Le Triomphe des Ténèbres

Jacques Ravenne et Éric Giacometti, Le Triomphe des Ténèbres, J.-C. Lattès, 2018 (disponible au Livre de Poche)

Par Catherine et Pierre Chahnazarian.

Le sujet de ce roman est le rapport du nazisme à l’ésotérisme, sujet très documenté aujourd’hui, et les auteurs ont visiblement plongé avec passion dans cette documentation. Ils en tirent un gros roman bien construit.

— J’ai bien aimé la trilogie à laquelle ce roman appartient, dit Pierre, parce que le sujet m’intéresse, même si d’autres auteurs ont fait de meilleurs romans sur le nazisme, comme Philippe Kerr, hélas décédé. Mais chez Ravenne et Giacometti, il y a des trucs pas mal faits, avec Churchill, des réseaux anglais, la résistance…

— Moi l’écriture m’a déçue, notamment des phrases choc excessives et des erreurs qu’on n’a pas d’excuse d’avoir laissé passer quand on est deux plus un éditeur. Ça m’a gâché la lecture. C’est vraiment dommage, surtout à ce niveau-là de connaissance du sujet. Mais je comprends qu’on passe outre et qu’on apprécie le livre voire la série : Le Triomphe des Ténèbres (2018), La Nuit du Mal (2019), La Relique du Chaos (2020).

Catégorie : Littérature française (roman historique).

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de Poche.

La vie mensongère des adultes

Elena Ferrante, La vie mensongère des adultes, Gallimard, 2020

Par François Lechat.

J’avais beaucoup aimé, et admiré, le cycle de L’amie prodigieuse. Je n’ai donc pas voulu manquer ce nouveau roman de Ferrante, qui connaîtra de toute évidence une suite.

A bien des égards, on la retrouve ici telle qu’on l’a quittée : Napolitaine, féministe, fine observatrice des émois intimes et de l’ambivalence des sentiments et des relations, ambivalence symbolisée par un bracelet que tout le monde s’arrache. En outre, il s’agit à nouveau d’une histoire de filles qui aspirent et hésitent à sortir de l’enfance.

Mais l’arrière-plan social, cette fois, n’a pas de relief particulier, alors que L’amie prodigieuse parvenait à différencier chaque rue, chaque métier, chaque manière de parler. Et les enjeux sont plus classiques : la laideur, l’amour, le couple, la sexualité, cette dernière étant assez envahissante et traitée sur un mode vériste. Il en résulte un texte prenant, avec des temps forts et des scènes réussies, mais que l’on peut trouver assez convenu ou trop bavard. « La vie mensongère des adultes » n’est pas un thème nouveau : les héroïnes de Ferrante ne sont pas les premières à découvrir que leurs parents jadis adulés ont leurs petits secrets et leurs grands mensonges. Et que les cibles de cette désillusion soient des enseignants ou des intellectuels ne change rien à l’affaire : il est un peu facile d’opposer leurs phrases grandiloquentes à leurs faiblesses intimes.

Il reste que ce roman se situe au-dessus de la moyenne grâce à une formidable capacité d’analyse et d’expression, ainsi que grâce à un beau personnage, une tante flamboyante et revêche. Je lirai sûrement les autres volumes, mais je n’en attends pas le même plaisir que du cycle précédent.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Elsa Damien.

Liens : chez l’éditeur. Toutes nos critiques d’Elena Ferrante sont rassemblées à la lettre F du classement par auteur.

La fille de l’Espagnole

Karina Sainz Borgo, La fille de l’Espagnole, Gallimard, 2020

Par Brigitte Niquet.

En commençant ce roman, on pense déjà qu’on va se régaler – à condition toutefois d’avoir le cœur bien accroché. Dès le début, en effet, on ne peut qu’être fasciné à la fois par la remarquable qualité de l’écriture et par la violence qui sourd de partout, impitoyablement décrite sans la moindre concession.

