Frappe-toi le coeur

Amélie Nothomb, Frappe-toi le coeur, Albin Michel, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

En passant devant le rayon livres à l’hypermarché, j’ai vu son visage pâle aux lèvres rouges en tête de gondole. Des tas d’Amélie côte à côte et regardant dans la même direction. Le narcissisme de la couverture m’a convaincue d’aller y voir de plus près, surtout que j’avais entendu dire du bien de ce dernier opus.

Oui, j’avoue, je l’ai lu en entier et d’une traite. Pour m’en débarrasser et parce qu’il n’y avait rien de passionnant à la télé. Vers la page 26, je me suis presque enthousiasmée : un bébé comprenait le monde et la narratrice pouvait l’expliquer à sa façon, c’était pas mal. Je me suis un peu attachée à ce personnage. Pendant quelques pages. Mais Diane est tellement surdouée et tellement pleine de qualités qu’elle m’a assez vite perdue. À moins que ce ne soit cette psychologie de bas étage, ce thème facile sans décor autour, ou cette absence quasi totale de littérarité. Aucun travail particulier de la part de l’auteure et, de la part du lecteur, presque aucun effort d’imagination à faire. Tout est explicite, le langage est simple, c’est un livre-bavardage. La vie de Diane au triple galop. Elle naît, elle vit ceci, elle ressent cela… Paf ! elle a 4 ans, 8 ans, puis 11 puis 15 et, à la fin, elle en a 35. En 168 pages écrit grand. Il n’y a aucun procédé notable, donc aucun effet et peu de suspense. Autant écouter la version audio et se la mettre sur les oreilles pour faire le repassage. Parce que l’histoire s’écoute, oui. Sans plus.

Catégorie : Littérature francophone (auteure belge, édition française).

Liens : La page consacrée au roman chez l’éditeur (qui n’a même pas pris la peine de rédiger une présentation) ou sa page sur l’auteure (mais ce n’est pas là que vous trouverez une biographie – autant aller voir sur Wikipedia). Une critique plus positive, pour équilibrer. La version audio.

Après l’incendie

Robert Goolrick, Après l’incendie, Anne Carrière, 2017

Par François Lechat.

Ce livre à la belle écriture classique présente plusieurs particularités déroutantes. D’abord quelques maladresses, rares et locales, mais étonnantes à ce niveau de style. Ensuite un choix éditorial assez curieux : faire suivre ce roman de 300 pages d’une nouvelle, Trois lamentations, qui ne manque pas d’intérêt mais n’a pas la même hauteur de vue. Mieux vaut la lire, dès lors, avant le roman, pour bien apprécier sa troisième particularité. Il se déroule sur fond d’esclavage dans le Sud des Etats-Unis, ce que le prologue souligne sans fard, mais il ne développe pas ce thème, juste effleuré par le biais d’un couple de serviteurs fort bien traités. C’est pourtant l’esclavage qui est à l’origine de la fortune de Diana Cooke, héritière d’un famille prestigieuse remontant aux Pères fondateurs des Etats-Unis, et responsable de la préservation de Saratoga, la somptueuse maison familiale que le Sud entier lui envie mais qui constitue surtout un gouffre financier. Et l’esclavage ne serait-il pas la cause du gigantesque incendie qui, sur trois jours, a fait disparaître Saratoga comme nous l’apprenons dès le prologue ?

Quel peut être le destin d’une héroïne à la Scarlett O’Hara, d’une beauté confondante comme elle, mais assez lucide, celle-ci, pour savoir que les codes d’honneur qu’elle perpétue lui font une prison et sont complices d’une violence sourde ? Comment échapper à ce destin quand on est si attaché à son père et que l’on se veut à la hauteur de sa mission, quels que soient les sacrifices qu’elle impose ? Sous la plume de Robert Goolrick, on s’identifie à Diana, à ses espoirs, ses joies et ses tourments, sans jamais oublier pourquoi nous devrions la détester, politiquement parlant. L’auteur y réussit en jouant à fond la carte du romanesque, déployant ses personnages, ses décors et ses péripéties dans un style à la fois direct et soigné, comme on n’en lit plus guère. Avec, en prime, deux formidables personnages secondaires – un restaurateur de livres à la technique étrange et une décoratrice extravagante – qui réserveront bien des surprises.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Marie de Prémonville.

