La tanche

Inge Schilperoord, La tanche, Belfond, 2017

Par François Lechat.

En tombant sur ce livre en librairie, j’y ai vu un défi. Un nom d’auteur inconnu et imprononçable, un titre sec et peu ragoûtant et une couverture minimaliste : l’éditeur devait se sentir sûr de son coup pour oser proposer un tel ouvrage. Même si ce livre a été couronné de distinctions aux Pays-Bas, qui, sérieusement, a envie de s’intéresser à une tanche ? La réponse est simple : les deux héros – Jonathan, un homme encore jeune qui vient d’être libéré de prison faute de preuves, et « la fillette », une gamine joueuse et sensible qui habite juste à côté de chez lui et qui veut à tout prix sauver cette tanche d’une mort injuste. Car elle n’a pas mérité de dépérir dans un aquarium lors de la pire canicule qu’ait jamais connue le village dans lequel revient Jonathan, un coin désolé en bordure de mer. La tanche servira évidemment d’objet transitionnel entre eux : elle leur permettra de nouer des liens qui, pour elle, compenseront le divorce de ses parents et les absences de sa mère et, pour lui, constitueront un danger majeur : comment résister à ses pulsions ? C’est tout l’enjeu de ce livre étonnant de maîtrise (un seul adjectif mal choisi en 200 pages, qui fait ressortir la perfection du reste), de tension (car on s’identifie dès le début à cet homme de bonne volonté, dépassé par ses désirs et borné par sa bêtise) et de finesse (l’auteure, qui a longtemps exercé comme psychologue judiciaire, décrit avec une force rare le tourbillon des idées et des sensations de Jonathan, ainsi que les protocoles thérapeutiques auxquels il s’astreint, sans jamais verser dans le didactisme). Cela pourrait être glauque, mais c’est fascinant à force de sensibilité et de réalisme, ainsi que d’un sens aigu du drame. L’alternance des huis clos entre Jonathan et sa vieille mère d’une part, entre Jonathan et la fillette d’autre part, semble voué à déchaîner les passions lors de cet été étouffant qui voit un homme perdre pied alors que son psychologue l’avait préparé au mieux à sa libération. A vous de voir si la fin (un peu longuette ?) dément cette catastrophe annoncée.

Catégorie : Littérature étrangère (Pays-Bas). Traduction : Isabelle Rosselin.

Liens : chez l’éditeur.

Miss Wyoming

Douglas Coupland, Miss Wyoming, Au diable vauvert, 2017

Par François Lechat.

L’auteur de Génération X donne ici un roman, publié en 2000 au Canada, dont la structure est sophistiquée, tout en restant lisible et très efficace. Deux personnages clés se rencontrent, avant que l’on plonge dans différentes strates de leur passé respectif pour revenir à la rencontre initiale et à ses conséquences. Le nom des héros, Susan Colgate et John Johnson, donne le ton du livre : une satire de la société américaine, incarnée ici par une actrice minable et un producteur aux mœurs sexuelles quelque peu bizarres, accro à la cocaïne comme il se doit. Hollywood, pour autant, reste à l’arrière-plan : l’auteur vise surtout l’univers des médias et, au premier rang, celui des concours de beauté pour petites filles. C’est dans ce cadre qu’on rencontre Marilyn, la mère de Susan, personnage haut en couleur, véritable concentré du mauvais goût américain. On aura compris que le propos est léger, et s’il y a ici un peu de psychologie, elle se limite au fait que Susan et John ont en commun d’avoir totalement rompu avec la société pendant quelques mois et n’en sont pas encore revenus. On ne s’ennuie pas, les personnages secondaires fonctionnent (notamment une jeune femme au QI exceptionnel, ça fait plaisir), certains épisodes sont frappants (l’un d’eux implique une benne à ordures), et on sent l’ambiance de l’Amérique planer sur ce livre sans prétention. « Une comédie romantique hollywoodienne par le pape de la parodie sociale », écrit l’éditeur en quatrième de couverture : parler de pape est très exagéré, mais ce n’est pas mal vu.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Canada). Traduction : Walter Gripp.

Liens : chez l’éditeur.

Vulnérables

Richard Krawiec, Vulnérables, Tusitala, 2017

Par François Lechat.

