Le blues de La Harpie

Joe Meno, Le blues de La Harpie, Agullo, 2017

Par François Lechat.

Impossible de ne pas penser à Des souris et des hommes en lisant ce beau roman typiquement américain, dont le dessin de couverture représente une vierge couronnée en forme de bouteille de Coca. Comme chez Steinbeck, ils sont deux, l’un nettement plus fûté que l’autre, une grande brute au cœur tendre qui a été condamné pour un motif dont on apprendra peu à peu la teneur. Son compagnon sort lui aussi de prison, et tous deux auront fort à faire pour se réinsérer dans la petite ville de La Harpie, dans le Midwest. Dans l’Amérique profonde, on n’aime pas les repris de justice, et on tient à protéger les filles du coin. Mais à quoi sert-il de vivre s’il faut se planquer en permanence, se contenter de bosser dans une station d’essence et dormir à l’hôtel ? Ni l’un ni l’autre ne s’y résout, ce qui nous vaut de très belles pages sur un amour naissant et sur une passion révolue mais toujours vive, qui contrastent avec les éclairs de fantastique ou de violence qui trouent la vie de nos héros, contraints d’affronter ce qu’ils auraient préféré éviter. On imagine bien les frères Coen adaptant ce récit au cinéma, tant les personnages secondaires sont bien typés, les dialogues percutants et l’émotion toujours présente. Les chants désespérés sont les plus beaux, a dû se rappeler l’auteur : la marche vers la rédemption n’a pas d’intérêt si elle est facile.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Morgane Saysana.

Liens : chez l’éditeur.

N.B. La couverture du livre est bien celle exposée ci-dessus, sans mention aucune. Le titre, le nom de l’auteur, celui de la maison d’édition, ne figurent que sur la tranche.

Les vacances

Julie Wolkenstein, Les Vacances, P.O.L., 2017

Par François Lechat.

L’Obs, évidemment, n’avait pas manqué de saluer ce roman d’intello pour intellos. Deux personnages mènent la narration en alternance : Sophie, prof de lettres à la retraite, et Paul, jeune doctorant qui consacre sa thèse à des films que personne n’a jamais pu voir. Ils se rencontrent à force de vouloir, l’un comme l’autre, se documenter sur le premier film d’Eric Rohmer, Les Petites filles modèles, tourné en 1952. Un film inspiré de la comtesse de Ségur, dont Sophie est une grande spécialiste, et qui a donné les prénoms de Sophie et de Paul à deux de ses plus célèbres personnages. Le reste est de la même eau : l’auteure déroule une double enquête, assez amusante, autour des péripéties qui ont pu entourer ce film englouti, et cela ne peut intéresser que les érudits à la mode d’aujourd’hui, qui ne consiste plus, à l’université, à forger des théories mais à accumuler des détails signifiants. C’est charmant si on aime ça : on voyage en Normandie, on découvre les locaux de l’IMEC, on suit vaguement la trace de Rohmer, Robert Badinter passe un coup de téléphone à Sophie à propos d’un producteur noir qui a été associé au film disparu, des revues d’époque un peu coquines nous en disent plus long sur les actrices du film, qui se partageaient entre cinéma et cabarets douteux… Si vous êtes mêlé au monde universitaire, vous trouverez de l’intérêt à cette tranche de vie et à ces coïncidences, tout en vous rappelant qu’en effet, comme le suggère le livre, cet univers est triste et banal sous ses dehors prestigieux. Sinon, sur le même sujet, relisez plutôt David Lodge, qui racontait le même genre de choses avec légèreté et humour, lui.

Je suis sans doute injuste, car l’intention première de ce roman est de nous ramener, avec ses deux héros, sur les traces de l’enfance. Mais ce thème est un peu prévisible, de sorte que c’est plutôt l’ethnographie des mœurs universitaires qui ressort de l’ensemble. De l’inconvénient de mêler deux sujets ?

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Costa Brava

Eric Neuhoff, Costa Brava, Albin Michel, 2017

Par François Lechat.