Liens : Le livre chez l’éditeur. Sur le même thème, traité différemment, voir Underground Railroad.

Le dimanche des mères

Graham Swift, Le dimanche des mères, Gallimard (Du monde entier), 2016

Par Brigitte Niquet.

Petit par le volume (140 pages) mais géant par l’originalité de son thème et son écriture virtuose, ce roman ensorcelle le lecteur dès les premières pages.

« Le dimanche des mères », d’abord, qu’est-ce que c’est ? Un peu l’équivalent dans l’Angleterre des années 20 de notre Fête des Mères, à ceci près que ce n’est pas la fête de toutes les mères, mais le jour où les aristocrates donnent congé à leurs domestiques pour qu’ils aillent rendre visite à leur mère. Mais Jane, l’héroïne, ignore tout de sa génitrice, qui l’a abandonnée à la naissance. À quoi va-t-elle donc occuper ce fameux dimanche ? Après avoir songé à se plonger dans un livre (seule de sa condition à savoir vraiment lire et à aimer ça, elle dévore la bibliothèque que son maître a accepté de laisser à sa disposition), elle est détournée de son projet par Paul, son amant de longue date, un fils de bonne famille qui s’apprête à se marier avec une riche héritière et propose à Jane quelques dernières heures de folie sensuelle à titre d’adieu. Elle accepte, ignorant encore que, au-delà du drame qui va se jouer et qui aurait pu l’anéantir, sa vraie vie va commencer ce 20 mars 1924.

Il est question de beaucoup de choses dans ce livre pourtant court, que sa concision même rend percutant. On y voit bien sûr une société à deux vitesses en train de se défaire, avec toute la mélancolie des « fins de partie », mais surtout l’essor d’une femme que son époque et sa condition ne prédisposaient certes pas à devenir un écrivain célèbre et respecté, mais qui a su prendre son destin en mains au bon moment. C’est aussi une réflexion fascinante sur le travail d’écriture, sur la genèse d’un roman, sur le rapport intime qu’entretiennent la réalité et la fiction entremêlées, l’essentiel étant d’ « être fidèle à l’essence même de la vie ». C’est ce vers quoi Jane va tendre sans relâche pendant sa longue carrière, depuis ce fameux 20 mars 1924, journée fondatrice à laquelle Graham Swift relie sans cesse l’histoire de Jane, jusqu’à sa mort quelque 70 ans plus tard. La construction du roman « en cercles concentriques », comme l’a écrit très justement un critique, est si parfaitement maîtrisée que le lecteur ébaubi se laisse aspirer dans le tourbillon et ne touche plus terre. Du grand art !

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Marie-Odile Fortier Masek.

Liens : chez l’éditeur.

Ailleurs

Dario Franceschini, Ailleurs, Gallimard, collection L’Arpenteur, 2017

Par François Lechat.

C’est bien connu, en tout cas en France : on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. Cette maxime n’a peut-être pas cours en Italie, où l’actuel ministre de la Culture a publié en 2011 ce court roman joliment publié dans une des plus élégantes collections de Gallimard (ce qui compense les petites fautes de la traductrice). L’histoire est banale, à certains égards, mais bien faite aussi pour voyager dans l’esprit et dans l’espace. Dans un village près de Ferrare, le notaire Ippolito Dalla Libera, un parangon de vertu et de rigueur, révèle à son fils, aussi notaire et aussi coincé que lui, qu’il a eu 52 enfants cachés avec 52 prostituées et que son fils doit les retrouver avant sa mort. S’ensuit une enquête sur la double vie de ce père-la-pudeur, qui conduira évidemment notre héros à découvrir des horizons insoupçonnés et, au travers d’une prostituée au grand cœur prénommée Mila, à s’ouvrir à des sentiments et à des comportements jusque-là inaccessibles. Rien de très original, donc, sauf que l’auteur ménage de véritables surprises, nous offre quelques trouvailles (dont une jolie manière de rédiger des épitaphes), et va jusqu’au bout de sa logique en soignant le style, le tempo, la peinture délicate et complice des découvertes de ce notaire qui nous devient de plus en plus sympathique car nous aimerions bien, nous aussi, retrouver le souffle de la liberté. A lire pour se sentir humain, et pour un sens aigu des détails et des dialogues.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Chantal Moiroud.

