Chronique d’hiver

Paul Auster, Chronique d’hiver, Actes Sud, 2013

Par Brigitte Niquet.

Un conseil d’abord : ne lisez pas la 4e de couverture, Actes Sud se faisant apparemment une spécialité de phrases aussi absconses que « le savant puzzle où se déconstruit toute représentation univoque du moi afin que se produise, sous le signe d’une humanité partagée, la plus loyale des rencontres. » Si malgré tout vous achetez le livre, c’est que vous avez une vocation de kamikaze ou un vieux fond de masochisme, à moins que vous snobiez les 4e de couverture, que le seul nom de Paul Auster vous inocule la fièvre acheteuse, que la photo du beau jeune homme ténébreux en couverture vous ait instantanément séduit(e) ou que cet article vous y ait incité(e)… Et comme vous avez eu raison ! Un bémol cependant : le beau jeune homme ténébreux, lorsqu’il écrit ces lignes, est déjà largement sexagénaire et l’objet de ce livre, c’est justement le regard rétrospectif qu’il porte sur sa vie au moment où il entre dans son « hiver ».

Des autobiographies de gens célèbres, il y en a eu beaucoup, plus ou moins talentueuses. Pourtant, celle-ci ne ressemble à aucune autre, ne serait-ce que parce que l’auteur se déconnecte en quelque sorte de celui qu’il fut, l’éloigne de lui comme s’il s’agissait d’un autre en employant constamment pour le désigner ou pour s’adresser à lui le pronom « tu ».  Cet artifice d’écriture, auquel on s’habitue très vite et qui ne semble jamais factice, contribue grandement à la réussite de Chronique d’hiver, sans parler de ce magnifique sens de la phrase, ample, soutenue, limpide pourtant, qui roule comme une vague emportant dans ses flots le lecteur submergé. Nos romanciers amateurs de style haché et de phrases de trois mots devraient en prendre de la graine.

Quant au contenu, on partage d’emblée le sentiment d’urgence qui a poussé Auster à écrire ce livre : « Parle tout de suite avant qu’il ne soit trop tard, et puis espère pouvoir continuer à parler jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à dire. Il ne reste plus beaucoup de temps finalement ».  Non, il ne reste plus beaucoup de temps, tous ceux qui vieillissent le savent sans souvent oser se le dire et apprécieront sans doute que d’autres osent, et avec quelle lucidité, et avec quel talent.

Pour le reste, bien que la vie de Paul Auster n’ait rien eu d’extraordinaire stricto sensu (c’est peut-être pour cela qu’il nous semble si proche et qu’en parlant de lui, on a le sentiment qu’il parle aussi de nous), c’est un régal de le suivre et de faire avec lui l’inventaire de ses « cicatrices », physiques et morales, les unes recouvrant parfois les autres.

Les dernières phrases, déchirantes, vous cueillent de plein fouet :

Une porte s’est refermée. Une autre porte s’est ouverte.
Tu es entré dans l’hiver de ta vie.

Catégorie : Biographies et autobiographies (U.S.A.). Traduction : Pierre Furlan.

Liens : chez l’éditeur.

Ceux d’ici

Jonathan Dee, Ceux d’ici, Plon, 2018

Par François Lechat.

