Si rude soit le début

Javier Marías, Si rude soit le début, Gallimard, 2017

Par François Lechat.

Salué par les meilleurs critiques dans les termes les plus flatteurs, ce roman vaut assurément le détour. Mais il s’adresse à un public très pointu, capable de lire 570 pages d’une intrigue qui, factuellement, se laisserait résumer en cinq lignes. C’est que le narrateur, qui retrace après coup quelques années de jeunesse, y mêle à tout moment une réflexion psychologique, morale, historique, sociale…, qui met à plat les moindres éléments de l’intrigue, qu’il s’agisse d’un mot prononcé, d’un geste, d’un souvenir, d’un événement. Le tout se situe dans l’Espagne postfranquiste, et tourne autour des questions de la faute, de la mémoire, de l’effacement des crimes, de la réussite des anciens fascistes, de la dette – tout ce qui pourrait agiter la société espagnole si elle n’avait pas décidé de jeter un voile pudique sur son passé. Cela paraît abstrait, bien sûr, mais la réussite du livre tient au fait qu’il incarne son sujet dans des rapports humains proches du huis clos : entre le héros, jeune intellectuel qui entame ici son apprentissage, et son patron, un cinéaste en vue ; entre celui-ci et sa femme, qu’il déteste viscéralement pour des raisons mystérieuses ; entre cette femme et le héros, avec des effets surprenants ; ou encore entre le patron et un de ses amis auquel le héros devra se lier intimement, et ainsi de suite, avec des éclairs de drame ou de sensualité inattendus. C’est formidablement construit, pensé, creusé, inscrit dans des boucles et des spirales qui se déploient comme un fleuve majestueux. Mais pour apprécier ce livre, et j’y reviens, il faut pouvoir affronter des phrases de dix lignes ou des chapitres entiers qui cernent un détail. Impressionnant, intelligent et jouissif, mais à la place de l’éditeur j’aurais imposé quelques coupes.

Catégorie : Littérature étrangère (Espagne). Traduction : Marie-Odile Fortier-Masek.

Liens : chez l’éditeur.

Conspirata

Robert Harris, Conspirata, Plon, 2009

Par Catherine Chahnazarian.

Robert Harris excelle dans le thriller historique. Un vrai sens de l’intrigue, une base culturellement épaisse, une fluidité admirablement soutenue par sa traductrice en français, Natalie Zimmermann. Conspirata est le 2e volume d’une trilogie consacrée à Cicéron qui débute avec Imperium (2006) et se termine par Dictator (2016).

L’auteur nous plonge dans l’antiquité romaine du 1er siècle avant Jésus-Christ et fait vivre sous nos yeux Ciceron et ses compatriotes comme si nous y étions. Tiron, secrétaire particulier de Cicéron, est le narrateur des événements. Avocat et politicien aux grands succès oratoires, son maître est un homme ambitieux qui se veut droit et juste dans une Rome partagée entre conservateurs  et populistes. Le point de vue particulier de Tiron sur l’année de consulat du grand homme et les années qui suivirent – celles de la montée en puissance de César – confère au récit une dimension humaine absolument attachante : c’est le regard d’un ami fidèle. De nombreux rebondissements et une tension réelle émaillent le récit mais ceux qui veulent des glaives et des casques à plumes resteront sur leur faim car Cicéron est un homme de réflexion et de discours, il y a plus de manigances politiques que de situations épiques, bien que le danger – y compris physique – soit omniprésent. Le lecteur peut d’ailleurs se demander comment lire. Faut-il être avec Cicéron dans les pires moments ? Comment accepter ses erreurs ? Peut-être est-ce l’occasion de s’interroger sur l’élitisme et le populisme. Il est clair en tout cas que chaque geste politique prête à conséquence, qu’il y a des ambitieux plus honnêtes que d’autres, des riches qui préfèrent le rester, des pauvres que ça révolte, des lois justes et injustes et des libertés à conquérir.

Bien utiles, la liste des personnages les plus importants et le glossaire en fin de volume, pour ceux qui n’ont pas étudié la civilisation romaine ou il y a trop longtemps.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Natalie Zimmermann.

Liens : chez Plon ; en Pocket ; nos autres critiques de romans de Robert Harris sont renseignées à la rubrique « par auteur ».

Elle voulait juste marcher tout droit

Sarah Barukh, Elle voulait juste marcher tout droit, Albin Michel, 2017

Par François Lechat.

