Vera

Karl Geary, Vera, Rivages, 2017

Par François Lechat.

Ce premier roman de l’acteur et scénariste Karl Geary vaut d’abord par sa galerie de personnages, tous remarquablement dessinés. Le héros, Sonny, 16 ans, vit dans un quartier pauvre de Dublin et  souffre de l’horizon étriqué qui est le sien : à l’époque, en Irlande, la barrière de classe pèse lourd. Elle est d’ailleurs intériorisée par ses parents, un père fruste et mutique qui perd son argent aux courses et désespère sa femme, mère-courage qui endure son destin et n’imagine pas pouvoir en changer. Les frères de Sonny, eux, ne sont que des ombres furtives qu’il évite de croiser dans la maison et dont on devine qu’ils sont plus bornés encore. Quant à Sharon, la vague amie de Sonny au lycée, elle se cogne contre les vitres avec rage, incapable de communiquer ou de vivre ses émotions jusqu’au bout, trop nouée par son désespoir. L’auteur, pourtant, ne méprise pas ces pauvres gens : il suggère simplement qu’ils s’enferment dans leur fatalisme de classe alors que Sonny, lui, rêve d’en sortir. Mais personne ne l’y aidera, et surtout pas pour cultiver sa relation avec Vera, une femme belle, distinguée, qui a le double de son âge, vit dans un quartier chic et souffre d’une étrange mélancolie. Tout son entourage dissuade Sonny de la fréquenter car un prolo ne peut rien attendre d’une bourgeoise : l’ordre social doit continuer à régner. Sonny va pourtant s’obstiner, acheter pour la première fois un livre grâce à Vera, visiter une exposition de peinture en compagnie de Sharon (qui sabotera évidemment l’affaire), et rêver, rêver de s’affranchir. Vera lui ouvre des portes mais on devine, dès le départ, que cela ne durera pas. Ce récit est en effet écrit à la deuxième personne du passé simple, comme si l’auteur rappelait à Sonny ce qu’il a tenté de faire dans un temps révolu. C’est le seul mauvais choix de ce beau roman, car il nous vaut des tournures inhabituelles qui accrochent l’attention pendant quelques chapitres. Il n’empêche que les scènes racontées sont fortes, dès le début, et que l’on a l’impression de les voir de nos propres yeux. Sans misérabilisme, dans un mélange de tact et d’âpreté, avec pudeur mais sans fard, Karl Geary embarque ses personnages dans une noria d’émotions dont on ne sort pas indemne.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Irlande). Traduction : Céline Leroy.

Liens : chez l’éditeur.

De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles

Jean-Michel Guenassia, De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles, Albin Michel, 2017

Par François Lechat.

Un Guenassia en mode mineur, me semble-t-il. Avec des qualités qui ménagent un réel plaisir de lecture : une intrigue originale, un rythme soutenu, des personnages bien typés, des dialogues à la fois ciselés et réalistes, de la fluidité et des rebondissements bienvenus. L’ensemble, pourtant, déçoit un peu. D’abord, sans doute, parce que Guenassia a le défaut de ses qualités. Son texte est léger dans les deux sens du terme, certains événements auraient mérité davantage de soin, de mise en place, ou paraissent un peu faciles, trop habiles. Il manque des changements de ton, un peu de gravité, de quoi lester cette histoire qui touche à des thèmes essentiels, l’identité sexuelle, la famille, la paternité, la maternité, l’entrée dans l’âge adulte, la différence et la tolérance… Guenassia est victime de sa facilité d’écriture mais aussi, je crois, d’un mauvais point de départ : faire de son héros, Paul, le fil conducteur d’un récit initiatique sur la fluidité des genres à l’époque contemporaine, alors que Paul est simplement un garçon qui ressemble à une fille, pas tellement différent des autres mecs, hétéro tranquille et, surtout, personnage passif qui se laisse embarquer par les circonstances, ce qui le rend finalement assez fade alors qu’on s’attendrait à un concentré d’ambiguïté. Ce roman est fantaisiste et généreux, comme l’écrit l’éditeur, mais il aurait gagné à être plus ambitieux. Ceci dit, si vous aimez Guenassia, ne vous laissez pas décourager : c’est plaisant, et toute une série de scènes sont réussies.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La nuit derrière moi

Giampaolo Simi, La nuit derrière moi, Le Livre de Poche, 2017

Par François Lechat.

