Looping

Alexia Stresi, Looping, Stock, 2017 (aussi en Livre de Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Noélie, née sans père au tout début du XXe siècle dans un milieu paysan pauvre et taiseux, quelque part en Italie, va connaître le déracinement, changer de mondes, changer de vies, et imposer sa personnalité aux événements. Forte, la personnalité. Elle va croiser la route de toutes sortes de gens, de poules aussi ! et aimer de tout son être. Par un enchaînement haletant de phrases courtes, Alexia Stresi, qui est française mais écrit là un roman italien dont on s’étonne qu’il ne soit pas rédigé dans cette langue, mène rondement son récit. Le décor, l’Italie fasciste et coloniale notamment, situe la vie de Noélie avec précision, l’agrandit et rend ce récit intéressant pour cet angle de vue sur l’Histoire auquel nous ne sommes pas spécialement accoutumés.

Je reste ambivalente cependant. Car, jusqu’à la moitié du livre environ, on dirait le récit basé sur des faits réels, la narratrice retraçant avec autant de tendresse que de fidélité la vie de Noélie, sa grand-mère ; se concentrant sur les événements principaux comme seule une petite-fille qui a écouté les récits de famille peut le faire ; et accordant juste ce qu’il faut de place au romancé pour que l’ensemble soit fluide et agréable à lire, touche et donne envie de savoir ce qu’il va encore se passer par la suite. Mais tout est inventé et l’on est alors amené à se dire que l’auteure imite parfaitement bien le genre biographique… mais en fait un peu trop, puis décidément vraiment trop. L’on accepte volontiers que la réalité dépasse la fiction, mais l’inverse n’est pas vrai. Le dénouement est supposé donner sens à la démarche adoptée – mais cela ne suffit pas et l’auteure s’est livrée à un jeu dangereux car le lecteur pourrait lâcher le livre avant la fin.

Je ne suis donc pas conquise, mais il y a des trouvailles, le rythme est excellent, j’ai trouvé du talent à Alexia Stresi dont c’est le premier roman.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Stock, au Livre de Poche. Sur Youtube, l’auteure en parle très bien, mais en racontant tout, ou presque, comme le font d’ailleurs les résumés des deux maisons d’éditions. A éviter donc si vous pensez lire le livre (250 pages en Poche), sinon ce n’est plus la peine.

Chanson de la ville silencieuse

Olivier Adam, Chanson de la ville silencieuse, Flammarion, 2018

Par Brigitte Niquet.

Je suis la fille du chanteur […]
La fille dont le père est parti dans la nuit.
La fille dont le père a été déclaré mort.
Qui guette un musicien errant,
une étoile dépouillée d’elle-même,
un ermite qui aurait tout laissé derrière lui.

*

Voilà, le ton est donné par la 4e de couverture, on pourrait presque s’en tenir là. On saurait, en tout cas, à quoi s’attendre : à du sur-Olivier Adam  (passé maître dans l’art d’entraîner ses lecteurs sur les chemins tortueux de la déglingue et de la désespérance) mâtiné de Modiano (pour l’errance sans fin dans les rues des villes qui, de Paris à Lisbonne, semblent ne faire qu’une) avec une petite incursion dans la vraie vie puisque l’histoire est, paraît-il, plus ou moins inspirée de celle de Nino Ferrer.

L’originalité est cependant assurée par l’univers dans lequel se déroule ce nouveau roman : celui des musiciens, des chanteurs, des « idoles » qui ne tiennent debout que par les applaudissements, l’alcool et la drogue, et traversent la vie comme des météores, des étoiles filantes qu’il ne fait pas bon chercher à retenir, encore moins aimer. On le sait par les magazines people où s’étale leur vie privée, on le découvre ici de l’intérieur et on a envie de les chérir, de les protéger, ces stars qui nourrissent tous les fantasmes mais sont souvent si fragiles qu’elles s’autodétruisent presque systématiquement, dégâts collatéraux inclus.