Pourquoi ce livre impeccable laisse-t-il un léger goût de trop peu ? Sans doute parce qu’il est impeccable, justement : si bien mené qu’on aurait aimé y découvrir aussi un grain de folie, ou des situations plus dramatiques. Car le sujet s’y prête : dans une petite ville imaginaire du Massachusetts, le chœur des citoyens lambda, équitablement réparti entre hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, salariés, fonctionnaires et indépendants, voit son cadre de vie progressivement transformé par l’arrivée d’un richissime New-Yorkais. Il ne veut que du bien à sa ville d’adoption, ce Philip Hadi, mais il a des méthodes bien à lui, et il fait irruption dans une communauté ébranlée par le 11-Septembre, rétive à l’impôt, financièrement fragile et qui se laisse séduire par la spéculation immobilière qui conduira au crash boursier de 2008. Au fil d’un roman choral qui donne sa chance à des personnages très divers et toujours typiquement américains, Jonathan Dee brasse une foule de questions existentielles : comment se débrouiller, quelles décisions prendre, quels moyens pour protester, peut-on résister à l’argent facile, comment se défendre en tant que femme, faut-il admettre la tutelle de l’Etat, fait-on la révolution grâce à Internet ou sombre-t-on dans la pornographie… ? Dit ainsi, cela ressemble à un roman à thèse, mais ce n’est pas le cas : c’est plutôt une chronique de la vie quotidienne, irriguée par une série d’intrigues et un grand sens du détail signifiant, qui conduit à montrer sur quels murs butent les personnages et quelles menaces pèsent sur l’Amérique. Avec, en définitive, le choix de rester sobre, de ne pas verser dans la facilité, de donner plutôt à réfléchir. D’où ma remarque du début : au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture, on comprend la richesse du propos, on salue l’économie de moyens (une foule de choses sont dites en passant), mais on espère un final plus grandiose, plus spectaculaire. Le livre s’achève pourtant sur de belles scènes, et sur une remarque très subtile. Mais, là aussi, tout en retenue. Même les gros mots – et le livre n’en manque pas, réalisme oblige – gardent leurs nuances sous la plume de Jonathan Dee.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Elisabeth Peelaert.

Liens : chez l’éditeur.

La guitare bleue

John Banville, La guitare bleue, Robert Laffont, 2018

Par François Lechat.

Voici un livre étrange, plein de charme, comme seuls les Britanniques (en l’occurrence, un Irlandais) savent les écrire. Le narrateur est un peintre qui a eu son heure de gloire mais qui a dû remiser ses pinceaux parce qu’il ne parvient plus à saisir le monde, à le comprendre, à s’en emparer. Il paye peut-être ainsi son péché véniel, qui consiste à dérober de menus objets pour le plaisir, pour la beauté du geste, un peu comme il volait le monde en le transposant en deux dimensions sur ses toiles. Et il paye peut-être, plus précisément, un vol plus grave, dont la victime est un de ses amis — je vous laisse deviner de quoi il s’agit. Toujours est-il que sa vie part à vau-l’eau, et pour le lecteur c’est un régal. Lucide et introspectif, notre anti-héros ne nous épargne rien de ses failles, à commencer par un physique ingrat, ni de ses mésaventures, qui prennent de l’ampleur comme il se doit. C’est savoureux parce que c’est britannique, écrit sur un mode pince-sans-rire, légèrement ironique, résolument masochiste, et léger, brillant, avec des formules, des notations, des descriptions aiguës, intelligentes, surprenantes, parfois poétiques mais toujours au second degré (« Je suis tombée amoureuse de toi sur-le-champ, m’a-t-elle dit avec un sourire heureux, son souffle pareil à des doigts chauds courant à travers la fourrure cuivrée de mon torse nu »). Certaines scènes sont d’anthologie, et l’ensemble dégage un parfum rétro, raffiné, qui fait plaisir : de la vraie littérature. Avec un bémol, hélas, en tout cas pour moi : ce bilan d’une vie manquée, rédigé par un narrateur qui cherche le terme exact et la vérité vraie, regorge de souvenirs et de digressions qui font partie intégrante de l’entreprise mais qui, souvent, brisent le suspense, la ligne narrative que l’auteur a su imposer. Mais je suis peut-être trop impatient face à un auteur irlandais, héritier à sa manière de Joyce et de Beckett ?

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Irlande). Traduction : Michèle Albaret-Maatsch.

Liens : chez l’éditeur.

