Ailleurs

Dario Franceschini, Ailleurs, Gallimard, collection L’Arpenteur, 2017

Par François Lechat.

C’est bien connu, en tout cas en France : on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. Cette maxime n’a peut-être pas cours en Italie, où l’actuel ministre de la Culture a publié en 2011 ce court roman joliment publié dans une des plus élégantes collections de Gallimard (ce qui compense les petites fautes de la traductrice). L’histoire est banale, à certains égards, mais bien faite aussi pour voyager dans l’esprit et dans l’espace. Dans un village près de Ferrare, le notaire Ippolito Dalla Libera, un parangon de vertu et de rigueur, révèle à son fils, aussi notaire et aussi coincé que lui, qu’il a eu 52 enfants cachés avec 52 prostituées et que son fils doit les retrouver avant sa mort. S’ensuit une enquête sur la double vie de ce père-la-pudeur, qui conduira évidemment notre héros à découvrir des horizons insoupçonnés et, au travers d’une prostituée au grand cœur prénommée Mila, à s’ouvrir à des sentiments et à des comportements jusque-là inaccessibles. Rien de très original, donc, sauf que l’auteur ménage de véritables surprises, nous offre quelques trouvailles (dont une jolie manière de rédiger des épitaphes), et va jusqu’au bout de sa logique en soignant le style, le tempo, la peinture délicate et complice des découvertes de ce notaire qui nous devient de plus en plus sympathique car nous aimerions bien, nous aussi, retrouver le souffle de la liberté. A lire pour se sentir humain, et pour un sens aigu des détails et des dialogues.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Chantal Moiroud.

Liens : chez l’éditeur.

Dans une coque de noix

Ian McEwan, Dans une coque de noix, Gallimard, 2017

Par François Lechat.

Sans doute le livre le plus audacieux de l’année, et le moins réaliste qui soit. C’est que le narrateur est un fœtus dans le ventre de sa mère, quelques semaines avant son accouchement. Autant dire que les scènes sont rares qui nous permettent de croire à ce qu’il raconte, puisqu’en toute rigueur il ne devrait rien pouvoir nous communiquer. Par éclairs, pourtant, on y croit, et on rend grâce à l’auteur d’avoir été le premier (à ma connaissance) à évoquer certains aspects délicats de la condition fœtale, qui nous valent d’inoubliables morceaux de bravoure. Mais, comme on s’en doute, McEwan ne cherche pas la vraisemblance, et prend même un malin plaisir à la narguer : il fait de son fœtus l’être le plus cultivé qui soit, au motif assez amusant que de nos jours, une mère accro à la radio et aux autres moyens de communication permet à son bébé de s’informer de l’état de la planète entière et d’ingurgiter un nombre infini de connaissances – d’où, autre morceau de bravoure, un saisissant exercice sur les raisons d’espérer ou de désespérer de l’humanité, en deux brillants digests du tout-venant médiatique. Et, pour faire bonne mesure, l’auteur ne se prive pas de doter son héros de talents télépathiques ou de rayons X, puisqu’il semble y voir autour de lui comme s’il était déjà sorti du ventre maternel. Vous aurez compris que le vrai sujet du livre n’est pas la vie d’un fœtus mais la comédie humaine, menée ici sur un ton grinçant où dominent les thèmes shakespeariens de la jalousie, du meurtre et de la vengeance, auxquels McEwan ajoute une dose d’enquête policière. C’est brillant, surprenant, plutôt passionnant, et franchement drôle grâce à un personnage qui incarne la bêtise comme on l’a rarement vu. Mais il y a un prix à payer :  ce livre s’oublie aussitôt refermé, car s’il épate son lecteur il est trop désinvolte pour toucher en profondeur. Il n’empêche, il faut l’essayer.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : France Camus-Pichon.

Liens : chez l’éditeur.

Dans les eaux troubles

Neil Jordan, Dans les eaux troubles, Joëlle Losfeld, 2017

Par François Lechat.

