Maman a tort

Michel Bussi, Maman a tort, Presses de la Cité, 2017

Par Marie-Claude Donner.

Une fillette de trois ans et demi affirme que sa maman n’est pas sa vraie maman.

Pourquoi ?

Faut-il la croire ?

Un suspense psychologique, facile à lire ; juste ce qu’il faut pour les vacances.

Catégorie : Policiers et thrillers (France).

Liens : chez l’éditeur.

Quand sort la recluse

Fred Vargas, Quand sort la recluse, Flammarion, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Cette nouvelle enquête du commissaire Jean-Baptiste Adamsberg (ou devrais-je écrire « ces nouvelles enquêtes » ?) joue un peu trop explicitement sur les bulles qu’il a dans la tête, des proto-pensées qui le taraudent et auxquelles il a du mal à accéder. Mais on retrouve avec bonheur ce personnage si particulier et si poétique, de même que ses principaux acolytes : ici Louis Veyrenc, surtout, l’ami proche, le complice ; Violette Retancourt, le fidèle lieutenant ; Voisenet, le zoologiste amateur, et Froissy, qui a toujours une tranche de cake pour les merles.

Il y a, comme souvent chez Vargas, quelque chose d’un peu faible dans l’intrigue, mais qui n’empêche pas de dévorer le livre : originalité de l’idée et de son montage, fluidité du récit, moments de vie intenses et imaginatifs dans lesquels on retrouve des joies et des peurs d’enfant, le Beau et l’abject, un rapport sain à la nature, des relations humaines en tous genres (amitié, fidélité, trahison…) et quelque chose de doux qui arrondit les angles d’une affaire policière pourtant sale – très sale.

Une fois le livre refermé, il faut se faire une raison :  il va de nouveau falloir vivre sans Jean-Baptiste Adamsberg pendant des mois, se contenter de le laisser là, allongé par terre sous son tilleul, le nez dans les étoiles, en attendant un nouvel épisode.

Catégorie : Policiers et thrillers (Belgique).

LiensQuand sort la recluse chez l’éditeur. Critique de l’opus précédent : Temps glaciaires.

La chair

Rosa Montero, La chair, Métailié, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

L’auteure est espagnole, l’action se passe à Madrid et le personnage de ce livre, Soledad, ce qui signifie « solitude » en espagnol, se construit au fur et à mesure que l’on avance dans l’intrigue. Car il y a une intrigue – assez forte même – alors qu’au premier abord on pourrait croire qu’on a affaire à un roman psychologique proche du dialogue intérieur. C’est que le personnage est caléidoscopique – ce qui est une autre manière de dire complexe – et que l’écriture l’est aussi – ce qui est une autre manière de dire que la construction n’est pas banale et que les chapitres se suivent de manière parfois très inattendue. Soledad est cultivée, désaxée, imprudente, obsédée par sa soixantaine, sportive et… vraie.

Seul bémol, une traduction qui mériterait d’être revue (quelques fautes d’orthographe, de mauvais choix de conjugaison, quelques coquilles), mais voici un roman prenant et touchant, bousculant un peu aussi, malin, sensible. Je l’ai beaucoup aimé et je ne le conseille pas seulement à ceux qui découvrent les angoisses de la soixantaine.

Catégorie : Littérature étrangère (Espagne). Traduction : Myriam Chirousse.

Liens : chez l’éditeur.

Les furies

Lauren Groff, Les furies, éditions de L’Olivier, 2017

Par Brigitte Niquet.

Il est bien rare de partager ses coups de cœur avec des célébrités aussi respectables que Barack Obama. Eh bien voilà, c’est le cas : l’ex-président des Etats-Unis avait élu Les furies meilleur roman de l’année 2015, j’y souscris de tout cœur et j’ajoute que, pour ma part, c’est un des meilleurs romans que j’aie jamais lus. Il « scotche » le lecteur du début à la fin, tant par le contenu (bouleversant) que par le style (époustouflant).

