Réparer les vivants

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Gallimard (Verticales), 2014

Par Brigitte Niquet.

Voilà un succès de librairie incontestable mais ce n’est pas pour me mêler aux laudateurs que je prends la plume.

« Remarquablement écrit », disent beaucoup de critiques. Ce n’est pas mon avis, sauf si on admet, effectivement, que la « beauté » de l’écriture est une fin en soi. Pour ma part, cela produit l’effet contraire, ce livre m’est tombé des mains, j’en ai sauté des pages entières. Trop de style tue le style, c’est bien connu, trop de métaphores tue les métaphores, et le tout tue le plaisir de la lecture et, évidemment, l’émotion. Chaque verbe, adjectif, nom, adverbe, etc. est accompagné d’au moins 3 synonymes, voire plus. Pour moi, c’est vraiment l’auteur qui « s’écoute écrire ». Sur un tel sujet, c’est même choquant.

Il y a, par ailleurs, des chapitres entiers (dont le premier, ça commence mal) dont on se demande vraiment l’intérêt par rapport au sujet. Que Simon se soit tué après une nuit de surf ou après une virée en boîte, quelle importance puisque c’est l’accident de voiture qui s’en est suivi qui l’a tué et qui rend son coeur disponible pour la transplantation ? Pourquoi donc consacrer tout le premier chapitre à la description (luxuriante) du surf et de la beauté du jour naissant sur la plage où vient mourir la « grande vague » ? De même, pourquoi consacrer des chapitres entiers à la vie privée, présente et même antérieure, des différents acteurs de la transplantation (médecins, chirurgiens, infirmières) ? Le comble est atteint dans le chapitre qui commence page 160 « Le jour où Thomas (un des médecins) fit l’acquisition du Chardonneret… », dont, après 3 lectures, je ne comprends toujours pas l’intérêt par rapport au sujet.

Cela n’empêche pas, bien sûr, que les chapitres consacrés à la détresse des parents du donneur potentiel, confrontés à la douleur conjuguée de la mort de leur fils et de la mutilation post mortem que les médecins leur proposent de cautionner, soient bouleversants, mais c’est le sujet qui l’est et ce sont bien les seuls chapitres que j’aie lus en entier avec les larmes aux yeux.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Réparer les vivants chez l’éditeur ; la critique de Corniche Kennedy, de la même auteure, par D. Bernard ; la critique du Chardonneret, de Dona Tartt, de Fr. Lechat.

Continuer

Laurent Mauvignier, Continuer, Éd. de Minuit, 2016

Par Brigitte Niquet.

Sybille, récemment divorcée de Benoît, tente de se reconstruire loin de lui et loin de Paris, en emmenant son fils Samuel, ado en pleine crise, qui au mieux l’ignore, au pire l’insulte si elle l’oblige à enlever ses écouteurs. Elle pense d’ailleurs qu’il n’a pas tort car elle n’a aucune estime d’elle-même : l’image qu’elle lui donne (elle traîne des journées entières en peignoir avachi et en savates, boit trop, fume trop, etc.) ne mérite que le mépris. Trop de facteurs se sont conjugués jusque-là, trop de malheurs auxquels elle n’a pas su faire face, sa vie se délite ; elle est au bord du gouffre et Samuel, déscolarisé, désaxé, aux frontières de la délinquance. Et un jour, il franchit la ligne rouge.

Cet événement, qui aurait pu les faire sombrer définitivement tous les deux, va être le détonateur dont Sibylle avait besoin pour reprendre son existence en main en même temps que celle de son fils. Une idée folle germe en elle : elle va emmener Samuel, bon gré mal gré, dans un périple équestre de trois mois dans les montagnes du Kirghizistan. C’est quitte ou double. Ou l’incommunicabilité perdurera et la fracture entre eux deviendra définitive ou ce voyage apparemment insensé les sauvera l’un et l’autre, l’un avec l’autre. Pari ambitieux, loin d’être gagné d’avance, dont on ignorera l’issue pratiquement jusqu’à la fin. Entre temps, par le jeu d’une construction en chapitres alternés passé/présent, l’auteur aura remonté le cours de la vie de Sibylle depuis sa jeunesse heureuse et étincelante jusqu’à la déchéance dans laquelle on a fait sa connaissance au début du roman. Et le lecteur se sera attaché à cette femme meurtrie avec qui la vie n’a pas été tendre et qui joue là sa dernière carte. Scotché, il n’en finit pas d’espérer : pourvu qu’elle réussisse !

On ne sait ce qu’il faut admirer le plus dans ce roman : c’est à la fois une ode à l’amour maternel inconditionnel, au-delà des mots pour le dire, dont mère et fils sont incapables ; un grand roman d’aventures dans une nature sauvage et sans pitié ; une découverte de la civilisation kirghize qui se résume en peu de mots – sens de l’hospitalité et respect de l’autre – mais se décline en chapitres d’une grande richesse descriptive ; un suspense toujours renouvelé en fonction des péripéties du parcours et de l’évolution psychologique des deux personnages, et bien d’autres choses encore (amoureux des chevaux, ce livre est aussi pour vous). Sans parler du style : il est d’une incroyable richesse, tantôt brutal, tantôt enveloppant, tantôt fulgurant… bref, immensément talentueux.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Pour que demain vienne

Corine Pourtau, Pour que demain vienne, Editions Lunatique, 2017

Par Brigitte Niquet.