Dommage que ce livre soit si laid – je parle de la couverture, qui se veut rétro et qui me paraît simplement ratée. C’est d’autant plus dommage que l’auteur a réalisé des films de grand style, dont The Crying Game et Entretien avec un vampire. On retrouve ici son goût du psychologique et du fantastique, habillé dans une histoire faussement policière : un détective privé doit retrouver une jeune femme disparue il y a 12 ans, quand elle était encore enfant. Il va faire des rencontres, bien entendu, dont une qui va bouleverser sa vie qui est déjà passablement ébranlée, entre sa femme qu’il soupçonne d’avoir une liaison et l’ambiance électrique qui se développe dans sa ville, une cité sans nom d’un pays postcommuniste sans nom. Cela pourrait paraître un peu misérabiliste, mais c’est l’étrange qui domine, ici, sans que l’on sache ce qu’il doit à l’imaginaire, à la folie ou à d’authentiques fantômes. Une chose est sûre : les femmes importent plus que les hommes, dans ce récit, qu’il s’agisse de la rencontre décisive du narrateur, mystérieuse de bout en bout, de son épouse, courageuse face à des questions sans fin, d’une cartomancienne folklorique mais d’une grande finesse, et surtout de la fille du héros, qui attendrit ses parents avec ses amies imaginaires jusqu’au moment où… Plus que la jalousie, fil conducteur bien réel mais secondaire de ce roman, c’est le jeu de l’amour et du destin qui domine, la question de savoir si l’on s’abandonne sans réserve à ce que l’on croit. L’ensemble est mené à son rythme et doit se lire posément, pour profiter d’une ambiance feutrée et de dialogues déconcertants qui nous rappellent, en permanence, que tout est possible, que tout fait sens mais que rien ne s’explique vraiment.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Irlande). Traduction : Florence Lévy-Paolini.

Liens : chez l’éditrice.

Heurs et malheurs du sous-majordome Minor

Patrick deWitt [sic], Heurs et malheurs du sous-majordome Minor, Actes Sud, 2017

Par François Lechat.

Vous l’aurez deviné grâce au titre, l’auteur pratique l’humour à froid et ne dédaigne pas le burlesque. Il faut ces qualités pour appeler son héros Minor et le propulser au grade ridicule de sous-majordome. De fait, Minor sera souvent moqué, notamment pour son obstination à fumer la pipe alors qu’il ne sait même pas comment la tenir dans sa main. Et il lui arrivera bien des aventures peu reluisantes, en raison d’une certaine lâcheté. Mais c’est un jeune homme très digne aussi, plein de bonne volonté, et puis honnête, et amoureux fou d’une belle jeune fille, Klara. Et l’on s’attache d’autant plus à lui qu’il doit se frotter à une foule de personnages plus ou moins barrés, des kleptomanes au grand cœur, une cuisinière acariâtre, un baron devenu fou, un supérieur, le majordome, confit dans sa dignité et son sens du devoir… Le cadre où il évolue, aussi, n’est pas piqué des vers, entre un village de carte postale, une guerre grotesque et incompréhensible, un château effrayant. Ou encore des habitudes délicieusement improbables, comme ces lettres envoyées par le baron jour après jour à l’épouse qui l’a quitté, et qui sont non pas postées mais emportées au passage par un conducteur de train qui ne ralentit pas son allure pour autant. Nombre de scènes balancent, comme tout ce roman, entre le tragique et le comique, l’auteur ne perdant jamais son sens inégalable de l’ironie, ni la tendresse qui le lie à ses personnages. Ne ratez pas ce roman dans lequel deux ploucs entretiennent un dialogue délirant autour d’un lapin, et où la survie du héros, devenu soudain plus grand que lui, tiendra à des lacets de bottes.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Philippe et Emmanuelle Aronson.

Liens : chez l’éditeur.

Dakota Song

Ariane Bois, Dakota Song, Belfond, 2017

Par François Lechat.

Ariane Bois, jeune auteure française, propose ici un roman qui la déporte dans le temps et l’espace. Le récit se situe dans les années 1970 et dans un immeuble, le Dakota, qui abrite à Manhattan, face à Central Park, le gratin le plus huppé de la ville, rien de moins que Lauren Bacall, John Lennon, Rudolf Noureev, Leonard Bernstein… Cela pourrait donner un roman très snob, ou voyeuriste, mais c’est juste l’inverse. C’est que le héros qui nous sert de guide est un jeune Noir qui a dû fuir Harlem et accepter un job obscur au Dakota, dont il observe les mœurs et les intrigues à hauteur d’homme, sans surjouer l’admiration ou la fascination, ni en rajouter dans le complexe social envers les Blancs. L’autre astuce est de tenir le cap d’un roman choral : nous suivons la destinée d’une belle brochette de résidents imaginaires, tous socialement favorisés mais tous, aussi, en butte aux aléas de l’existence, qui donnent l’occasion d’échappées dans la ville, le New York bouillonnant des années 70, tiraillé entre révolution artistique et sexuelle et tensions raciales et politiques. Cela pourrait donner un résultat un peu brouillon, ou clinquant, mais l’auteure se limite habilement à des allusions insérées dans l’intrigue, sans jamais appuyer. Elle ne dédaigne pas le drame, qui frappera plusieurs personnages, ni l’humour, auquel se prêtent les drôles de mœurs des riches, mais elle lie l’ensemble d’une écriture fluide, faussement simple, directe et évocatrice. Un roman à éviter, sans doute, s’il l’on ne connaît rien de son contexte, mais à savourer dans l’hypothèse inverse.