L’éditeur classe ce livre dans la catégorie des policiers, mais c’est en fait un thriller psychologique d’une impressionnante efficacité. Il ne faut pas y chercher de belles phrases : conformément au genre, l’écriture est directe et moderne, parfois un rien rugueuse, mais subtile aussi pour rendre l’état d’esprit de l’anti-héros que nous suivons ici. Car c’est bien d’anti-héros qu’il s’agit, avec ce Furio Guerri (un nom qui ne doit rien au hasard ?) qui nous est d’emblée présenté comme un « monstre » inquiétant, peut-être poussé par des pulsions pédophiles. Un être antipathique, ambitieux, infidèle et possessif avec sa femme. On s’identifie pourtant à lui, car dès le départ la structure narrative nous oblige à suspendre notre jugement : entre passé et présent, entre chapitres dont il est le narrateur et chapitres dans lesquels l’auteur le tutoie, on devine qu’il est plus complexe qu’il n’y paraît et l’on cherche à comprendre, à deviner. Ce qui prendra le roman entier, ou presque, au fil d’une tension croissante et de réelles surprises. Giampaolo Simi crée ici une mécanique infernale, prenante, au sein de laquelle un personnage féminin prendra une place de plus en plus importante et surprenante. Sans atteindre le niveau de Gillian Flynn dans Les apparences (la référence absolue, à mes yeux), ce thriller est une remarquable réussite.

Catégorie : Policiers et thrillers (Italie). Traduit de l’italien par Sophie Royère.

Liens : chez l’éditeur.

Underground Railroad

Colson Whitehead, Underground Railroad, Albin Michel, 2017

Par François Lechat.

Sur le même sujet, ce livre nous propose l’inverse d’Après l’incendie, de Robert Goolrick. Alors que Goolrick laissait l’esclavage dans l’ombre pour mieux raconter comment vit et périt une famille qui s’est enrichie sur son dos, Colson Whitehead l’aborde frontalement et du point de vue des Noirs, avec une rage et une acuité dont témoignent ces quelques lignes, page 372 : « L’Amérique est une illusion, la plus grandiose de toutes. S’il y avait une justice en ce monde, cette nation ne devrait pas exister, car elle est fondée sur le meurtre, le vol et la cruauté. »

Cette charge est remarquablement incarnée par la fuite éperdue de Cora, une esclave de 16 ans dans une plantation de coton, avant la guerre de Sécession, qui va tenter comme sa mère d’échapper à ses maîtres, autant dire à ses bourreaux. Avec un sens aigu du détail, Colson Whitehead ne nous épargne rien des violences subies par les esclaves, parfois inouïes quand il s’agit de les faire plier, de les réduire à de la chair fraîche ou de punir les désobéissants. A ce titre, le portrait d’Arnold Ridgeway, le chasseur d’esclaves qui poursuit Cora d’État en État, est un grand morceau de littérature, glaçant et puissant. Et il en va de même du programme de stérilisation dans lequel les Blancs « avancés » tentent de piéger les Noirs pour éviter qu’ils se multiplient.

Mais, pour autant, il n’y a aucune complaisance, aucun voyeurisme dans ce tableau, et pas davantage de misérabilisme. Les personnages sont subtils et complexes, et l’auteur nous fait sentir l’énergie et la dignité des esclaves, en particulier de Cora qui piégera de manière brillante les visiteurs du zoo humain dans lequel elle est contrainte de s’exhiber. Colson Whitehead use aussi d’une belle invention romanesque, celle qui consiste à transformer un réseau clandestin d’aide aux esclaves fugitifs en un authentique chemin de fer souterrain – idée brillante dont il aurait pu tirer davantage parti, car il faut attendre avant que ce chemin de fer prenne véritablement corps et nous fasse rêver. On peut aussi reprocher à l’auteur des expositions un peu longues, dont le sens ne se dégage que lentement car nous voyageons d’une époque à l’autre et devons comprendre de quoi il est question : malgré son intelligence et sa puissance d’évocation, cette épopée paraît parfois un peu statique. Mais cela n’affecte que quelques passages, et certainement pas les chapitres finaux, qui sont pleins de tension, de surprises et d’émotion.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Serge Chauvin.