Ecrit à la fin des années 80, Vulnérables n’a trouvé un éditeur qu’en 2016, « dans le sillage de l’élection présidentielle » comme l’écrit l’auteur dans sa préface. De fait, ce roman a quelque chose de prophétique : il est centré sur les laissés-pour-compte du rêve américain, ceux qui, à côté de la clientèle aisée des Républicains, ont mené Donald Trump à la victoire. Ne craignez pas, pour autant, de lire ici un livre plombé par la politique, ou par la crise économique (même si Billy, l’anti-héros, note qu’en 19 ans de mariage son père n’a économisé que 174 dollars). Les emplois n’étaient pas rares, à la fin des années 80, et les restructurations de l’industrie sont à peine évoquées dans ce roman qui s’en tient à la sphère privée. Celle-ci, par contre, est passée au laser, et on imagine bien la plupart des personnages de Richard Krawiec votant pour Donald Trump, à supposer qu’ils votent. Car ce qu’ils ont d’abord en commun, c’est une profonde misère culturelle, psychologique et affective, un horizon étriqué, un quotidien sans perspectives, des loisirs abrutissants, la peur de manquer et des addictions de toute sorte. Seule fait exception, ici, Sharon, qui ne se laisse pas arrêter par sa polio et par les béquilles dont elle dépend. Mais elle ne peut pas grand’ chose, à elle seule, contre l’enchaînement des motifs qui ont amené Billy à la délinquance et ont conduit ses parents à se claquemurer chez eux et à l’empêcher de voir sa sœur, jusqu’au moment où il lui faut revenir pour aider sa famille. Dans les basses classes d’une petite ville américaine, tout le monde se cogne à tout le monde, au propre comme au figuré. Cela n’empêche pas les cœurs de battre, ni Billy de vouloir s’en sortir, mais les moyens manquent, et le minimum de maîtrise nécessaire pour ne pas rechuter. Tout cela est mis en scène sans excès, sans complaisance, de façon d’autant plus humaine que c’est Billy, le pire de tous, qui se raconte et tente de vaincre ses démons, et y arrivera peut-être. Il n’empêche : d’une plume très sûre, à coup de détails qui font mouche, avec un style nerveux et vivant, Richard Krawiec nous plonge dans une sorte de cauchemar éveillé, heureusement traversé par des éclairs d’humanité.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Charles Recoursé.

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L’air de rien

Hanif Kureishi, L’air de rien, Christian Bourgois, 2017

Par François Lechat.

Comme le dit l’auteur, « l’amour et la turpitude sont les deux seuls sujets au monde ». Son roman donc est forcément attrayant, puisqu’il ne traite que de cela – et qu’il entend l’amour au sens affectif comme sexuel, ce qui donne du piment à son propos. De même, inspiré ou non par Kant, l’auteur note finement qu’« un saint, c’est juste quelqu’un sur qui on n’a pas assez d’informations ». Hanif Kureishi s’emploie donc à humaniser tous ses personnages, qui perdent de leur aura au fur et à mesure du récit, sans que personne, en définitive, ne sorte vainqueur du triangle amoureux (le mari, la femme, l’amant) qui constitue en l’occurrence un carré (car le mari a une amie dont l’importance ne cessera de croître). On aura compris que ce livre est né sous d’excellents auspices, surtout si j’ajoute que le mari est un cinéaste célèbre, auréolé de gloire, mais vieillissant et grabataire, toujours amoureux d’une femme plus jeune dont il ne peut satisfaire les sens : tous les ingrédients sont réunis pour écrire une farce ou une tragédie, au choix. D’où vient alors que ce livre déçoit, malgré un début prometteur ? Sans doute parce que Hanif Kureishi, auteur remarqué de My Beautiful Laundrette, il y a plus de trente ans, n’a pas trouvé le ton juste, ou n’a pas su s’y tenir. Il y a bien des pointes de farce, un peu d’outrance, des scènes surprenantes, de la légèreté – mais sur un mode assez convenu, qui n’arrache pas un réel sourire, ou rarement. Et il aurait pu y avoir de la tragédie si, précisément, les thèmes plus graves du roman n’étaient pas court-circuités par le regard vif, acide, un peu mégalomaniaque aussi, d’un anti-héros presque paralysé, qui tente de garder le contrôle d’une vie en déroute comme il pouvait diriger ses comédiens et ses techniciens sur un plateau de cinéma. En résulte une succession de scènes enlevées, mais entachées d’éléments banals ou maladroits. Et, apparemment, de fautes de traduction. Plutôt qu’un roman réussi, la base d’un excellent scénario ?