Pour ce qui est du contenu, soulignons d’emblée la parenté entre Groff et Fitzgerald, entre le couple Lotto/Mathilde imaginé par Lauren Groff et le couple mythique Scott/Zelda, bien réel celui-là nonobstant sa dimension littéraire. On pense à Gatsby le magnifique, à Tendre est la nuit… « N’est pas Fitzgerald qui veut », certes, mais qu’elle le veuille ou non, Groff s’inscrit dans cette lignée tout en traçant son propre chemin. Un point commun évident au départ de l’histoire : deux jeunes gens solaires, beaux, talentueux, charismatiques, se rencontrent et tombent éperdument amoureux l’un de l’autre. Dans le roman de Groff, ils se marient au bout de quinze jours et semblent promis à un avenir radieux. Elle est mannequin et abandonne son métier pour se consacrer corps et âme à son grand homme. Il est comédien débutant fauché, puis bientôt dramaturge célèbre brassant beaucoup d’argent et en claquant davantage dans une vie de fêtes sur lesquelles règne Mathilde avec son éternel sourire, Lotto n’ayant qu’à paraître pour enflammer les cœurs et les corps. Où est la faille ? Dans le passé de l’un et de l’autre, sur lequel ils ne se sont jamais menti mais se sont tus. Chaque personne a sa zone d’ombre, paraît-il. Celle de Mathilde est tellement gigantesque que sa révélation obscurcira à jamais la vue de son amant et détruira jusqu’au souvenir du bonheur. La première moitié du roman se lit à travers les yeux de Lotto, la seconde à travers ceux de Mathilde, qui livre peu à peu au lecteur les bribes de ses vingt premières années auxquelles on se demande comment elle a pu survivre.

Quant au style, il est tellement admirable Lire la suite « Les furies »

La Porte des enfers

Laurent Gaudé, La Porte des enfers, Actes Sud, 2008 (2010 en poche « Babel »)

Par Agnès Huynh.

Vous réagiriez comment si votre fils mourait sous le coup d’une balle perdue alors que vous tentez de le protéger en faisant bouclier avec votre corps ? Vous réagiriez comment si votre femme vous demandait de lui ramener son enfant vivant, votre enfant ? Vous réagiriez comment si une de vos rencontres vous proposait de vous mener jusqu’à la porte des enfers pour tenter de retrouver votre petit ?

En tout cas, Matteo doit faire face à toutes ces questions. C’est la destruction de sa famille. C’est la destruction de son univers. Le temps s’arrête. Rien n’existe plus. Sa première réaction est de s’enfermer dans la solitude de son taxi. L’idée de la vengeance germe à son esprit. Il met alors tout en œuvre pour retrouver le tireur de cette balle qui a fauché son fils.

Le fait de retrouver l’assassin est accessoire dans cette histoire. On pourrait croire que tout s’arrête là, avec le face à face. Mais non, ce n’est pas suffisant. Après avoir obtenu réparation, il continue son errance. Car rien en fait rien n’est réparé. Rien n’est plus comme avant et rien ne le sera jamais plus.

Au fil de ses tournées nocturnes en taxi, il va fréquenter un groupe de marginaux : un transgenre, un vieux prêtre en guerre contre le Vatican, un homme qui aime les jeunes garçons. Ce dernier tient des théories étranges, notamment sur les Enfers. Et un soir de désœuvrement, un soir de désespoir, un soir où le besoin d’agir devient nécessité, le petit groupe décide de trouver ce passage pour les Enfers. On assiste alors à une épopée qui n’est pas sans évoquer les Enfers de Dante.

L’auteur se met à flirter avec le fantastique par petites touches, sans jamais nous immerger. Mais il nous embarque dans cette aventure hors du commun. Matteo sera-t-il à la hauteur ? Va-t-il réussir à pénétrer dans ce monde des ténèbres ?

Malgré le thème du deuil qui est omniprésent dans ce roman, cette histoire, ou plutôt cette fable, est pour moi une ode à la vie. La fin donne une note d’espoir et de tendresse superbe. Faut-il mourir pour renaître ? Mais la loi de la tradition persiste ici aussi : une vie pour une vie. Laurent Gaudé nous offre un magnifique texte servi par une très belle écriture avec un style fluide, des mots qui sonnent juste et qui percutent. Un bon moment de lecture garanti.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; voir aussi notre critique de Salina.

Le pays que j’aime

Caterina Bonvicini, Le pays que j’aime, Gallimard, 2016

Par François Lechat.