Pour son premier roman, l’auteure a choisi un thème propice aux œuvres majestueuses. Mais sa démarche est au contraire modeste, et lui permet de réussir son coup : redécouvrir les malheurs engendrés par le nazisme et l’Occupation par les yeux d’une petite fille, Alice, emportée dans des affaires d’adultes qui lui échappent et dont elle aura bien du mal à percer les secrets. C’est que personne ne veut lui dire qui sont ses parents, ni quels drames se dissimulent derrière la façade qu’on lui oppose, en France comme en exil. Tout repose dès lors sur notre complicité avec Alice, ses joies et ses peurs, ses  chagrins et ses colères, sa volonté obstinée de ne pas s’en laisser conter, sa capacité, en grandissant, à bousculer le caractère rassis des adultes. Cela donne un roman parfois trop prévisible, un rien didactique vers la fin, mais sensible et prenant, aussi touchant que son héroïne, ce qui n’est pas peu dire. Avec des personnages secondaires (ils le sont tous, par comparaison avec Alice que l’on ne perd jamais de vue) à l’origine de scènes très fortes, qui renvoient le lecteur à ses souvenirs ou à ses rêves d’enfance. Seuls ceux qui ont grandi dans une famille sans histoire pourraient rester insensibles à force d’avoir été heureux.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Croire au merveilleux

Christophe Ono-dit-Biot, Croire au merveilleux, Gallimard, 2017

Par Brigitte Niquet.

On aurait aimé pouvoir faire un mauvais jeu de mots et dire « Plongez-vous vite dans ce livre », parce qu’il s’inscrit dans la continuité du fascinant Plonger (2013). Mais Croire au merveilleux s’égare dans des chemins de traverse si peu balisés qu’on a bien du mal à y suivre l’auteur.

On retrouve les mêmes personnages : César, le narrateur, et en filigrane Paz, la femme qu’il a aimée et aime toujours passionnément. Il ne se remet pas de sa mort et le premier chapitre qui traite de l’impossible deuil est bouleversant, à vous arracher des larmes. César tente de se suicider mais il en est empêché par l’intrusion de Nana, une fille énigmatique dont le rôle tout au long du roman restera plutôt obscur. À partir de là, tout dérape dans l’irrationnel. Dans les dernières pages, le père de Nana dit au héros : « Mais enfin, César, vous n’allez pas me dire que vous n’avez pas encore compris ? ». Non, César n’a pas compris, et sans doute beaucoup de lecteurs non plus. Il faut effectivement « croire au merveilleux » pour rentrer dans ce récit, et croire aussi à un concept très contestable : « Les êtres chers disparus ne sont pas perdus définitivement et nous les retrouverons un jour quelque part ».

Ajoutons que le parti-pris de se référer constamment à la culture antique et à sa mythologie (César est à la tête d’une « muraille » de livres en grec ancien, auxquels il ne cesse de faire allusion et qu’il cite in texto çà et là) réserve forcément cette lecture à un public très pointu. Les autres n’auront d’autre choix que de tourner plusieurs pages à la fois pour aller voir plus loin si, par hasard, l’intrigue ne reprend pas son cours normal, loin d’Ulysse et des sirènes…

Reste le charme des paysages grecs et particulièrement des îles, dont l’auteur excelle à décrire la beauté et la sérénité. On a envie de s’y précipiter et d’y vivre loin de la civilisation moderne, en se gorgeant de soleil, de bains de mer, de fruits et de silence. Les catalogues de voyages devraient s’en inspirer pour leur publicité. Mais cela ne suffit pas à sauver le roman.

Catégorie : Littérature française.

Liens : la page consacrée au livre chez l’éditeur. Voir aussi Plonger, du même auteur.

La fille d’avant

J.P. Delaney, La fille d’avant, Mazarine, 2017

Par François Lechat.