Liens : chez l’éditeur.

Les étoiles s’éteignent à l’aube

Richard Wagamese, Les étoiles s’éteignent à l’aube, Ed. Zoé, 2016

Par Jacques Dupont.

Dans Les étoiles s’éteignent à l’aube, le jeune Franklin Starlight accompagne son père mourant, Eldon, jusqu’à une montagne où il veut être enterré « comme un guerrier »… ce qui, aux yeux du fils, apparaît d’une honteuse présomption, mais c’est un devoir filial, auquel nul ne peut se soustraire.

Eldon, confit dans l’alcool, ne s’est jamais préoccupé de Franklin, il a mené une vie débauchée, c’est un déchet. Franklin a été élevé dans une ferme, par un vieil homme taciturne, qui lui a appris l’autonomie – qui s’avérera nécessaire pour traverser un pays de forêts profondes, vers la montagne où son père veut mourir.

En cheminant, les deux hommes font connaissance, et – sans que rien ne vienne excuser l’alcoolisme et l’abandon –, Franklin apprend le périple de son père, ses origines indiennes, sa traversée de la guerre, l’amour qu’il a porté à sa mère, l’identité du vieil homme qui l’a élevé.

J’ai pris un immense plaisir à lire ce livre qui parle avec un tact immense du tissage, à la dernière extrémité d’une vie, du lien entre un fils et son père. L’histoire est classique, mais on va de découverte en découverte, d’idées aprioriques à leur retournement, on se prend de respect pour l’épave alcoolique qu’est devenu Eldon.

J’ai été transporté par les paysages somptueux de la Colombie Britannique.

Le livre commence doucement, j’ai même trouvé son style incertain, mais à un moment le vent de l’épopée, du voyage initiatique se lève, et rien ne peut l’arrêter.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Canada). Traduction : Christine Raguet-Bouvard.

Liens : chez Zoé éditions, en 10/18.

Dans une coque de noix

Ian McEwan, Dans une coque de noix, Gallimard, 2017

Par François Lechat.

Sans doute le livre le plus audacieux de l’année, et le moins réaliste qui soit. C’est que le narrateur est un fœtus dans le ventre de sa mère, quelques semaines avant son accouchement. Autant dire que les scènes sont rares qui nous permettent de croire à ce qu’il raconte, puisqu’en toute rigueur il ne devrait rien pouvoir nous communiquer. Par éclairs, pourtant, on y croit, et on rend grâce à l’auteur d’avoir été le premier (à ma connaissance) à évoquer certains aspects délicats de la condition fœtale, qui nous valent d’inoubliables morceaux de bravoure. Mais, comme on s’en doute, McEwan ne cherche pas la vraisemblance, et prend même un malin plaisir à la narguer : il fait de son fœtus l’être le plus cultivé qui soit, au motif assez amusant que de nos jours, une mère accro à la radio et aux autres moyens de communication permet à son bébé de s’informer de l’état de la planète entière et d’ingurgiter un nombre infini de connaissances – d’où, autre morceau de bravoure, un saisissant exercice sur les raisons d’espérer ou de désespérer de l’humanité, en deux brillants digests du tout-venant médiatique. Et, pour faire bonne mesure, l’auteur ne se prive pas de doter son héros de talents télépathiques ou de rayons X, puisqu’il semble y voir autour de lui comme s’il était déjà sorti du ventre maternel. Vous aurez compris que le vrai sujet du livre n’est pas la vie d’un fœtus mais la comédie humaine, menée ici sur un ton grinçant où dominent les thèmes shakespeariens de la jalousie, du meurtre et de la vengeance, auxquels McEwan ajoute une dose d’enquête policière. C’est brillant, surprenant, plutôt passionnant, et franchement drôle grâce à un personnage qui incarne la bêtise comme on l’a rarement vu. Mais il y a un prix à payer :  ce livre s’oublie aussitôt refermé, car s’il épate son lecteur il est trop désinvolte pour toucher en profondeur. Il n’empêche, il faut l’essayer.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : France Camus-Pichon.