Ce recueil de nouvelles est le premier de l’auteure (si l’on excepte une très discrète publication en 2009), plutôt spécialisée jusqu’ici dans la littérature-jeunesse. Osons les grands mots : il s’agit à la fois d’un coup d’essai et d’un coup de maître. Saluons l’exploit, il est rare, surtout dans un genre aussi difficile que la nouvelle. Saluons aussi la toute jeune et toute petite maison d’éditions Lunatique, qui recèle déjà plusieurs pépites.

Curieusement titré Pour que demain vienne,  le livre aurait plutôt dû s’intituler « Dansez, les petites filles », début d’un poème de Victor Hugo mis en exergue et repris par extraits avant chaque nouvelle. Celles-ci ont d’ailleurs pour titres « Valse lente », « Pas de deux », « Pavane », « Bacchanale » et « Séguedille », c’est dire si le thème de la danse est omniprésent, même s’il n’est utilisé que comme métaphore.

En fait, il s’agirait plutôt de « danses macabres » car les malheureuses héroïnes de Corine Pourtau se précipitent toutes vers un destin fatal, malgré de remarquables efforts pour y échapper. Elles auraient bien voulu grandir, ces petites filles condamnées à l’anonymat (seule Louna est désignée autrement que par « elle », ce qui n’arrange pas son sort pour autant), elles auraient bien voulu atteindre l’âge adulte, s’épanouir peut-être, mais voilà, la résilience n’est pas donnée à tout le monde et d’ailleurs, elles n’ont même pas le temps d’y songer car, comme le chante Goldman, « d’autres gens en ont décidé autrement ». Portées par le style fluide et élégant de l’auteur, Louna et les autres font trois petits tours, quelques entrechats et puis s’en vont. On a souvent envie de dire : « Déjà ? ».

Évidemment, c’est noir de chez noir. Si vous n’aimez pas ça, abstenez-vous, d’autant que fonctionne à plein « l’effet recueil » : chaque texte est en soi un petit chef-d’œuvre, mais rassemblés, ils peuvent sembler pesants. Quand l’univers d’un auteur est aussi sombre, quand nulle fenêtre ne s’ouvre sans être violemment refermée, il peut arriver que le lecteur « sature ». Mais il y a d’illustres précédents et, heureusement, beaucoup de lecteurs (dont nous faisons partie) « aiment ça » et en redemandent. À quand le prochain opus ?

Catégorie : Nouvelles (France).

Liens : chez l’éditeur.

Les loyautés

Delphine de Vigan, Les loyautés, J.-C. Lattès, janvier 2018

Par Brigitte Niquet.

C’est le dernier opus de Delphine de Vigan et, comme elle nous y a habitués, il ne ressemble pas aux précédents. Nul ne pourra accuser cet auteur de s’autoplagier et, si chaque livre explore les tréfonds de l’âme humaine et ses infinies possibilités de souffrance, c’est chaque fois sous un angle différent. Après le calvaire d’une femme bipolaire – la mère de Delphine – qui finit par se suicider (Rien ne s’oppose à la nuit), celui d’un auteur peu à peu vampirisé par une pseudo admiratrice peut-être imaginaire (D’après une histoire vraie), voici celui de deux enfants, Théo et Mathis.

Théo est en garde alternée après le divorce de ses parents, situation devenue d’une grande banalité, sauf que… Sauf que le père de Théo n’a pas supporté la séparation, a perdu son emploi, sombre dans l’alcool et la déchéance, et que Théo, malgré son jeune âge (12 ans), va tout faire pour que personne, absolument personne et surtout pas sa mère, ne soit au courant de ce qui se passe la semaine où il est chez son père. Il ne peut pas être loyal avec les deux, il a choisi son camp, celui du plus faible et du plus menacé. Lourd fardeau qui va le tirer vers le bas et le faire choir dans des abîmes d’où il ne pourra remonter et où il va plus ou moins entraîner Mathis.

Des adultes pourraient les sauver mais, quand ils ne sont pas englués dans leurs propres problèmes, comme Cécile, la mère de Mathis, ils sont impuissants faute de moyens, comme Hélène, la prof principale de la 5eB.

L’histoire nous est livrée tour à tour par les voix de ces deux femmes, qui se racontent à la 1e personne, et par le biais de Théo et de Mathis, dont le narrateur parle à la 3e personne, peut-être parce que les enfants, trop jeunes, n’ont pas encore « les mots pour le dire ». Cette alternance soutient l’intérêt du lecteur qui, d’ailleurs, n’en a pas besoin, tant ce petit livre est dense. Il est aussi glaçant, plus encore que les précédents de Delphine de Vigan, sans doute parce que, cette fois, les victimes sont des enfants et qu’on a l’impression que cela se passe (ou peut se passer) près de nous, si près que nous en sommes aveuglés et ne pourrons dire « après » que le sempiternel « On n’a rien vu », « On n’a rien fait parce qu’on ne savait pas »… Triste constat.


L’avis de Sylvaine Micheaux :

Roman à 4 voix. Théo, 12 ans, parents divorcés, vit en garde alternée. Mathis, son meilleur ami, suit tout ce que fait Paul, parfois malgré lui. Cécile, la maman de Mathis, se demande si elle connaît aussi bien son mari qu’elle le pense. Hélène, la prof de SVT des garçons, s’inquiète. Elle pense ressentir un mal profond chez son élève Paul. Elle -même est une enfant maltraitée, et elle reste hypersensible sur le sujet.  En fait-elle trop ?  » Parfois je me dis que devenir adulte ne sert à rien d’autre que ça : réparer les pertes et les dommages du commencement. Et tenir les promesses de l’enfant que nous avons été  » (page 157).