Autre centre d’intérêt et non des moindres : la personnalité de la narratrice. Ce n’est pas une « groupie du pianiste », une minette sitôt oubliée que séduite : c’est la propre fille du chanteur, abandonnée par sa génitrice et trimballée par son père de concert en concert jusqu’à ce qu’un jour ce père disparaisse, mettant en scène son « suicide » de telle façon que, même sans cadavre, il soit déclaré mort. Bien entendu, l’enfant n’en croit rien et, dès qu’elle sera en âge de choisir sa vie,  passera le reste de cette vie à le chercher. C’est une autre version de « La Quête » de Brel, d’ailleurs cité avec maints de ses confrères vivants ou morts (Daho, Cohen, Bowie, Cobain, Morrison, Marley et les autres), une version tout aussi émouvante et tout aussi désespérée. À la poursuite de la star disparue ou de l’inaccessible étoile, même combat.

Reste à parler du style : on pourra regretter que l’auteur n’ait rien perdu de son amour pour les phrases de trois mots, sans verbe, sans sujet, commençant par « qui » (6 fois de suite), etc. Il en use et en abuse, plus encore que dans ses livres précédents, et cela peut agacer, comme tous les tics d’écriture. Mais malgré tout, ce roman exsude un charme particulier et, si sa narratrice n’a pas de prénom (ses parents ont dû oublier de lui en donner un), elle est très attachante.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Couleurs de l’incendie

Pierre Lemaitre, Couleurs de l’incendie, Albin Michel, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Même si Au revoir là-haut et Couleurs de l’incendie font partie d’une trilogie, ils peuvent se lire totalement indépendamment. Certes l’héroïne du tome 2 fait partie du tome 1 (elle est la sœur d’Edouard Péricourt), mais on ne revient quasi jamais sur la première histoire, et les 2 romans ont chacun un vrai début et une vraie fin. Je suppose donc que le tome 3 sera également indépendant.

On retrouve Madeleine Péricourt, jeune divorcée, mère de Paul (7 ans), fille de Marcel Péricourt (grand banquier), le jour de l’enterrement de son père, où se presse le Tout Paris. Son fils Paul, pour une raison inconnue, se défenestre au départ de la cérémonie. Gravement blessé, il va rester handicapé. Madeleine, seule héritière de la fortune de son père, va se consacrer uniquement aux soins de son fils, prêtant peu d’attention à la gestion de sa fortune et aux vautours qui l’entourent : Gustave Joubert, le bras droit de son père, et Charles Péricourt, son oncle, qui s’estiment grandement lésés et déshérités par le testament.

Dans le Paris flamboyant de l’entre-deux-Guerres, avec la crise de 29 qui se profile, la montée du fascisme et du nazisme, on retrouve les thèmes chers à Pierre Lemaître : la corruption politique, le pouvoir de la presse, les magouilles boursières, l’avidité au gain et la vengeance.

Très bon roman, très rythmé, plein d’imagination et de rebondissements (Pierre Lemaitre est au départ un auteur d’excellents polars et on le retrouve dans la fluidité de son écriture).

Catégorie : Littérature française.

Liens : Couleurs de l’incendie chez l’éditeur. Nos critiques des Pierre Lemaitre sont accessibles depuis le classement par auteur, à la lettre L.

Au revoir là-haut

Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut, Albin Michel, 2013 (Prix Goncourt 2013)

Par Sylvaine Micheaux.

Novembre 1918, la guerre la plus meurtrière de tous les temps touche à sa fin, mais le lieutenant d’Aulnay Pradelle décide d’envoyer ses troupes pour un dernier assaut – inutile – afin de glaner une ultime médaille. Lors de cet assaut, Albert Maillard se retrouve enseveli dans un trou d’obus et, sentant sa mort venir, il commence à dire  » au revoir là-haut » quand il est sauvé par un compagnon d’armes, Edouard Péricourt. Les deux survivront, même si Edouard fera partie des « gueules cassées », ayant sauté sur une mine.

Le retour à la vie civile est difficile. L’État oublie tous ces hommes qui ont donné leur vie et leur santé pour la France. Mais il y a de l’argent à se faire : si on n’aide pas les vivants, on honore les morts et les 2 amis vont monter une énorme escroquerie aux monuments aux morts. Les politiques, les banquiers, les opportunistes de tout poil ne sont pas en reste, pompant de l’argent de tout côté puisqu’il a été décidé d’enterrer décemment les millions de soldats morts.

Un livre jubilatoire, vif, incisif, cruel, sulfureux. Une autre manière de voir les années d’après-guerre 14-18.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Au revoir là-haut chez l’éditeur. Nos critiques des Pierre Lemaitre sont accessibles depuis le classement par auteur, à la lettre L.