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Florence Cabaret.

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Perdre la tête

Bertrand Leclair, Perdre la tête, Mercure de France, 2017

Par François Lechat.

Sans conteste, ce livre est brillant, et retors. Il raconte l’histoire d’un homme qui s’appelle Wallace – pas au sens où il s’appellerait Wallace comme je m’appelle François, mais au sens où il s’appelle Wallace dans les notes qu’il prend sur son histoire dans son lit d’hôpital, cloué une jambe en l’air à la suite d’un accident dont il s’efforce de démêler les fils. Et donc, s’il prétend s’appeler Wallace pour brouiller les pistes (car son histoire est assez inavouable), nous ne sommes pas obligés, ni le narrateur ni le lecteur, de croire tout ce qu’il raconte. Il tente de comprendre et de raisonner, car il doit savoir pourquoi sa maîtresse lui a brisé le genou d’un coup de revolver. Mais il se prend aussi au jeu de la littérature et il laisse son imagination le mener où elle veut, alimentée aussi bien par ses souvenirs que par ses traumatismes d’enfance et par les sources d’information qui l’entourent et le torturent – journaux, internet et télé qui le renvoient aux combines mafieuses de l’Italie contemporaine et à la perspective de voir des chirurgiens procéder à des greffes de tête, ce qui lui fait perdre la sienne, comme l’indique le titre… Vous l’aurez compris, ce livre n’est pas fait pour les lecteurs cartésiens ou les amateurs d’intrigues policières : l’écriture est fiévreuse, le récit erratique, les phrases tantôt incisives tantôt acrobatiques, la virtuosité de l’auteur se manifeste à toutes les pages. Autour de son anti-héros, esclave des femmes, ne gravitent que des personnages féminins et un mari hémiplégique, privé lui aussi de ses jambes : on devine qu’il y a de la passion et des orages dans l’air. Et de fait, on trouvera dans ces pages une colère homérique et bien méritée, une remarquable scène de sexe (en une seule phrase courant sur une page entière), la honte et l’angoisse d’un homme asservi à ses obsessions. Dommage que l’auteur se laisse piéger par sa facilité : il aurait pu nous épargner quelques tunnels, un certain sentiment de surplace ou cette faute grossière consistant, après une demi-page éblouissante sur une jolie idée (est-ce le lever du soleil qui fait chanter les oiseaux, ou le chant des oiseaux qui fait se lever le soleil ?), à l’étirer encore sur plusieurs lignes en lui faisant perdre tout son suc. A lire pour le plaisir, par curiosité.

Catégorie : Littérature française.

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L’invention des corps

Pierre Ducrozet, L’invention des corps, Actes Sud, 2017

Par François Lechat.

L’éditeur est très fier de ce roman encensé par plusieurs critiques, et qui le mérite bien. Sauf, sans doute, sur un point : il est brillant, trop brillant ; éminemment contemporain, trop contemporain. L’enjeu réside dans la mise en parallèle entre les barbaries dont l’Homme s’est récemment rendu coupable (l’assassinat de 43 étudiants par la police mexicaine le 26 septembre 2014, la Shoah, le 11-Septembre, le mur érigé par les Etats-Unis à la frontière mexicaine…) et le caractère glaçant des utopies actuelles, celle du transhumanisme et celle d’un monde horizontal et liquide, sans barrière, ultra-connecté par la grâce de l’informatique. Pierre Ducrozet multiplie les morceaux de bravoure autour de ces sujets écrasants, et esquisse d’un style alerte et enlevé, d’une impeccable clarté, le monde dont rêvent nos modernes utopistes. Il oppose en outre à ces déshumanisations hard et soft le retour à leur corps de ses deux héros, le génial informaticien Alvaro et la brillante biologiste Adèle, deux exilés du réel qui vont retrouver leurs sensations et une raison de vivre après avoir failli basculer du côté des technophiles délirants. Un roman d’une intelligence et d’une virtuosité rares, donc, mais dont on aura compris qu’il ne nous épargne aucun passage obligé pour qui se veut à la page – jusque dans la syntaxe, délibérément charcutée par moments pour bien montrer que l’on n’a pas peur de se salir les mains, et jusque dans les inévitables scènes de sexe, qui oscillent entre audace codifiée et rédemption par l’animalité. Sans parler de la structure éditoriale : chapitres numérotés ou non selon les cas, et livre divisé entre quatre « Mouvements » car vraiment, il eût été trop vulgaire de parler de « Parties ». Brillant, trop brillant. Mais si les délires technologiques vous intriguent, profitez-en : vous allez tout comprendre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Par le vent pleuré

Ron Rash, Par le vent pleuré, Seuil, 2017

Par François Lechat.