Je ne suis jamais allé à la Costa Brava, en Espagne, et j’ai passé très peu de vacances à la mer. Mais cela n’a aucune importance pour apprécier ce roman. Car le sujet n’est pas, comme on pourrait le croire, ces vacances de jeunesse répétées sur de longues années au cours des décennies 60 et 70. Le sujet, c’est la nostalgie du narrateur pour l’Espagne, pour la mer, pour les mille et une péripéties qui jalonnent une enfance et une adolescence insouciantes. A part un moment assez mémorable du tournage de César et Rosalie, le film de Claude Sautet avec Yves Montand et Romy Schneider, Eric Neuhoff ne raconte rien d’exceptionnel, simplement la vie qui va, les amitiés, les sorties, les découvertes, la bienveillance discrète des parents, la beauté naissante des filles, les premiers émois amoureux… Quand le narrateur revient sur les traces de son passé, c’est avec ses propres enfants mais sans son ex-femme, ce qui renforce le sentiment de perte — d’autant que les enfants, forcément, ne s’extasient pas sur ce qui a fait le sel de la jeunesse paternelle. Aucune leçon, aucune morale dans ce roman, juste l’exaltation discrète de la mémoire et du vert paradis des amours juvéniles, le regret du temps où la famille, l’amitié et la mer suffisaient à rendre heureux. C’est fluide, simple, vivant, fait d’une foule de notations fort justes, mais c’est aussi un peu juste, justement : un récit pour les nostalgiques de la nostalgie.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Les buveurs de lumière

Jenni Fagan, Les buveurs de lumière, Métailié, 2017

Par François Lechat.

Un des romans les plus originaux de l’année, en raison notamment de son point de départ. En 2020, les bouleversements climatiques conduisent à un hiver d’une rigueur extrême, avec – 6° dès novembre et – 56° en mars. Et pas en Finlande : dans un coin reculé de l’Ecosse où vient de s’établir Dylan, un géant débonnaire qui a dû fermer son petit cinéma d’art et d’essai à Londres pour s’installer dans la caravane héritée de sa mère. On devine déjà la double ligne suivie par l’auteure : l’aventure climatique d’une part, l’aventure humaine d’autre part. La première nous vaut de belles pages, avec quelques passages poétiques, mais m’a paru assez curieuse : on s’affole quand il ne fait que – 6°, alors que les conséquences des – 50 ° semblent assez limitées. La seconde aventure, par contre, est menée de main de maître. Les personnages secondaires créent un arrière-fond pittoresque : une communauté villageoise et de caravaniers qui compte un taxidermiste, une ancienne actrice de porno, un couple de satanistes, des religieuses de bonne volonté… Les héros, eux, ne sont que trois mais ils crèvent l’écran. Dylan donc, qui ne se remet pas d’avoir vu une femme cirer la lune et d’avoir dû transporter les cendres de sa mère et de sa grand-mère de façon peu orthodoxe (c’est hilarant et tragique à la fois) ; Constance, une survivaliste aussi séduisante que débrouillarde, qui défend sa liberté et son enfant bec et ongles ; et l’enfant, Stella, 13 ans, qui à 12 ans encore portait le nom de garçon donné à sa naissance et qui, on s’en doute, va au-devant de bien des difficultés pour faire admettre son nouveau genre. Ils sont tous les trois épatants, humains, pleins d’intelligence et de sensibilité, embarqués dans des relations instables car Constance a deux amants, Dylan un secret de famille et Stella du bagout à revendre – sa mère essaye d’ailleurs encore de lui faire mettre des sous dans la tirelire à chaque gros mot. Ne laissez pas passer cette histoire traversée d’éclairs de poésie, de fantaisie et de folie, où l’on n’a jamais eu si peur de voir des vaches monter une colline.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Ecosse). Traduction : Céline Schwaller.

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Vera

Karl Geary, Vera, Rivages, 2017

Par François Lechat.