Pactum salis

Pactum salis, Olivier Bourdeaut, Finitude, 2018

Par Brigitte Niquet.

J’avais tant aimé En attendant Bojangles, j’aurais tant aimé adorer Pactum salis, le deuxième roman d’Olivier Bourdeaut. Hélas… je cherche en vain dans ce livre une once du charme du premier et, à vrai dire, je m’y suis un peu ennuyée. Certes, Bourdeaut s’est attaché à ne pas faire un Bojangles bis et on ne peut que l’en féliciter. Il a choisi des héros diamétralement opposés, bravo. Encore faudrait-il que ces héros nous touchent quelque part, nous intéressent quelque peu et force est de reconnaître que ce n’est pas le cas. Pourtant le pari de départ ne manquait ni d’originalité ni de sel, si je peux me permettre ce jeu de mots. C’est l’histoire d’une amitié naissante entre deux hommes qu’a priori tout oppose : Jean, ex-Parisien devenu modeste paludier à Guérande, trouve un jour, effondré sur son tas de sel, un type ivre-mort qui, sacrilège suprême, a uriné sur le tas en question. Il s’agit de Michel, agent immobilier richissime, qui n’aime rien tant que se bourrer la gueule ainsi qu’étaler ses signes extérieurs de richesse. Leur rencontre explosive va donner lieu à quelques épisodes hauts en couleur dont la truculence ravira sûrement certains lecteurs – masculins sans doute, car les femmes sont peut-être moins attirées par les récits de beuveries et de castagne qui se terminent immanquablement dans le caniveau, aucun détail sordide ne nous étant épargné. Bon. Une fois, deux fois, trois fois, à la quatrième je sature, même si ces orgies semblent souder peu à peu l’improbable couple Jean/Michel, ce qui, franchement, ne me fait ni chaud ni froid, l’empathie avec ces personnages m’étant totalement impossible.

Reste la description des marais salants qui se veut somptueuse et qui l’est (à l’exception de quelques « ratages » dont j’oserai dire que la surcharge frise le ridicule). Mais hélas, cela sent trop l’exercice de style, l’écrivain qui s’écoute écrire, tout ce que j’avais reproché par exemple à Maylis de Kerangal dans Réparer les vivants, et qui lui a permis d’avoir le succès que l’on sait. C’est tout le mal que je souhaite à Olivier Bourdeaut. Pour ma part, j’attendrai son troisième livre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Pactum salis chez l’éditeur ; notre critique d’En attendant Bojangles ; celle de Réparer les vivants.

Réparer les vivants

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Gallimard (Verticales), 2014

Par Brigitte Niquet.

Voilà un succès de librairie incontestable mais ce n’est pas pour me mêler aux laudateurs que je prends la plume.

« Remarquablement écrit », disent beaucoup de critiques. Ce n’est pas mon avis, sauf si on admet, effectivement, que la « beauté » de l’écriture est une fin en soi. Pour ma part, cela produit l’effet contraire, ce livre m’est tombé des mains, j’en ai sauté des pages entières. Trop de style tue le style, c’est bien connu, trop de métaphores tue les métaphores, et le tout tue le plaisir de la lecture et, évidemment, l’émotion. Chaque verbe, adjectif, nom, adverbe, etc. est accompagné d’au moins 3 synonymes, voire plus. Pour moi, c’est vraiment l’auteur qui « s’écoute écrire ». Sur un tel sujet, c’est même choquant.

Il y a, par ailleurs, des chapitres entiers (dont le premier, ça commence mal) dont on se demande vraiment l’intérêt par rapport au sujet. Que Simon se soit tué après une nuit de surf ou après une virée en boîte, quelle importance puisque c’est l’accident de voiture qui s’en est suivi qui l’a tué et qui rend son coeur disponible pour la transplantation ? Pourquoi donc consacrer tout le premier chapitre à la description (luxuriante) du surf et de la beauté du jour naissant sur la plage où vient mourir la « grande vague » ? De même, pourquoi consacrer des chapitres entiers à la vie privée, présente et même antérieure, des différents acteurs de la transplantation (médecins, chirurgiens, infirmières) ? Le comble est atteint dans le chapitre qui commence page 160 « Le jour où Thomas (un des médecins) fit l’acquisition du Chardonneret… », dont, après 3 lectures, je ne comprends toujours pas l’intérêt par rapport au sujet.