Liens : chez l’éditeur.

Après l’incendie

Robert Goolrick, Après l’incendie, Anne Carrière, 2017

Par François Lechat.

Ce livre à la belle écriture classique présente plusieurs particularités déroutantes. D’abord quelques maladresses, rares et locales, mais étonnantes à ce niveau de style. Ensuite un choix éditorial assez curieux : faire suivre ce roman de 300 pages d’une nouvelle, Trois lamentations, qui ne manque pas d’intérêt mais n’a pas la même hauteur de vue. Mieux vaut la lire, dès lors, avant le roman, pour bien apprécier sa troisième particularité. Il se déroule sur fond d’esclavage dans le Sud des Etats-Unis, ce que le prologue souligne sans fard, mais il ne développe pas ce thème, juste effleuré par le biais d’un couple de serviteurs fort bien traités. C’est pourtant l’esclavage qui est à l’origine de la fortune de Diana Cooke, héritière d’un famille prestigieuse remontant aux Pères fondateurs des Etats-Unis, et responsable de la préservation de Saratoga, la somptueuse maison familiale que le Sud entier lui envie mais qui constitue surtout un gouffre financier. Et l’esclavage ne serait-il pas la cause du gigantesque incendie qui, sur trois jours, a fait disparaître Saratoga comme nous l’apprenons dès le prologue ?

Quel peut être le destin d’une héroïne à la Scarlett O’Hara, d’une beauté confondante comme elle, mais assez lucide, celle-ci, pour savoir que les codes d’honneur qu’elle perpétue lui font une prison et sont complices d’une violence sourde ? Comment échapper à ce destin quand on est si attaché à son père et que l’on se veut à la hauteur de sa mission, quels que soient les sacrifices qu’elle impose ? Sous la plume de Robert Goolrick, on s’identifie à Diana, à ses espoirs, ses joies et ses tourments, sans jamais oublier pourquoi nous devrions la détester, politiquement parlant. L’auteur y réussit en jouant à fond la carte du romanesque, déployant ses personnages, ses décors et ses péripéties dans un style à la fois direct et soigné, comme on n’en lit plus guère. Avec, en prime, deux formidables personnages secondaires – un restaurateur de livres à la technique étrange et une décoratrice extravagante – qui réserveront bien des surprises.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Marie de Prémonville.

Liens : Le livre chez l’éditeur. Sur le même thème, traité différemment, voir Underground Railroad.

Ailleurs

Dario Franceschini, Ailleurs, Gallimard, collection L’Arpenteur, 2017

Par François Lechat.

C’est bien connu, en tout cas en France : on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. Cette maxime n’a peut-être pas cours en Italie, où l’actuel ministre de la Culture a publié en 2011 ce court roman joliment publié dans une des plus élégantes collections de Gallimard (ce qui compense les petites fautes de la traductrice). L’histoire est banale, à certains égards, mais bien faite aussi pour voyager dans l’esprit et dans l’espace. Dans un village près de Ferrare, le notaire Ippolito Dalla Libera, un parangon de vertu et de rigueur, révèle à son fils, aussi notaire et aussi coincé que lui, qu’il a eu 52 enfants cachés avec 52 prostituées et que son fils doit les retrouver avant sa mort. S’ensuit une enquête sur la double vie de ce père-la-pudeur, qui conduira évidemment notre héros à découvrir des horizons insoupçonnés et, au travers d’une prostituée au grand cœur prénommée Mila, à s’ouvrir à des sentiments et à des comportements jusque-là inaccessibles. Rien de très original, donc, sauf que l’auteur ménage de véritables surprises, nous offre quelques trouvailles (dont une jolie manière de rédiger des épitaphes), et va jusqu’au bout de sa logique en soignant le style, le tempo, la peinture délicate et complice des découvertes de ce notaire qui nous devient de plus en plus sympathique car nous aimerions bien, nous aussi, retrouver le souffle de la liberté. A lire pour se sentir humain, et pour un sens aigu des détails et des dialogues.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Chantal Moiroud.