Konbini

Sayaka Murata, Konbini, Denoël & d’ailleurs, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Keiko se rend compte dès la petite enfance qu’elle ne ressent pas les mêmes sentiments que ses petites copines et n’a absolument pas leurs réactions. Pour ne pas avoir d’ennui elle se fond dans la masse. Devenue étudiante, elle trouve un petit boulot dans un Konbini, supérette japonaise ouverte 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Là tout est écrit dans un guide : comment remplir les rayons, comment parler aux clients, tout est millimétré. Dix-huit ans plus tard, Keiko y travaille toujours, mais elle n’est pas mariée et n’a pas d’enfant, et elle a 36 ans…

Ce petit livre japonais de 123 pages est un roman satirique et plein d’humour noir sur la société nippone actuelle, où il faut à tout prix entrer dans la bonne case, dans le bon moule. Il a été récompensé de nombreux prix, notamment le prix Akutagawa, l’équivalent japonais du Goncourt.

Un bon petit livre, sans plus. Mais je ne suis pas habituée à la littérature japonaise.

Catégorie : Littérature étrangère (Japon). Traduction : Mathilde Tamae-Bouhon.

Liens : chez l’éditeur.

Hérésies glorieuses

Lisa McInerney, Hérésies glorieuses, Joëlle Losfeld, 2017

Par François Lechat.

Un premier roman couronné de plusieurs prix, et qui les mérite bien. Il demande un peu d’attention au début, car l’auteure peut changer subitement de registre, introduire de brefs passages poétiques dans un récit plutôt âpre, décocher des flèches d’une grande intelligence ou parler cru quand il le faut. Cela rend son récit d’autant plus vivant, et c’est là sa principale qualité. Tous ses personnages sont sur le fil du rasoir, un peu atypiques, un peu marginaux, un peu veules, un peu excessifs selon les cas — même Karine, l’unique représentante de la bonne société, qui ne sera pas la dernière à se laisser brûler les ailes. Rien de misérabiliste, pourtant, dans cette noria, mais plutôt une cascade d’événements qui obligent chacun à faire des choix et à se cogner contre des murs, en suivant une pente qui risque d’être fatale mais en essayant, tous et toutes, de s’en sortir. Tendresse, maladresse, cocasserie, sexe, humour, cruauté, fantaisie…, le lecteur traverse une foule de couleurs en se laissant porter par un style direct et subtil, qui emmène le récit à toute vitesse mais ménage aussi, dans des interludes en italiques, des moments de pause et de recul. Pas besoin de connaître l’Irlande pour se laisser prendre à ce roman choral qui se déroule dans une petite ville un peu perdue. Par contre, il faut accepter de voir l’Eglise mise en boîte par un personnage plus vrai que nature, ironique et amoral. Le tout est percutant, savoureux, formidablement visuel. Hérésies glorieuses est d’ailleurs en cours d’adaptation pour la télé.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Irlande). Traduction : Catherine Richard-Mas.

Liens : chez l’éditeur.

Une vie après l’autre

Kate Atkinson, Une vie après l’autre, Grasset 2015 (disponible en Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Spectaculaire et admirable roman !

Ursula naît en 1910 dans une famille anglaise aisée qui habite une charmante propriété de la grande banlieue londonienne. Les personnages, très caractérisés, famille et amis, forment une petite société qui a ses dynamiques internes – c’est un des aspects les plus attachants de ce roman – mais qui devra, bien sûr, traverser les deux Guerres Mondiales (l’héroïne se trouve à Londres au moment du blitz) – aspect historique que développe Kate Atkinson de façon originale.

Ursula a beaucoup d’imagination et souvent cette impression de déjà-vu qui se produit quand notre cerveau dérape. Ce trait de caractère détermine la construction du livre, complexe mais très réussie. Des chapitres datés racontent la vie d’Ursula dans un savant désordre afin de suggérer la plasticité du Temps… et de nous ménager de nombreuses surprises et d’étonnants suspenses. Le récit fait des tours et des détours dans la vie et dans l’esprit d’Ursula, en croisant et recroisant constamment les fils, et pourtant on s’y retrouve ! Du très grand art. Exigeant, certes : un lecteur dilettante risque fort de s’y perdre et l’on peut buter sur les nombreuses références littéraires, évidemment anglaises, mais il suffit de passer outre. Ce roman original et subtil est à la fois plein d’humour – de cet humour délicat qui touche autant qu’il amuse – et de moments poignants. Le lecteur doit assumer une alternance burlesque de légèreté et d’émotions fortes. C’est très anglais.