Cela n’empêche pas, bien sûr, que les chapitres consacrés à la détresse des parents du donneur potentiel, confrontés à la douleur conjuguée de la mort de leur fils et de la mutilation post mortem que les médecins leur proposent de cautionner, soient bouleversants, mais c’est le sujet qui l’est et ce sont bien les seuls chapitres que j’aie lus en entier avec les larmes aux yeux.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Réparer les vivants chez l’éditeur ; la critique de Corniche Kennedy, de la même auteure, par D. Bernard ; la critique du Chardonneret, de Dona Tartt, de Fr. Lechat.

Continuer

Laurent Mauvignier, Continuer, Éd. de Minuit, 2016

Par Brigitte Niquet.

Sybille, récemment divorcée de Benoît, tente de se reconstruire loin de lui et loin de Paris, en emmenant son fils Samuel, ado en pleine crise, qui au mieux l’ignore, au pire l’insulte si elle l’oblige à enlever ses écouteurs. Elle pense d’ailleurs qu’il n’a pas tort car elle n’a aucune estime d’elle-même : l’image qu’elle lui donne (elle traîne des journées entières en peignoir avachi et en savates, boit trop, fume trop, etc.) ne mérite que le mépris. Trop de facteurs se sont conjugués jusque-là, trop de malheurs auxquels elle n’a pas su faire face, sa vie se délite ; elle est au bord du gouffre et Samuel, déscolarisé, désaxé, aux frontières de la délinquance. Et un jour, il franchit la ligne rouge.

Cet événement, qui aurait pu les faire sombrer définitivement tous les deux, va être le détonateur dont Sibylle avait besoin pour reprendre son existence en main en même temps que celle de son fils. Une idée folle germe en elle : elle va emmener Samuel, bon gré mal gré, dans un périple équestre de trois mois dans les montagnes du Kirghizistan. C’est quitte ou double. Ou l’incommunicabilité perdurera et la fracture entre eux deviendra définitive ou ce voyage apparemment insensé les sauvera l’un et l’autre, l’un avec l’autre. Pari ambitieux, loin d’être gagné d’avance, dont on ignorera l’issue pratiquement jusqu’à la fin. Entre temps, par le jeu d’une construction en chapitres alternés passé/présent, l’auteur aura remonté le cours de la vie de Sibylle depuis sa jeunesse heureuse et étincelante jusqu’à la déchéance dans laquelle on a fait sa connaissance au début du roman. Et le lecteur se sera attaché à cette femme meurtrie avec qui la vie n’a pas été tendre et qui joue là sa dernière carte. Scotché, il n’en finit pas d’espérer : pourvu qu’elle réussisse !

On ne sait ce qu’il faut admirer le plus dans ce roman : c’est à la fois une ode à l’amour maternel inconditionnel, au-delà des mots pour le dire, dont mère et fils sont incapables ; un grand roman d’aventures dans une nature sauvage et sans pitié ; une découverte de la civilisation kirghize qui se résume en peu de mots – sens de l’hospitalité et respect de l’autre – mais se décline en chapitres d’une grande richesse descriptive ; un suspense toujours renouvelé en fonction des péripéties du parcours et de l’évolution psychologique des deux personnages, et bien d’autres choses encore (amoureux des chevaux, ce livre est aussi pour vous). Sans parler du style : il est d’une incroyable richesse, tantôt brutal, tantôt enveloppant, tantôt fulgurant… bref, immensément talentueux.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Romain Gary s’en va-t-en guerre

Laurent Seksik, Romain Gary s’en va-t-en guerre, Flammarion 2017 (disponible en J’ai lu)

Par Catherine Chahnazarian.

Sans comparaison avec le Désérable précédemment chroniqué, celui-ci est un vrai roman : la documentation biographique se fond entièrement dans une narration prenante. Sans avoir besoin ni de souligner ce qui est authentique ni de s’excuser de ce qui ne l’est pas, Seksik déroule un récit crédible et agréable à lire, équilibré entre les personnages. Il est malheureusement très mal titré et la couverture est trompeuse. Car il fait vivre le personnage de Roman Kacew à l’âge de dix ans et demi – bien avant qu’il devienne Romain Gary.