Liens : chez l’éditeur.

Une partie rouge

Maggie Nelson, Une partie rouge, Ed. du sous-sol,  2017

Par Jacques Dupont.

Maggie Nelson, poétesse et essayiste américaine, a publié en 2004 un recueil de poésie « Jane : A Murder ». Jane est la sœur de sa mère, assassinée en 1969. Elle n’a pu la connaître : Maggie est née en 1973. En 2005, très peu de temps après cette publication, un officier de police annonce que l’enquête est presque conclue.

Je ne pourrais rien dire de plus ou de mieux que le résumé en dos de couverture d’Une partie rouge, parfaitement explicite (lien ci-dessous). J’ajouterai simplement que l’histoire plaira aux amateurs de James Ellroy. L’enjeu ici est évidemment moindre : Ellroy cherche à comprendre l’assassinat de sa mère, et il s’agit ici d’une parente éloignée, que l’auteur n’a  connue qu’à travers la trace que son meurtre a imprimée dans l’histoire familiale.

La nécessité est celle de dire, une nécessité qui parfois nous échappe, que nous pouvons considérer comme vaine. Le récit de Maggie Nelson nous ramène, avec énergie et  sans l’ombre d’un doute à cette évidence : notre affaire la plus insigne est de dire. « Ecrivez donc les choses que vous avez vues, et celles qui sont, et celles qui doivent arriver ensuite. Une partie rouge. » Il y a un beau travail sur la temporalité. Les tranches de récit imbriquent les trois temporalités, qui n’en font qu’une : la présence du passé, la présence du présent, la présence du futur.

Je ne me suis pas enthousiasmé pour le récit de Maggie Nelson … et cependant, cependant, je l’ai lu d’une seule traite.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Julia Deck.

Liens : chez l’éditeur.

Conclave

Robert Harris, Conclave, Plon, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Comme l’indique le titre de ce roman, le pape est mort. Un pape de fiction, bien sûr, dont des cardinaux de fiction vont élire le successeur. En tant que doyen, le cardinal Lomeli doit organiser le conclave. Il prie Dieu de lui en donner la force car il n’ignore pas – comment le pourrait-il ? – que certains de ses collègues sont ambitieux, que  les conservateurs et les réformistes vont s’affronter et que plusieurs tours seront nécessaires pour que l’un des cardinaux remporte la majorité des deux tiers et soit élu.

Ce roman plein de suspense est comme étoilé d’un humour malicieux absolument délicieux. Les rebondissements vous tiennent en haleine et vous empêchent de poser le livre. On vit chaque événement dans le détail avec le cardinal Lomeli – le pauvre…

Un conclave comme si on y était. Formidable.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Natalie Zimmermann.

LiensConclave chez l’éditeur ; nos autres critiques de romans de Robert Harris sont renseignées à la rubrique « par auteur ».

Dans les eaux troubles

Neil Jordan, Dans les eaux troubles, Joëlle Losfeld, 2017

Par François Lechat.

