The Girls et California Girls

Emma Cline, The Girls, Quai Voltaire, 2016 et Simon Liberati, California Girls, Grasset, 2016

Par François Lechat.

J’ai lu ces deux romans parus au même moment sur le même sujet, le massacre de Sharon Tate (la femme de Roman Polanski) et de ses amis sous les coups de quatre membres de la secte de Charles Manson, trois filles et un garçon, le 9 août 1969, en Californie. Deux romans basés sur des faits réels, donc, mais traités de manière strictement inverse, et donc complémentaire. Emma Cline, dont c’est le premier roman, ne raconte rien de la nuit fatale, rebaptise tous les personnages, atténue la brutalité des mœurs et des conditions de vie de la secte et place au cœur de son roman un personnage fictif, Evie, adolescente fragile et mal aimée qui rejoint la secte par soif de reconnaissance, d’affection, d’insertion dans un groupe. Simon Liberati, dont c’est le sixième livre, prend le parti inverse : il raconte tout sans fard, factuellement, dans le détail, en se focalisant sur la nuit fatale (détaillée par le menu, au risque de choquer le lecteur) et les heures qui l’encadrent. Les deux auteurs ont la même qualité, frappante : injecter de brefs éclairs de compréhension dans cette folie, Emma Cline en une phrase, Liberati en une page, ce qui prouve que rien de ce qui est inhumain ne nous est étranger. Mais, chez Cline, le récit, mené par Evie devenue adulte, est toujours délicat et souvent touchant, tant il est axé sur le mal d’amour et d’amitié et traité avec finesse (les personnages secondaires sont remarquables de précision). Liberati, lui, crée une sensation d’énergie intense et, forcément, un profond malaise tant il colle à la déchéance de ses personnages. J’ai personnellement préféré la manière de Cline, d’autant que Liberati s’est fendu d’une construction assez compliquée dans laquelle on se perd parfois. Emma Cline offre un livre très abouti, un petit joyau de littérature, là où Liberati délivre un document qui sent la vie brute, tous les états du corps et les désordres de l’esprit. Aucun risque, en tout cas, qu’ils fassent double emploi.

Catégories : Littérature française. Littérature étrangère anglophone (USA), traduction : Jean Esch.

Liens : page sur The Girls chez l’éditeur ; page sur California Girls chez l’éditeur.

Le dernier des nôtres

Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Le dernier des nôtres, Grasset, 2016

Par François Lechat.

J’avais beaucoup aimé Fourrure, le premier roman de l’auteure. J’ai donc acheté Le dernier des nôtres en confiance, d’autant qu’il venait de recevoir le Grand Prix du roman de l’Académie française. C’est dire à quel point je suis déçu… Je crois deviner ce qui a séduit les académiciens : un roman plus ambitieux que la moyenne, avec deux histoires qui s’entremêlent au départ de deux époques et deux pays, deux histoires qui nous font voyager entre le nazisme et les Etats-Unis de l’après 68. Le problème est que la partie américaine est bourrée de clichés, riche de quelques jolies trouvailles et d’une belle énergie mais conventionnelle à mourir (sauf le personnage du chien, Shakespeare, le plus réussi de tous). Et que le ton léger de la partie américaine déteint parfois sur le récit plus dramatique ancré dans le nazisme, et que celui-ci également, après un très beau début, s’enlise dans le convenu. C’est bien simple : au moment où l’auteure amorce la suture entre ses deux récits il se passe exactement, à un rebondissement près, ce que le lecteur avait anticipé. Ça ne suffit pas à gâcher totalement le suspense, mais si on ajoute que l’enjeu éthique auquel certains personnages ont été confrontés (des savants peuvent-ils travailler pour Hitler par patriotisme sans se brûler les ailes ?) est traité comme un sujet de dissertation, il faut bien conclure que l’auteure a raté son coup.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Chanson douce

Leïla Slimani, Chanson douce, Gallimard, 2016

Par François Lechat.