Nous sommes à Caracas, ville martyre écartelée entre des bandes rivales qui s’étripent pour des raisons pseudo-politiques servant de prétexte à la barbarie pure et simple. Au milieu de ce chaos tente de survivre l’héroïne, Adelaida, qui au début du livre enterre sa mère très aimée et retrouve en rentrant son logement occupé et mis à sac par une bande de foldingues enragées qui jouent de la machette comme d’autres des aiguilles à tricoter. Le sort en est jeté : Adelaida va devoir apprendre à survivre seule et, faute de mieux, tenter d’organiser son départ vers d’autres horizons, en empruntant l’identité d’une morte dont elle aura d’abord trimballé la dépouille sur cinq étages avant de la balancer dans une benne à ordures. Y parviendra-t-elle ? Elle n’aura, en tout cas, pas cessé de patauger dans le sang, les excréments, les cadavres brûlés ou putréfiés : aucun détail horrible ne nous est épargné et c’est peut-être la limite du genre. Bis repetita placent, sans doute. Toutefois, lorsque les « repetita » de cette sorte s’étalent sur deux cents pages, elles peuvent lasser, quel que soit le talent de l’auteur. Mais c’est aussi ce qui fait le succès des films d’horreur, plébiscités par un large public… De même, on peut regretter que le principal et souvent unique centre d’intérêt en dehors de la description de ce charnier soit la torture morale subie par la jeune fille, d’où risquent de s’ensuivre pour le lecteur une certaine monotonie, voire un certain ennui. Mais tout le monde n’est pas non plus d’accord là-dessus : certains disent avoir dévoré le livre en une ou deux soirées.

Reste le message qui fait froid dans le dos et mettra sans doute tout le monde d’accord : le Venezuela, c’est loin, mais si cela arrivait chez nous, demain ? C’est comme le COVID, on n’y croyait pas, mais…

Catégorie : Littérature étrangère (Venezuela). Traduction : Stéphanie Decante.

Liens : chez l’éditeur.

Le pays de l’horizon lointain

Alain Gnaedig, Le pays de l’horizon lointain, Joëlle Losfeld, 2020

Par François Lechat.

Le pays du titre, c’est l’Écosse, où naît, d’où part et où revient le héros, Walter Grassie, après avoir effectué son Grand Tour comme le voulait la tradition des classes supérieures à l’époque, aux alentours de 1800.

Vous aurez deviné que ce petit livre, très soigneusement écrit, rédigé dans un style tellement classique que les premières pages déconcertent, s’adresse à un public cultivé. Par les yeux d’un avocat qui n’adhère pas tout à fait aux valeurs de son milieu, Alain Gnaedig restitue toute l’ambiguïté du modernisme bourgeois. D’une part, la passion pour la science, les découvertes, les cabinets de curiosités ; le culte de la raison et de la nouveauté ; la naissance de l’amour conjugal et partagé ; l’extension du domaine du plaisir, y compris charnel, à l’occasion de plongées dans les milieux libertins de Venise et d’ailleurs… Mais aussi, d’autre part, la peur du peuple et de la Révolution, l’obsession de l’argent, la conquête des terres exploitables sur le dos des paysans, l’incapacité à rompre avec la religion, ce ciment de l’ordre social.

Sous la plume d’Alain Gnaedig, un monde nouveau se forme lentement, qu’il évoque avec sensibilité et une sorte de nostalgie : au prix d’un bref accès de vulgarité et de trois anachronismes, il le contemple avec l’œil d’aujourd’hui et semble le trouver déjà trop moderne.

Catégorie : Littérature française.

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Chambre 128

Cathy Bonidan, Chambre 128, La Martinière, 2019

Par Anne-Marie-Debarbieux.