Ce roman explore les loyautés, entre amis, entre adultes (parents divorcés ne se parlant plus ou parents mariés), entre adulte et enfant…

Cette histoire dure, douloureuse, nous prend dès le départ et on ne lâche plus. On y retrouve la Delphine de Vigan de No et Moi, des Heures Souterraines.

Bouleversant. À lire.

Catégorie : Littérature française.

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Summer

Monica Sabolo, Summer, J.-C. Lattès, 2017

Par Brigitte Niquet.

Les livres fondés sur une disparition inexpliquée (dont généralement le dénouement finit par livrer la clé) ne manquent pas. En 2017, nous avions déjà eu L’enfant du lac de Kate Morton et seule la date de parution, antérieure de seulement quelques mois à celle de Summer, permet peut-être de départager, en matière d’intrigue du moins, le plagiaire et le plagié. Dans les deux cas, tout se joue, en effet, autour d’une « évaporation » incompréhensible et non élucidée, jusqu’à ce que l’enquête soit relancée et finisse par aboutir quelque 25 ans plus tard. Même s’il s’agit dans L’enfant du lac d’un bébé de onze mois et dans Summer d’une jeune fille de dix-neuf ans, les similitudes sont troublantes, d’autant que nous sommes dans les deux livres au cœur d’un drame familial, étouffé sous une chape de silence, et que les deux histoires se déroulent au bord d’un lac, dont l’importance est si grande qu’il devient l’un des éléments constitutifs du récit.

Malgré cela, Summer réussit à être original et prenant, et il le doit autant à son style qu’à la manière dont est traité ce sujet quelque peu rebattu. Une citation de l’Ophélie de Rimbaud, mise en exergue, donne le ton : ce livre est un long poème autour de la figure idéalisée de Summer, un poème écrit par son jeune frère, Benjamin, qui avait 7 ans au moment du drame et qui va tenir en grandissant une sorte de journal mêlant passé et présent, réalité et fiction :

« La nuit, Summer me parle sous l’eau. Sa bouche est ouverte, palpitante comme celle des poissons. Viens me chercher Benjamin s’il te plaît Je suis là, juste là Viens me chercher S’il te plaît s’il te plaît. »

Happé par le chant de cette sirène d’un nouveau genre, l’enfant puis l’adolescent se réfugie peu à peu dans un monde onirique où il s’évade à la poursuite de l’absente, jusqu’à se retrouver pratiquement déconnecté de la réalité. Il faudra l’aide d’un psychiatre, ainsi que celle du commissaire qui a mené l’enquête 25 ans plus tôt, pour qu’il donne le coup de pied salvateur qui le fera remonter des profondeurs du lac jusqu’à la surface où il pourra enfin, libéré de ses démons, comprendre ce qui s’est passé et renaître à la vie.

Un bon suspense donc, qui vaut plus par la manière dont il est traité et par son écriture singulière que par sa nature même, mais qui mérite le détour.

Catégorie : Littérature française.

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Heather, par dessus tout

Matthew Weiner, Heather, par-dessus tout, Gallimard (Du monde entier), 2017

Par Brigitte Niquet.

Je n’aurais jamais eu l’idée de m’intéresser à ce livre, encore moins de l’acheter, sans les critiques dithyrambiques parues dans un magazine dont je respecte et partage assez souvent les avis.  Un journaliste américain établissait même une comparaison flatteuse avec Flaubert, d’autres parlaient de « roman étourdissant », d’« oeuvre démente qui se lit en apnée », d’« implacabilité glaçante ». Bien alléchant, tout ça. À condition qu’on le retrouve dans la lecture, ce qui, à mon sens, n’est pas le cas. Est-ce à dire que Heather, par-dessus tout soit un mauvais livre ? Ce serait faire offense au concepteur et réalisateur de la série Mad men que de le prétendre, mais un opus aussi court (certains le qualifient plutôt de longue nouvelle) se doit d’être du concentré de concentré et ce n’est pas le cas.

Les quatre premiers chapitres nous racontent l’histoire de Karen et Mark qui se sont rencontrés tardivement et se sont mis ensemble… faute de mieux. Ils engendrent une fille, Heather, qu’ils considèrent évidemment comme la huitième merveille du monde. Karen arrête de travailler pour se consacrer aux joies de la maternité, Mark trouve un nouveau boulot mieux payé qui l’accapare mais ne l’empêche pas d’idolâtrer sa fille. Le couple va ainsi cahin-caha jusqu’à l’adolescence d’Heather. Parallèlement, on suit en filigrane le parcours d’un pauvre gamin, Bobby, né d’une mère alcoolique et droguée et de père inconnu, qui sort de prison pour avoir violenté une jeune fille et croise la route d’Heather par hasard. On s’attend à un choc d’anthologie. Celui-ci se produira dans le 5e et dernier chapitre. Il sera, certes, violent mais beaucoup moins spectaculaire qu’on aurait pu le penser, presque furtif.