Des rumeurs de Goncourt ont circulé à la parution de Chanson douce, et effectivement Leïla Slimani mériterait de remporter un prix prestigieux. De prime abord, pourtant, son livre a la modestie des romans intimistes français : tout est centré sur un couple de bourgeois, leurs deux enfants et la nounou. Sauf que l’on apprend, d’emblée, que Louise a tué les petits dont elle avait la garde avant d’essayer de se suicider. Chanson douce est donc la reconstitution, non seulement du parcours qui a conduit la nounou à ce geste atroce, mais du monde qui l’a rendu possible, d’un monde, le nôtre, dans lequel tous les rapports humains sont discrètement viciés, pollués par l’argent, les privilèges, la méfiance, les rapports de classe, le racisme ordinaire, le mépris de ceux qui savent pour ceux qui ne savent pas… Leïla Slimani rend tout cela sensible sans psychologie et sans effets de manche, en dessinant des personnages secondaires formidables de netteté, en installant un mélange de distance et d’empathie qui nous permet de tout comprendre sans que rien ne soit expliqué. On pense à Georges Perec, dans Les Choses, mais un George Perec qui serait parvenu à créer de la tension et une intrigue au fil de ses tranches de vie. Dans Chanson douce, on ne s’ennuie jamais, on sent la catastrophe se dessiner doucement, et c’est poignant.

Catégorie : Littérature française.

Liens : page sur le livre chez l’éditeur. Lire aussi l’article de François Lechat sur Dans le jardin de l’ogre, du même auteur.


L’avis de Brigitte Niquet

J’ajouterai au bel article de François Lechat que ce livre a été pour moi aussi un coup de coeur, qu’il a amplement mérité son prix Goncourt et que moi aussi, il m’a fait penser au roman « Les Choses » de Georges Perec, prix Renaudot en 1965. Ce dernier avait marqué son époque, il est aujourd’hui un peu démodé, « Chanson douce » a pris le relais et nous renvoie cruellement dans le miroir une image de la société des années 2010 dont nous n’avons pas à être fiers. Une différence de taille : les héros de Perec, après avoir beaucoup rêvé de posséder des « choses » luxueuses et avoir tout sacrifié à ce fantasme consumériste, finissent par se résigner, rentrer « dans le rang », devenir fonctionnaires et mener une petite vie étriquée dont ils apprennent à se satisfaire. Rien de tel dans « Chanson douce », dont les (anti)héros se jettent dans une fuite en avant éperdue dont on pressent qu’elle ne peut finir que dans le drame, qu’il s’agisse des « patrons » (cadres dynamiques dévorés par leur vie professionnelle au point d’en oublier leur rôle de parents) ou bien sûr de Louise, la nounou meurtrière, paumée parmi les paumés, qui croit un moment gagner sa place au soleil en se faisant « adopter » par la famille dont elle garde les enfants. Plus dure sera la chute…

L’insouciance

Karine Tuil, L’insouciance, Gallimard, 2016

Par François Lechat.

Sans doute le roman le plus actuel de la rentrée 2016 – dont, par pitié, ne lisez pas la 4e de couverture, allez-y en confiance ! Vous y trouverez le bruit et la fureur de votre quotidien, ou de celui des autres : le fondamentalisme, la guerre, la folie identitaire, la morgue des élites, l’amour, l’ambition, le racisme, l’antisémitisme, les banlieues, la rage des exclus, le courage des femmes, la modestie des migrants, le sexe et la folie des hommes… Le tout en quelques histoires habilement entrelacées, et dans un style d’une rare fluidité : les phrases sont longues et complexes, les thèmes sont multiples, et pourtant tout se lit vite, tout doit se lire vite pour être dans le rythme, pour être débordé par notre époque, une époque qui grince et s’emballe. Donc un tour de force, un récit prenant et, heureusement, quelques belles pages d’amour à côté d’amusants clins d’œil à un ex et futur président. Il manque juste à ce roman, en raison même de son efficacité redoutable, de quoi prendre le temps et le plaisir de se poser : cela s’appelle la littérature, à laquelle Karine Tuil n’a pas voulu sacrifier.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Tout n’est pas perdu

Wendy Walker, Tout n’est pas perdu, Sonatine, 2016

Par François Lechat.