Un joli point de départ, pour ce roman italien qui court sur quatre décennies : l’amitié puis l’amour (presque) indéfectible liant une riche héritière et le fils du jardinier. Inséparables pendant l’enfance, car Olivia avait besoin d’un compagnon de jeu, ils vont s’aimer mais surtout se perdre, se retrouver à de multiples reprises mais de façon toujours précaire. C’est qu’un gouffre social les sépare, et deux familles aussi, qui ne sont pas ennemies mais qui suivent chacune sa voie, très différente. On croit que tout va s’arranger lorsque Valerio, l’amoureux transi, fait à son tour fortune dans la construction et fréquente le même monde qu’Olivia, mais entre-temps d’autres obstacles se sont dressés entre eux, dont des mariages sans amour mais pas sans consistance. Caterina Bonvicini excelle à rapprocher et à éloigner ses protagonistes, et à les lier au moyen de personnages secondaires bien typés – surtout l’aïeule de la famille d’Olivia, d’une liberté folle derrière sa façade embourgeoisée, et ses deux fils, qui suivront des voies inattendues. Il y a de très belles scènes et beaucoup de finesse dans ce roman, mais aussi quelques faiblesses : un héros un peu improbable, un arrière-plan berlusconien pas vraiment exploité, des ellipses parfois curieuses. Cela n’empêche pas d’apprécier de beaux personnages de femmes, un sens aigu des codes sociaux, l’humour à froid de l’auteure et son sens des dialogues.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Lise Caillat.

Liens : chez l’éditeur.

Sur cette terre comme au ciel

Davide Enia, Sur cette terre comme au ciel, Albin Michel, 2016

Par François Lechat.

Premier roman, très remarqué, d’un dramaturge italien, Sur cette terre comme au ciel fait inévitablement penser à L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante : même manière d’aller toujours droit au but, même évocation des milieux populaires d’une ville de province, Palerme en l’occurrence, même empathie pour des personnages plus vrais que nature. Certes, on est ici un cran ou deux en-dessous de Ferrante, d’abord parce que Palerme et sa mafia restent un décor un peu vague, ensuite parce que Davide Enia nous perd un peu avec ce récit éclaté en de multiples époques, où la plupart des héros masculins ont fait, font ou s’occupent de la boxe, ce qui ne facilite pas leur identification. Mais c’est une belle réussite malgré tout, même pour qui ne s’intéresse pas au noble art, grâce à un sens époustouflant des dialogues, qui sont à la fois brillants et criants de vérité. Et grâce, aussi, à une jolie histoire d’amour qui nous vaut un chapitre épatant à un moment que je ne dévoilerai pas. Si on aime l’Italie et les Italiens, leur gouaille et leur débrouille, leur humanité et leur sens de la famille, on aimera ce roman plein de vie et de gros mots.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Françoise Brun.

Liens : chez l’éditeur.

Dans le jardin de l’ogre

Leïla Slimani, Dans le jardin de l’ogre, Gallimard, « Folio », 2016

Par François Lechat.

Le premier roman du prix Goncourt 2016, Leïla Slimani, est disponible en édition de poche, et se retrouve en bonne place dans les librairies. Pour qui, comme moi, le lit après Chanson douce, il contient toutes les promesses qui justifient ce Goncourt. On y trouve déjà cette écriture formidablement serrée, élégante, incisive, qui nous fait participer avec finesse à tous les états d’âme de son héroïne sans pour autant verser dans la psychologie ou dans l’explication. Dans le jardin de l’ogre est moins impressionnant, sans doute, parce que les personnages restent abordés sous l’angle de l’intime, sans nous faire sentir toute l’épaisseur des structures sociales et des mentalités qui jouent un si grand rôle dans Chanson douce. Mais l’histoire est forte, audacieuse même, puisque centrée sur une femme mariée, mère de famille et nymphomane, qui multiplie les hommes et prend le risque de se détruire parce qu’elle ne supporte pas la médiocrité du quotidien – une sorte de Madame Bovary trash, et sans l’excuse de l’influence de mauvaises lectures. Ce premier roman est une réussite d’autant plus remarquable que l’auteure dit tout sans être jamais vulgaire.

Catégorie : Littérature française.

Liens : dans la collection Folio.