C’est un des thrillers du moment, précédé d’une campagne marketing très efficace. On nous fait savoir que l’auteur est bien connu et publie ici son premier thriller sous pseudonyme, que les droits de l’ouvrage ont déjà été vendus dans 35 pays et que le livre sera adapté au cinéma par Ron Howard. Autrement dit : plaisir garanti, puisque tout le monde y croit. De fait, c’est un excellent roman de plage, mais à conseiller plutôt à un public pas trop aguerri. L’auteur a placé le meilleur au début : une construction en alternance (deux époques, deux femmes) qui tisse habilement le destin de ses deux héroïnes autour d’une même maison et d’un même homme. Tout ce qui est arrivé à Emma trouve son prolongement exact dans l’histoire de Jane parce qu’elles ont loué, l’une après l’autre, une maison inouïe dans la banlieue de Londres, un cube high-tech et minimaliste dans lequel aucun appareil n’est visible à force d’automatisation et de sophistication. Avec un os, néanmoins : pour avoir le privilège d’y habiter, il faut admettre un code de comportement draconien imposé par un architecte mégalomane qui, bien sûr, va rencontrer ses locataires et les embarquer dans une histoire inquiétante… La mise en place est remarquable, l’histoire se déploie ensuite de manière trop maîtrisée, et l’on accueille avec plaisir le moment où quelques retournements de situation remettent du sel dans une histoire qui semblait pliée. Il n’empêche que le final peut décevoir les habitués du genre, qui l’auront sans doute anticipé. Je reviens donc à mon verdict initial : ce livre sans un poil de graisse est à recommander aux lecteurs occasionnels, qui le trouveront épatant. Les autres apprécieront de découvrir un thriller dont le véritable héros est une maison.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA).

Liens : chez l’éditeur.

Maman a tort

Michel Bussi, Maman a tort, Presses de la Cité, 2017

Par Marie-Claude Donner.

Une fillette de trois ans et demi affirme que sa maman n’est pas sa vraie maman.

Pourquoi ?

Faut-il la croire ?

Un suspense psychologique, facile à lire ; juste ce qu’il faut pour les vacances.

Catégorie : Policiers et thrillers (France).

Liens : chez l’éditeur.

Quand sort la recluse

Fred Vargas, Quand sort la recluse, Flammarion, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Cette nouvelle enquête du commissaire Jean-Baptiste Adamsberg (ou devrais-je écrire « ces nouvelles enquêtes » ?) joue un peu trop explicitement sur les bulles qu’il a dans la tête, des proto-pensées qui le taraudent et auxquelles il a du mal à accéder. Mais on retrouve avec bonheur ce personnage si particulier et si poétique, de même que ses principaux acolytes : ici Louis Veyrenc, surtout, l’ami proche, le complice ; Violette Retancourt, le fidèle lieutenant ; Voisenet, le zoologiste amateur, et Froissy, qui a toujours une tranche de cake pour les merles.

Il y a, comme souvent chez Vargas, quelque chose d’un peu faible dans l’intrigue, mais qui n’empêche pas de dévorer le livre : originalité de l’idée et de son montage, fluidité du récit, moments de vie intenses et imaginatifs dans lesquels on retrouve des joies et des peurs d’enfant, le Beau et l’abject, un rapport sain à la nature, des relations humaines en tous genres (amitié, fidélité, trahison…) et quelque chose de doux qui arrondit les angles d’une affaire policière pourtant sale – très sale.

Une fois le livre refermé, il faut se faire une raison :  il va de nouveau falloir vivre sans Jean-Baptiste Adamsberg pendant des mois, se contenter de le laisser là, allongé par terre sous son tilleul, le nez dans les étoiles, en attendant un nouvel épisode.

Catégorie : Policiers et thrillers (Belgique).

LiensQuand sort la recluse chez l’éditeur. Critique de l’opus précédent : Temps glaciaires.

La chair

Rosa Montero, La chair, Métailié, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

L’auteure est espagnole, l’action se passe à Madrid et le personnage de ce livre, Soledad, ce qui signifie « solitude » en espagnol, se construit au fur et à mesure que l’on avance dans l’intrigue. Car il y a une intrigue – assez forte même – alors qu’au premier abord on pourrait croire qu’on a affaire à un roman psychologique proche du dialogue intérieur. C’est que le personnage est caléidoscopique – ce qui est une autre manière de dire complexe – et que l’écriture l’est aussi – ce qui est une autre manière de dire que la construction n’est pas banale et que les chapitres se suivent de manière parfois très inattendue. Soledad est cultivée, désaxée, imprudente, obsédée par sa soixantaine, sportive et… vraie.

Seul bémol, une traduction qui mériterait d’être revue (quelques fautes d’orthographe, de mauvais choix de conjugaison, quelques coquilles), mais voici un roman prenant et touchant, bousculant un peu aussi, malin, sensible. Je l’ai beaucoup aimé et je ne le conseille pas seulement à ceux qui découvrent les angoisses de la soixantaine.