Globalement, le lecteur reste sur sa faim. Essentiellement parce que le style de Matthew Weiner est celui d’un entomologiste, qui dissèque les comportements de ses héros sans que jamais la moindre touche d’empathie soit sensible. Pour certains, cela fait partie de ses qualités. On est loin, en tout cas, de Madame Bovary et de la si touchante Emma, que Flaubert nous fait aimer jusque dans ses errements et dans ses crimes. Comment peut-on qualifier ce roman d’ « étourdissant » ? Il est tout sauf cela. « Glaçant », peut-être… Et encore. Un peu ennuyeux me paraîtrait finalement le meilleur qualificatif. Même le titre est raté : il est question de pas mal de choses dans ce court récit, mais Heather et l’adoration que lui vouent ses parents n’en sont même pas le centre.

Il ne vous est cependant pas interdit de vous faire votre propre opinion…

Catégorie : Littérature étrangère (USA). Traduction : Céline Leroy.

Liens : chez l’éditeur.

Offrir un livre… Mais lequel ?

Notre sélection de cadeaux pour Noël/Nouvel An (2017/2018)

Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows. Il n’est pas tout récent, mais « délicieux » est le mot qui vient naturellement à la bouche quand on referme ce livre burlesque et attendrissant, dont l’intrigue principale se déroule pendant la 2e Guerre mondiale alors que l’île britannique de Guernesey est envahie d’Allemands. Lire la critique de Catherine Chahnazarian et le commentaire de Sylvaine Micheaux qui la suit.

Le dimanche des mères, de Graham Swift. Un petit roman court qui se passe sur une seule journée, celle de l’envol d’une jeune servante anglaise dans l’entre-deux-guerres, le début de sa liberté. Un livre simple d’une très belle écriture, et beaucoup plus profond qu’il n’y parait. C’est la première sélection de Sylvaine Micheaux pour Noël. Voici la critique qu’en avait fait Brigitte Niquet.

La fiancée américaine, d’Eric Dupont. Un ton de conteur à la veillée, une imagination débordante, des scènes hallucinantes, des personnages hors norme, une délicatesse de tous les instants. Le coup de cœur de François Lechat qui pardonne même, dans sa critique, les curieuses fautes de langue ou d’orthographe qui émaillent ce roman-fleuve venu du Québec.

Les furies, de Lauren Groff. Deux jeunes gens solaires, beaux, talentueux, charismatiques, se rencontrent et tombent éperdument amoureux. Où est la faille ? Dans le passé de l’un et de l’autre, sur lequel ils ne se sont jamais menti mais se sont tus. Une recommandation de Brigitte Niquet, pour ceux qui aiment la « grande » littérature, avec un style magnifique, mais qui se lit comme un thriller. Lire ici la critique complète.

Judas, d’Amos Oz (Gallimard, coll. Du monde entier). S’y entrelacent plusieurs trames : le lien entre Schmel, devenu « pour un temps » l’homme de compagnie d’un grand aîné, et Atalia, une femme mystérieuse qu’il aime dès le premier regard ; l’histoire du sionisme, de ses contradictions, de ses luttes internes. Il y a aussi, distillée, une réflexion puissante sur Juda l’Iscariote. « Amos Oz en retourne l’ignominieuse image. Il m’a convaincu que le traître pourrait bien être le premier et peut-être le plus grand chrétien. C’est saisissant de justesse », ajoute Jacques Dupont dont ce livre est « sans hésitation » le premier choix de cadeau pour Noël/Nouvel An.

L’amie prodigieuse, le premier d’une série de romans d’Elena Ferrante dont on a beaucoup parlé et dont le succès est bien mérité. L’Italie, deux amies, la vie, la vraie. Lire la critique de François Lechat. Les volumes suivants sont très bien aussi ! Mais il faut commencer par le commencement.

L’archipel d’une autre vie, d’Andreï Makine. L’action se passe aux confins de l’extrême-Orient russe, dans un froid glacial et sur fond de Guerre froide. Un prisonnier s’évade et une longue traque commence, mais le gibier va se jouer des chasseurs… Pour ceux qui aiment le genre « aventures » mais complètement décalé. C’est un choix de Brigitte Niquet et sa critique se trouve ici.

Conclave, de Robert Harris. Construction presque parfaite que celle de ce roman à suspense, sujet original, personnage central exceptionnel, univers merveilleux. On apprécie sans doute mieux ce livre quand on a un minimum de culture catholique, mais ce n’est pas indispensable, et que l’on soit croyant ou non n’a aucune importance. À partir de 15 ans. Lire la critique de Catherine Chahnazarian et le commentaire qui suit, de François Lechat.

Les Plantagenêts, de Dan Jones. Un livre d’histoire qui se lit comme un roman. Trois siècles pendant lesquels l’histoire de l’Angleterre était intimement mêlée à l’histoire de France dans un livre qui nous offre tout ce que l’on aime : du bruit et de la fureur, des grands rois et des petits tyrans, des reines puissantes et des prélats sûrs de leur bon droit, des barons tantôt fidèles tantôt rebelles. Lire ici la critique complète de François Lechat.

Partir et raconter – une odyssée clandestine, de Mahmoud Traoré et Bruno Le Dantec (Lignes poche). Mahmoud quitte la Casamance. Il raconte la traversée du Sahel, du Sahara, de la Libye, du Maghreb. Tout ce périple… que l’obstacle de la Méditerranée occulte.  Les migrants ne forment pas qu’un peuple nomade, ils sont aussi une myriade de communautés, qui s’allient, qui s’opposent. Il est une société de la migration, avec des règles et des rapports de pouvoir, qui se faufile à travers des territoires incertains, aux intérêts changeants. La migration est une aventure, une odyssée ; Mahmoud est un aventurier,  peut-être même un explorateur, parti à la conquête d’un territoire inconnu : le nôtre. C’est Jacques Dupont qui recommande d’offrir ce livre.