Ce thriller est précédé d’une réputation flatteuse, puisque Hollywood s’y est intéressé avant même sa parution. Et de fait, il pourrait donner un excellent film : le début est très prometteur, le sujet est original (la destruction puis la reconstruction volontaire de la mémoire après un traumatisme, en l’occurrence un viol odieux) et le suspense est maintenu jusqu’à la fin. L’auteure, en outre, fait montre d’une qualité typiquement américaine, le sens des dialogues et des détails qui donnent de la chair aux situations et aux personnages, qui nous font vivre l’histoire de l’intérieur, au plus près des protagonistes. Malheureusement, elle a aussi deux défauts typiquement américains. D’abord le goût de l’auto-analyse, du questionnement intérieur, encore accentué ici par le fait que le héros est un psychiatre : séduisant au début, cet aspect devient envahissant, on aurait aimé un narrateur moins bavard. Ensuite l’obsession de la culpabilité, liée à la même tradition puritaine que le premier défaut : comme toute l’humanité est issue de la Chute, tous les personnages ont leur face sombre, leur mauvaise conscience parfois excessive, tandis que le véritable salaud de l’histoire devient l’incarnation du Mal, dont la mort violente est manifestement censée nous réjouir… Ce thriller très efficace est ainsi nappé d’une sauce moralisatrice dont on se serait bien passé.

Catégorie : Policiers et thrillers (USA). Traduction : Fabrice Pointeau.

Liens : chez l’éditeur. Du même auteur, voir aussi la critique d’Emma dans la nuit (par Sylvaine Micheaux).

Le nouveau nom

Elena Ferrante, Le nouveau nom, Gallimard, 2016

Par François Lechat.

Elena Ferrante donne ici la suite de L’amie prodigieuse [volume II sur IV]. On y retrouve tout son art et toute sa patte, et on les comprend même mieux avec ce deuxième volume. Car pendant 150 pages, ce roman choral débordant de personnages se resserre plus classiquement sur un petit groupe de jeunes le temps de vacances d’été, situation propice aux amours compliquées. Cette parenthèse estivale est fort bien menée, mais par moment on ressent un léger vide, comme s’il manquait quelque chose. En fait, il n’y manque rien, mais lorsque les deux héroïnes reviennent à Naples, on saisit ce qui fait tout le prix de ce cycle romanesque qui comprendra quatre volumes : un extraordinaire sens des détails qui différencient les personnages selon leur position dans l’échelle des métiers, de la richesse, des sexes, des âges, une manière de rendre la vie grouillante d’un quartier à l’aide d’une foule d’anecdotes, de gestes, de dialogues qui sonnent tous plus vrais les uns que les autres. La vie est un combat que les deux héroïnes, l’une encline à s’effacer et l’autre à ne jamais rien céder, mènent envers et contre tout, dans une Italie où l’on ne peut jamais oublier le regard des autres. La lutte des classes, des sexes et des générations comme on la lit rarement : du point de vue de femmes du peuple – et c’est bien plus vivant que d’un point de vue bourgeois ou masculin.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Elsa Damien.

Liens : la page sur Le nouveau nom chez l’éditeur ; l’article de François Lechat sur le 1er volume de la saga : L’amie prodigieuse.

L’amie prodigieuse (I)

Elena Ferrante, L’Amie prodigieuse, Gallimard, 2014

Par François Lechat.

Le début déconcerte un peu tant le contraste entre les deux héroïnes est accentué. Mais leur relation devient vite crédible, et Elena Ferrante rend merveilleusement l’atmosphère de ce quartier pauvre de Naples et les sentiments de la narratrice, Elena, qui est à la fois éblouie et irritée par son amie Lila. Plusieurs scènes sont de petits bijoux : la tentative avortée des fillettes de découvrir la mer au cours d’une fugue ; le baiser reçu par Elena d’un personnage poétique qui va montrer un autre visage ; le trouble provoqué par Lila, pendant sa toilette nuptiale, sur quelqu’un que je ne veux pas nommer ici… Ce roman allie la sensibilité psychologique à un réalisme social aigu, sans que jamais l’auteure ne nous perde dans la foule de ses personnages, tous criants de vérité même si certains ont plus de relief que d’autres.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Elsa Damien.