« C’est vraiment animé, ce soir », dit Miss Woolf. La litote était savoureuse. Un raid aérien de grande envergure était en cours, des bombardiers que le faisceau d’un projecteur illuminait parfois brièvement vrombissaient au-dessus de leurs têtes. Des explosions de grande puissance tonnaient, fulguraient (…) Un rougeoiement au-dessus de Holborn indiquait une bombe incendiaire (…) « On dirait quasiment une peinture, n’est-ce pas ? dit Miss Woolf. – Ou l’apocalypse peut-être », fit Ursula.

(Un épisode du blitz, p. 484-485 de l’édition de poche.)

Seul bémol, les pages finales (à partir de la p. 577 en version de poche) sont à mon avis de trop : on a compris (notamment grâce à la page 125), on s’est fait son interprétation, on est prêt à imaginer soi-même la suite ; inutile que le récit se contorsionne encore. Mais c’est beau jusqu’au bout parce que si bien écrit – et si bien traduit !

À lire quand on est en forme et qu’on a du temps devant soi.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Isabelle Caron.

Liens : chez Grasset, au Livre de Poche.

La symphonie du hasard

Douglas Kennedy, La symphonie du hasard. Livre 1, Belfond, 2017

Par François Lechat.

Je lirai sûrement le deuxième tome de ce Douglas Kennedy plus ambitieux que de coutume, mais j’en resterai peut-être là. Car si j’ai compris quelques ressorts de son succès, je reste hésitant sur son mérite. Il noue ici une histoire plaisante comme le sont les romans de campus américains, qui nous dépaysent, nous font rêver et nous offrent une belle brochette de personnages secondaires. Et Kennedy écrit de manière fluide, vivante, sans chichis. Mais cette « fresque à l’ampleur inédite », « portée par un souffle puissant » à en croire son éditeur français, est surtout banale et sans surprise, sauf un coup de théâtre vers la page 270… La narratrice est attachante parce que c’est une fille toute simple, et seul un personnage de professeur met du relief dans le récit. Alors que le thème est celui de la famille et de ses secrets (une découverte inouïe !), les frères et les parents sont, soit assez informes, soit peu crédibles, en tout cas lorsque le père et le frère de l’héroïne sont mêlés à un épisode majeur de géopolitique. Et, surtout, quelle idée de tout nous expliquer, de tout expliciter, des habits portés jusqu’au détail des menus et des réactions psychologiques de l’héroïne alors que, le plus souvent, tout cela aurait pu être tu ou suggéré ! Cela nous vaut quelques phrases assez laides, avec des tirets et des doubles points en bataille, comme si vraiment l’auteur craignait qu’on ne le comprenne pas. J’attendrai le deuxième tome pour juger, mais malgré quelques jolis passages cet auteur me semble surfait.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Chloé Royer.

Liens : Chez l’éditeur. Voir aussi pourquoi François Lechat n’a finalement pas lu le 2e tome et ce qu’en pense Brigitte Niquet (voir commentaire après l’article de Fr. Lechat).

La tanche

Inge Schilperoord, La tanche, Belfond, 2017

Par François Lechat.