L’originalité et l’intérêt du travail de Seksik sont de rétablir le personnage du père et, au-delà du trio familial, de faire apparaître une série de personnages secondaires (dont ce « certain M. Piekielny ») qui constituent un tableau du ghetto juif de Wilno (Vulnius) où Roman a vécu la plus grande partie de son enfance, habitant au 16 rue Grande-Pohulanka. Le récit se déroule sur les journées des 26 et 27 janvier 1925, qui éclairent la décision de la mère de tenter une migration vers la France et l’aspiration du fils à découvrir un autre monde.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Flammarion ; en J’ai lu ; la critique du Désérable.

Un certain M. Piekielny

François-Henri Désérable, Un certain M. Piekielny, Gallimard, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Pour entrer dans ce livre et l’apprécier, mieux vaut d’abord lire ou relire les chapitres VI et surtout VII de La Promesse de l’aube, récit autobiographique de Romain Gary (1960). Roger Grenier, qui l’a bien connu, nous a prévenus : « Un grand romancier ne peut s’empêcher de fabuler un peu… » (1). Effectivement. Et Désérable remet quelques pendules à l’heure — tout en en rajoutant lui-même, fabulant à l’imitation du maître. Car son livre, par moments, est un récit de la vie de Gary, romancée, revue à la Désérable ; de l’imaginaire assumé, et assez réussi, notamment la rencontre avec Kennedy. Ceux qui connaissent déjà bien Gary y trouveront du re-sucé, voire un exercice de documentation. Mais, comme le dit Gary lui-même, « ce que je considère comme acquis est redécouvert par les nouvelles générations » (2) et c’est peut-être normal.

Un certain M. Piekielny est aussi une enquête, avec des hypothèses, des renoncements et des rebondissements, jusqu’à la fin, sur ce M. Piekielny auquel est consacré le chapitre VII de La Promesse de l’aube. « Au n° 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno (3), habitait un certain M. Piekielny », écrivit et répétera Romain Gary. Ce fil aurait dû être le seul suivi, il suffisait.  Hélas, trop souvent, Désérable se perd et nous perd dans des digressions égocentriques, narcissiques : il se met à parler de lui, lui écrivain, lui écrivant… Cela gâte cet ouvrage, qui aurait pu être bien meilleur.

Mais signalons de beaux chapitres sur les persécutions subies par les juifs, les déportations et les assassinats de masse. Car avec ce Certain M. Piekielny se prolonge, d’une belle plume, l’appel à la mémoire qu’avait lancé Gary.

(1) Préface du Sens de ma vie. Cf. « Liens », ci-dessous. (2) Le sens de ma vie, p. 93. (3) Wilno est l’actuelle Vilnius, en Lituanie.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Un certain M. Piekielny chez Gallimard. La Promesse de l’aube en Folio. Beaucoup plus court et assez réjouissant, Le sens de ma vie, transcription de l’entretien que Gary avait accordé à Radio-Canada en 1980, publiée par Gallimard en 2014 et parue en Folio également. La critique du bon roman que L. Seksik consacre lui aussi à R. Gary en 2017.

La femme au carnet rouge

Antoine Laurain, La femme au carnet rouge, Flammarion, 2014 (disponible en J’ai lu)

Par Catherine Chahnazarian.

Je m’étais fait conseiller ce livre par une jeune libraire à qui j’avais demandé quelle histoire d’amour pourrait faire un bon cadeau de Saint-Valentin. Hélas, je ne partage pas son enthousiasme.

Laurain aime les livres et les auteurs. Il l’étale un peu naïvement dans un récit sans prétention tournant autour d’un sac volé et de la recherche, par un libraire qui l’a retrouvé par hasard, de sa propriétaire. Reconnaissons à une intrigue le droit d’être légère, surtout si elle se tient. Mais l’ensemble est terriblement alourdi de détails, de descriptions et explications sans intérêt pour l’action ou inutiles au lecteur. Ainsi, par exemple : « Il y avait peu de monde en cette saison à la terrasse du café et Laurent choisit une table “première ligne”, c’est-à-dire donnant directement sur le trottoir. Il s’installa sous l’un des brûleurs à gaz qui agrémentaient la terrasse afin de réchauffer les consommateurs. » Ou lorsque les deux concierges d’un hôtel s’inquiètent qu’une cliente n’ait pas libéré sa chambre à midi et demie et que l’un d’eux, monté voir ce qui se passe, la trouve inanimée sur le lit : « Le concierge décrocha le téléphone de la table de nuit et composa le 9, le numéro de la réception ». Celui qui ne saurait pas que le 9 est le numéro de la réception dans tous les hôtels du monde comprendrait pourtant l’action en lisant la phrase suivante : « Julien, dit-il, j’ai un problème avec la cliente de la 52… ». Laurain use et abuse aussi de petits flash-backs visiblement destinés à échapper au récit linéaire. Ils apparaissent malheureusement souvent comme autant d’explications rétrospectives et en rajoutent à ce défaut déjà si prégnant. Tout cela court-circuite le petit suspens qu’il aurait pu y avoir et empêche l’attachement aux personnages, trop plats, ne serait-ce que parce que l’auteur ne laisse pas de place à l’imagination du lecteur. C’est pourtant le troisième livre qu’écrit Laurain et, d’après la quatrième de couverture, il serait déjà traduit dans quatorze langues.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Flammarion ; en J’ai lu.