Catégorie : Littérature étrangère (Espagne). Traduction : Myriam Chirousse.

Liens : chez l’éditeur.

Les furies

Lauren Groff, Les furies, éditions de L’Olivier, 2017

Par Brigitte Niquet.

Il est bien rare de partager ses coups de cœur avec des célébrités aussi respectables que Barack Obama. Eh bien voilà, c’est le cas : l’ex-président des Etats-Unis avait élu Les furies meilleur roman de l’année 2015, j’y souscris de tout cœur et j’ajoute que, pour ma part, c’est un des meilleurs romans que j’aie jamais lus. Il « scotche » le lecteur du début à la fin, tant par le contenu (bouleversant) que par le style (époustouflant).

Pour ce qui est du contenu, soulignons d’emblée la parenté entre Groff et Fitzgerald, entre le couple Lotto/Mathilde imaginé par Lauren Groff et le couple mythique Scott/Zelda, bien réel celui-là nonobstant sa dimension littéraire. On pense à Gatsby le magnifique, à Tendre est la nuit… « N’est pas Fitzgerald qui veut », certes, mais qu’elle le veuille ou non, Groff s’inscrit dans cette lignée tout en traçant son propre chemin. Un point commun évident au départ de l’histoire : deux jeunes gens solaires, beaux, talentueux, charismatiques, se rencontrent et tombent éperdument amoureux l’un de l’autre. Dans le roman de Groff, ils se marient au bout de quinze jours et semblent promis à un avenir radieux. Elle est mannequin et abandonne son métier pour se consacrer corps et âme à son grand homme. Il est comédien débutant fauché, puis bientôt dramaturge célèbre brassant beaucoup d’argent et en claquant davantage dans une vie de fêtes sur lesquelles règne Mathilde avec son éternel sourire, Lotto n’ayant qu’à paraître pour enflammer les cœurs et les corps. Où est la faille ? Dans le passé de l’un et de l’autre, sur lequel ils ne se sont jamais menti mais se sont tus. Chaque personne a sa zone d’ombre, paraît-il. Celle de Mathilde est tellement gigantesque que sa révélation obscurcira à jamais la vue de son amant et détruira jusqu’au souvenir du bonheur. La première moitié du roman se lit à travers les yeux de Lotto, la seconde à travers ceux de Mathilde, qui livre peu à peu au lecteur les bribes de ses vingt premières années auxquelles on se demande comment elle a pu survivre.

Quant au style, il est tellement admirable Lire la suite « Les furies »

La Porte des enfers

Laurent Gaudé, La Porte des enfers, Actes Sud, 2008 (2010 en poche « Babel »)

Par Agnès Huynh.

Vous réagiriez comment si votre fils mourait sous le coup d’une balle perdue alors que vous tentez de le protéger en faisant bouclier avec votre corps ? Vous réagiriez comment si votre femme vous demandait de lui ramener son enfant vivant, votre enfant ? Vous réagiriez comment si une de vos rencontres vous proposait de vous mener jusqu’à la porte des enfers pour tenter de retrouver votre petit ?

En tout cas, Matteo doit faire face à toutes ces questions. C’est la destruction de sa famille. C’est la destruction de son univers. Le temps s’arrête. Rien n’existe plus. Sa première réaction est de s’enfermer dans la solitude de son taxi. L’idée de la vengeance germe à son esprit. Il met alors tout en œuvre pour retrouver le tireur de cette balle qui a fauché son fils.

Le fait de retrouver l’assassin est accessoire dans cette histoire. On pourrait croire que tout s’arrête là, avec le face à face. Mais non, ce n’est pas suffisant. Après avoir obtenu réparation, il continue son errance. Car rien en fait rien n’est réparé. Rien n’est plus comme avant et rien ne le sera jamais plus.

Au fil de ses tournées nocturnes en taxi, il va fréquenter un groupe de marginaux : un transgenre, un vieux prêtre en guerre contre le Vatican, un homme qui aime les jeunes garçons. Ce dernier tient des théories étranges, notamment sur les Enfers. Et un soir de désœuvrement, un soir de désespoir, un soir où le besoin d’agir devient nécessité, le petit groupe décide de trouver ce passage pour les Enfers. On assiste alors à une épopée qui n’est pas sans évoquer les Enfers de Dante.