Le principal intérêt de ce petit livre réside dans le choix de la forme épistolaire. Choix original, presque désuet aujourd’hui, et de ce fait intéressant, d’autant plus que ces lettres sont bien écrites ; le style en est fluide, élégant même, et donc d’une lecture très agréable. Les correspondants aiment écrire ou découvrent le plaisir d’écrire ou le retrouvent peut-être, et se dévoilent peu à peu dans ces échanges de plus en plus personnels. La lettre manuscrite, même spontanée (et à plus forte raison si elle goûte le temps de la réflexion), s’attache davantage à la recherche de l’adéquation des mots et de la pensée et, qu’elle suscite la surprise ou impose le délai d’une attente pour parvenir à son destinataire, elle génère des réponses à leur tour fébriles ou longuement mûries. Elle a aussi le charme d’une calligraphie personnelle.

Au centre de cette histoire, le manuscrit d’un roman oublié dans le tiroir de la table de chevet d’une chambre d’hôtel. Celle qui l’a trouvé (et n’a pas résisté à la curiosité de le lire) cherche évidemment à le restituer à son propriétaire, sans se douter qu’elle entame un parcours compliqué qui prend la tournure d’une sorte d’enquête. En effet le manuscrit a toute une histoire et c’est entre ceux qui lui sont liés de près ou de loin (et ne se connaissent pas forcément), que s’élabore ainsi toute une correspondance.

Chambre 128 est donc un roman dont le thème est finalement l’écriture et le pouvoir du livre.

Très habilement, l’auteur ne nous dévoile pas le contenu du manuscrit (tout au plus devine-t-on qu’il s’agit d’une histoire d’amour) car en réalité ce qui est en jeu, ce sont les émotions et les partages qu’il génère chez ses lecteurs plus que le contenu lui-même.

Quelle influence un livre peut-il parfois avoir sur une vie ou à tout le moins sur l’évolution d’un lecteur ? Vaste question !

Ce petit livre n’est pas un chef d’oeuvre incontournable mais il est plaisant et le thème ne laisse pas indifférent les passionnés d’écriture.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Une fille sans histoire

Constance Rivière, Une fille sans histoire, Stock, 2019

Par Sylvaine Micheaux.

Ce premier roman de Constance Rivière est une vraie réussite.

Adèle, jeune femme de 25 ans, vit quasi enfermée dans son appartement situé près de la salle du Bataclan, triste, solitaire, inexistante et presque invisible, surtout depuis le décès de son père, la seule personne pour qui elle comptait un peu. Sa seule distraction, assise le soir devant sa fenêtre ouverte, est de scruter ses voisins dans leur appartement éclairé, imaginant leur intérieur et leur inventant une vie. Mais ce soir de novembre 2015, le calme de la nuit est troublé par le bruit des sirènes des pompiers et de la police. Intriguée, Adèle finit par allumer la télévision et découvre les attentats sur Paris dont celui du Bataclan si proche. Le lendemain, sur l’écran, une maman italienne brandit la photo de son fils Mattéo, dont elle est à la recherche. Adèle connaît un peu Mattéo, un étudiant des Beaux-Arts, gentil, souriant, et qui laissait parfois des esquisses sur les nappes en papier du petit bar où la jeune fille a été serveuse quelques mois.

Mue par un besoin irrésistible et incompréhensible, Adèle se précipite à l’École Militaire où se regroupent les familles des victimes en attente de nouvelles ; mais pour pouvoir y entrer, elle invente dans l’urgence une histoire d’amour, toute nouvelle et encore secrète, avec Mattéo, et un rendez-vous avec lui, chez elle après le concert. Ainsi commence, pour Adèle, le plus grand rôle de sa vie.

Ce roman est l’histoire d’Adèle, écrite à la troisième personne, entrecoupée des témoignages, écrits à la première personne, d’un bénévole psychologue de la Croix Rouge et de la mère de Mattéo. Bien qu’on sache dès les premières pages la chute de l’histoire, on est happé par le récit, par ce destin singulier, et on ne veut qu’une chose : comprendre le pourquoi, le comment et savoir jusqu’où la jeune fille va aller.