Ce premier roman de l’acteur et scénariste Karl Geary vaut d’abord par sa galerie de personnages, tous remarquablement dessinés. Le héros, Sonny, 16 ans, vit dans un quartier pauvre de Dublin et  souffre de l’horizon étriqué qui est le sien : à l’époque, en Irlande, la barrière de classe pèse lourd. Elle est d’ailleurs intériorisée par ses parents, un père fruste et mutique qui perd son argent aux courses et désespère sa femme, mère-courage qui endure son destin et n’imagine pas pouvoir en changer. Les frères de Sonny, eux, ne sont que des ombres furtives qu’il évite de croiser dans la maison et dont on devine qu’ils sont plus bornés encore. Quant à Sharon, la vague amie de Sonny au lycée, elle se cogne contre les vitres avec rage, incapable de communiquer ou de vivre ses émotions jusqu’au bout, trop nouée par son désespoir. L’auteur, pourtant, ne méprise pas ces pauvres gens : il suggère simplement qu’ils s’enferment dans leur fatalisme de classe alors que Sonny, lui, rêve d’en sortir. Mais personne ne l’y aidera, et surtout pas pour cultiver sa relation avec Vera, une femme belle, distinguée, qui a le double de son âge, vit dans un quartier chic et souffre d’une étrange mélancolie. Tout son entourage dissuade Sonny de la fréquenter car un prolo ne peut rien attendre d’une bourgeoise : l’ordre social doit continuer à régner. Sonny va pourtant s’obstiner, acheter pour la première fois un livre grâce à Vera, visiter une exposition de peinture en compagnie de Sharon (qui sabotera évidemment l’affaire), et rêver, rêver de s’affranchir. Vera lui ouvre des portes mais on devine, dès le départ, que cela ne durera pas. Ce récit est en effet écrit à la deuxième personne du passé simple, comme si l’auteur rappelait à Sonny ce qu’il a tenté de faire dans un temps révolu. C’est le seul mauvais choix de ce beau roman, car il nous vaut des tournures inhabituelles qui accrochent l’attention pendant quelques chapitres. Il n’empêche que les scènes racontées sont fortes, dès le début, et que l’on a l’impression de les voir de nos propres yeux. Sans misérabilisme, dans un mélange de tact et d’âpreté, avec pudeur mais sans fard, Karl Geary embarque ses personnages dans une noria d’émotions dont on ne sort pas indemne.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Irlande). Traduction : Céline Leroy.

Liens : chez l’éditeur.

De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles

Jean-Michel Guenassia, De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles, Albin Michel, 2017

Par François Lechat.

Un Guenassia en mode mineur, me semble-t-il. Avec des qualités qui ménagent un réel plaisir de lecture : une intrigue originale, un rythme soutenu, des personnages bien typés, des dialogues à la fois ciselés et réalistes, de la fluidité et des rebondissements bienvenus. L’ensemble, pourtant, déçoit un peu. D’abord, sans doute, parce que Guenassia a le défaut de ses qualités. Son texte est léger dans les deux sens du terme, certains événements auraient mérité davantage de soin, de mise en place, ou paraissent un peu faciles, trop habiles. Il manque des changements de ton, un peu de gravité, de quoi lester cette histoire qui touche à des thèmes essentiels, l’identité sexuelle, la famille, la paternité, la maternité, l’entrée dans l’âge adulte, la différence et la tolérance… Guenassia est victime de sa facilité d’écriture mais aussi, je crois, d’un mauvais point de départ : faire de son héros, Paul, le fil conducteur d’un récit initiatique sur la fluidité des genres à l’époque contemporaine, alors que Paul est simplement un garçon qui ressemble à une fille, pas tellement différent des autres mecs, hétéro tranquille et, surtout, personnage passif qui se laisse embarquer par les circonstances, ce qui le rend finalement assez fade alors qu’on s’attendrait à un concentré d’ambiguïté. Ce roman est fantaisiste et généreux, comme l’écrit l’éditeur, mais il aurait gagné à être plus ambitieux. Ceci dit, si vous aimez Guenassia, ne vous laissez pas décourager : c’est plaisant, et toute une série de scènes sont réussies.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La nuit derrière moi

Giampaolo Simi, La nuit derrière moi, Le Livre de Poche, 2017

Par François Lechat.