Liens : page sur L’amie prodigieuse chez l’éditeur ; articles de François Lechat sur la suite, Le nouveau nom (2e volume de la saga), et une fois le 4e volume terminé.

La femme sur l’escalier

Bernhard Schlink, La femme sur l’escalier, Gallimard, 2016

Par François Lechat.

Si vous avez lu Le liseur, le premier roman de Bernhard Schlink, La femme sur l’escalier va sans doute vous décevoir ; si vous avez aimé La femme sur l’escalier, précipitez-vous sur Le liseur. C’est que, dans les deux romans, la trame est semblable : une femme forte, belle, intrigante, parfois dure et cynique en raison des circonstances, fait face à un héros plein de bonne volonté, moral et raisonné, fasciné par cette créature qui, à l’évidence, possède une tout autre expérience de la vie. Mais là où, dans Le liseur, cette trame s’inscrit dans l’Histoire (le nazisme, le procès de Nuremberg, le gouffre entre les classes sociales), elle sert dans La femme sur l’escalier à raconter des histoires, celles de trois bourgeois amoureux de la même égérie. Le début est brillant, la fin est réussie même si elle ne surprend pas, mais l’ensemble, très soigné, manque de force et de folie, comme si Bernhard Schlink ne parvenait pas à se départir de ses bonnes manières de juriste allemand. A lire, surtout, si l’on croit qu’une femme – celle qui donne son sens au titre – mérite qu’on lui sacrifie sa carrière.

Catégorie : Littérature étrangère (Allemagne). Traduction : Bernard Lortholary.

Liens : chez l’éditeur.

Purity

Jonathan Franzen, Purity, Ed. de l’Olivier, 2016

Par François Lechat.

J’ai hésité à décerner un coup de cœur au dernier Jonathan Franzen, car ce livre est plutôt un coup de poing. Mais on a beau en sortir épuisé, impossible de nier son talent : c’est du très grand art ! Qui commence pourtant sur un mode mineur, avec un premier (long) chapitre dont on se demande bien où il doit nous conduire, question à laquelle le deuxième (long) chapitre ne répond que partiellement. En fait, tout s’emboîtera peu à peu, de sorte qu’il faut se laisser embarquer : le personnage qui s’avérera principal, celui autour duquel les autres gravitent, aura l’honneur d’un chapitre rédigé à la première personne, le seul dans ce cas, qui commence page 421… Ne vous laissez pas effrayer pour autant : s’il demande un esprit de marathonien, ce roman est passionnant, fort, riche, d’une intelligence redoutable, avec un étonnant parallèle, vers la fin, entre l’Allemagne de l’Est et le fonctionnement des réseaux sociaux. Mais aussi des thèmes plus classiques : la culpabilité, les carences affectives, le désaccord entre le sexe et les sentiments, la recherche d’identité, l’oppression des femmes, l’impossibilité de la transparence, l’indéfectibilité de l’amour (maternel ou de jeunesse), la dépendance à l’argent, la pratique du journalisme, et j’en passe. Si vous trouvez que Dostoïevski doit être remis au goût du jour et que Nabokov manque d’audace, ce roman est pour vous – et il est moins noir qu’il n’y paraît, comme en témoigne sa très jolie fin.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Olivier Deparis.

Liens : chez l’éditeur.

Rose minuit

Marina de Van, Rose minuit, Allia, 2016

Par François Lechat.

Scénariste de films fameux de François Ozon, Marina de Van confirme ici un certain goût pour l’intime, les névroses et la provocation. Ce roman très écrit met en scène un double affrontement entre un père vieillissant et sa fille, d’abord à l’initiative du premier, qui fait preuve d’un cynisme inouï à l’égard de celle qu’il accuse d’avoir provoqué le cancer de son épouse disparue, ensuite à l’initiative de la seconde, qui lui réplique sur le même terrain : obliger l’autre à raconter sa vie sexuelle et, ainsi, à touiller dans son passé, ses complexes, son enfance, ses frustrations, l’enfer de la vie conjugale et familiale… Même s’il n’est pas à mettre entre toutes les mains, ce roman offre d’abord une remarquable analyse psychologique qui donne tout son sens à ce qui, sinon, passerait pour du voyeurisme. Sartre disait : « Il n’y a pas de bon père, c’est la règle, le lien de paternité est pourri. » Ce n’est pas une fatalité, et ce roman le montre entre les lignes, car tout aurait pu bifurquer si le père n’avait pas été lui-même si abîmé par la violence de son propre géniteur. Rose minuit, ou comment ne pas perpétuer le mal qu’on nous a fait ?