L’écriture est fine, précise, addictive ; rien n’est larmoyant ni sordide malgré ce sujet qui devient courant dans la littérature actuelle – les attentats de 2015.

Un excellent premier roman, qui fait partie de la sélection du Prix Lire Élire des Bibliothèques Pour Tous Nord-Flandre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Un coeur en silence

Blanca Busquets, Un cœur en silence, Pocket, 2016

Par François Lechat.

Si vous aimez la musique en général, et le violon en particulier, ne ratez pas ce beau roman dont le héros est un précieux Stainer du 17e siècle. Autour de cet instrument gravitent des musiciens liés par l’amour, l’ambition ou la filiation, mais également une domestique, Maria, qui est aussi touchante, avec son mélange d’intelligence et de candeur, que les héroïnes de Milena Agus. Dans une construction temporelle très élaborée (qui amène la traductrice à se perdre entre le passé simple et l’imparfait), Blanca Busquets fait alterner les voix de quatre narrateurs pour raconter l’histoire inouïe de ce violon jeté dans une décharge par erreur, et faire graviter tout ce petit monde autour d’un chef d’orchestre star pour qui toute virtuose est une amante en puissance. Les passions dépeintes ici ne sont pas originales, mais l’auteure les rend dans une langue ciselée, avec beaucoup de finesse et de sens dramatique : on se laisse prendre, toucher, amuser aussi. Et l’on ne risque pas d’oublier Maria, la bonne, et sa relation si singulière avec son maître, le chef d’orchestre. Que deviennent l’amour et les barrières sociales quand un violon hors de prix voyage entre les pauvres et les riches ?

Catégorie : Littérature étrangère (Catalogne). Traduction : Catalina Salazar.

Liens : chez l’éditeur ; Milena Agus par François Lechat.

Marche blanche

Claire Castillon, Marche blanche, Gallimard, 2020

Par Brigitte Niquet.

Je me souviens de la première apparition de Claire Castillon dans une émission littéraire, en 2006 je crois, sous l’oeil ébaubi de Patrick Poivre d’Arvor, sidéré devant le phénomène : une jeune et très jolie fille venant présenter un brûlot intitulé Insecte (lisez Inceste), un recueil de nouvelles qui mettait le feu sans vergogne aux relations mère-fille et versait de l’huile sur ledit feu comme s’il ne prenait pas assez vite à son goût, le tout en écarquillant de grands yeux presque candides. Époustouflant.

J’appris alors que l’auteure n’en était pas à son coup d’essai, et venait de réussir son coup de maître médiatique. J’avais l’intention de suivre sa carrière, mais je l’ai un peu oubliée car elle fut étonnamment discrète, et c’est seulement en 2020 que la belle refait vraiment surface avec cette Marche blanche où l’on retrouve toute la virulence d’Insecte, mais comme inversée puisqu’il s’agit ici d’une mère dont on a enlevé la petite fille de 4 ans, jamais retrouvée, une mère qui ne s’en remet pas et en veut à la terre entière, et d’abord à son mari, qu’elle accuse d’avoir baissé les bras trop facilement. Dix ans plus tard, lorsqu’un couple avec deux enfants vient s’installer dans la maison d’en face, elle se persuade que la fille (qui a l’âge qu’aurait la petite disparue) est sa propre fille et elle perd peu à peu contact avec la réalité.

Voilà un beau sujet pour faire pleurer Margot, mais Margot ne pleure pas car l’histoire nous est racontée exclusivement du point de vue de la mère (qui parle de bout en bout à la 1e personne), bien trop ancrée dans ses révoltes et ses délires pour nous tirer des larmes. Cette femme est glacée et rien ne la réchauffe, cette femme est glaçante et, si elle ne nous émeut pas vraiment, elle nous inquiète profondément et l’on pressent que cela va finir mal, très mal. Il y a trente-six façons qu’une histoire finisse mal et l’on ne saura qu’à la toute fin laquelle Claire Castillon a choisie. Disons simplement qu’elle est dans la logique du personnage – et de l’auteure. À quand le prochain Castillon ? Nous l’attendons avec impatience.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

L’Énigme de la chambre 622

Joël Dicker, L’Énigme de la chambre 622, De Fallois, 2020

Par Anne-Marie Debarbieux.