Liens : chez l’éditeur.

Dans une coque de noix

Ian McEwan, Dans une coque de noix, Gallimard, 2017

Par François Lechat.

Sans doute le livre le plus audacieux de l’année, et le moins réaliste qui soit. C’est que le narrateur est un fœtus dans le ventre de sa mère, quelques semaines avant son accouchement. Autant dire que les scènes sont rares qui nous permettent de croire à ce qu’il raconte, puisqu’en toute rigueur il ne devrait rien pouvoir nous communiquer. Par éclairs, pourtant, on y croit, et on rend grâce à l’auteur d’avoir été le premier (à ma connaissance) à évoquer certains aspects délicats de la condition fœtale, qui nous valent d’inoubliables morceaux de bravoure. Mais, comme on s’en doute, McEwan ne cherche pas la vraisemblance, et prend même un malin plaisir à la narguer : il fait de son fœtus l’être le plus cultivé qui soit, au motif assez amusant que de nos jours, une mère accro à la radio et aux autres moyens de communication permet à son bébé de s’informer de l’état de la planète entière et d’ingurgiter un nombre infini de connaissances – d’où, autre morceau de bravoure, un saisissant exercice sur les raisons d’espérer ou de désespérer de l’humanité, en deux brillants digests du tout-venant médiatique. Et, pour faire bonne mesure, l’auteur ne se prive pas de doter son héros de talents télépathiques ou de rayons X, puisqu’il semble y voir autour de lui comme s’il était déjà sorti du ventre maternel. Vous aurez compris que le vrai sujet du livre n’est pas la vie d’un fœtus mais la comédie humaine, menée ici sur un ton grinçant où dominent les thèmes shakespeariens de la jalousie, du meurtre et de la vengeance, auxquels McEwan ajoute une dose d’enquête policière. C’est brillant, surprenant, plutôt passionnant, et franchement drôle grâce à un personnage qui incarne la bêtise comme on l’a rarement vu. Mais il y a un prix à payer :  ce livre s’oublie aussitôt refermé, car s’il épate son lecteur il est trop désinvolte pour toucher en profondeur. Il n’empêche, il faut l’essayer.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : France Camus-Pichon.

Liens : chez l’éditeur.

Dans les eaux troubles

Neil Jordan, Dans les eaux troubles, Joëlle Losfeld, 2017

Par François Lechat.

Dommage que ce livre soit si laid – je parle de la couverture, qui se veut rétro et qui me paraît simplement ratée. C’est d’autant plus dommage que l’auteur a réalisé des films de grand style, dont The Crying Game et Entretien avec un vampire. On retrouve ici son goût du psychologique et du fantastique, habillé dans une histoire faussement policière : un détective privé doit retrouver une jeune femme disparue il y a 12 ans, quand elle était encore enfant. Il va faire des rencontres, bien entendu, dont une qui va bouleverser sa vie qui est déjà passablement ébranlée, entre sa femme qu’il soupçonne d’avoir une liaison et l’ambiance électrique qui se développe dans sa ville, une cité sans nom d’un pays postcommuniste sans nom. Cela pourrait paraître un peu misérabiliste, mais c’est l’étrange qui domine, ici, sans que l’on sache ce qu’il doit à l’imaginaire, à la folie ou à d’authentiques fantômes. Une chose est sûre : les femmes importent plus que les hommes, dans ce récit, qu’il s’agisse de la rencontre décisive du narrateur, mystérieuse de bout en bout, de son épouse, courageuse face à des questions sans fin, d’une cartomancienne folklorique mais d’une grande finesse, et surtout de la fille du héros, qui attendrit ses parents avec ses amies imaginaires jusqu’au moment où… Plus que la jalousie, fil conducteur bien réel mais secondaire de ce roman, c’est le jeu de l’amour et du destin qui domine, la question de savoir si l’on s’abandonne sans réserve à ce que l’on croit. L’ensemble est mené à son rythme et doit se lire posément, pour profiter d’une ambiance feutrée et de dialogues déconcertants qui nous rappellent, en permanence, que tout est possible, que tout fait sens mais que rien ne s’explique vraiment.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Irlande). Traduction : Florence Lévy-Paolini.