De beaux jours à venir

Megan Kruse, De beaux jours à venir, Denoël, 2016

Par François Lechat.

Un roman américain comme on les aime : précis, concis, attentif aux détails, enraciné dans la nature et dans la vie. L’histoire d’une famille qui éclate par la faute d’un père violent, dont l’épouse finit par fuir avec ses enfants mais qui va se disperser plus encore car il n’est pas facile, pour un fils, de renier son père. Un beau roman sur les liens familiaux, ceux qui nous font vivre et ceux qui nous détruisent, ceux qui persistent malgré l’absence. Les figures dominantes, ici, sont le frère aîné, homosexuel assumé mais torturé, et sa sœur à qui le rattache un lien profond, le seul personnage à parler à la première personne et sans doute le plus touchant. La mère occupe également une place centrale, mais différente : elle ne compte pas à ses propres yeux, elle a tout donné et elle donne encore tout à ses proches, elle est mère avant d’être femme, elle assume, jusqu’à un très beau final. Pour une fois, l’éclatement du récit entre plusieurs voix et plusieurs époques (une manie du roman contemporain) se justifie pleinement, ajoutant à l’intrigue une touche de mélancolie. Une réussite, un premier roman longuement mûri, joliment ciselé.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Héloïse Esquié.

Liens : chez l’éditeur.

The Girls et California Girls

Emma Cline, The Girls, Quai Voltaire, 2016 et Simon Liberati, California Girls, Grasset, 2016

Par François Lechat.

J’ai lu ces deux romans parus au même moment sur le même sujet, le massacre de Sharon Tate (la femme de Roman Polanski) et de ses amis sous les coups de quatre membres de la secte de Charles Manson, trois filles et un garçon, le 9 août 1969, en Californie. Deux romans basés sur des faits réels, donc, mais traités de manière strictement inverse, et donc complémentaire. Emma Cline, dont c’est le premier roman, ne raconte rien de la nuit fatale, rebaptise tous les personnages, atténue la brutalité des mœurs et des conditions de vie de la secte et place au cœur de son roman un personnage fictif, Evie, adolescente fragile et mal aimée qui rejoint la secte par soif de reconnaissance, d’affection, d’insertion dans un groupe. Simon Liberati, dont c’est le sixième livre, prend le parti inverse : il raconte tout sans fard, factuellement, dans le détail, en se focalisant sur la nuit fatale (détaillée par le menu, au risque de choquer le lecteur) et les heures qui l’encadrent. Les deux auteurs ont la même qualité, frappante : injecter de brefs éclairs de compréhension dans cette folie, Emma Cline en une phrase, Liberati en une page, ce qui prouve que rien de ce qui est inhumain ne nous est étranger. Mais, chez Cline, le récit, mené par Evie devenue adulte, est toujours délicat et souvent touchant, tant il est axé sur le mal d’amour et d’amitié et traité avec finesse (les personnages secondaires sont remarquables de précision). Liberati, lui, crée une sensation d’énergie intense et, forcément, un profond malaise tant il colle à la déchéance de ses personnages. J’ai personnellement préféré la manière de Cline, d’autant que Liberati s’est fendu d’une construction assez compliquée dans laquelle on se perd parfois. Emma Cline offre un livre très abouti, un petit joyau de littérature, là où Liberati délivre un document qui sent la vie brute, tous les états du corps et les désordres de l’esprit. Aucun risque, en tout cas, qu’ils fassent double emploi.

Catégories : Littérature française. Littérature étrangère anglophone (USA), traduction : Jean Esch.

Liens : page sur The Girls chez l’éditeur ; page sur California Girls chez l’éditeur.

Le dernier des nôtres

Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Le dernier des nôtres, Grasset, 2016

Par François Lechat.