L’éditeur classe ce livre dans la catégorie des policiers, mais c’est en fait un thriller psychologique d’une impressionnante efficacité. Il ne faut pas y chercher de belles phrases : conformément au genre, l’écriture est directe et moderne, parfois un rien rugueuse, mais subtile aussi pour rendre l’état d’esprit de l’anti-héros que nous suivons ici. Car c’est bien d’anti-héros qu’il s’agit, avec ce Furio Guerri (un nom qui ne doit rien au hasard ?) qui nous est d’emblée présenté comme un « monstre » inquiétant, peut-être poussé par des pulsions pédophiles. Un être antipathique, ambitieux, infidèle et possessif avec sa femme. On s’identifie pourtant à lui, car dès le départ la structure narrative nous oblige à suspendre notre jugement : entre passé et présent, entre chapitres dont il est le narrateur et chapitres dans lesquels l’auteur le tutoie, on devine qu’il est plus complexe qu’il n’y paraît et l’on cherche à comprendre, à deviner. Ce qui prendra le roman entier, ou presque, au fil d’une tension croissante et de réelles surprises. Giampaolo Simi crée ici une mécanique infernale, prenante, au sein de laquelle un personnage féminin prendra une place de plus en plus importante et surprenante. Sans atteindre le niveau de Gillian Flynn dans Les apparences (la référence absolue, à mes yeux), ce thriller est une remarquable réussite.

Catégorie : Policiers et thrillers (Italie). Traduit de l’italien par Sophie Royère.

Liens : chez l’éditeur.

Underground Railroad

Colson Whitehead, Underground Railroad, Albin Michel, 2017

Par François Lechat.

Sur le même sujet, ce livre nous propose l’inverse d’Après l’incendie, de Robert Goolrick. Alors que Goolrick laissait l’esclavage dans l’ombre pour mieux raconter comment vit et périt une famille qui s’est enrichie sur son dos, Colson Whitehead l’aborde frontalement et du point de vue des Noirs, avec une rage et une acuité dont témoignent ces quelques lignes, page 372 : « L’Amérique est une illusion, la plus grandiose de toutes. S’il y avait une justice en ce monde, cette nation ne devrait pas exister, car elle est fondée sur le meurtre, le vol et la cruauté. »

Cette charge est remarquablement incarnée par la fuite éperdue de Cora, une esclave de 16 ans dans une plantation de coton, avant la guerre de Sécession, qui va tenter comme sa mère d’échapper à ses maîtres, autant dire à ses bourreaux. Avec un sens aigu du détail, Colson Whitehead ne nous épargne rien des violences subies par les esclaves, parfois inouïes quand il s’agit de les faire plier, de les réduire à de la chair fraîche ou de punir les désobéissants. A ce titre, le portrait d’Arnold Ridgeway, le chasseur d’esclaves qui poursuit Cora d’État en État, est un grand morceau de littérature, glaçant et puissant. Et il en va de même du programme de stérilisation dans lequel les Blancs « avancés » tentent de piéger les Noirs pour éviter qu’ils se multiplient.

Mais, pour autant, il n’y a aucune complaisance, aucun voyeurisme dans ce tableau, et pas davantage de misérabilisme. Les personnages sont subtils et complexes, et l’auteur nous fait sentir l’énergie et la dignité des esclaves, en particulier de Cora qui piégera de manière brillante les visiteurs du zoo humain dans lequel elle est contrainte de s’exhiber. Colson Whitehead use aussi d’une belle invention romanesque, celle qui consiste à transformer un réseau clandestin d’aide aux esclaves fugitifs en un authentique chemin de fer souterrain – idée brillante dont il aurait pu tirer davantage parti, car il faut attendre avant que ce chemin de fer prenne véritablement corps et nous fasse rêver. On peut aussi reprocher à l’auteur des expositions un peu longues, dont le sens ne se dégage que lentement car nous voyageons d’une époque à l’autre et devons comprendre de quoi il est question : malgré son intelligence et sa puissance d’évocation, cette épopée paraît parfois un peu statique. Mais cela n’affecte que quelques passages, et certainement pas les chapitres finaux, qui sont pleins de tension, de surprises et d’émotion.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Serge Chauvin.

Liens : chez l’éditeur.

Après l’incendie

Robert Goolrick, Après l’incendie, Anne Carrière, 2017

Par François Lechat.