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Sens dessus dessous

Milena Agus, Sens dessus dessous, Liana Levi, 2016.

Par François Lechat.

Les inconditionnels de Milena Agus, dont je suis, retrouveront sa patte dans ce nouveau roman : même longueur, même éditeur, même sens du farfelu, du poétique et de l’inattendu, avec toujours des personnages décalés, obstinés, décidés à trouver l’amour et le bonheur que la vie semble devoir leur refuser. Avec, une fois encore, quelques percées érotiques surprenantes de la part d’héroïnes vivant en Sardaigne, où la femme semble devoir être plus réservée. Pour autant, ce n’est pas le roman le plus accompli de l’auteure : il faut un peu de temps pour que l’intrigue se noue, que les surprises arrivent, que la poésie se mette à rôder, et la dimension érotique est moins réussie. On sentait plus de folie et un plus grand travail du style dans ses livres précédents – même si celui-ci reste bien supérieur au tout-venant actuel, et constitue une jolie lecture d’été.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Marianne Faurobert.

Liens : chez l’éditeur.

La zone d’intérêt

Martin Amis, La Zone d’Intérêt, Calmann-Lévy, 2015

Par François Lechat.

Le dernier roman de Martin Amis a connu un étrange destin, puisque ses deux éditeurs historiques en dehors de l’Angleterre, Gallimard en France et Hanser Verlag en Allemagne, ont refusé de le publier. C’est d’autant plus étrange, de la part de Gallimard, que le parti-pris de La Zone d’Intérêt ressemble à celui des Bienveillantes de Jonathan Littell, à savoir raconter la Shoah du point de vue des Allemands qui l’ont mise en œuvre (auxquels Amis ajoute, ici, le personnage d’un juif forcé de participer aux opérations d’extermination dans le camp dont il est prisonnier). La critique, très divisée, y a vu tantôt une audace salutaire et tantôt un pari raté – un pari devenant, du coup, moralement choquant. Car Amis ne se contente pas de refléter surtout des points de vue allemands. A la différence de Littel, il les incarne dans des personnages de bas étage : un officier SS arriviste et séducteur de femmes, Angelus Thomsen, ainsi que le Commandant du camp, Paul Doll, un bouffon médiocre, lâche et masochiste, dont la femme, Hannah, obsède le précédent. Et voici, manifestement, une des causes du malaise : brisant avec la fascination de Littell pour les chevaliers du Mal, Amis nous les présente à hauteur de ventre et de bas-ventre, pris, comme tout un chacun, par des préoccupations vulgaires (le sexe, la boisson, le pouvoir, l’ambition, la carrière…) qui choquent lorsqu’on les situe à Auschwitz. Mais imagine-t-on un seul instant que les exécutants de la Shoah étaient mus par des motifs sombrement grandioses et menaient une vie hors normes ? Sur ce point, le pari de Martin Amis me semble gagné, et salutaire : Lire la suite « La zone d’intérêt »

Les Plantagenêts

Dan Jones, Les Plantagenêts, Flammarion, 2015

Par François Lechat.