Par amour, de Valérie Tong Cuong (chez Lattès). Un beau livre, souvent dur mais avec une belle fin, recommandé par Sylvaine Micheaux. Nous sommes au Havre pendant la Seconde Guerre mondiale, le Havre sinistré, bombardé. Deux familles avec enfants, l’une très droite et patriote, l’autre plus fantasque. Un roman choral très poignant, la petite histoire des sentiments humains au milieu de la grande Histoire. Passionnant.

Les filles de Roanoke, d’Amy Engel. Yates a adoré ses filles et ses petites-filles. Seule Lane a eu le courage de fuir pour lui échapper. Les autres femmes de la famille en sont mortes. Un roman pour adultes, à la psychologie complexe, à réserver à ceux qui aiment les sagas familiales bien noires. Lire la critique de Brigitte Niquet.

La tresse

Laetitia Colombani, La tresse, Grasset, 2017

Par Brigitte Niquet.

J’ai failli rater ce livre parce que je me méfie des best-sellers et parce qu’il y a suffisamment à dire sur ceux qui (souvent injustement) n’ont pas les honneurs de la presse et donc, se vendent mal.

Eh bien, j’avais tort. Nonobstant son succès, La Tresse est un bon livre, surtout si l’on considère que c’est le premier de son auteure et qu’elle y fait preuve de qualités que certaines de ses aînées pourraient lui envier. Il aurait pu s’intituler Trois Femmes puissantes mais le titre était déjà pris, par une de ces aînées justement, qui s’est vu grâce à lui attribuer un Goncourt pour le moins surprenant. Pas de regret : La Tresse est un bien meilleur titre, qui colle au contenu du livre sans pourtant en dire trop.

Il s’agit de trois femmes, donc, issues de continents et de milieux bien différents : Giulia vit en Sicile et travaille dans l’atelier de son père où sont traités les cheveux qui deviendront des perruques ou des extensions pour les belles étrangères fortunées ; Smita s’efforce de survivre en Inde (c’est une Intouchable, qui tous les jours vide manuellement les latrines des autres et se nourrit de rats rôtis) et Sarah est une wonderwoman canadienne au sommet de sa réussite, pour qui sa carrière a toujours passé avant tout… Elles ne se connaissent pas et ne se rencontreront jamais.

Qu’est-ce qui les relie ? Rien, tant qu’un grain de sable ne vient pas gripper la machine de ces existences qui semblent toutes écrites. Mais lorsque le mauvais sort tout à coup s’acharne, c’est là que Smita, Giulia et Sarah vont trouver en elles des ressources insoupçonnées, pour prouver (et avant tout se prouver à elles-mêmes) que des destins apparemment tracés peuvent être infléchis par l’effet de la volonté. C’est un message un peu naïf, peut-être, mais pas tant que cela si l’on considère que ces trois femmes ne sont que des icônes, qu’elles ne représentent évidemment pas toutes les femmes, mais qu’elles peuvent servir de modèles à leurs consœurs trop souvent résignées, et l’on pense au célèbre tableau de Delacroix : La liberté guidant le peuple.

Ajoutons que Laetitia Colombani a construit son roman en courts chapitres alternant le déroulement des trois histoires, et que ce procédé, parfois agaçant ailleurs, prend ici tout son sens puisqu’il souligne la convergence des trois récits et tient le lecteur en haleine, distillant juste ce qu’il faut de chaque épisode pour donner envie de connaître la suite, vite, vite… Et l’on arrive sans s’en apercevoir à la fin du livre, d’autant que le style est alerte, vif, soigné et surtout d’une grande capacité d’évocation : non seulement l’auteure est admirablement documentée sur les trois milieux qu’elle évoque, mais elle excelle dans l’art de faire « voir » aux lecteurs tous les détails de l’existence de ses trois « héroïnes » (dans tous les sens du terme). Il paraît qu’elle croule sous les propositions d’adaptation au cinéma mais est-ce bien utile ? Rien qu’à lire le roman, un film se déroule déjà sous nos yeux.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

L’homme qui s’envola

Antoine Bello, L’homme qui s’envola, Gallimard, 2017

Par Brigitte Niquet.

L’homme qui s’envola pourrait être un grand roman, dans la droite ligne des Évaporés de Thomas B. Reverdy, si l’auteur nous entretenait exclusivement de cet homme, Walker, qui décide de disparaître alors qu’il a, comme on dit, « tout pour être heureux » : la réussite sociale et financière, ainsi que la « famille parfaite » qu’il forme avec la riche et belle Sarah et leurs trois enfants, magnifiques comme il se doit. D’où vient qu’il ne supporte plus sa vie ? Un critique a écrit qu’Antoine Bello « pose de façon originale et contemporaine […]  la question essentielle et existentielle du pourquoi et pour qui vivons-nous ». C’est vrai et la première partie du livre pose bien le problème et donne des embryons de réponse.

Des embryons seulement, qui ne seront jamais développés, car à partir de là, comme si le début n’avait été qu’un préambule pour amener la suite, nous n’aurons plus droit qu’au récit de la lutte de Walker pour survivre (souhaitant faire croire à sa mort, il a sauté en parachute de son avion après l’avoir envoyé s’écraser contre une montagne et s’est plus ou moins amoché), et de la chasse à l’homme menée par Shepherd, le détective privé engagé par sa femme pour le retrouver.