J’étais curieuse de lire le dernier Joël Dicker après un avis réservé sur le précédent. Ce nouveau roman est plus intéressant, car si l’histoire est toujours assez rocambolesque, elle se disperse moins entre de multiples personnages.

L’action se déroule à Genève, patrie de l’auteur, qui se met lui-même en scène sous l’appellation « l’écrivain ». Séjournant dans un hôtel de luxe, il remarque qu’à la chambre 621 succède la 621 bis et non la 622. Intrigué, il apprend que quelques années plus tôt un meurtre a été commis dans cette chambre, dont l’auteur n’a jamais été identifié. Pour ne pas nuire à la réputation de l’établissement, on a modifié le numéro de la chambre.

Joël et son amie Scarlett décident de reprendre toute l’enquête.

On évolue alors entre deux personnages que tout oppose : Macaire Ebezner, successeur attendu à la présidence de la très renommée banque fondée par son grand-père, et Levovitch, dit Lev, fils d’un comédien raté qui projette sur lui ses rêves inaccomplis et ses frustrations. Macaire est un homme riche, très compétent, mais il n’est pas un homme brillant. Il inspire l’estime, non l’admiration. Lev est pauvre, séduisant, audacieux et manipulateur. Deux hommes, deux mondes, deux milieux. À leurs côtés, une femme, la belle Anastasia, d’origine modeste, dont la mère est prête à tout pour la marier dans le « beau monde ». Convoitée par Macaire et par Lev, Anastasia qui aime l’un comme un ami et l’autre comme un amant a bien du mal à trouver sa place.

Tout s’accélère quand, à la mort du patriarche, la succession à la présidence du groupe bancaire ne se passe pas du tout comme prévu. Et c’est à l’occasion de la grande soirée où le nom du nouveau président doit être officialisé qu’un homme est assassiné dans la chambre 622.

Rebondissements, coups de théâtre, les ingrédients d’un bon thriller sont là pour tenir en haleine le lecteur sur la progression de l’enquête de l’écrivain.

Il ne faut pas chercher dans ce roman une grande épaisseur psychologique, ni être tatillon sur la vraisemblance de certaines situations, il faut se laisser emporter par la succession des événements entre intrigue sentimentale, enjeux financiers, rivalités sociales, jusqu’à la révélation finale.

Un bon roman de détente mais qui pourrait néanmoins éviter quelques longueurs.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur. Découvrez nos autres critiques de Joël Dicker (dans le classement par auteur).

Le Service des manuscrits

Antoine Laurain, Le Service des manuscrits, Flammarion, 2020

Par Sylvaine Micheaux.

Une maison d’édition reçoit en moyenne trois mille manuscrits par an, et deux ou trois sont édités et deviennent des succès. Ce roman d’Antoine Laurain nous fait pénétrer dans le saint des saints de la maison d’édition où Violaine Lepage, quarante-quatre ans, est directrice et éditrice : le Service des manuscrits. Chaque manuscrit reçu est lu et annoté d’un carré s’il est refusé, d’un croissant s’il mérite une seconde lecture et des corrections, ou enfin d’un soleil, le Graal qui mène à l’édition, voire au succès. Et un soleil, Marie, lectrice, vient d’en trouver un avec « Les Fleurs de sucre ». Ce roman, plein de suspense au sujet de meurtres commis en Normandie, mais qui n’est pas un polar, rencontre très rapidement le succès. Le souci est que son auteur, Camille Désencres, est non seulement invisible, mais injoignable, qu’on ignore même si c’est une femme ou un homme, et que le livre est sélectionné dans les Goncourables. Violaine cherche désespérément à mettre la main sur cet auteur qui devra forcément être présent lors de la remise du Goncourt, si remise il y a.