En tombant sur ce livre en librairie, j’y ai vu un défi. Un nom d’auteur inconnu et imprononçable, un titre sec et peu ragoûtant et une couverture minimaliste : l’éditeur devait se sentir sûr de son coup pour oser proposer un tel ouvrage. Même si ce livre a été couronné de distinctions aux Pays-Bas, qui, sérieusement, a envie de s’intéresser à une tanche ? La réponse est simple : les deux héros – Jonathan, un homme encore jeune qui vient d’être libéré de prison faute de preuves, et « la fillette », une gamine joueuse et sensible qui habite juste à côté de chez lui et qui veut à tout prix sauver cette tanche d’une mort injuste. Car elle n’a pas mérité de dépérir dans un aquarium lors de la pire canicule qu’ait jamais connue le village dans lequel revient Jonathan, un coin désolé en bordure de mer. La tanche servira évidemment d’objet transitionnel entre eux : elle leur permettra de nouer des liens qui, pour elle, compenseront le divorce de ses parents et les absences de sa mère et, pour lui, constitueront un danger majeur : comment résister à ses pulsions ? C’est tout l’enjeu de ce livre étonnant de maîtrise (un seul adjectif mal choisi en 200 pages, qui fait ressortir la perfection du reste), de tension (car on s’identifie dès le début à cet homme de bonne volonté, dépassé par ses désirs et borné par sa bêtise) et de finesse (l’auteure, qui a longtemps exercé comme psychologue judiciaire, décrit avec une force rare le tourbillon des idées et des sensations de Jonathan, ainsi que les protocoles thérapeutiques auxquels il s’astreint, sans jamais verser dans le didactisme). Cela pourrait être glauque, mais c’est fascinant à force de sensibilité et de réalisme, ainsi que d’un sens aigu du drame. L’alternance des huis clos entre Jonathan et sa vieille mère d’une part, entre Jonathan et la fillette d’autre part, semble voué à déchaîner les passions lors de cet été étouffant qui voit un homme perdre pied alors que son psychologue l’avait préparé au mieux à sa libération. A vous de voir si la fin (un peu longuette ?) dément cette catastrophe annoncée.

Catégorie : Littérature étrangère (Pays-Bas). Traduction : Isabelle Rosselin.

Liens : chez l’éditeur.

Miss Wyoming

Douglas Coupland, Miss Wyoming, Au diable vauvert, 2017

Par François Lechat.

L’auteur de Génération X donne ici un roman, publié en 2000 au Canada, dont la structure est sophistiquée, tout en restant lisible et très efficace. Deux personnages clés se rencontrent, avant que l’on plonge dans différentes strates de leur passé respectif pour revenir à la rencontre initiale et à ses conséquences. Le nom des héros, Susan Colgate et John Johnson, donne le ton du livre : une satire de la société américaine, incarnée ici par une actrice minable et un producteur aux mœurs sexuelles quelque peu bizarres, accro à la cocaïne comme il se doit. Hollywood, pour autant, reste à l’arrière-plan : l’auteur vise surtout l’univers des médias et, au premier rang, celui des concours de beauté pour petites filles. C’est dans ce cadre qu’on rencontre Marilyn, la mère de Susan, personnage haut en couleur, véritable concentré du mauvais goût américain. On aura compris que le propos est léger, et s’il y a ici un peu de psychologie, elle se limite au fait que Susan et John ont en commun d’avoir totalement rompu avec la société pendant quelques mois et n’en sont pas encore revenus. On ne s’ennuie pas, les personnages secondaires fonctionnent (notamment une jeune femme au QI exceptionnel, ça fait plaisir), certains épisodes sont frappants (l’un d’eux implique une benne à ordures), et on sent l’ambiance de l’Amérique planer sur ce livre sans prétention. « Une comédie romantique hollywoodienne par le pape de la parodie sociale », écrit l’éditeur en quatrième de couverture : parler de pape est très exagéré, mais ce n’est pas mal vu.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Canada). Traduction : Walter Gripp.

Liens : chez l’éditeur.

Vulnérables

Richard Krawiec, Vulnérables, Tusitala, 2017

Par François Lechat.