Il semble donc qu’il y ait ici deux livres successifs : le premier qui traite en 80 pages de  « l’évaporation »  programmée de Walker et de ses motivations, et le deuxième qui raconte en 250 pages la traque menée pour retrouver le fuyard et les multiples ruses de celui-ci pour déjouer les pièges qui lui sont tendus. La disproportion entre les deux parties dit clairement, à elle seule, quelles sont les intentions de l’auteur : étude psychologique sommaire contre thriller bien ficelé, il a fait son choix, quitte à laisser en route une partie de son lectorat. Les déçus reporteront leur intérêt sur le personnage de Shepherd, très fouillé, lui, jusqu’à devenir la vraie vedette de la 2e partie.

Catégorie : Littérature française.

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L’archipel d’une autre vie

Andreï Makine, L’Archipel d’une autre vie, Seuil, 2016

Par Brigitte Niquet.

Voilà un beau titre, qui fait rêver à des séjours paradisiaques à l’ombre des cocotiers, à des lieux enchanteurs où l’on pourrait jouer les Robinson, oublier la civilisation et peut-être tout recommencer à zéro. Ce serait négliger le fait que l’archipel des Chantars se trouve aux confins de l’Extrême-Orient russe, que la saison sans neige commence en juin et se termine en août, que les tempêtes « solidifient les vagues » dès le mois de novembre, entourant l’archipel « d’une forteresse de glace », et que l’île de Bélitchy, qui pourrait être un refuge pour les amoureux de la solitude, est inhabitée parce qu’inhabitable. Alors que peut-on y faire ? « Y vivre, tout simplement ». Cette phrase se suffit à elle-même et éclaire le double aspect du roman.

Lequel roman est d’abord l’histoire d’une longue traque, d’une chasse à l’homme sans merci sur fond de conflits politiques. Nous sommes en Sibérie, en pleine guerre froide, dans un camp où l’armée soviétique se prépare secrètement à la guerre nucléaire qui lui semble inéluctable. Un prisonnier s’évade. Qui est-il ? Quel est son crime ? Peu importe. Un  commando de cinq hommes, soldats perdus à qui l’on intime l’ordre d’obéir sans chercher à comprendre, est lancé à sa poursuite dans l’immensité de la taïga. Ils sont chargés de le ramener mort ou vif, de préférence vif pour qu’on puisse lui infliger publiquement un châtiment exemplaire. Mais rien ne va se passer comme prévu. Le gibier se joue des chasseurs, et c’est alors que tout commence.

Si « L’Archipel d’une autre vie » n’était que cela, un captivant roman d’aventures, un véritable western à la sauce russe, dépaysant au possible et porté par une écriture superbe, ce serait déjà beaucoup. Mais quand on arrive aux deux-tiers du livre, on voit pointer une autre dimension, celle d’une quête spirituelle dont le sens se résume assez bien dans ce passage : « Ce n’était pas les deux fugitifs mais l’humanité elle-même qui s’égarait dans une évasion suicidaire. […] C’est notre vie à nous qui était démente ! Déformée par une haine inusable et la violence devenue un art de vivre, embourbée dans les mensonges pieux et l’obscène vérité des guerres. » Pour échapper à ce schéma mortifère, une seule solution : quitter ce monde et aller s’établir sur une terre vierge… et pourquoi pas l’île de Bélitchy, par exemple ?

Impossible d’en dire plus sans déflorer le roman. Nous n’avons fait que suggérer ses merveilles. Il en reste bien d’autres à découvrir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Les loups à leur porte

Jérémy Fel, Les loups à leur porte, Rivages, 2015

Par Brigitte Niquet.

Si vous aimez les suspenses haletants, les thrillers mâtinés de gore qui ne dédaignent pas les incursions vers le fantastique, ce livre est pour vous. Mais si vous aimez les loups et trouvez usurpée leur réputation de sauvages prédateurs, abstenez-vous. Ils sont ici le symbole du mal dans toute sa splendeur, dans toute son horreur. « Si j’étais loup, je porterais plainte pour diffamation », a écrit un critique.

Ça commence par l’histoire du jeune Daryl qui met le feu à la maison familiale et regarde avec délectation ses parents y brûler vifs. Puis, il n’est plus question de lui au profit des « héros » des chapitres suivants dont chaque titre est un prénom : Duane, Claire, Clément, Mary Beth, Scott… On a l’impression de lire un recueil de nouvelles ayant pour thématique « les psychopathes meurtriers ». Il faut attendre un bon moment pour comprendre qu’il s’agit bien d’un roman, à la construction diabolique – et très compliquée –, dont on ne peut apprécier la qualité que petit à petit jusqu’au bouquet final, à condition toutefois d’ingurgiter le livre d’une seule traite (454 pages quand même) un jour de pleine forme ou de farniente sur la plage. Si vous avez tendance à lire à petites doses chaque soir en piquant du nez sur le livre dès que le sommeil vous gagne, quand un personnage du chapitre 2 fait une incursion au chapitre 10, vous êtes enclin à vous demander : qui c’est, celui-là ? Retour en arrière nécessaire, feuilletage fébrile du bouquin, relecture… Un conseil : prenez des notes dès le début sur qui est qui et qui a fait quoi, qui est le fils (frère, oncle, neveu, père…) de qui, ça aide !