Dommage que ce livre soit si laid – je parle de la couverture, qui se veut rétro et qui me paraît simplement ratée. C’est d’autant plus dommage que l’auteur a réalisé des films de grand style, dont The Crying Game et Entretien avec un vampire. On retrouve ici son goût du psychologique et du fantastique, habillé dans une histoire faussement policière : un détective privé doit retrouver une jeune femme disparue il y a 12 ans, quand elle était encore enfant. Il va faire des rencontres, bien entendu, dont une qui va bouleverser sa vie qui est déjà passablement ébranlée, entre sa femme qu’il soupçonne d’avoir une liaison et l’ambiance électrique qui se développe dans sa ville, une cité sans nom d’un pays postcommuniste sans nom. Cela pourrait paraître un peu misérabiliste, mais c’est l’étrange qui domine, ici, sans que l’on sache ce qu’il doit à l’imaginaire, à la folie ou à d’authentiques fantômes. Une chose est sûre : les femmes importent plus que les hommes, dans ce récit, qu’il s’agisse de la rencontre décisive du narrateur, mystérieuse de bout en bout, de son épouse, courageuse face à des questions sans fin, d’une cartomancienne folklorique mais d’une grande finesse, et surtout de la fille du héros, qui attendrit ses parents avec ses amies imaginaires jusqu’au moment où… Plus que la jalousie, fil conducteur bien réel mais secondaire de ce roman, c’est le jeu de l’amour et du destin qui domine, la question de savoir si l’on s’abandonne sans réserve à ce que l’on croit. L’ensemble est mené à son rythme et doit se lire posément, pour profiter d’une ambiance feutrée et de dialogues déconcertants qui nous rappellent, en permanence, que tout est possible, que tout fait sens mais que rien ne s’explique vraiment.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Irlande). Traduction : Florence Lévy-Paolini.

Liens : chez l’éditrice.

Les filles de Roanoke

Amy Engel, Les filles de Roanoke, Autrement, 2017

Par Brigitte Niquet.

Dans le genre « Nœud de vipères », voici un thriller qui bat tous les records. Ce n’est pas vraiment de la grande littérature, mais c’est drôlement addictif.

Nous sommes au Kansas, dans une vaste demeure écrasée de soleil, où vit la « tribu » des Roanoke ou ce qu’il en reste, puisqu’une étrange malédiction semble peser sur elle : la précédente génération, Jane, Sophia, Penelope, Eleanor, Camilla, Emmeline, Lillian, a connu une véritable hécatombe ; dans la fournée suivante, on ne dénombre que deux cousines : Allegra, l’aînée, qui vient de disparaître et c’est justement ce qui a fait revenir Lane, la benjamine, la seule qui avait eu le courage de fuir dix ans plus tôt et qui refait surface pour découvrir ce qui est arrivé à sa cousine, qu’elle se reproche d’avoir abandonnée et laissée prisonnière du maléfice. Tiens, au fait, il n’y a que des filles dans cette famille ? Bizarre, bizarre… Mais non, tout ce joli monde a vécu et vit sous la coupe apparemment débonnaire du patriarche Yates, dit « Papi », qui a adoré ses filles tout autant qu’il adore maintenant ses petites-filles. Nous n’en dirons pas plus, bien qu’il n’y ait pas de secret à préserver ni de suspense à ne pas déflorer car l’auteur s’en charge elle-même dès le début. Nous sommes clairement « Dans le jardin de l’ogre ». Dommage que le titre ait été déjà pris.

Peu ou pas de suspense, donc, dans de ce thriller. Alors, qu’est-ce qui tient le lecteur en haleine pendant 350 pages ? Sans doute, outre le mystère maintenu jusqu’à la fin sur le sort d’Allegra, la psychologie complexe des personnages et le fait que, même quand ils se roulent dans la fange, ils le font avec une sorte de naïveté d’avant la faute originelle qui finit par attirer malgré tout la sympathie ou au moins l’empathie du lecteur. L’originalité de la construction aussi, qui alterne les chapitres sur « l’alors » (avant le départ de Lane) et le « maintenant » (après son retour), le tout saupoudré de courtes pages éclairant le destin tragique de chaque fille de la génération précédente. Et encore le désir de savoir quel rôle exactement a joué et joue dans tout cela « Mamie », l’épouse de Yates, ce que nous n’apprendrons aussi qu’à la toute fin.