Le plus de ce roman, une plongée dans le monde de l’édition dans un pays, la France, où des millions de gens rêvent d’écrire un livre, où cinq cent mille le font chaque année, avec forcément d’innombrables refus à la clé. Autre plus, l’héroïne, Violaine : un portrait de femme complexe, secrète, qui a tout fait pour réussir ; et l’interaction entre l’histoire du roman « Les Fleurs de sucre » et des meurtres bien réels commis en Normandie.

Le moins, la fin bâclée, qui se précipite pour donner réponse à tout. Mais l’écriture est agréable, et cela se lit d’une traite.

Catégorie : Littérature française.

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Le pays des autres

Leïla Slimani, Le pays des autres, Gallimard, 2020

Par Brigitte Niquet.

Leïla Slimani ne chôme pas. Si l’on ne considère que son activité de romancière, trois romans en six ans dont un prix Goncourt, voilà qui vous pose une écrivaine, surtout aussi jeune. Quel étonnant parcours que celui de cette franco-marocaine, dont le premier manuscrit fut refusé par tous les éditeurs et le troisième (Chanson douce) couronné par un prix Goncourt mérité ! Et voici que sort maintenant le premier tome de ce qui va devenir une saga en trois volumes. Excusez du peu !

Nous sommes au tout début des années 1950. Mathilde, une jeune Alsacienne, s’est éprise d’Amine, un colonel de spahis marocain venu se battre aux côtés des soldats français. Quand la paix revient, elle quitte tout pour lui, l’accompagne dans son pays et l’épouse. Hélas… Elle croyait vivre dans une belle maison, au soleil, roucoulant avec son époux chéri, et elle se retrouve dans une chambre insalubre dans la maison de ses beaux-parents, ne jouit d’aucune liberté, n’a aucun droit, et son mari, bien que lié à elle par une vraie passion charnelle, puis par la venue d’un enfant, n’hésite pas à l’« esclavagiser », voire à la frapper si elle se montre trop rétive : c’est ainsi qu’on traite les femmes dans la culture marocaine et nul ne s’en indigne. Mais Mathilde n’est pas prête à se laisser faire et Le pays des autres est avant tout l’histoire de son combat pour exister autrement que dans l’ombre d’Amine. Même si elle trébuche, même si elle tombe, elle se relève et va de l’avant. Sa fille Aïcha lui emboîte le pas ainsi que sa belle-sœur Selma, et l’on devine que l’émancipation des femmes, si elle n’est pas pour demain, sera pour certaines après-demain, tandis que le Maroc, sous tutelle française, s’ébroue lui aussi et refuse l’infantilisation dans laquelle la « mère-patrie » prétend le maintenir.

J’ai aimé ce livre, sa belle écriture, le souffle épique qui le porte et les échos de batailles que nous avions presque oubliées, mais j’avoue que j’ai peiné un peu à le terminer et je ne suis pas sûre que je lirai les deux tomes suivants annoncés. Comme pour L’amie prodigieuse, j’ai le sentiment d’en savoir assez pour imaginer la suite. Ou ne pas l’imaginer et passer à autre chose, par crainte de saturation, d’overdose… Mais c’est un point de vue très personnel et personne n’est obligé de le partager. Aucun risque, d’ailleurs, vu le formidable succès de librairie d’Elena Ferrante. Nous en souhaitons autant à Leïla Slimani.

Catégorie : Littérature française.

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Laura

Eric Chauvier, Laura, Allia, 2020

Par François Lechat.