Un joli livre, qui mérite la sympathie manifestée par les critiques. Il a d’abord pour lui la simplicité – celle du style, travaillé mais limpide, jamais prétentieux, et celle de l’intrigue : une jeune fille rebelle et vénéneuse, deux frères qui s’aiment et, forcément, se jalousent quelque peu, et un grand-père conservateur et tyrannique. Le tout a débouché sur un drame dont le roman, alternant entre présent et passé, va reconstituer la genèse et, en fin de parcours, dissiper le mystère, avec une vraie surprise à la clé. Ce roman a aussi pour lui la nostalgie de l’époque hippie, du « Summer of love » de 1969, l’été où, entre drogue, alcool et liberté sexuelle, la jeunesse croyait encore que tout était possible. Elle s’incarne ici dans cette jeune fille, Ligeia, à laquelle les deux frères se lient de manière différente car ils n’ont pas le même âge ni le même rapport au grand-père, lequel représente la tradition et le devoir. Si Ron Rash a voulu rendre hommage au vent de liberté qui a soufflé sur l’Amérique en 1969, il a eu l’intelligence de ne pas magnifier son héroïne, ce qui aurait été trop facile, ni son narrateur, le plus jeune des frères, dont on épouse le point de vue avec une certaine réserve compte tenu des failles qu’il présente. L’ensemble est donc réussi, avec un vrai suspense et un sens manifeste du concret. Il manque juste à ce roman un peu de densité et d’originalité pour en faire un grand livre, même si la dernière page est magnifique. Un détail encore : le titre anglais du roman signifie « La Résurrection », choix imbécile de l’éditeur, tandis que le titre français, « Par le vent pleuré », était le choix originel de l’auteur, tiré d’une citation de Thomas Wolfe donnée dans l’ouvrage.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Isabelle Reinharez.

Liens : chez l’éditeur.

Offrir un livre… Mais lequel ?

Notre sélection de cadeaux pour Noël/Nouvel An (2017/2018)

Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows. Il n’est pas tout récent, mais « délicieux » est le mot qui vient naturellement à la bouche quand on referme ce livre burlesque et attendrissant, dont l’intrigue principale se déroule pendant la 2e Guerre mondiale alors que l’île britannique de Guernesey est envahie d’Allemands. Lire la critique de Catherine Chahnazarian et le commentaire de Sylvaine Micheaux qui la suit.

Le dimanche des mères, de Graham Swift. Un petit roman court qui se passe sur une seule journée, celle de l’envol d’une jeune servante anglaise dans l’entre-deux-guerres, le début de sa liberté. Un livre simple d’une très belle écriture, et beaucoup plus profond qu’il n’y parait. C’est la première sélection de Sylvaine Micheaux pour Noël. Voici la critique qu’en avait fait Brigitte Niquet.

La fiancée américaine, d’Eric Dupont. Un ton de conteur à la veillée, une imagination débordante, des scènes hallucinantes, des personnages hors norme, une délicatesse de tous les instants. Le coup de cœur de François Lechat qui pardonne même, dans sa critique, les curieuses fautes de langue ou d’orthographe qui émaillent ce roman-fleuve venu du Québec.

Les furies, de Lauren Groff. Deux jeunes gens solaires, beaux, talentueux, charismatiques, se rencontrent et tombent éperdument amoureux. Où est la faille ? Dans le passé de l’un et de l’autre, sur lequel ils ne se sont jamais menti mais se sont tus. Une recommandation de Brigitte Niquet, pour ceux qui aiment la « grande » littérature, avec un style magnifique, mais qui se lit comme un thriller. Lire ici la critique complète.

Judas, d’Amos Oz (Gallimard, coll. Du monde entier). S’y entrelacent plusieurs trames : le lien entre Schmel, devenu « pour un temps » l’homme de compagnie d’un grand aîné, et Atalia, une femme mystérieuse qu’il aime dès le premier regard ; l’histoire du sionisme, de ses contradictions, de ses luttes internes. Il y a aussi, distillée, une réflexion puissante sur Juda l’Iscariote. « Amos Oz en retourne l’ignominieuse image. Il m’a convaincu que le traître pourrait bien être le premier et peut-être le plus grand chrétien. C’est saisissant de justesse », ajoute Jacques Dupont dont ce livre est « sans hésitation » le premier choix de cadeau pour Noël/Nouvel An.