Ecrit à la fin des années 80, Vulnérables n’a trouvé un éditeur qu’en 2016, « dans le sillage de l’élection présidentielle » comme l’écrit l’auteur dans sa préface. De fait, ce roman a quelque chose de prophétique : il est centré sur les laissés-pour-compte du rêve américain, ceux qui, à côté de la clientèle aisée des Républicains, ont mené Donald Trump à la victoire. Ne craignez pas, pour autant, de lire ici un livre plombé par la politique, ou par la crise économique (même si Billy, l’anti-héros, note qu’en 19 ans de mariage son père n’a économisé que 174 dollars). Les emplois n’étaient pas rares, à la fin des années 80, et les restructurations de l’industrie sont à peine évoquées dans ce roman qui s’en tient à la sphère privée. Celle-ci, par contre, est passée au laser, et on imagine bien la plupart des personnages de Richard Krawiec votant pour Donald Trump, à supposer qu’ils votent. Car ce qu’ils ont d’abord en commun, c’est une profonde misère culturelle, psychologique et affective, un horizon étriqué, un quotidien sans perspectives, des loisirs abrutissants, la peur de manquer et des addictions de toute sorte. Seule fait exception, ici, Sharon, qui ne se laisse pas arrêter par sa polio et par les béquilles dont elle dépend. Mais elle ne peut pas grand’ chose, à elle seule, contre l’enchaînement des motifs qui ont amené Billy à la délinquance et ont conduit ses parents à se claquemurer chez eux et à l’empêcher de voir sa sœur, jusqu’au moment où il lui faut revenir pour aider sa famille. Dans les basses classes d’une petite ville américaine, tout le monde se cogne à tout le monde, au propre comme au figuré. Cela n’empêche pas les cœurs de battre, ni Billy de vouloir s’en sortir, mais les moyens manquent, et le minimum de maîtrise nécessaire pour ne pas rechuter. Tout cela est mis en scène sans excès, sans complaisance, de façon d’autant plus humaine que c’est Billy, le pire de tous, qui se raconte et tente de vaincre ses démons, et y arrivera peut-être. Il n’empêche : d’une plume très sûre, à coup de détails qui font mouche, avec un style nerveux et vivant, Richard Krawiec nous plonge dans une sorte de cauchemar éveillé, heureusement traversé par des éclairs d’humanité.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Charles Recoursé.

Liens : chez l’éditeur.

L’air de rien

Hanif Kureishi, L’air de rien, Christian Bourgois, 2017

Par François Lechat.

Comme le dit l’auteur, « l’amour et la turpitude sont les deux seuls sujets au monde ». Son roman donc est forcément attrayant, puisqu’il ne traite que de cela – et qu’il entend l’amour au sens affectif comme sexuel, ce qui donne du piment à son propos. De même, inspiré ou non par Kant, l’auteur note finement qu’« un saint, c’est juste quelqu’un sur qui on n’a pas assez d’informations ». Hanif Kureishi s’emploie donc à humaniser tous ses personnages, qui perdent de leur aura au fur et à mesure du récit, sans que personne, en définitive, ne sorte vainqueur du triangle amoureux (le mari, la femme, l’amant) qui constitue en l’occurrence un carré (car le mari a une amie dont l’importance ne cessera de croître). On aura compris que ce livre est né sous d’excellents auspices, surtout si j’ajoute que le mari est un cinéaste célèbre, auréolé de gloire, mais vieillissant et grabataire, toujours amoureux d’une femme plus jeune dont il ne peut satisfaire les sens : tous les ingrédients sont réunis pour écrire une farce ou une tragédie, au choix. D’où vient alors que ce livre déçoit, malgré un début prometteur ? Sans doute parce que Hanif Kureishi, auteur remarqué de My Beautiful Laundrette, il y a plus de trente ans, n’a pas trouvé le ton juste, ou n’a pas su s’y tenir. Il y a bien des pointes de farce, un peu d’outrance, des scènes surprenantes, de la légèreté – mais sur un mode assez convenu, qui n’arrache pas un réel sourire, ou rarement. Et il aurait pu y avoir de la tragédie si, précisément, les thèmes plus graves du roman n’étaient pas court-circuités par le regard vif, acide, un peu mégalomaniaque aussi, d’un anti-héros presque paralysé, qui tente de garder le contrôle d’une vie en déroute comme il pouvait diriger ses comédiens et ses techniciens sur un plateau de cinéma. En résulte une succession de scènes enlevées, mais entachées d’éléments banals ou maladroits. Et, apparemment, de fautes de traduction. Plutôt qu’un roman réussi, la base d’un excellent scénario ?