Alors que c’est la mort qui rôde chez Julia Deck, dans Propriété privée, autre court récit à la première personne dont la fin reste ouverte, c’est l’incendie d’une usine qui menace dans Laura. Mais s’il entretient l’interrogation (Laura et son amoureux transi oseront-ils mettre le feu ?), Eric Chauvier n’en fait pas le centre de son roman. C’est Laura qui importe, avec toute l’ambivalence qu’elle inspire à Vincent, son soupirant. Car Laura, qui lui enflammait déjà les sens au collège, est restée désespérément belle mais, aussi, désespérément province, inculte et vulgaire, alors que Vincent a étudié la philosophie à Paris…

Sur cette trame banale, Eric Chauvier tresse un bel entrelacs de dialogues réalistes et de réminiscences pleines de finesse. C’est que Laura, star du collège et du village, désirée par tous les mâles du coin, a vu se fracasser ses rêves d’ascension sociale par le mariage, et que Vincent a tout enregistré, tout retenu, tout digéré. Le cynisme des puissants, l’humiliation des petites gens, la France des territoires perdus, la rage à l’égard des élites et la damnation des femmes, c’est tout cela qu’évoque Vincent par petites touches incisives alors même que, dans ces longues heures avant l’incendie, il ne rêve que de « conclure ».

Avec Laura, Eric Chauvier réussit le nouage de l’intime et de l’intelligence. Julia Deck avait atteint le même niveau de réussite dans Viviane Elisabeth Fauville, mais elle est moins ambitieuse dans son dernier roman, Propriété privée.

Catégorie : Littérature française.

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Propriété privée

Julia Deck, Propriété privée, Minuit, 2019

Par François Lechat.

Julia Deck s’est fait connaître en 2012 avec Viviane Elisabeth Fauville, court roman qui racontait les pérégrinations, dans le Quartier latin, d’une femme amenée à tuer son psychanalyste. Elle n’a changé ni d’éditeur ni de manière avec Propriété privée, dont l’action se situe cette fois, avec beaucoup de précision, dans un écoquartier de la banlieue est de Paris, et qui commence aussi par un meurtre – mais celui d’un chat, en l’occurrence.

J’ai lu Propriété privée juste avant Laura, d’Eric Chauvier, et l’analogie est frappante : deux auteurs français confirmés, fidèles à leur éditeur, adeptes du format court, du récit à la première personne et des fins ouvertes, et qui mêlent un suspense à un arrière-plan sociologique affirmé. Mais si Julia Deck l’emporte pour le suspense, et aussi pour l’humour (le livre commence ainsi : « J’ai pensé que ce serait une erreur de tuer le chat, en général et en particulier »), elle n’a pas osé aller au bout de son propos. Son écoquartier rempli de citoyens de bonne volonté n’est qu’un décor, et ce qui aurait pu être une étude de mœurs se focalise, avec l’arrivée de nouveaux voisins appelés Lecoq, sur une querelle de voisinage. Une belle querelle, avec des temps forts et des rebondissements, et qui conduit à soupçonner un vieil ermite d’être capable du pire. Mais une querelle malgré tout : un moment savoureux, guère plus – peut-être la base d’une mini-série télévisée…

Catégorie : Littérature française.

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Il nous reste les mots

Georges Salines et Azdyne Amimour, Il nous reste les mots, Robert Laffont, 2020

Par Sylvaine Micheaux.

Je voulais lire ce livre qui est un dialogue entre deux hommes, deux pères que tout oppose et qui n’auraient, dans la logique, jamais dû ni se rencontrer, ni se parler, ni se raconter. Georges Salines est le père de Lola, morte à 28 ans le 13 novembre 2015 lors de l’attentat du Bataclan ; Azdyne Amimour est le père de Samy, même âge, qui était un des trois terroristes du Bataclan abattus ce soir-là par la police.