L’amie prodigieuse, le premier d’une série de romans d’Elena Ferrante dont on a beaucoup parlé et dont le succès est bien mérité. L’Italie, deux amies, la vie, la vraie. Lire la critique de François Lechat. Les volumes suivants sont très bien aussi ! Mais il faut commencer par le commencement.

L’archipel d’une autre vie, d’Andreï Makine. L’action se passe aux confins de l’extrême-Orient russe, dans un froid glacial et sur fond de Guerre froide. Un prisonnier s’évade et une longue traque commence, mais le gibier va se jouer des chasseurs… Pour ceux qui aiment le genre « aventures » mais complètement décalé. C’est un choix de Brigitte Niquet et sa critique se trouve ici.

Conclave, de Robert Harris. Construction presque parfaite que celle de ce roman à suspense, sujet original, personnage central exceptionnel, univers merveilleux. On apprécie sans doute mieux ce livre quand on a un minimum de culture catholique, mais ce n’est pas indispensable, et que l’on soit croyant ou non n’a aucune importance. À partir de 15 ans. Lire la critique de Catherine Chahnazarian et le commentaire qui suit, de François Lechat.

Les Plantagenêts, de Dan Jones. Un livre d’histoire qui se lit comme un roman. Trois siècles pendant lesquels l’histoire de l’Angleterre était intimement mêlée à l’histoire de France dans un livre qui nous offre tout ce que l’on aime : du bruit et de la fureur, des grands rois et des petits tyrans, des reines puissantes et des prélats sûrs de leur bon droit, des barons tantôt fidèles tantôt rebelles. Lire ici la critique complète de François Lechat.

Partir et raconter – une odyssée clandestine, de Mahmoud Traoré et Bruno Le Dantec (Lignes poche). Mahmoud quitte la Casamance. Il raconte la traversée du Sahel, du Sahara, de la Libye, du Maghreb. Tout ce périple… que l’obstacle de la Méditerranée occulte.  Les migrants ne forment pas qu’un peuple nomade, ils sont aussi une myriade de communautés, qui s’allient, qui s’opposent. Il est une société de la migration, avec des règles et des rapports de pouvoir, qui se faufile à travers des territoires incertains, aux intérêts changeants. La migration est une aventure, une odyssée ; Mahmoud est un aventurier,  peut-être même un explorateur, parti à la conquête d’un territoire inconnu : le nôtre. C’est Jacques Dupont qui recommande d’offrir ce livre.

Par amour, de Valérie Tong Cuong (chez Lattès). Un beau livre, souvent dur mais avec une belle fin, recommandé par Sylvaine Micheaux. Nous sommes au Havre pendant la Seconde Guerre mondiale, le Havre sinistré, bombardé. Deux familles avec enfants, l’une très droite et patriote, l’autre plus fantasque. Un roman choral très poignant, la petite histoire des sentiments humains au milieu de la grande Histoire. Passionnant.

Les filles de Roanoke, d’Amy Engel. Yates a adoré ses filles et ses petites-filles. Seule Lane a eu le courage de fuir pour lui échapper. Les autres femmes de la famille en sont mortes. Un roman pour adultes, à la psychologie complexe, à réserver à ceux qui aiment les sagas familiales bien noires. Lire la critique de Brigitte Niquet.

La femme qui avait perdu son âme

Bob Shacochis, La femme qui avait perdu son âme, Gallmeister, 2017

Par François Lechat.

Un roman-fleuve (près de 900 pages en format de poche) et un roman-monde, ou presque : Etats-Unis, Haïti, Turquie, Yougoslavie, sur plusieurs époques – et l’ombre du 11-Septembre qui ne cesse de croître, de s’annoncer. Vous pouvez vous fier aux éloges qui fleurissent sur internet : ce roman brasse une foule de thèmes et entremêle différents genres : géopolitique, espionnage, romance, psychologie, amour, vengeance, foi, sexe, vaudou, corruption, inceste, culpabilité, femme fatale, islamisme, impérialisme américain – un monde sans boussole dont des officines à triple fond tentent de garder le contrôle, sans y parvenir… Avec, au centre de l’intrigue, une femme aux identités multiples et au comportement déroutant, et son père dont l’enfance, dans le chaos serbo-croate de l’après Seconde Guerre mondiale, est saisissante. Il faut ajouter, encore, une écriture virtuose, une culture presque écrasante, un sens de la formule énigmatique, des éclairs de psychologie ou de réflexion morale qui s’invitent en permanence dans ce qui constitue avant tout un gigantesque réseau de manipulations et de trompe-l’œil.