Cette réserve mise à part, Jérémy Fel en étant à son premier roman, on ne peut qu’admirer sa maîtrise, que beaucoup comparent à celle de Stephen King, sur les traces de qui il marche incontestablement. Confirmera-t-il son appartenance à cette lignée ? Difficile à dire car il n’a rien publié d’autre depuis 2015. Mais ça bouillonne peut-être dans le chaudron du sorcier…

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; voir également notre critique d’Helena, du même auteur.

Le dimanche des mères

Graham Swift, Le dimanche des mères, Gallimard (Du monde entier), 2016

Par Brigitte Niquet.

Petit par le volume (140 pages) mais géant par l’originalité de son thème et son écriture virtuose, ce roman ensorcelle le lecteur dès les premières pages.

« Le dimanche des mères », d’abord, qu’est-ce que c’est ? Un peu l’équivalent dans l’Angleterre des années 20 de notre Fête des Mères, à ceci près que ce n’est pas la fête de toutes les mères, mais le jour où les aristocrates donnent congé à leurs domestiques pour qu’ils aillent rendre visite à leur mère. Mais Jane, l’héroïne, ignore tout de sa génitrice, qui l’a abandonnée à la naissance. À quoi va-t-elle donc occuper ce fameux dimanche ? Après avoir songé à se plonger dans un livre (seule de sa condition à savoir vraiment lire et à aimer ça, elle dévore la bibliothèque que son maître a accepté de laisser à sa disposition), elle est détournée de son projet par Paul, son amant de longue date, un fils de bonne famille qui s’apprête à se marier avec une riche héritière et propose à Jane quelques dernières heures de folie sensuelle à titre d’adieu. Elle accepte, ignorant encore que, au-delà du drame qui va se jouer et qui aurait pu l’anéantir, sa vraie vie va commencer ce 20 mars 1924.

Il est question de beaucoup de choses dans ce livre pourtant court, que sa concision même rend percutant. On y voit bien sûr une société à deux vitesses en train de se défaire, avec toute la mélancolie des « fins de partie », mais surtout l’essor d’une femme que son époque et sa condition ne prédisposaient certes pas à devenir un écrivain célèbre et respecté, mais qui a su prendre son destin en mains au bon moment. C’est aussi une réflexion fascinante sur le travail d’écriture, sur la genèse d’un roman, sur le rapport intime qu’entretiennent la réalité et la fiction entremêlées, l’essentiel étant d’ « être fidèle à l’essence même de la vie ». C’est ce vers quoi Jane va tendre sans relâche pendant sa longue carrière, depuis ce fameux 20 mars 1924, journée fondatrice à laquelle Graham Swift relie sans cesse l’histoire de Jane, jusqu’à sa mort quelque 70 ans plus tard. La construction du roman « en cercles concentriques », comme l’a écrit très justement un critique, est si parfaitement maîtrisée que le lecteur ébaubi se laisse aspirer dans le tourbillon et ne touche plus terre. Du grand art !

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Marie-Odile Fortier Masek.

Liens : chez l’éditeur.

Les filles de Roanoke

Amy Engel, Les filles de Roanoke, Autrement, 2017

Par Brigitte Niquet.

Dans le genre « Nœud de vipères », voici un thriller qui bat tous les records. Ce n’est pas vraiment de la grande littérature, mais c’est drôlement addictif.

Nous sommes au Kansas, dans une vaste demeure écrasée de soleil, où vit la « tribu » des Roanoke ou ce qu’il en reste, puisqu’une étrange malédiction semble peser sur elle : la précédente génération, Jane, Sophia, Penelope, Eleanor, Camilla, Emmeline, Lillian, a connu une véritable hécatombe ; dans la fournée suivante, on ne dénombre que deux cousines : Allegra, l’aînée, qui vient de disparaître et c’est justement ce qui a fait revenir Lane, la benjamine, la seule qui avait eu le courage de fuir dix ans plus tôt et qui refait surface pour découvrir ce qui est arrivé à sa cousine, qu’elle se reproche d’avoir abandonnée et laissée prisonnière du maléfice. Tiens, au fait, il n’y a que des filles dans cette famille ? Bizarre, bizarre… Mais non, tout ce joli monde a vécu et vit sous la coupe apparemment débonnaire du patriarche Yates, dit « Papi », qui a adoré ses filles tout autant qu’il adore maintenant ses petites-filles. Nous n’en dirons pas plus, bien qu’il n’y ait pas de secret à préserver ni de suspense à ne pas déflorer car l’auteur s’en charge elle-même dès le début. Nous sommes clairement « Dans le jardin de l’ogre ». Dommage que le titre ait été déjà pris.

Peu ou pas de suspense, donc, dans de ce thriller. Alors, qu’est-ce qui tient le lecteur en haleine pendant 350 pages ? Sans doute, outre le mystère maintenu jusqu’à la fin sur le sort d’Allegra, la psychologie complexe des personnages et le fait que, même quand ils se roulent dans la fange, ils le font avec une sorte de naïveté d’avant la faute originelle qui finit par attirer malgré tout la sympathie ou au moins l’empathie du lecteur. L’originalité de la construction aussi, qui alterne les chapitres sur « l’alors » (avant le départ de Lane) et le « maintenant » (après son retour), le tout saupoudré de courtes pages éclairant le destin tragique de chaque fille de la génération précédente. Et encore le désir de savoir quel rôle exactement a joué et joue dans tout cela « Mamie », l’épouse de Yates, ce que nous n’apprendrons aussi qu’à la toute fin.