Georges est président d’une association, 13onze15 Fraternité-Vérité, créée suite aux attentats pour les victimes de ce jour et pour leur famille, et qui, peu à peu, est entrée en lien avec des associations de victimes d’attentats de tout pays et de tout type (pas seulement commis par Daesh). Azdyne va un jour le contacter car il se considère aussi, d’une certaine façon, lui le musulman modéré, très peu pratiquant, victime des actes de son fils – qu’il a perdu deux fois : le jour où il est parti en Syrie faire le djihad et le jour où il est mort. Les deux pères vont se rencontrer, se raconter leurs enfants, leurs familles, leurs enfances, leurs voyages, l’avant et l’après 13 novembre, le deuil. Azdyne Amimour voudrait comprendre comment et pourquoi son fils Samy a pu prendre un tel chemin. Entre eux se noue un vrai dialogue ; ils ont tous deux un parcours différent mais parfois proche, ayant beaucoup voyagé et vécu quelquefois dans les mêmes contrées, chacun comprenant la souffrance de l’autre.

Mais j’apporterai de petits bémols. Le dialogue est parfois très littéraire, on sent que cela a été corrigé, voire réécrit. Leurs pensées repartent par moment très loin dans leur passé, leur enfance, et cela n’apporte pas grand-chose, même si c’est souvent ce qui arrive dans une discussion : on parle, on parle et on s’éloigne du sujet…

J’ai également trouvé que Georges Salines – tout en se voulant très tolérant – était moralisateur et paternaliste. Il sous-entend qu’Azdyne Amimour approuve la théorie du complot, qu’il a un petit fond antisémite, etc. Le livre m’a intéressée, mais il est évident que le père de Lola a le plus beau rôle : Lola était gaie, ses deux frères heureux, on a l’impression que ses parents ont tout bien fait.

Mais au moins le père musulman, qui a été harcelé longtemps, qui a perdu ses amis en grande partie, a pour une fois la parole. Cet essai a donc le mérite d’exister, de rendre réel et humain un père souvent jugé aussi coupable que son fils.

A lire, mais sans plus.

Catégorie : Essais, Histoire…

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Ne fuis pas ta tristesse

Emmanuel Godo, Ne fuis pas ta tristesse, Salvator, 2017

Par Anne-Marie Debarbieux.

Ce titre avait d’emblée éveillé ma curiosité : la forme un peu injonctive mais néanmoins amicale, la formulation d’un conseil allant à contre-courant de la tendance actuelle qui nous incite à « positiver »… J’étais intriguée et la lecture d’un article élogieux a achevé de me convaincre d’ouvrir ce petit livre difficile à qualifier. Il se présente comme une sorte de promenade méditative autour du thème de la tristesse. Si l’auteur annonce très vite la couleur en écrivant qu’il est bien loin « des sirops et bluettes qui promettent la zénitude en patch et le nirvana en dix leçons », il n’écrit pas pour autant un livre austère et réservé à quelques initiés familiers de l’introspection spirituelle.

Ne pas fuir sa tristesse ne signifie pas qu’il faut s’y complaire et s’y lover en se pensant le plus malheureux du monde. Cela signifie seulement qu’il ne faut pas la refouler mais la prendre pour ce qu’elle est, un moment qui survient dans toute vie quand surgit une étape douloureuse. Vouloir s’en débarrasser rapidement pour rejoindre l’euphorie obligée, la considérer comme une défaillance qu’il faut dépasser au plus vite est une erreur et une illusion. Il faut prendre le temps d’accepter sa tristesse, de l’écouter, de la laisser parler et d’en faire une étape qui nous fera avancer. Il y a une tristesse mortifère et une tristesse d’où jaillit sinon une espérance, du moins une sérénité. Celle qui sait que tout passe, que toute joie est à savourer et que la tristesse peut aussi être une sève.

L’auteur est professeur de littérature et sa réflexion est émaillée de nombreuses références aux grands écrivains : penseurs, philosophes, essayistes bien sûr, mais aussi poètes, romanciers, ou dramaturges, qui ont tenté de traduire en mots la tristesse et ses corollaires.

La lecture de ce petit livre est donc aussi un voyage littéraire dont on se délecte, de Dante à Bernanos, de Virgile à René Char, de Racine à Giraudoux, de Nerval à Baudelaire et bien d’autres.

Catégorie : Essais, Histoire…

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