Un livre éblouissant, donc, mais que l’on n’est pas forcé d’aimer. Car il y a des limites au plaisir de ne pas comprendre, au fait de devoir tâtonner pour saisir des intentions cachées – comme il y a des limites à la dissection des mœurs, des lieux et des pratiques des puissants, exercice qui n’impose pas forcément de donner le détail de ce que l’on mange en Turquie, de l’art de conduire un voilier ou des techniques de pêche à la mouche. Ni d’être, en définitive, aussi arrimé aux Etats-Unis et au christianisme. L’auteur a mis 10 ans, dit-on, pour écrire ce livre, et cela ne m’étonne pas. Le résultat est formidable, mais il aurait dû consacrer un an de plus à l’alléger. Cela dit, essayez : c’est tout sauf banal. Comme cette phrase prise au hasard, à titre d’exemple :

« Elle-même avait ressenti la mélancolie de la ville, mais elle y résistait, sauf parfois sur un ferry ou lorsqu’elle marchait dans les ruelles pavées et qu’elle était envahie par une sensation de déjà-vu, le sentiment qu’elle avait déjà vécu sa vie un millier d’années auparavant et qu’elle était maintenant un esprit fantôme, un ange, peut-être, ou une réincarnation, qui n’existait que pour une unique raison : gratifier ses avatars passés d’une compassion éternelle. » (page 337)

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : François Happe.

Liens : chez Gallmeister.

Le diable en personne

Peter Farris, Le diable en personne, Gallmeister, 2017

Par François Lechat.

Si vous aimez les romans noirs sur fond d’Amérique profonde, ne passez pas à côté de celui-ci. On y trouve les ingrédients de base, des méchants vraiment méchants (un proxénète, des petites frappes, un politicien pervers et corrompu…) et des bons plus ou moins fêlés, assez complexes ou fragiles pour qu’on s’y attache. L’intrigue est d’une parfaite clarté – une jeune fille en danger de mort est recueillie par un vieil original capable de se défendre –, tout en évitant les clichés que l’on pouvait craindre. Car le héros est déroutant, avec des pratiques surprenantes et un cadre de vie générateur de scènes poétiques ou pleines de suspense. Il y a la petite ville d’à côté, aussi, avec ses commères et la déprime ambiante. Et une Amérique qui se modernise par le mauvais côté, celui du fric et de la corruption. Et puis des rapports humains compliqués, inattendus, avec ce qu’il faut de trompe-l’œil pour balader le lecteur. Et une tension permanente car, rappelons-le, une jeune fille est menacée et son protecteur par la même occasion, qui devra sortir le grand jeu pour ne pas se faire broyer. Frissons garantis, grâce à un style fluide, direct, sans fioritures, qui sonne juste et donne une saisissante impression de réalisme malgré le caractère extrême de certaines situations. Un roman d’une grande humanité et parfaitement efficace.

Catégorie : Policiers et thrillers (USA). Traduction : Anatole Pons.

Liens : chez l’éditeur.

L’avancée de la nuit

Jakuta Alikavazovic, L’avancée de la nuit, L’Olivier, 2017

Par François Lechat.