L’auteur se met à flirter avec le fantastique par petites touches, sans jamais nous immerger. Mais il nous embarque dans cette aventure hors du commun. Matteo sera-t-il à la hauteur ? Va-t-il réussir à pénétrer dans ce monde des ténèbres ?

Malgré le thème du deuil qui est omniprésent dans ce roman, cette histoire, ou plutôt cette fable, est pour moi une ode à la vie. La fin donne une note d’espoir et de tendresse superbe. Faut-il mourir pour renaître ? Mais la loi de la tradition persiste ici aussi : une vie pour une vie. Laurent Gaudé nous offre un magnifique texte servi par une très belle écriture avec un style fluide, des mots qui sonnent juste et qui percutent. Un bon moment de lecture garanti.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; voir aussi notre critique de Salina.

Le pays que j’aime

Caterina Bonvicini, Le pays que j’aime, Gallimard, 2016

Par François Lechat.

Un joli point de départ, pour ce roman italien qui court sur quatre décennies : l’amitié puis l’amour (presque) indéfectible liant une riche héritière et le fils du jardinier. Inséparables pendant l’enfance, car Olivia avait besoin d’un compagnon de jeu, ils vont s’aimer mais surtout se perdre, se retrouver à de multiples reprises mais de façon toujours précaire. C’est qu’un gouffre social les sépare, et deux familles aussi, qui ne sont pas ennemies mais qui suivent chacune sa voie, très différente. On croit que tout va s’arranger lorsque Valerio, l’amoureux transi, fait à son tour fortune dans la construction et fréquente le même monde qu’Olivia, mais entre-temps d’autres obstacles se sont dressés entre eux, dont des mariages sans amour mais pas sans consistance. Caterina Bonvicini excelle à rapprocher et à éloigner ses protagonistes, et à les lier au moyen de personnages secondaires bien typés – surtout l’aïeule de la famille d’Olivia, d’une liberté folle derrière sa façade embourgeoisée, et ses deux fils, qui suivront des voies inattendues. Il y a de très belles scènes et beaucoup de finesse dans ce roman, mais aussi quelques faiblesses : un héros un peu improbable, un arrière-plan berlusconien pas vraiment exploité, des ellipses parfois curieuses. Cela n’empêche pas d’apprécier de beaux personnages de femmes, un sens aigu des codes sociaux, l’humour à froid de l’auteure et son sens des dialogues.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Lise Caillat.

Liens : chez l’éditeur.

Sur cette terre comme au ciel

Davide Enia, Sur cette terre comme au ciel, Albin Michel, 2016

Par François Lechat.

Premier roman, très remarqué, d’un dramaturge italien, Sur cette terre comme au ciel fait inévitablement penser à L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante : même manière d’aller toujours droit au but, même évocation des milieux populaires d’une ville de province, Palerme en l’occurrence, même empathie pour des personnages plus vrais que nature. Certes, on est ici un cran ou deux en-dessous de Ferrante, d’abord parce que Palerme et sa mafia restent un décor un peu vague, ensuite parce que Davide Enia nous perd un peu avec ce récit éclaté en de multiples époques, où la plupart des héros masculins ont fait, font ou s’occupent de la boxe, ce qui ne facilite pas leur identification. Mais c’est une belle réussite malgré tout, même pour qui ne s’intéresse pas au noble art, grâce à un sens époustouflant des dialogues, qui sont à la fois brillants et criants de vérité. Et grâce, aussi, à une jolie histoire d’amour qui nous vaut un chapitre épatant à un moment que je ne dévoilerai pas. Si on aime l’Italie et les Italiens, leur gouaille et leur débrouille, leur humanité et leur sens de la famille, on aimera ce roman plein de vie et de gros mots.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Françoise Brun.

Liens : chez l’éditeur.

Dans le jardin de l’ogre

Leïla Slimani, Dans le jardin de l’ogre, Gallimard, « Folio », 2016

Par François Lechat.