J’avais beaucoup aimé Fourrure, le premier roman de l’auteure. J’ai donc acheté Le dernier des nôtres en confiance, d’autant qu’il venait de recevoir le Grand Prix du roman de l’Académie française. C’est dire à quel point je suis déçu… Je crois deviner ce qui a séduit les académiciens : un roman plus ambitieux que la moyenne, avec deux histoires qui s’entremêlent au départ de deux époques et deux pays, deux histoires qui nous font voyager entre le nazisme et les Etats-Unis de l’après 68. Le problème est que la partie américaine est bourrée de clichés, riche de quelques jolies trouvailles et d’une belle énergie mais conventionnelle à mourir (sauf le personnage du chien, Shakespeare, le plus réussi de tous). Et que le ton léger de la partie américaine déteint parfois sur le récit plus dramatique ancré dans le nazisme, et que celui-ci également, après un très beau début, s’enlise dans le convenu. C’est bien simple : au moment où l’auteure amorce la suture entre ses deux récits il se passe exactement, à un rebondissement près, ce que le lecteur avait anticipé. Ça ne suffit pas à gâcher totalement le suspense, mais si on ajoute que l’enjeu éthique auquel certains personnages ont été confrontés (des savants peuvent-ils travailler pour Hitler par patriotisme sans se brûler les ailes ?) est traité comme un sujet de dissertation, il faut bien conclure que l’auteure a raté son coup.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Chanson douce

Leïla Slimani, Chanson douce, Gallimard, 2016

Par François Lechat.

Des rumeurs de Goncourt ont circulé à la parution de Chanson douce, et effectivement Leïla Slimani mériterait de remporter un prix prestigieux. De prime abord, pourtant, son livre a la modestie des romans intimistes français : tout est centré sur un couple de bourgeois, leurs deux enfants et la nounou. Sauf que l’on apprend, d’emblée, que Louise a tué les petits dont elle avait la garde avant d’essayer de se suicider. Chanson douce est donc la reconstitution, non seulement du parcours qui a conduit la nounou à ce geste atroce, mais du monde qui l’a rendu possible, d’un monde, le nôtre, dans lequel tous les rapports humains sont discrètement viciés, pollués par l’argent, les privilèges, la méfiance, les rapports de classe, le racisme ordinaire, le mépris de ceux qui savent pour ceux qui ne savent pas… Leïla Slimani rend tout cela sensible sans psychologie et sans effets de manche, en dessinant des personnages secondaires formidables de netteté, en installant un mélange de distance et d’empathie qui nous permet de tout comprendre sans que rien ne soit expliqué. On pense à Georges Perec, dans Les Choses, mais un George Perec qui serait parvenu à créer de la tension et une intrigue au fil de ses tranches de vie. Dans Chanson douce, on ne s’ennuie jamais, on sent la catastrophe se dessiner doucement, et c’est poignant.

Catégorie : Littérature française.

Liens : page sur le livre chez l’éditeur. Lire aussi l’article de François Lechat sur Dans le jardin de l’ogre, du même auteur.


L’avis de Brigitte Niquet

J’ajouterai au bel article de François Lechat que ce livre a été pour moi aussi un coup de coeur, qu’il a amplement mérité son prix Goncourt et que moi aussi, il m’a fait penser au roman « Les Choses » de Georges Perec, prix Renaudot en 1965. Ce dernier avait marqué son époque, il est aujourd’hui un peu démodé, « Chanson douce » a pris le relais et nous renvoie cruellement dans le miroir une image de la société des années 2010 dont nous n’avons pas à être fiers. Une différence de taille : les héros de Perec, après avoir beaucoup rêvé de posséder des « choses » luxueuses et avoir tout sacrifié à ce fantasme consumériste, finissent par se résigner, rentrer « dans le rang », devenir fonctionnaires et mener une petite vie étriquée dont ils apprennent à se satisfaire. Rien de tel dans « Chanson douce », dont les (anti)héros se jettent dans une fuite en avant éperdue dont on pressent qu’elle ne peut finir que dans le drame, qu’il s’agisse des « patrons » (cadres dynamiques dévorés par leur vie professionnelle au point d’en oublier leur rôle de parents) ou bien sûr de Louise, la nounou meurtrière, paumée parmi les paumés, qui croit un moment gagner sa place au soleil en se faisant « adopter » par la famille dont elle garde les enfants. Plus dure sera la chute…

L’insouciance

Karine Tuil, L’insouciance, Gallimard, 2016

Par François Lechat.