Les loyautés

Delphine de Vigan, Les loyautés, J.-C. Lattès, janvier 2018

Par Brigitte Niquet.

C’est le dernier opus de Delphine de Vigan et, comme elle nous y a habitués, il ne ressemble pas aux précédents. Nul ne pourra accuser cet auteur de s’autoplagier et, si chaque livre explore les tréfonds de l’âme humaine et ses infinies possibilités de souffrance, c’est chaque fois sous un angle différent. Après le calvaire d’une femme bipolaire – la mère de Delphine – qui finit par se suicider (Rien ne s’oppose à la nuit), celui d’un auteur peu à peu vampirisé par une pseudo admiratrice peut-être imaginaire (D’après une histoire vraie), voici celui de deux enfants, Théo et Mathis.

Théo est en garde alternée après le divorce de ses parents, situation devenue d’une grande banalité, sauf que… Sauf que le père de Théo n’a pas supporté la séparation, a perdu son emploi, sombre dans l’alcool et la déchéance, et que Théo, malgré son jeune âge (12 ans), va tout faire pour que personne, absolument personne et surtout pas sa mère, ne soit au courant de ce qui se passe la semaine où il est chez son père. Il ne peut pas être loyal avec les deux, il a choisi son camp, celui du plus faible et du plus menacé. Lourd fardeau qui va le tirer vers le bas et le faire choir dans des abîmes d’où il ne pourra remonter et où il va plus ou moins entraîner Mathis.

Des adultes pourraient les sauver mais, quand ils ne sont pas englués dans leurs propres problèmes, comme Cécile, la mère de Mathis, ils sont impuissants faute de moyens, comme Hélène, la prof principale de la 5eB.

L’histoire nous est livrée tour à tour par les voix de ces deux femmes, qui se racontent à la 1e personne, et par le biais de Théo et de Mathis, dont le narrateur parle à la 3e personne, peut-être parce que les enfants, trop jeunes, n’ont pas encore « les mots pour le dire ». Cette alternance soutient l’intérêt du lecteur qui, d’ailleurs, n’en a pas besoin, tant ce petit livre est dense. Il est aussi glaçant, plus encore que les précédents de Delphine de Vigan, sans doute parce que, cette fois, les victimes sont des enfants et qu’on a l’impression que cela se passe (ou peut se passer) près de nous, si près que nous en sommes aveuglés et ne pourrons dire « après » que le sempiternel « On n’a rien vu », « On n’a rien fait parce qu’on ne savait pas »… Triste constat.


L’avis de Sylvaine Micheaux :

Roman à 4 voix. Théo, 12 ans, parents divorcés, vit en garde alternée. Mathis, son meilleur ami, suit tout ce que fait Paul, parfois malgré lui. Cécile, la maman de Mathis, se demande si elle connaît aussi bien son mari qu’elle le pense. Hélène, la prof de SVT des garçons, s’inquiète. Elle pense ressentir un mal profond chez son élève Paul. Elle -même est une enfant maltraitée, et elle reste hypersensible sur le sujet.  En fait-elle trop ?  » Parfois je me dis que devenir adulte ne sert à rien d’autre que ça : réparer les pertes et les dommages du commencement. Et tenir les promesses de l’enfant que nous avons été  » (page 157).

Ce roman explore les loyautés, entre amis, entre adultes (parents divorcés ne se parlant plus ou parents mariés), entre adulte et enfant…

Cette histoire dure, douloureuse, nous prend dès le départ et on ne lâche plus. On y retrouve la Delphine de Vigan de No et Moi, des Heures Souterraines.