Le premier roman du prix Goncourt 2016, Leïla Slimani, est disponible en édition de poche, et se retrouve en bonne place dans les librairies. Pour qui, comme moi, le lit après Chanson douce, il contient toutes les promesses qui justifient ce Goncourt. On y trouve déjà cette écriture formidablement serrée, élégante, incisive, qui nous fait participer avec finesse à tous les états d’âme de son héroïne sans pour autant verser dans la psychologie ou dans l’explication. Dans le jardin de l’ogre est moins impressionnant, sans doute, parce que les personnages restent abordés sous l’angle de l’intime, sans nous faire sentir toute l’épaisseur des structures sociales et des mentalités qui jouent un si grand rôle dans Chanson douce. Mais l’histoire est forte, audacieuse même, puisque centrée sur une femme mariée, mère de famille et nymphomane, qui multiplie les hommes et prend le risque de se détruire parce qu’elle ne supporte pas la médiocrité du quotidien – une sorte de Madame Bovary trash, et sans l’excuse de l’influence de mauvaises lectures. Ce premier roman est une réussite d’autant plus remarquable que l’auteure dit tout sans être jamais vulgaire.

Catégorie : Littérature française.

Liens : dans la collection Folio.

De beaux jours à venir

Megan Kruse, De beaux jours à venir, Denoël, 2016

Par François Lechat.

Un roman américain comme on les aime : précis, concis, attentif aux détails, enraciné dans la nature et dans la vie. L’histoire d’une famille qui éclate par la faute d’un père violent, dont l’épouse finit par fuir avec ses enfants mais qui va se disperser plus encore car il n’est pas facile, pour un fils, de renier son père. Un beau roman sur les liens familiaux, ceux qui nous font vivre et ceux qui nous détruisent, ceux qui persistent malgré l’absence. Les figures dominantes, ici, sont le frère aîné, homosexuel assumé mais torturé, et sa sœur à qui le rattache un lien profond, le seul personnage à parler à la première personne et sans doute le plus touchant. La mère occupe également une place centrale, mais différente : elle ne compte pas à ses propres yeux, elle a tout donné et elle donne encore tout à ses proches, elle est mère avant d’être femme, elle assume, jusqu’à un très beau final. Pour une fois, l’éclatement du récit entre plusieurs voix et plusieurs époques (une manie du roman contemporain) se justifie pleinement, ajoutant à l’intrigue une touche de mélancolie. Une réussite, un premier roman longuement mûri, joliment ciselé.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Héloïse Esquié.

Liens : chez l’éditeur.

The Girls et California Girls

Emma Cline, The Girls, Quai Voltaire, 2016 et Simon Liberati, California Girls, Grasset, 2016

Par François Lechat.

J’ai lu ces deux romans parus au même moment sur le même sujet, le massacre de Sharon Tate (la femme de Roman Polanski) et de ses amis sous les coups de quatre membres de la secte de Charles Manson, trois filles et un garçon, le 9 août 1969, en Californie. Deux romans basés sur des faits réels, donc, mais traités de manière strictement inverse, et donc complémentaire. Emma Cline, dont c’est le premier roman, ne raconte rien de la nuit fatale, rebaptise tous les personnages, atténue la brutalité des mœurs et des conditions de vie de la secte et place au cœur de son roman un personnage fictif, Evie, adolescente fragile et mal aimée qui rejoint la secte par soif de reconnaissance, d’affection, d’insertion dans un groupe. Simon Liberati, dont c’est le sixième livre, prend le parti inverse : il raconte tout sans fard, factuellement, dans le détail, en se focalisant sur la nuit fatale (détaillée par le menu, au risque de choquer le lecteur) et les heures qui l’encadrent. Les deux auteurs ont la même qualité, frappante : injecter de brefs éclairs de compréhension dans cette folie, Emma Cline en une phrase, Liberati en une page, ce qui prouve que rien de ce qui est inhumain ne nous est étranger. Mais, chez Cline, le récit, mené par Evie devenue adulte, est toujours délicat et souvent touchant, tant il est axé sur le mal d’amour et d’amitié et traité avec finesse (les personnages secondaires sont remarquables de précision). Liberati, lui, crée une sensation d’énergie intense et, forcément, un profond malaise tant il colle à la déchéance de ses personnages. J’ai personnellement préféré la manière de Cline, d’autant que Liberati s’est fendu d’une construction assez compliquée dans laquelle on se perd parfois. Emma Cline offre un livre très abouti, un petit joyau de littérature, là où Liberati délivre un document qui sent la vie brute, tous les états du corps et les désordres de l’esprit. Aucun risque, en tout cas, qu’ils fassent double emploi.

Catégories : Littérature française. Littérature étrangère anglophone (USA), traduction : Jean Esch.

Liens : page sur The Girls chez l’éditeur ; page sur California Girls chez l’éditeur.

Un Site WordPress.com.

Retour en haut ↑