Liens : chez l’éditrice.

Heurs et malheurs du sous-majordome Minor

Patrick deWitt [sic], Heurs et malheurs du sous-majordome Minor, Actes Sud, 2017

Par François Lechat.

Vous l’aurez deviné grâce au titre, l’auteur pratique l’humour à froid et ne dédaigne pas le burlesque. Il faut ces qualités pour appeler son héros Minor et le propulser au grade ridicule de sous-majordome. De fait, Minor sera souvent moqué, notamment pour son obstination à fumer la pipe alors qu’il ne sait même pas comment la tenir dans sa main. Et il lui arrivera bien des aventures peu reluisantes, en raison d’une certaine lâcheté. Mais c’est un jeune homme très digne aussi, plein de bonne volonté, et puis honnête, et amoureux fou d’une belle jeune fille, Klara. Et l’on s’attache d’autant plus à lui qu’il doit se frotter à une foule de personnages plus ou moins barrés, des kleptomanes au grand cœur, une cuisinière acariâtre, un baron devenu fou, un supérieur, le majordome, confit dans sa dignité et son sens du devoir… Le cadre où il évolue, aussi, n’est pas piqué des vers, entre un village de carte postale, une guerre grotesque et incompréhensible, un château effrayant. Ou encore des habitudes délicieusement improbables, comme ces lettres envoyées par le baron jour après jour à l’épouse qui l’a quitté, et qui sont non pas postées mais emportées au passage par un conducteur de train qui ne ralentit pas son allure pour autant. Nombre de scènes balancent, comme tout ce roman, entre le tragique et le comique, l’auteur ne perdant jamais son sens inégalable de l’ironie, ni la tendresse qui le lie à ses personnages. Ne ratez pas ce roman dans lequel deux ploucs entretiennent un dialogue délirant autour d’un lapin, et où la survie du héros, devenu soudain plus grand que lui, tiendra à des lacets de bottes.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Philippe et Emmanuelle Aronson.

Liens : chez l’éditeur.

Dakota Song

Ariane Bois, Dakota Song, Belfond, 2017

Par François Lechat.

Ariane Bois, jeune auteure française, propose ici un roman qui la déporte dans le temps et l’espace. Le récit se situe dans les années 1970 et dans un immeuble, le Dakota, qui abrite à Manhattan, face à Central Park, le gratin le plus huppé de la ville, rien de moins que Lauren Bacall, John Lennon, Rudolf Noureev, Leonard Bernstein… Cela pourrait donner un roman très snob, ou voyeuriste, mais c’est juste l’inverse. C’est que le héros qui nous sert de guide est un jeune Noir qui a dû fuir Harlem et accepter un job obscur au Dakota, dont il observe les mœurs et les intrigues à hauteur d’homme, sans surjouer l’admiration ou la fascination, ni en rajouter dans le complexe social envers les Blancs. L’autre astuce est de tenir le cap d’un roman choral : nous suivons la destinée d’une belle brochette de résidents imaginaires, tous socialement favorisés mais tous, aussi, en butte aux aléas de l’existence, qui donnent l’occasion d’échappées dans la ville, le New York bouillonnant des années 70, tiraillé entre révolution artistique et sexuelle et tensions raciales et politiques. Cela pourrait donner un résultat un peu brouillon, ou clinquant, mais l’auteure se limite habilement à des allusions insérées dans l’intrigue, sans jamais appuyer. Elle ne dédaigne pas le drame, qui frappera plusieurs personnages, ni l’humour, auquel se prêtent les drôles de mœurs des riches, mais elle lie l’ensemble d’une écriture fluide, faussement simple, directe et évocatrice. Un roman à éviter, sans doute, s’il l’on ne connaît rien de son contexte, mais à savourer dans l’hypothèse inverse.

Catégorie : Littérature française.

Liens : le livre chez l’éditeur.

Une mort qui en vaut la peine

Donald Ray Pollock, Une mort qui en vaut la peine, Albin Michel, 2016

Par François Lechat.