Bouleversant. À lire.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Summer

Monica Sabolo, Summer, J.-C. Lattès, 2017

Par Brigitte Niquet.

Les livres fondés sur une disparition inexpliquée (dont généralement le dénouement finit par livrer la clé) ne manquent pas. En 2017, nous avions déjà eu L’enfant du lac de Kate Morton et seule la date de parution, antérieure de seulement quelques mois à celle de Summer, permet peut-être de départager, en matière d’intrigue du moins, le plagiaire et le plagié. Dans les deux cas, tout se joue, en effet, autour d’une « évaporation » incompréhensible et non élucidée, jusqu’à ce que l’enquête soit relancée et finisse par aboutir quelque 25 ans plus tard. Même s’il s’agit dans L’enfant du lac d’un bébé de onze mois et dans Summer d’une jeune fille de dix-neuf ans, les similitudes sont troublantes, d’autant que nous sommes dans les deux livres au cœur d’un drame familial, étouffé sous une chape de silence, et que les deux histoires se déroulent au bord d’un lac, dont l’importance est si grande qu’il devient l’un des éléments constitutifs du récit.

Malgré cela, Summer réussit à être original et prenant, et il le doit autant à son style qu’à la manière dont est traité ce sujet quelque peu rebattu. Une citation de l’Ophélie de Rimbaud, mise en exergue, donne le ton : ce livre est un long poème autour de la figure idéalisée de Summer, un poème écrit par son jeune frère, Benjamin, qui avait 7 ans au moment du drame et qui va tenir en grandissant une sorte de journal mêlant passé et présent, réalité et fiction :

« La nuit, Summer me parle sous l’eau. Sa bouche est ouverte, palpitante comme celle des poissons. Viens me chercher Benjamin s’il te plaît Je suis là, juste là Viens me chercher S’il te plaît s’il te plaît. »

Happé par le chant de cette sirène d’un nouveau genre, l’enfant puis l’adolescent se réfugie peu à peu dans un monde onirique où il s’évade à la poursuite de l’absente, jusqu’à se retrouver pratiquement déconnecté de la réalité. Il faudra l’aide d’un psychiatre, ainsi que celle du commissaire qui a mené l’enquête 25 ans plus tôt, pour qu’il donne le coup de pied salvateur qui le fera remonter des profondeurs du lac jusqu’à la surface où il pourra enfin, libéré de ses démons, comprendre ce qui s’est passé et renaître à la vie.

Un bon suspense donc, qui vaut plus par la manière dont il est traité et par son écriture singulière que par sa nature même, mais qui mérite le détour.

Catégorie : Littérature française.

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Perdre la tête

Bertrand Leclair, Perdre la tête, Mercure de France, 2017

Par François Lechat.

Sans conteste, ce livre est brillant, et retors. Il raconte l’histoire d’un homme qui s’appelle Wallace – pas au sens où il s’appellerait Wallace comme je m’appelle François, mais au sens où il s’appelle Wallace dans les notes qu’il prend sur son histoire dans son lit d’hôpital, cloué une jambe en l’air à la suite d’un accident dont il s’efforce de démêler les fils. Et donc, s’il prétend s’appeler Wallace pour brouiller les pistes (car son histoire est assez inavouable), nous ne sommes pas obligés, ni le narrateur ni le lecteur, de croire tout ce qu’il raconte. Il tente de comprendre et de raisonner, car il doit savoir pourquoi sa maîtresse lui a brisé le genou d’un coup de revolver. Mais il se prend aussi au jeu de la littérature et il laisse son imagination le mener où elle veut, alimentée aussi bien par ses souvenirs que par ses traumatismes d’enfance et par les sources d’information qui l’entourent et le torturent – journaux, internet et télé qui le renvoient aux combines mafieuses de l’Italie contemporaine et à la perspective de voir des chirurgiens procéder à des greffes de tête, ce qui lui fait perdre la sienne, comme l’indique le titre… Vous l’aurez compris, ce livre n’est pas fait pour les lecteurs cartésiens ou les amateurs d’intrigues policières : l’écriture est fiévreuse, le récit erratique, les phrases tantôt incisives tantôt acrobatiques, la virtuosité de l’auteur se manifeste à toutes les pages. Autour de son anti-héros, esclave des femmes, ne gravitent que des personnages féminins et un mari hémiplégique, privé lui aussi de ses jambes : on devine qu’il y a de la passion et des orages dans l’air. Et de fait, on trouvera dans ces pages une colère homérique et bien méritée, une remarquable scène de sexe (en une seule phrase courant sur une page entière), la honte et l’angoisse d’un homme asservi à ses obsessions. Dommage que l’auteur se laisse piéger par sa facilité : il aurait pu nous épargner quelques tunnels, un certain sentiment de surplace ou cette faute grossière consistant, après une demi-page éblouissante sur une jolie idée (est-ce le lever du soleil qui fait chanter les oiseaux, ou le chant des oiseaux qui fait se lever le soleil ?), à l’étirer encore sur plusieurs lignes en lui faisant perdre tout son suc. A lire pour le plaisir, par curiosité.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