Sans doute le roman le plus actuel de la rentrée 2016 – dont, par pitié, ne lisez pas la 4e de couverture, allez-y en confiance ! Vous y trouverez le bruit et la fureur de votre quotidien, ou de celui des autres : le fondamentalisme, la guerre, la folie identitaire, la morgue des élites, l’amour, l’ambition, le racisme, l’antisémitisme, les banlieues, la rage des exclus, le courage des femmes, la modestie des migrants, le sexe et la folie des hommes… Le tout en quelques histoires habilement entrelacées, et dans un style d’une rare fluidité : les phrases sont longues et complexes, les thèmes sont multiples, et pourtant tout se lit vite, tout doit se lire vite pour être dans le rythme, pour être débordé par notre époque, une époque qui grince et s’emballe. Donc un tour de force, un récit prenant et, heureusement, quelques belles pages d’amour à côté d’amusants clins d’œil à un ex et futur président. Il manque juste à ce roman, en raison même de son efficacité redoutable, de quoi prendre le temps et le plaisir de se poser : cela s’appelle la littérature, à laquelle Karine Tuil n’a pas voulu sacrifier.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Tout n’est pas perdu

Wendy Walker, Tout n’est pas perdu, Sonatine, 2016

Par François Lechat.

Ce thriller est précédé d’une réputation flatteuse, puisque Hollywood s’y est intéressé avant même sa parution. Et de fait, il pourrait donner un excellent film : le début est très prometteur, le sujet est original (la destruction puis la reconstruction volontaire de la mémoire après un traumatisme, en l’occurrence un viol odieux) et le suspense est maintenu jusqu’à la fin. L’auteure, en outre, fait montre d’une qualité typiquement américaine, le sens des dialogues et des détails qui donnent de la chair aux situations et aux personnages, qui nous font vivre l’histoire de l’intérieur, au plus près des protagonistes. Malheureusement, elle a aussi deux défauts typiquement américains. D’abord le goût de l’auto-analyse, du questionnement intérieur, encore accentué ici par le fait que le héros est un psychiatre : séduisant au début, cet aspect devient envahissant, on aurait aimé un narrateur moins bavard. Ensuite l’obsession de la culpabilité, liée à la même tradition puritaine que le premier défaut : comme toute l’humanité est issue de la Chute, tous les personnages ont leur face sombre, leur mauvaise conscience parfois excessive, tandis que le véritable salaud de l’histoire devient l’incarnation du Mal, dont la mort violente est manifestement censée nous réjouir… Ce thriller très efficace est ainsi nappé d’une sauce moralisatrice dont on se serait bien passé.

Catégorie : Policiers et thrillers (USA). Traduction : Fabrice Pointeau.

Liens : chez l’éditeur. Du même auteur, voir aussi la critique d’Emma dans la nuit (par Sylvaine Micheaux).

Le nouveau nom

Elena Ferrante, Le nouveau nom, Gallimard, 2016

Par François Lechat.

Elena Ferrante donne ici la suite de L’amie prodigieuse [volume II sur IV]. On y retrouve tout son art et toute sa patte, et on les comprend même mieux avec ce deuxième volume. Car pendant 150 pages, ce roman choral débordant de personnages se resserre plus classiquement sur un petit groupe de jeunes le temps de vacances d’été, situation propice aux amours compliquées. Cette parenthèse estivale est fort bien menée, mais par moment on ressent un léger vide, comme s’il manquait quelque chose. En fait, il n’y manque rien, mais lorsque les deux héroïnes reviennent à Naples, on saisit ce qui fait tout le prix de ce cycle romanesque qui comprendra quatre volumes : un extraordinaire sens des détails qui différencient les personnages selon leur position dans l’échelle des métiers, de la richesse, des sexes, des âges, une manière de rendre la vie grouillante d’un quartier à l’aide d’une foule d’anecdotes, de gestes, de dialogues qui sonnent tous plus vrais les uns que les autres. La vie est un combat que les deux héroïnes, l’une encline à s’effacer et l’autre à ne jamais rien céder, mènent envers et contre tout, dans une Italie où l’on ne peut jamais oublier le regard des autres. La lutte des classes, des sexes et des générations comme on la lit rarement : du point de vue de femmes du peuple – et c’est bien plus vivant que d’un point de vue bourgeois ou masculin.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Elsa Damien.

Liens : la page sur Le nouveau nom chez l’éditeur ; l’article de François Lechat sur le 1er volume de la saga : L’amie prodigieuse.

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