amour pourrait faire un bon cadeau de Saint-Valentin. Hélas, je ne partage pas son enthousiasme.

Laurain aime les livres et les auteurs. Il l’étale un peu naïvement dans un récit sans prétention tournant autour d’un sac volé et de la recherche, par un libraire qui l’a retrouvé par hasard, de sa propriétaire. Reconnaissons à une intrigue le droit d’être légère, surtout si elle se tient. Mais l’ensemble est terriblement alourdi de détails, de descriptions et explications sans intérêt pour l’action ou inutiles au lecteur. Ainsi, par exemple : « Il y avait peu de monde en cette saison à la terrasse du café et Laurent choisit une table “première ligne”, c’est-à-dire donnant directement sur le trottoir. Il s’installa sous l’un des brûleurs à gaz qui agrémentaient la terrasse afin de réchauffer les consommateurs. » Ou lorsque les deux concierges d’un hôtel s’inquiètent qu’une cliente n’ait pas libéré sa chambre à midi et demie et que l’un d’eux, monté voir ce qui se passe, la trouve inanimée sur le lit : « Le concierge décrocha le téléphone de la table de nuit et composa le 9, le numéro de la réception ». Celui qui ne saurait pas que le 9 est le numéro de la réception dans tous les hôtels du monde comprendrait pourtant l’action en lisant la phrase suivante : « Julien, dit-il, j’ai un problème avec la cliente de la 52… ». Laurain use et abuse aussi de petits flash-backs visiblement destinés à échapper au récit linéaire. Ils apparaissent malheureusement souvent comme autant d’explications rétrospectives et en rajoutent à ce défaut déjà si prégnant. Tout cela court-circuite le petit suspens qu’il aurait pu y avoir et empêche l’attachement aux personnages, trop plats, ne serait-ce que parce que l’auteur ne laisse pas de place à l’imagination du lecteur. C’est pourtant le troisième livre qu’écrit Laurain et, d’après la quatrième de couverture, il serait déjà traduit dans quatorze langues.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Flammarion ; en J’ai lu.

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