Ce livre à la belle écriture classique présente plusieurs particularités déroutantes. D’abord quelques maladresses, rares et locales, mais étonnantes à ce niveau de style. Ensuite un choix éditorial assez curieux : faire suivre ce roman de 300 pages d’une nouvelle, Trois lamentations, qui ne manque pas d’intérêt mais n’a pas la même hauteur de vue. Mieux vaut la lire, dès lors, avant le roman, pour bien apprécier sa troisième particularité. Il se déroule sur fond d’esclavage dans le Sud des Etats-Unis, ce que le prologue souligne sans fard, mais il ne développe pas ce thème, juste effleuré par le biais d’un couple de serviteurs fort bien traités. C’est pourtant l’esclavage qui est à l’origine de la fortune de Diana Cooke, héritière d’un famille prestigieuse remontant aux Pères fondateurs des Etats-Unis, et responsable de la préservation de Saratoga, la somptueuse maison familiale que le Sud entier lui envie mais qui constitue surtout un gouffre financier. Et l’esclavage ne serait-il pas la cause du gigantesque incendie qui, sur trois jours, a fait disparaître Saratoga comme nous l’apprenons dès le prologue ?

Quel peut être le destin d’une héroïne à la Scarlett O’Hara, d’une beauté confondante comme elle, mais assez lucide, celle-ci, pour savoir que les codes d’honneur qu’elle perpétue lui font une prison et sont complices d’une violence sourde ? Comment échapper à ce destin quand on est si attaché à son père et que l’on se veut à la hauteur de sa mission, quels que soient les sacrifices qu’elle impose ? Sous la plume de Robert Goolrick, on s’identifie à Diana, à ses espoirs, ses joies et ses tourments, sans jamais oublier pourquoi nous devrions la détester, politiquement parlant. L’auteur y réussit en jouant à fond la carte du romanesque, déployant ses personnages, ses décors et ses péripéties dans un style à la fois direct et soigné, comme on n’en lit plus guère. Avec, en prime, deux formidables personnages secondaires – un restaurateur de livres à la technique étrange et une décoratrice extravagante – qui réserveront bien des surprises.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Marie de Prémonville.

Liens : Le livre chez l’éditeur. Sur le même thème, traité différemment, voir Underground Railroad.

Ailleurs

Dario Franceschini, Ailleurs, Gallimard, collection L’Arpenteur, 2017

Par François Lechat.

C’est bien connu, en tout cas en France : on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. Cette maxime n’a peut-être pas cours en Italie, où l’actuel ministre de la Culture a publié en 2011 ce court roman joliment publié dans une des plus élégantes collections de Gallimard (ce qui compense les petites fautes de la traductrice). L’histoire est banale, à certains égards, mais bien faite aussi pour voyager dans l’esprit et dans l’espace. Dans un village près de Ferrare, le notaire Ippolito Dalla Libera, un parangon de vertu et de rigueur, révèle à son fils, aussi notaire et aussi coincé que lui, qu’il a eu 52 enfants cachés avec 52 prostituées et que son fils doit les retrouver avant sa mort. S’ensuit une enquête sur la double vie de ce père-la-pudeur, qui conduira évidemment notre héros à découvrir des horizons insoupçonnés et, au travers d’une prostituée au grand cœur prénommée Mila, à s’ouvrir à des sentiments et à des comportements jusque-là inaccessibles. Rien de très original, donc, sauf que l’auteur ménage de véritables surprises, nous offre quelques trouvailles (dont une jolie manière de rédiger des épitaphes), et va jusqu’au bout de sa logique en soignant le style, le tempo, la peinture délicate et complice des découvertes de ce notaire qui nous devient de plus en plus sympathique car nous aimerions bien, nous aussi, retrouver le souffle de la liberté. A lire pour se sentir humain, et pour un sens aigu des détails et des dialogues.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Chantal Moiroud.

Liens : chez l’éditeur.

Dans une coque de noix

Ian McEwan, Dans une coque de noix, Gallimard, 2017

Par François Lechat.