Quant au style, il oscille entre la crudité, voire la vulgarité, des nombreuses scènes de sexe et de beuverie, et le romantisme, voire le lyrisme, de certains passages – parfois les mêmes, tant l’amour peut revêtir d’aspects contradictoires, inextricablement enchevêtrés. C’est ce qui fait l’originalité de ce livre, mais peut aussi rebuter certains lecteurs. Les autres se régaleront car si tout cela semble tellement outrancier que c’en est peu crédible, on se laisse prendre au jeu et l’on souhaite ardemment que Lane, peut-être, Lane au moins…

Bonne lecture !

Catégorie : Littérature étrangère. Traduit de l’anglais par Mireille Vignol.

Liens : chez l’éditeur.

Heurs et malheurs du sous-majordome Minor

Patrick deWitt [sic], Heurs et malheurs du sous-majordome Minor, Actes Sud, 2017

Par François Lechat.

Vous l’aurez deviné grâce au titre, l’auteur pratique l’humour à froid et ne dédaigne pas le burlesque. Il faut ces qualités pour appeler son héros Minor et le propulser au grade ridicule de sous-majordome. De fait, Minor sera souvent moqué, notamment pour son obstination à fumer la pipe alors qu’il ne sait même pas comment la tenir dans sa main. Et il lui arrivera bien des aventures peu reluisantes, en raison d’une certaine lâcheté. Mais c’est un jeune homme très digne aussi, plein de bonne volonté, et puis honnête, et amoureux fou d’une belle jeune fille, Klara. Et l’on s’attache d’autant plus à lui qu’il doit se frotter à une foule de personnages plus ou moins barrés, des kleptomanes au grand cœur, une cuisinière acariâtre, un baron devenu fou, un supérieur, le majordome, confit dans sa dignité et son sens du devoir… Le cadre où il évolue, aussi, n’est pas piqué des vers, entre un village de carte postale, une guerre grotesque et incompréhensible, un château effrayant. Ou encore des habitudes délicieusement improbables, comme ces lettres envoyées par le baron jour après jour à l’épouse qui l’a quitté, et qui sont non pas postées mais emportées au passage par un conducteur de train qui ne ralentit pas son allure pour autant. Nombre de scènes balancent, comme tout ce roman, entre le tragique et le comique, l’auteur ne perdant jamais son sens inégalable de l’ironie, ni la tendresse qui le lie à ses personnages. Ne ratez pas ce roman dans lequel deux ploucs entretiennent un dialogue délirant autour d’un lapin, et où la survie du héros, devenu soudain plus grand que lui, tiendra à des lacets de bottes.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Philippe et Emmanuelle Aronson.

Liens : chez l’éditeur.

La maison des épreuves

Jason Hrivnak, La maison des épreuves, Éd° de l’Ogre, 2017

Par Jacques Dupont.

De prime abord, La maison des épreuves est un récit. Jason Hrivnak apprend le décès de Fiona, son amie d’enfance. Un suicide. Le père de la jeune femme a trouvé dans sa poche un papier plié en quatre, couvert d’une écriture d’enfant. Il demande à Jason s’il peut le déchiffrer. C’est ainsi que naît le projet de « La maison des épreuves », qui s’ouvre sur le récit de sa propre conception : la mort de Fiona et le papier plié donnent à Jason l’idée d’écrire le texte que nous avons sous les yeux. Écriture qui débute par un récit : deux enfants inséparables, deux enfants blessés de ces blessures qu’ignorent les adultes, et qui consignent dans un cahier « Terrain d’essai » un lieu cauchemardesque, « un endroit où d’épouvantables expériences (sont) menées sur des sujets non consentants. » La feuille trouvée dans la poche de Fiona a été arrachée de ce cahier. L’horreur est grisante pour les enfants. Ceux-là la cultivaient – peut-on penser –  en continuation du discours du père de Fiona, un médecin militaire, qui ressassant ses souvenirs, inscrivait en eux « la vicieuse neutralité des concepts de défilade, frappe neutralisante, zone de rupture, tirs d’efficacité ». Ne se serait-il pas agi, pour Fiona et Jason, de restituer à ces mots leur couleur d’origine, le rouge du sang, le noir des chairs brûlées ? Le prétexte du « Terrain d’essai » est de se venger. Mais bientôt l’affaire se complexifie…