Un des grands romans de l’année, qui mériterait sans conteste un prix prestigieux. Mais qui paraît peut-être trop pointu, trop exigeant pour le recommander au public ? L’histoire est assez simple – ils s’aiment mais leur amour est compliqué, comme dans tous les romans –, mais le style, magnifique, contraint le lecteur à une grande attention pour apprécier cette foule de notations allusives, de remarques psychologiques, de dialogues enchâssés dans des phrases comptant parfois 20 lignes… C’est que l’auteure a manifestement beaucoup à dire et une intelligence aiguë, qui donne sa pleine puissance au travers d’un personnage inoubliable, une professeure d’université visionnaire, fascinante et déconcertante, qui semble tout savoir sur l’évolution de la ville, du siècle, de l’humanité. L’ensemble, pourtant, reste arrimé au sol, incarné dans des sentiments forts et des détails du quotidien, évoqués avec sensibilité (les oiseaux du grand-père et leur envol) ou avec grâce (ainsi lorsque Paul, le héros, se cache de son amour : « Il se laissa couler au sol, tranquillement, comme si ses vêtements soudain vides glissaient à terre, et se nicha sous son bureau. »). L’objectif n’est pas d’épater le lecteur, plutôt le prendre à la gorge et au cœur, et de fait cette histoire est touchante et navrante (je ne dévoile rien, la fin est donnée dès le deuxième paragraphe). Mais les thèmes affectifs, ici, sont si intimement liés à des enjeux sociaux (la différence de classe), sociétaux (la violence, la peur, les villes de grande solitude…) ou géopolitiques (le conflit yougoslave, les migrants…) que c’est bien la virtuosité qui domine, ainsi qu’une légère sensation de trop-plein, à supposer que l’on puisse reprocher à un livre d’être trop riche, trop profond pour son lecteur. A vous d’en juger, car l’aventure vaut le détour.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le blues de La Harpie

Joe Meno, Le blues de La Harpie, Agullo, 2017

Par François Lechat.

Impossible de ne pas penser à Des souris et des hommes en lisant ce beau roman typiquement américain, dont le dessin de couverture représente une vierge couronnée en forme de bouteille de Coca. Comme chez Steinbeck, ils sont deux, l’un nettement plus fûté que l’autre, une grande brute au cœur tendre qui a été condamné pour un motif dont on apprendra peu à peu la teneur. Son compagnon sort lui aussi de prison, et tous deux auront fort à faire pour se réinsérer dans la petite ville de La Harpie, dans le Midwest. Dans l’Amérique profonde, on n’aime pas les repris de justice, et on tient à protéger les filles du coin. Mais à quoi sert-il de vivre s’il faut se planquer en permanence, se contenter de bosser dans une station d’essence et dormir à l’hôtel ? Ni l’un ni l’autre ne s’y résout, ce qui nous vaut de très belles pages sur un amour naissant et sur une passion révolue mais toujours vive, qui contrastent avec les éclairs de fantastique ou de violence qui trouent la vie de nos héros, contraints d’affronter ce qu’ils auraient préféré éviter. On imagine bien les frères Coen adaptant ce récit au cinéma, tant les personnages secondaires sont bien typés, les dialogues percutants et l’émotion toujours présente. Les chants désespérés sont les plus beaux, a dû se rappeler l’auteur : la marche vers la rédemption n’a pas d’intérêt si elle est facile.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Morgane Saysana.

Liens : chez l’éditeur.

N.B. La couverture du livre est bien celle exposée ci-dessus, sans mention aucune. Le titre, le nom de l’auteur, celui de la maison d’édition, ne figurent que sur la tranche.

Les vacances

Julie Wolkenstein, Les Vacances, P.O.L., 2017

Par François Lechat.

L’Obs, évidemment, n’avait pas manqué de saluer ce roman d’intello pour intellos. Deux personnages mènent la narration en alternance : Sophie, prof de lettres à la retraite, et Paul, jeune doctorant qui consacre sa thèse à des films que personne n’a jamais pu voir. Ils se rencontrent à force de vouloir, l’un comme l’autre, se documenter sur le premier film d’Eric Rohmer, Les Petites filles modèles, tourné en 1952. Un film inspiré de la comtesse de Ségur, dont Sophie est une grande spécialiste, et qui a donné les prénoms de Sophie et de Paul à deux de ses plus célèbres personnages. Le reste est de la même eau : l’auteure déroule une double enquête, assez amusante, autour des péripéties qui ont pu entourer ce film englouti, et cela ne peut intéresser que les érudits à la mode d’aujourd’hui, qui ne consiste plus, à l’université, à forger des théories mais à accumuler des détails signifiants. C’est charmant si on aime ça : on voyage en Normandie, on découvre les locaux de l’IMEC, on suit vaguement la trace de Rohmer, Robert Badinter passe un coup de téléphone à Sophie à propos d’un producteur noir qui a été associé au film disparu, des revues d’époque un peu coquines nous en disent plus long sur les actrices du film, qui se partageaient entre cinéma et cabarets douteux… Si vous êtes mêlé au monde universitaire, vous trouverez de l’intérêt à cette tranche de vie et à ces coïncidences, tout en vous rappelant qu’en effet, comme le suggère le livre, cet univers est triste et banal sous ses dehors prestigieux. Sinon, sur le même sujet, relisez plutôt David Lodge, qui racontait le même genre de choses avec légèreté et humour, lui.