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Florence Cabaret.

Liens : chez l’éditeur.

Le secret de la manufacture de chaussettes inusables

Annie Barrows, Le secret de la manufacture de chaussettes inusables, NIL, 2015 (10-18, 2017)

Par Catherine Chahnazarian.

Willa Romeyn a douze ans et elle vient de décider de sortir de l’enfance, c’est-à-dire de l’ignorance de ce qui se passe réellement autour d’elle. Pour cela, il lui faut dresser l’oreille, faire marcher sa cervelle et espionner son père Félix, sa tante Jottie, et cette Mademoiselle Beck venue de Washington à Macedonia où tout se déroule, une petite ville américaine « pareille à toutes les petites villes – de larges rues, de vieux ormes, des maisons blanches et une vieille place de village d’un calme absolu – le tout bouillonnant de passions incandescentes et de tragédies grecques » (p. 245).

La construction du livre est originale et parfaitement bien maîtrisée ; grâce à elle, le récit se déplie de façon à la fois touchante et amusante ; un peu mystérieuse, prenante ou saisissante quand il le faut. On s’enveloppe de l’ambiance de Macedonia lors d’un été caniculaire, on entre dans la vie des Romeyn et, en croisant des fils parfois assez ténus, impliquant un certain nombre de personnages tous très caractérisés, on tisse progressivement toute une histoire, et même deux, celle qui se passe en 1938 et celle qui s’est passée en 1920.

La fin est un peu molle à mon goût, trop heureuse, mais l’ensemble est très réussi !

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Claire Allain et Dominique Haas.

Liens : chez NIL, en 10-18.  Annie Barrows est l’une des deux auteures du Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates.

Par le vent pleuré

Ron Rash, Par le vent pleuré, Seuil, 2017

Par François Lechat.

Un joli livre, qui mérite la sympathie manifestée par les critiques. Il a d’abord pour lui la simplicité – celle du style, travaillé mais limpide, jamais prétentieux, et celle de l’intrigue : une jeune fille rebelle et vénéneuse, deux frères qui s’aiment et, forcément, se jalousent quelque peu, et un grand-père conservateur et tyrannique. Le tout a débouché sur un drame dont le roman, alternant entre présent et passé, va reconstituer la genèse et, en fin de parcours, dissiper le mystère, avec une vraie surprise à la clé. Ce roman a aussi pour lui la nostalgie de l’époque hippie, du « Summer of love » de 1969, l’été où, entre drogue, alcool et liberté sexuelle, la jeunesse croyait encore que tout était possible. Elle s’incarne ici dans cette jeune fille, Ligeia, à laquelle les deux frères se lient de manière différente car ils n’ont pas le même âge ni le même rapport au grand-père, lequel représente la tradition et le devoir. Si Ron Rash a voulu rendre hommage au vent de liberté qui a soufflé sur l’Amérique en 1969, il a eu l’intelligence de ne pas magnifier son héroïne, ce qui aurait été trop facile, ni son narrateur, le plus jeune des frères, dont on épouse le point de vue avec une certaine réserve compte tenu des failles qu’il présente. L’ensemble est donc réussi, avec un vrai suspense et un sens manifeste du concret. Il manque juste à ce roman un peu de densité et d’originalité pour en faire un grand livre, même si la dernière page est magnifique. Un détail encore : le titre anglais du roman signifie « La Résurrection », choix imbécile de l’éditeur, tandis que le titre français, « Par le vent pleuré », était le choix originel de l’auteur, tiré d’une citation de Thomas Wolfe donnée dans l’ouvrage.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Isabelle Reinharez.