Je n’ai évoqué là, fragmentairement, que l’« introduction ». S’ensuivent 3 sections, numérotées I à III.  L’écriture en est tout à fait différente et étonnante : elle se présente tantôt comme un questionnaire à choix multiple, tantôt comme un jeu vidéo « dont vous êtes le héros ». Je ne puis que citer :

« Vous avez une migraine. L’aura s’enfonce comme du verre dans votre champ de vision et la douleur, une fois réfugiée là, dure plus d’une semaine. Une fois rétablie, vous découvrez que votre chambre est pleine d’étranges pèlerins. Vos soigneurs vous expliquent que ces pèlerins sont venus à votre chevet depuis des contrées lointaines après avoir entendu parler de vos pouvoirs spéciaux. Quel miracle avez-vous soi-disant accompli alors que vous étiez souffrante ?

  1. vous avez parlé dans une langue imaginaire
  2. vous avez lévité
  3. vous avez vomi un serpent rare et venimeux
  4. vous avez bâti une cathédrale »

Il me semble que Jason agit comme un ostéopathe dont le patient souffre d’un torticolis. Il ne va pas à contre-mouvement, bien au contraire, il accompagne la torsion jusqu’au point où elle cèdera sous son propre poids. « La maison des épreuves » est bien le remède au « Terrain d’essai », le manuscrit disparu.

Il s’agirait, pour le goûter pleinement, de se laisser aller, question par question, à la situation proposée.

Ce livre est une expérience. A l’excès, peut-être.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Canada). Traduction : Claro.

Liens : chez l’éditeur ; une autre critique (qui en dit un peu plus — trop ?).

Dans la forêt

Jean Hegland, Dans la forêt, Gallmeister, 2017

Par Brigitte Niquet.

Après L’Amour et les forêts (Éric Reinhardt), Notre vie dans les forêts (Marie Darrieussecq), voici Dans la forêt de Jean Hegland. Mais qu’est-ce qu’ils ont tous, ces auteurs, à vouloir vivre des amours sylvestres et surtout à donner des titres aussi plats à des livres si différents et par ailleurs très estimables ? Seule Jean Hegland pourrait sans doute prétendre qu’aucun autre titre n’était possible et elle aurait raison car voici un livre dont la forêt est incontestablement le personnage principal. Sans elle, pas d’histoire qui se tienne, avec elle, tout devient possible.

Deux sœurs vivent donc avec leurs parents au cœur d’une forêt, dans la maison familiale à une trentaine de kilomètres du patelin le plus proche. Enfin, vivaient… Quand le livre commence, une catastrophe d’on ne sait quelle nature s’est abattue sur le monde : il n’y a plus d’essence, plus de téléphone, plus d’électricité… La mère est morte d’un cancer et son mari ne tardera pas à la rejoindre, coupé en deux par sa propre tronçonneuse… Voici Nell et Eva (17 et 18 ans) livrées à elles-mêmes, d’autant que la bourgade voisine va être décimée par une épidémie et que les derniers survivants leur conseillent de fuir. Fuir ? Pas question ! C’est ici qu’elles vont vivre ou mourir, Nell qui ne rêvait que d’études universitaires à Harvard et Eva d’intégrer un corps de ballet. Eva, la cadette, continuera longtemps à s’épuiser dans des exercices qui la laissent exsangue, tandis que Nell se charge du quotidien et fait d’une encyclopédie retrouvée au grenier sa bible tous azimuts. La nature pourvoit au ravitaillement quand on sait s’en servir. Nell va apprendre à s’en servir – et au-delà.