L’invention des corps

Pierre Ducrozet, L’invention des corps, Actes Sud, 2017

Par François Lechat.

L’éditeur est très fier de ce roman encensé par plusieurs critiques, et qui le mérite bien. Sauf, sans doute, sur un point : il est brillant, trop brillant ; éminemment contemporain, trop contemporain. L’enjeu réside dans la mise en parallèle entre les barbaries dont l’Homme s’est récemment rendu coupable (l’assassinat de 43 étudiants par la police mexicaine le 26 septembre 2014, la Shoah, le 11-Septembre, le mur érigé par les Etats-Unis à la frontière mexicaine…) et le caractère glaçant des utopies actuelles, celle du transhumanisme et celle d’un monde horizontal et liquide, sans barrière, ultra-connecté par la grâce de l’informatique. Pierre Ducrozet multiplie les morceaux de bravoure autour de ces sujets écrasants, et esquisse d’un style alerte et enlevé, d’une impeccable clarté, le monde dont rêvent nos modernes utopistes. Il oppose en outre à ces déshumanisations hard et soft le retour à leur corps de ses deux héros, le génial informaticien Alvaro et la brillante biologiste Adèle, deux exilés du réel qui vont retrouver leurs sensations et une raison de vivre après avoir failli basculer du côté des technophiles délirants. Un roman d’une intelligence et d’une virtuosité rares, donc, mais dont on aura compris qu’il ne nous épargne aucun passage obligé pour qui se veut à la page – jusque dans la syntaxe, délibérément charcutée par moments pour bien montrer que l’on n’a pas peur de se salir les mains, et jusque dans les inévitables scènes de sexe, qui oscillent entre audace codifiée et rédemption par l’animalité. Sans parler de la structure éditoriale : chapitres numérotés ou non selon les cas, et livre divisé entre quatre « Mouvements » car vraiment, il eût été trop vulgaire de parler de « Parties ». Brillant, trop brillant. Mais si les délires technologiques vous intriguent, profitez-en : vous allez tout comprendre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Victor Hugo vient de mourir

Judith Perrignon, Victor Hugo vient de mourir, L’iconoclaste, 2015 (disponible en Pocket)

Par Dominique Bernard.

Victor Hugo vient de mourir. Ah bon, je croyais que c’était Johnny ? Oui, mais non, car pour l’émotion, c’est pareil. Impressionnantes ressemblances en effet : ces informations qui circulent dans les jours qui précèdent la mort, ces rassemblements populaires devant le domicile, le défilé des proches et des célèbres. « Ils lèvent les yeux vers les fenêtres fermées, ils palpent l’absence, le silence, la mort qui œuvre à l’intérieur, comme des personnages en quête d’auteur ». Et maintenant, comment organiser les funérailles, qui défilera,  quelles organisations, dans quel ordre, quels drapeaux, dans quelles rues, un jour de semaine, un dimanche ?  En bref, à qui appartient le mort, l’homme politique, l’écrivain ?

Le texte de Judith Perrignon est précis et très documenté (elle est journaliste). Victor Hugo meurt devant nous comme si nous étions de sa famille (nous sommes tous de la famille de Victor Hugo). Elle  réussit à intégrer des extraits de ses correspondances qui rendent le mythe humain. L’écriture est vive et le récit se lit comme un roman. Voyez cette foule : « C’était dans la rue comme dans la vie, il y avait les bien assis et ceux qui s’agrippaient quelque part ». Actuel, je vous le disais.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’Iconoclaste; en Pocket.

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