Quant au style, il oscille entre la crudité, voire la vulgarité, des nombreuses scènes de sexe et de beuverie, et le romantisme, voire le lyrisme, de certains passages – parfois les mêmes, tant l’amour peut revêtir d’aspects contradictoires, inextricablement enchevêtrés. C’est ce qui fait l’originalité de ce livre, mais peut aussi rebuter certains lecteurs. Les autres se régaleront car si tout cela semble tellement outrancier que c’en est peu crédible, on se laisse prendre au jeu et l’on souhaite ardemment que Lane, peut-être, Lane au moins…

Bonne lecture !

Catégorie : Littérature étrangère. Traduit de l’anglais par Mireille Vignol.

Liens : chez l’éditeur.

Dans la forêt

Jean Hegland, Dans la forêt, Gallmeister, 2017

Par Brigitte Niquet.

Après L’Amour et les forêts (Éric Reinhardt), Notre vie dans les forêts (Marie Darrieussecq), voici Dans la forêt de Jean Hegland. Mais qu’est-ce qu’ils ont tous, ces auteurs, à vouloir vivre des amours sylvestres et surtout à donner des titres aussi plats à des livres si différents et par ailleurs très estimables ? Seule Jean Hegland pourrait sans doute prétendre qu’aucun autre titre n’était possible et elle aurait raison car voici un livre dont la forêt est incontestablement le personnage principal. Sans elle, pas d’histoire qui se tienne, avec elle, tout devient possible.

Deux sœurs vivent donc avec leurs parents au cœur d’une forêt, dans la maison familiale à une trentaine de kilomètres du patelin le plus proche. Enfin, vivaient… Quand le livre commence, une catastrophe d’on ne sait quelle nature s’est abattue sur le monde : il n’y a plus d’essence, plus de téléphone, plus d’électricité… La mère est morte d’un cancer et son mari ne tardera pas à la rejoindre, coupé en deux par sa propre tronçonneuse… Voici Nell et Eva (17 et 18 ans) livrées à elles-mêmes, d’autant que la bourgade voisine va être décimée par une épidémie et que les derniers survivants leur conseillent de fuir. Fuir ? Pas question ! C’est ici qu’elles vont vivre ou mourir, Nell qui ne rêvait que d’études universitaires à Harvard et Eva d’intégrer un corps de ballet. Eva, la cadette, continuera longtemps à s’épuiser dans des exercices qui la laissent exsangue, tandis que Nell se charge du quotidien et fait d’une encyclopédie retrouvée au grenier sa bible tous azimuts. La nature pourvoit au ravitaillement quand on sait s’en servir. Nell va apprendre à s’en servir – et au-delà.

« Quand je pense à la façon dont nous vivions, à la désinvolture avec laquelle nous usions les Lire la suite « Dans la forêt »

Croire au merveilleux

Christophe Ono-dit-Biot, Croire au merveilleux, Gallimard, 2017

Par Brigitte Niquet.

On aurait aimé pouvoir faire un mauvais jeu de mots et dire « Plongez-vous vite dans ce livre », parce qu’il s’inscrit dans la continuité du fascinant Plonger (2013). Mais Croire au merveilleux s’égare dans des chemins de traverse si peu balisés qu’on a bien du mal à y suivre l’auteur.

On retrouve les mêmes personnages : César, le narrateur, et en filigrane Paz, la femme qu’il a aimée et aime toujours passionnément. Il ne se remet pas de sa mort et le premier chapitre qui traite de l’impossible deuil est bouleversant, à vous arracher des larmes. César tente de se suicider mais il en est empêché par l’intrusion de Nana, une fille énigmatique dont le rôle tout au long du roman restera plutôt obscur. À partir de là, tout dérape dans l’irrationnel. Dans les dernières pages, le père de Nana dit au héros : « Mais enfin, César, vous n’allez pas me dire que vous n’avez pas encore compris ? ». Non, César n’a pas compris, et sans doute beaucoup de lecteurs non plus. Il faut effectivement « croire au merveilleux » pour rentrer dans ce récit, et croire aussi à un concept très contestable : « Les êtres chers disparus ne sont pas perdus définitivement et nous les retrouverons un jour quelque part ».

Ajoutons que le parti-pris de se référer constamment à la culture antique et à sa mythologie (César est à la tête d’une « muraille » de livres en grec ancien, auxquels il ne cesse de faire allusion et qu’il cite in texto çà et là) réserve forcément cette lecture à un public très pointu. Les autres n’auront d’autre choix que de tourner plusieurs pages à la fois pour aller voir plus loin si, par hasard, l’intrigue ne reprend pas son cours normal, loin d’Ulysse et des sirènes…

Reste le charme des paysages grecs et particulièrement des îles, dont l’auteur excelle à décrire la beauté et la sérénité. On a envie de s’y précipiter et d’y vivre loin de la civilisation moderne, en se gorgeant de soleil, de bains de mer, de fruits et de silence. Les catalogues de voyages devraient s’en inspirer pour leur publicité. Mais cela ne suffit pas à sauver le roman.

Catégorie : Littérature française.

Liens : la page consacrée au livre chez l’éditeur. Voir aussi Plonger, du même auteur.

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