« Quand je pense à la façon dont nous vivions, à la désinvolture avec laquelle nous usions les Lire la suite « Dans la forêt »

La plus grande baleine morte de Lombardie

Aldo Nove, La plus grande baleine morte de Lombardie, Actes Sud, 2007

Par Patrick Poivre.

Si vous faites partie de ceux qui n’ont plus ouvert un roman ou un recueil de nouvelles depuis belle lurette, le choc va être rude. Et même si celui-ci est traduit de l’italien et qu’il est donc difficile de juger de la qualité de la traduction (mais je fais confiance à l’équipe éditoriale d’Acte Sud pour nous avoir réservé le meilleur à l’époque), le texte qui nous est livré ici en langue française est limpide et reste saisissant. Le lecteur qui n’aurait plus aucun souvenir de son enfance ou qui ne disposerait d’aucune ressource imaginative, un lecteur ainsi diminué ne passera pas la première histoire. Il se demandera s’il s’agit d’une prose réservée à l’enfant ou d’un délire d’écrivain en mal de martingale et refermera l’ouvrage, dubitatif. S’il y survit, c’est que lui aussi va penser, par exemple, que « Bialetti (l’inventeur des fameuses cafetières italiennes) tue chaque nuit les enfants qui restent seuls au cabinet plus de neuf minutes ». Et il n’atteindra pas la moitié du livre sans se rendre compte qu’il avait oublié que les mots, ordonnés en phrases et celles-ci en paragraphes et chapitres étaient doués pour évoquer les souvenirs du monde que nous avions vécu.

Il s’agit d’un recueil de souvenirs des années 70, mais ici, le narrateur n’en n’a pas transposé la description dans sa langue d’adulte. Il les a conservés, ô miracle, dans leur jus, le tout formant un fantastique remède à la conformité, à l’uniformité de l’écriture mémorielle que le tout image nous impose depuis de nombreuses années déjà. Tout cela m’a fait penser à Dario Fo, héritier de la comedia dell’arte, à son Mistero buffo et à la richesse et l’habileté de sa narration.

Aldo Nove, qui nous est contemporain, m’était parfaitement inconnu et des quelques recherches que je viens de faire pour écrire cette petite note, j’ai retenu qu’il était d’abord poète avant d’être prosateur. Et manifestement, c’est par le va et vient de l’un vers l’autre que les spécialistes tentent d’expliquer sa technique d’écriture et son style. Sans doute, pourquoi pas. Pour ma part, je reste  persuadé que la prose n’est qu’un segment de la poésie.

Si vous mettez la main sur ce livre dans une librairie, offrez-le à quelqu’un qui ne lit plus. Les autres savent.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). N.B. : L’éditeur français publie cet ouvrage hors collection dans le genre « romans et nouvelles » et présente ces récits comme des chroniques. Traduction : Marianne Véron.

Liens : chez l’éditeur.

Une mort qui en vaut la peine

Donald Ray Pollock, Une mort qui en vaut la peine, Albin Michel, 2016

Par François Lechat.

Si vous aimez l’Amérique profonde, les personnages hauts en couleur et bas de plafond, les bleds perdus et les fuites éperdues, la poussière des chevauchées et l’ambiance des bars glauques, les hommes sans femme et les mères aimantes, ne passez pas à côté de ce roman savoureux de bout en bout. C’est déjanté, avec une bande de Pieds nickelés et un Noir poursuivi par la guigne ; c’est amusant et grinçant, alliant le burlesque et le ridicule ; c’est tendre et touchant, grâce à des personnages fragiles mais obstinés, pauvres et dignes. Il y a de l’action, du grand air, un arrière-plan historique à l’humour discret (le recrutement de volontaires américains pour entrer en guerre en 1917 alors que personne ne sait où se situe l’Allemagne), des scènes de genre savoureuses (le bordel de campagne) ou à double fond (la chasse au Noir déjà cité, qui balance entre comique et tragique), et un suspense permanent car chacun doit survivre. La violence de la condition humaine restituée sur un mode léger : un pur bonheur de lecture.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Bruno Boudard.

Liens : chez l’éditeur.

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