Si vous aimez l’Amérique profonde, les personnages hauts en couleur et bas de plafond, les bleds perdus et les fuites éperdues, la poussière des chevauchées et l’ambiance des bars glauques, les hommes sans femme et les mères aimantes, ne passez pas à côté de ce roman savoureux de bout en bout. C’est déjanté, avec une bande de Pieds nickelés et un Noir poursuivi par la guigne ; c’est amusant et grinçant, alliant le burlesque et le ridicule ; c’est tendre et touchant, grâce à des personnages fragiles mais obstinés, pauvres et dignes. Il y a de l’action, du grand air, un arrière-plan historique à l’humour discret (le recrutement de volontaires américains pour entrer en guerre en 1917 alors que personne ne sait où se situe l’Allemagne), des scènes de genre savoureuses (le bordel de campagne) ou à double fond (la chasse au Noir déjà cité, qui balance entre comique et tragique), et un suspense permanent car chacun doit survivre. La violence de la condition humaine restituée sur un mode léger : un pur bonheur de lecture.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Bruno Boudard.

Liens : chez l’éditeur.

La Chambre d’ami

James Lasdun, La Chambre d’ami, Sonatine, 2017

Par François Lechat.

Il n’est pas facile de renouveler le genre du thriller psychologique, surtout quand on prend pour thème un triangle amoureux. L’auteur, ici, joue sur trois astuces. D’abord, il ajoute à ce triangle une dimension familiale (les liens compliqués entre deux cousins), une dimension sociale (un riche banquier face à un cuisinier en difficulté) et un suspense policier (une grosse somme d’argent qui pourrait susciter des convoitises). Ensuite, il embarque deux des membres de son triangle initial dans un autre triangle, sans perdre le troisième de vue puisque c’est le personnage principal à défaut d’être un héros. Enfin, il s’arrange pour que ces triangles n’en soient pas vraiment, car un de leurs côtés n’a pas conscience d’en être – je ne veux pas en dire plus long, évidemment. Sur cette base, James Lasdun impose son art du suspense dès les premières pages, prend ensuite son temps pour creuser les interrogations et les arrière-plans psychologiques de tout ce petit monde, et tisse sans en avoir l’air une intrigue qui culmine dans deux scènes d’une intensité inouïe, dont il semble évident que Hollywood va s’emparer un de ces jours. C’est intelligent, subtil et visuel, un peu introspectif comme souvent dans la littérature américaine. Mais c’est d’abord, sans crier au chef-d’œuvre, un parfait mariage entre le plaisir du polar (le lecteur est en position de voyeur comme l’est un des personnages) et le questionnement existentiel : plus qu’un divertissement mais tout un divertissement. Et une couverture magnifique, au toucher comme à la vue.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Claude et Jean Demanuelli.

Liens : chez l’éditeur.

Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe

Donal Ryan, Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe, Albin Michel, 2017

Par François Lechat.

Il ne lui manque que quelques neurones, à Johnsey, rien de plus. Juste ceux qui lui permettraient de comprendre les mots un peu abstraits, de savoir remplir un formulaire, de se débrouiller dans toutes les petites complications de la vie d’aujourd’hui. Mais voilà, s’il sent et ressent tout, il est tétanisé quand il doit former une phrase et il est incapable de vivre tout à fait seul, sans aide. C’est une des raisons pour lesquelles il aime tant ses parents, des personnes adorables qui l’ont toujours protégé. C’est donc le drame, une fois qu’il se retrouve orphelin, mais il fait courageusement face. Alors que tout le monde le presse de vendre sa maison et ses terres, dans ce petit village irlandais où il vit, il décide de rester par fidélité à ses parents, aidé en cela par un couple d’amis plus âgés. Mais il est le souffre-douleur des voyous du coin, et puis toute la communauté fait pression sur lui pour l’amener à vendre. C’est que ce roman, qui dévide la vie de Johnsey au fil des mois et des saisons, en contact sensuel avec la nature, fait aussi intervenir des passions urbaines, la spéculation immobilière et le jeu trouble des journaux à sensation. Johnsey ne pourra résister qu’à l’aide de deux marginaux comme lui, un mythomane chaleureux rencontré sur un lit d’hôpital et Siobhàn, l’envoûtante infirmière qui, entre affection et espièglerie, lui apportera quelques éclairs de plaisir. Le grand talent de Donal Ryan, dans ce livre qu’on n’a pas envie de lâcher, est d’éviter tout misérabilisme : il rend la voix intérieure de Johnsey, ses angoisses, ses émois et l’incapacité sur laquelle il bute, dans un langage tout en finesse, formant de jolies phrases pour nous faire comprendre ce que Johnsey ne parvient pas à se dire à lui-même.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Irlande). Traduction : Marina Boraso.