Je suis sans doute injuste, car l’intention première de ce roman est de nous ramener, avec ses deux héros, sur les traces de l’enfance. Mais ce thème est un peu prévisible, de sorte que c’est plutôt l’ethnographie des mœurs universitaires qui ressort de l’ensemble. De l’inconvénient de mêler deux sujets ?

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Costa Brava

Eric Neuhoff, Costa Brava, Albin Michel, 2017

Par François Lechat.

Je ne suis jamais allé à la Costa Brava, en Espagne, et j’ai passé très peu de vacances à la mer. Mais cela n’a aucune importance pour apprécier ce roman. Car le sujet n’est pas, comme on pourrait le croire, ces vacances de jeunesse répétées sur de longues années au cours des décennies 60 et 70. Le sujet, c’est la nostalgie du narrateur pour l’Espagne, pour la mer, pour les mille et une péripéties qui jalonnent une enfance et une adolescence insouciantes. A part un moment assez mémorable du tournage de César et Rosalie, le film de Claude Sautet avec Yves Montand et Romy Schneider, Eric Neuhoff ne raconte rien d’exceptionnel, simplement la vie qui va, les amitiés, les sorties, les découvertes, la bienveillance discrète des parents, la beauté naissante des filles, les premiers émois amoureux… Quand le narrateur revient sur les traces de son passé, c’est avec ses propres enfants mais sans son ex-femme, ce qui renforce le sentiment de perte — d’autant que les enfants, forcément, ne s’extasient pas sur ce qui a fait le sel de la jeunesse paternelle. Aucune leçon, aucune morale dans ce roman, juste l’exaltation discrète de la mémoire et du vert paradis des amours juvéniles, le regret du temps où la famille, l’amitié et la mer suffisaient à rendre heureux. C’est fluide, simple, vivant, fait d’une foule de notations fort justes, mais c’est aussi un peu juste, justement : un récit pour les nostalgiques de la nostalgie.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Les buveurs de lumière

Jenni Fagan, Les buveurs de lumière, Métailié, 2017

Par François Lechat.

Un des romans les plus originaux de l’année, en raison notamment de son point de départ. En 2020, les bouleversements climatiques conduisent à un hiver d’une rigueur extrême, avec – 6° dès novembre et – 56° en mars. Et pas en Finlande : dans un coin reculé de l’Ecosse où vient de s’établir Dylan, un géant débonnaire qui a dû fermer son petit cinéma d’art et d’essai à Londres pour s’installer dans la caravane héritée de sa mère. On devine déjà la double ligne suivie par l’auteure : l’aventure climatique d’une part, l’aventure humaine d’autre part. La première nous vaut de belles pages, avec quelques passages poétiques, mais m’a paru assez curieuse : on s’affole quand il ne fait que – 6°, alors que les conséquences des – 50 ° semblent assez limitées. La seconde aventure, par contre, est menée de main de maître. Les personnages secondaires créent un arrière-fond pittoresque : une communauté villageoise et de caravaniers qui compte un taxidermiste, une ancienne actrice de porno, un couple de satanistes, des religieuses de bonne volonté… Les héros, eux, ne sont que trois mais ils crèvent l’écran. Dylan donc, qui ne se remet pas d’avoir vu une femme cirer la lune et d’avoir dû transporter les cendres de sa mère et de sa grand-mère de façon peu orthodoxe (c’est hilarant et tragique à la fois) ; Constance, une survivaliste aussi séduisante que débrouillarde, qui défend sa liberté et son enfant bec et ongles ; et l’enfant, Stella, 13 ans, qui à 12 ans encore portait le nom de garçon donné à sa naissance et qui, on s’en doute, va au-devant de bien des difficultés pour faire admettre son nouveau genre. Ils sont tous les trois épatants, humains, pleins d’intelligence et de sensibilité, embarqués dans des relations instables car Constance a deux amants, Dylan un secret de famille et Stella du bagout à revendre – sa mère essaye d’ailleurs encore de lui faire mettre des sous dans la tirelire à chaque gros mot. Ne laissez pas passer cette histoire traversée d’éclairs de poésie, de fantaisie et de folie, où l’on n’a jamais eu si peur de voir des vaches monter une colline.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Ecosse). Traduction : Céline Schwaller.

Liens : chez l’éditeur.

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