Commençons par un point noir, le seul : il n’y a pas de correcteur chez Flammarion, ou il était distrait en relisant certains chapitres… Pour le reste, cette chronique de la monarchie des Plantagenêts, qui couvre les trois siècles pendant lesquels l’histoire de l’Angleterre était intimement mêlée à l’histoire de France, nous offre tout ce que l’on aime : du bruit et de la fureur, des grands rois et des petits tyrans, des reines puissantes et des prélats sûrs de leur bon droit, des barons tantôt fidèles tantôt rebelles. C’est de l’Histoire d’avant l’École des Annales, axée sur la politique, les conquêtes militaires et les intrigues de cour, indifférente à l’économie et à la vie quotidienne. Mais cette Histoire à l’ancienne n’en est pas moins savante, qui rend si bien compte des rapports entre la monarchie et l’aristocratie, de la naissance des parlements, de la manière de rendre la justice, des failles et de la propagande qui entourent la transmission de la couronne… Une magnifique occasion de retrouver ces noms évocateurs qui défient notre mémoire (Richard Cœur de Lion, Jean sans Terre, Thomas Becket, les chevaliers de la Table ronde…), de plonger dans les merveilleuses sonorités britanniques (ah, ce prince gallois appelé Llywelyn ap Gruffudd !) et de relativiser quelques mythes, comme celui de la Grande Charte de 1215, qui n’est pas l’ancêtre de la Déclaration universelle des droits de l’homme comme on le dit parfois. On attend avec impatience la suite, qui sera consacrée au 15e siècle et passera par la Guerre des Deux-Roses pour aller jusqu’à l’avènement des Tudor.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

En attendant Bojangles

Olivier Bourdeaut, En attendant Bojangles, Finitude, 2015

Par François Lechat.

J’ai donc lu ce phénomène d’édition, un premier roman paru en province et qui cartonne à la surprise de son propre auteur. A la lecture, on comprend pourquoi : on retrouve chez Bourdeaut ce qui a fait le succès d’Alexandre Jardin, des personnages hauts en couleur qui refusent de vieillir et font de leur vie une fête perpétuelle, vouée à l’amour et à la fantaisie, au rire et à la créativité. Comme le livre est, en plus, remarquablement écrit, avec une foule d’inventions fondées sur le langage, l’imagination ou simplement l’humour (comme ce grand oiseau appelé « Mlle Superfétatoire » car cette compagne de vie « ne sert à rien »), on comprend qu’il ait rencontré son public en ces temps moroses. En outre, la fin est très belle et donne de la profondeur à ce qui n’est, pour le reste, pas davantage qu’un exercice de style. Car c’est là, évidemment, la réserve que l’on peut émettre, outre quelques maladresses que l’éditeur aurait dû supprimer : on jubile à lire ce livre, mais on n’oublie jamais qu’il s’agit de littérature, pas de la vraie vie. A ce titre, ce livre très réussi est typiquement français.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.


L’avis de Brigitte Niquet

Je n’ai pas très souvent de coup de coeur, hélas, mais ce livre-ci en est un absolu. Il ne se raconte pas, car ce n’est pas l’histoire qui importe. Ou plutôt si, mais pas au sens où on l’entend généralement. Lire la suite « En attendant Bojangles »

Candide et lubrique

Adam Thirlwell, Candide et lubrique,L’Olivier, 2016

Par François Lechat.

Je viens de chroniquer Femme au foyer, et voici que ce nouveau livre pourrait s’appeler Homme au foyer puisqu’il raconte lui aussi, toujours sous une plume anglo-saxonne, une histoire d’adultère qui finit mal. Mais le livre de Thirlwell, lui, salué par la critique intello et doté d’une jolie jaquette, s’adresse à un public très pointu. Un public capable d’aimer l’intrigue, ce qui n’est pas difficile (la lente dérive d’un paresseux ordinaire vers des pratiques sexuelles et non sexuelles de plus en plus étranges), mais aussi d’aimer tout ce qui l’entoure, ce qui va moins de soi. Car l’auteur, qui possède un humour à froid, une culture et une intelligence hors du commun, ne raconte presque rien. Les événements tiennent en quelques pages, tout l’art réside dans la perpétuelle plongée du héros dans une réflexion existentielle, morale, sociologique et narcissique à la limite du délire, mais impeccablement maîtrisée. L’auteur a manifestement lu une foule de linguistes, philosophes, sociologues et autres sémioticiens convaincus que la réalité n’est qu’affaire de langage et de construction romanesque, et il en fait son miel, récupérant ce genre de thèses au profit d’un récit burlesque et léger. Reste à savoir combien, parmi les critiques qui lui ont attribué trois étoiles, l’ont réellement compris. Personnellement, je m’en tiendrais à deux.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Nicolas Richard.

Liens : chez l’éditeur.

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