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Si rude soit le début

Javier Marías, Si rude soit le début, Gallimard, 2017

Par François Lechat.

Salué par les meilleurs critiques dans les termes les plus flatteurs, ce roman vaut assurément le détour. Mais il s’adresse à un public très pointu, capable de lire 570 pages d’une intrigue qui, factuellement, se laisserait résumer en cinq lignes. C’est que le narrateur, qui retrace après coup quelques années de jeunesse, y mêle à tout moment une réflexion psychologique, morale, historique, sociale…, qui met à plat les moindres éléments de l’intrigue, qu’il s’agisse d’un mot prononcé, d’un geste, d’un souvenir, d’un événement. Le tout se situe dans l’Espagne postfranquiste, et tourne autour des questions de la faute, de la mémoire, de l’effacement des crimes, de la réussite des anciens fascistes, de la dette – tout ce qui pourrait agiter la société espagnole si elle n’avait pas décidé de jeter un voile pudique sur son passé. Cela paraît abstrait, bien sûr, mais la réussite du livre tient au fait qu’il incarne son sujet dans des rapports humains proches du huis clos : entre le héros, jeune intellectuel qui entame ici son apprentissage, et son patron, un cinéaste en vue ; entre celui-ci et sa femme, qu’il déteste viscéralement pour des raisons mystérieuses ; entre cette femme et le héros, avec des effets surprenants ; ou encore entre le patron et un de ses amis auquel le héros devra se lier intimement, et ainsi de suite, avec des éclairs de drame ou de sensualité inattendus. C’est formidablement construit, pensé, creusé, inscrit dans des boucles et des spirales qui se déploient comme un fleuve majestueux. Mais pour apprécier ce livre, et j’y reviens, il faut pouvoir affronter des phrases de dix lignes ou des chapitres entiers qui cernent un détail. Impressionnant, intelligent et jouissif, mais à la place de l’éditeur j’aurais imposé quelques coupes.

Catégorie : Littérature étrangère (Espagne). Traduction : Marie-Odile Fortier-Masek.

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Elle voulait juste marcher tout droit

Sarah Barukh, Elle voulait juste marcher tout droit, Albin Michel, 2017

Par François Lechat.

Pour son premier roman, l’auteure a choisi un thème propice aux œuvres majestueuses. Mais sa démarche est au contraire modeste, et lui permet de réussir son coup : redécouvrir les malheurs engendrés par le nazisme et l’Occupation par les yeux d’une petite fille, Alice, emportée dans des affaires d’adultes qui lui échappent et dont elle aura bien du mal à percer les secrets. C’est que personne ne veut lui dire qui sont ses parents, ni quels drames se dissimulent derrière la façade qu’on lui oppose, en France comme en exil. Tout repose dès lors sur notre complicité avec Alice, ses joies et ses peurs, ses  chagrins et ses colères, sa volonté obstinée de ne pas s’en laisser conter, sa capacité, en grandissant, à bousculer le caractère rassis des adultes. Cela donne un roman parfois trop prévisible, un rien didactique vers la fin, mais sensible et prenant, aussi touchant que son héroïne, ce qui n’est pas peu dire. Avec des personnages secondaires (ils le sont tous, par comparaison avec Alice que l’on ne perd jamais de vue) à l’origine de scènes très fortes, qui renvoient le lecteur à ses souvenirs ou à ses rêves d’enfance. Seuls ceux qui ont grandi dans une famille sans histoire pourraient rester insensibles à force d’avoir été heureux.

Catégorie : Littérature française.

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