Liens : chez l’éditeur.

Toute la lumière que nous ne pouvons voir

Anthony Doerr, Toute la lumière que nous ne pouvons voir, Albin Michel, 2015

Par Daniel Kunstler.

Parmi les romans américains récents, celui qui m’a touché, voire affecté, bien plus que d’autres c’est Toute la lumière que nous ne pouvons voir, d’Anthony Doerr, dont l’action se déroule en France, à Saint-Malo. Bien que située pendant la guerre, l’histoire n’a rien de didactique et n’est pas un sermon, mais reste emblématique d’une humanité qui refuse de céder à la haine bien que soumise à une puissante conspiration contre elle.

Bon nombre de critiques ont apprécié la brièveté des chapitres. Outre l’emploi de cette formule, le style se distingue par son économie qui donne au roman son élégance, son intensité et sa facilité de lecture. Voici un auteur qui ne parle jamais pour ne rien dire.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Valérie Malfoy.

Liens : chez l’éditeur.

Heather, par dessus tout

Matthew Weiner, Heather, par-dessus tout, Gallimard (Du monde entier), 2017

Par Brigitte Niquet.

Je n’aurais jamais eu l’idée de m’intéresser à ce livre, encore moins de l’acheter, sans les critiques dithyrambiques parues dans un magazine dont je respecte et partage assez souvent les avis.  Un journaliste américain établissait même une comparaison flatteuse avec Flaubert, d’autres parlaient de « roman étourdissant », d’« oeuvre démente qui se lit en apnée », d’« implacabilité glaçante ». Bien alléchant, tout ça. À condition qu’on le retrouve dans la lecture, ce qui, à mon sens, n’est pas le cas. Est-ce à dire que Heather, par-dessus tout soit un mauvais livre ? Ce serait faire offense au concepteur et réalisateur de la série Mad men que de le prétendre, mais un opus aussi court (certains le qualifient plutôt de longue nouvelle) se doit d’être du concentré de concentré et ce n’est pas le cas.

Les quatre premiers chapitres nous racontent l’histoire de Karen et Mark qui se sont rencontrés tardivement et se sont mis ensemble… faute de mieux. Ils engendrent une fille, Heather, qu’ils considèrent évidemment comme la huitième merveille du monde. Karen arrête de travailler pour se consacrer aux joies de la maternité, Mark trouve un nouveau boulot mieux payé qui l’accapare mais ne l’empêche pas d’idolâtrer sa fille. Le couple va ainsi cahin-caha jusqu’à l’adolescence d’Heather. Parallèlement, on suit en filigrane le parcours d’un pauvre gamin, Bobby, né d’une mère alcoolique et droguée et de père inconnu, qui sort de prison pour avoir violenté une jeune fille et croise la route d’Heather par hasard. On s’attend à un choc d’anthologie. Celui-ci se produira dans le 5e et dernier chapitre. Il sera, certes, violent mais beaucoup moins spectaculaire qu’on aurait pu le penser, presque furtif.

Globalement, le lecteur reste sur sa faim. Essentiellement parce que le style de Matthew Weiner est celui d’un entomologiste, qui dissèque les comportements de ses héros sans que jamais la moindre touche d’empathie soit sensible. Pour certains, cela fait partie de ses qualités. On est loin, en tout cas, de Madame Bovary et de la si touchante Emma, que Flaubert nous fait aimer jusque dans ses errements et dans ses crimes. Comment peut-on qualifier ce roman d’ « étourdissant » ? Il est tout sauf cela. « Glaçant », peut-être… Et encore. Un peu ennuyeux me paraîtrait finalement le meilleur qualificatif. Même le titre est raté : il est question de pas mal de choses dans ce court récit, mais Heather et l’adoration que lui vouent ses parents n’en sont même pas le centre.

Il ne vous est cependant pas interdit de vous faire votre propre opinion…

Catégorie : Littérature étrangère (USA). Traduction : Céline Leroy.

Liens : chez l’éditeur.

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