Sans doute le livre le plus audacieux de l’année, et le moins réaliste qui soit. C’est que le narrateur est un fœtus dans le ventre de sa mère, quelques semaines avant son accouchement. Autant dire que les scènes sont rares qui nous permettent de croire à ce qu’il raconte, puisqu’en toute rigueur il ne devrait rien pouvoir nous communiquer. Par éclairs, pourtant, on y croit, et on rend grâce à l’auteur d’avoir été le premier (à ma connaissance) à évoquer certains aspects délicats de la condition fœtale, qui nous valent d’inoubliables morceaux de bravoure. Mais, comme on s’en doute, McEwan ne cherche pas la vraisemblance, et prend même un malin plaisir à la narguer : il fait de son fœtus l’être le plus cultivé qui soit, au motif assez amusant que de nos jours, une mère accro à la radio et aux autres moyens de communication permet à son bébé de s’informer de l’état de la planète entière et d’ingurgiter un nombre infini de connaissances – d’où, autre morceau de bravoure, un saisissant exercice sur les raisons d’espérer ou de désespérer de l’humanité, en deux brillants digests du tout-venant médiatique. Et, pour faire bonne mesure, l’auteur ne se prive pas de doter son héros de talents télépathiques ou de rayons X, puisqu’il semble y voir autour de lui comme s’il était déjà sorti du ventre maternel. Vous aurez compris que le vrai sujet du livre n’est pas la vie d’un fœtus mais la comédie humaine, menée ici sur un ton grinçant où dominent les thèmes shakespeariens de la jalousie, du meurtre et de la vengeance, auxquels McEwan ajoute une dose d’enquête policière. C’est brillant, surprenant, plutôt passionnant, et franchement drôle grâce à un personnage qui incarne la bêtise comme on l’a rarement vu. Mais il y a un prix à payer :  ce livre s’oublie aussitôt refermé, car s’il épate son lecteur il est trop désinvolte pour toucher en profondeur. Il n’empêche, il faut l’essayer.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : France Camus-Pichon.

Liens : chez l’éditeur.

Dans les eaux troubles

Neil Jordan, Dans les eaux troubles, Joëlle Losfeld, 2017

Par François Lechat.

Dommage que ce livre soit si laid – je parle de la couverture, qui se veut rétro et qui me paraît simplement ratée. C’est d’autant plus dommage que l’auteur a réalisé des films de grand style, dont The Crying Game et Entretien avec un vampire. On retrouve ici son goût du psychologique et du fantastique, habillé dans une histoire faussement policière : un détective privé doit retrouver une jeune femme disparue il y a 12 ans, quand elle était encore enfant. Il va faire des rencontres, bien entendu, dont une qui va bouleverser sa vie qui est déjà passablement ébranlée, entre sa femme qu’il soupçonne d’avoir une liaison et l’ambiance électrique qui se développe dans sa ville, une cité sans nom d’un pays postcommuniste sans nom. Cela pourrait paraître un peu misérabiliste, mais c’est l’étrange qui domine, ici, sans que l’on sache ce qu’il doit à l’imaginaire, à la folie ou à d’authentiques fantômes. Une chose est sûre : les femmes importent plus que les hommes, dans ce récit, qu’il s’agisse de la rencontre décisive du narrateur, mystérieuse de bout en bout, de son épouse, courageuse face à des questions sans fin, d’une cartomancienne folklorique mais d’une grande finesse, et surtout de la fille du héros, qui attendrit ses parents avec ses amies imaginaires jusqu’au moment où… Plus que la jalousie, fil conducteur bien réel mais secondaire de ce roman, c’est le jeu de l’amour et du destin qui domine, la question de savoir si l’on s’abandonne sans réserve à ce que l’on croit. L’ensemble est mené à son rythme et doit se lire posément, pour profiter d’une ambiance feutrée et de dialogues déconcertants qui nous rappellent, en permanence, que tout est possible, que tout fait sens mais que rien ne s’explique vraiment.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Irlande). Traduction : Florence Lévy-Paolini.

Liens : chez l’éditrice.

Heurs et malheurs du sous-majordome Minor

Patrick deWitt [sic], Heurs et malheurs du sous-majordome Minor, Actes Sud, 2017

Par François Lechat.

Vous l’aurez deviné grâce au titre, l’auteur pratique l’humour à froid et ne dédaigne pas le burlesque. Il faut ces qualités pour appeler son héros Minor et le propulser au grade ridicule de sous-majordome. De fait, Minor sera souvent moqué, notamment pour son obstination à fumer la pipe alors qu’il ne sait même pas comment la tenir dans sa main. Et il lui arrivera bien des aventures peu reluisantes, en raison d’une certaine lâcheté. Mais c’est un jeune homme très digne aussi, plein de bonne volonté, et puis honnête, et amoureux fou d’une belle jeune fille, Klara. Et l’on s’attache d’autant plus à lui qu’il doit se frotter à une foule de personnages plus ou moins barrés, des kleptomanes au grand cœur, une cuisinière acariâtre, un baron devenu fou, un supérieur, le majordome, confit dans sa dignité et son sens du devoir… Le cadre où il évolue, aussi, n’est pas piqué des vers, entre un village de carte postale, une guerre grotesque et incompréhensible, un château effrayant. Ou encore des habitudes délicieusement improbables, comme ces lettres envoyées par le baron jour après jour à l’épouse qui l’a quitté, et qui sont non pas postées mais emportées au passage par un conducteur de train qui ne ralentit pas son allure pour autant. Nombre de scènes balancent, comme tout ce roman, entre le tragique et le comique, l’auteur ne perdant jamais son sens inégalable de l’ironie, ni la tendresse qui le lie à ses personnages. Ne ratez pas ce roman dans lequel deux ploucs entretiennent un dialogue délirant autour d’un lapin, et où la survie du héros, devenu soudain plus grand que lui, tiendra à des lacets de bottes.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Philippe et Emmanuelle Aronson.

Liens : chez l’éditeur.

Dakota Song

Ariane Bois, Dakota Song, Belfond, 2017

Par François Lechat.

Ariane Bois, jeune auteure française, propose ici un roman qui la déporte dans le temps et l’espace. Le récit se situe dans les années 1970 et dans un immeuble, le Dakota, qui abrite à Manhattan, face à Central Park, le gratin le plus huppé de la ville, rien de moins que Lauren Bacall, John Lennon, Rudolf Noureev, Leonard Bernstein… Cela pourrait donner un roman très snob, ou voyeuriste, mais c’est juste l’inverse. C’est que le héros qui nous sert de guide est un jeune Noir qui a dû fuir Harlem et accepter un job obscur au Dakota, dont il observe les mœurs et les intrigues à hauteur d’homme, sans surjouer l’admiration ou la fascination, ni en rajouter dans le complexe social envers les Blancs. L’autre astuce est de tenir le cap d’un roman choral : nous suivons la destinée d’une belle brochette de résidents imaginaires, tous socialement favorisés mais tous, aussi, en butte aux aléas de l’existence, qui donnent l’occasion d’échappées dans la ville, le New York bouillonnant des années 70, tiraillé entre révolution artistique et sexuelle et tensions raciales et politiques. Cela pourrait donner un résultat un peu brouillon, ou clinquant, mais l’auteure se limite habilement à des allusions insérées dans l’intrigue, sans jamais appuyer. Elle ne dédaigne pas le drame, qui frappera plusieurs personnages, ni l’humour, auquel se prêtent les drôles de mœurs des riches, mais elle lie l’ensemble d’une écriture fluide, faussement simple, directe et évocatrice. Un roman à éviter, sans doute, s’il l’on ne connaît rien de son contexte, mais à savourer dans l’hypothèse inverse.

Catégorie : Littérature française.

Liens : le livre chez l’éditeur.

Une mort qui en vaut la peine

Donald Ray Pollock, Une mort qui en vaut la peine, Albin Michel, 2016

Par François Lechat.

Si vous aimez l’Amérique profonde, les personnages hauts en couleur et bas de plafond, les bleds perdus et les fuites éperdues, la poussière des chevauchées et l’ambiance des bars glauques, les hommes sans femme et les mères aimantes, ne passez pas à côté de ce roman savoureux de bout en bout. C’est déjanté, avec une bande de Pieds nickelés et un Noir poursuivi par la guigne ; c’est amusant et grinçant, alliant le burlesque et le ridicule ; c’est tendre et touchant, grâce à des personnages fragiles mais obstinés, pauvres et dignes. Il y a de l’action, du grand air, un arrière-plan historique à l’humour discret (le recrutement de volontaires américains pour entrer en guerre en 1917 alors que personne ne sait où se situe l’Allemagne), des scènes de genre savoureuses (le bordel de campagne) ou à double fond (la chasse au Noir déjà cité, qui balance entre comique et tragique), et un suspense permanent car chacun doit survivre. La violence de la condition humaine restituée sur un mode léger : un pur bonheur de lecture.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Bruno Boudard.

Liens : chez l’éditeur.

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