Catégorie : Littérature française.

Liens : le livre chez l’éditeur.

Une mort qui en vaut la peine

Donald Ray Pollock, Une mort qui en vaut la peine, Albin Michel, 2016

Par François Lechat.

Si vous aimez l’Amérique profonde, les personnages hauts en couleur et bas de plafond, les bleds perdus et les fuites éperdues, la poussière des chevauchées et l’ambiance des bars glauques, les hommes sans femme et les mères aimantes, ne passez pas à côté de ce roman savoureux de bout en bout. C’est déjanté, avec une bande de Pieds nickelés et un Noir poursuivi par la guigne ; c’est amusant et grinçant, alliant le burlesque et le ridicule ; c’est tendre et touchant, grâce à des personnages fragiles mais obstinés, pauvres et dignes. Il y a de l’action, du grand air, un arrière-plan historique à l’humour discret (le recrutement de volontaires américains pour entrer en guerre en 1917 alors que personne ne sait où se situe l’Allemagne), des scènes de genre savoureuses (le bordel de campagne) ou à double fond (la chasse au Noir déjà cité, qui balance entre comique et tragique), et un suspense permanent car chacun doit survivre. La violence de la condition humaine restituée sur un mode léger : un pur bonheur de lecture.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Bruno Boudard.

Liens : chez l’éditeur.

La Chambre d’ami

James Lasdun, La Chambre d’ami, Sonatine, 2017

Par François Lechat.

Il n’est pas facile de renouveler le genre du thriller psychologique, surtout quand on prend pour thème un triangle amoureux. L’auteur, ici, joue sur trois astuces. D’abord, il ajoute à ce triangle une dimension familiale (les liens compliqués entre deux cousins), une dimension sociale (un riche banquier face à un cuisinier en difficulté) et un suspense policier (une grosse somme d’argent qui pourrait susciter des convoitises). Ensuite, il embarque deux des membres de son triangle initial dans un autre triangle, sans perdre le troisième de vue puisque c’est le personnage principal à défaut d’être un héros. Enfin, il s’arrange pour que ces triangles n’en soient pas vraiment, car un de leurs côtés n’a pas conscience d’en être – je ne veux pas en dire plus long, évidemment. Sur cette base, James Lasdun impose son art du suspense dès les premières pages, prend ensuite son temps pour creuser les interrogations et les arrière-plans psychologiques de tout ce petit monde, et tisse sans en avoir l’air une intrigue qui culmine dans deux scènes d’une intensité inouïe, dont il semble évident que Hollywood va s’emparer un de ces jours. C’est intelligent, subtil et visuel, un peu introspectif comme souvent dans la littérature américaine. Mais c’est d’abord, sans crier au chef-d’œuvre, un parfait mariage entre le plaisir du polar (le lecteur est en position de voyeur comme l’est un des personnages) et le questionnement existentiel : plus qu’un divertissement mais tout un divertissement. Et une couverture magnifique, au toucher comme à la vue.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Claude et Jean Demanuelli.

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Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe

Donal Ryan, Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe, Albin Michel, 2017

Par François Lechat.

Il ne lui manque que quelques neurones, à Johnsey, rien de plus. Juste ceux qui lui permettraient de comprendre les mots un peu abstraits, de savoir remplir un formulaire, de se débrouiller dans toutes les petites complications de la vie d’aujourd’hui. Mais voilà, s’il sent et ressent tout, il est tétanisé quand il doit former une phrase et il est incapable de vivre tout à fait seul, sans aide. C’est une des raisons pour lesquelles il aime tant ses parents, des personnes adorables qui l’ont toujours protégé. C’est donc le drame, une fois qu’il se retrouve orphelin, mais il fait courageusement face. Alors que tout le monde le presse de vendre sa maison et ses terres, dans ce petit village irlandais où il vit, il décide de rester par fidélité à ses parents, aidé en cela par un couple d’amis plus âgés. Mais il est le souffre-douleur des voyous du coin, et puis toute la communauté fait pression sur lui pour l’amener à vendre. C’est que ce roman, qui dévide la vie de Johnsey au fil des mois et des saisons, en contact sensuel avec la nature, fait aussi intervenir des passions urbaines, la spéculation immobilière et le jeu trouble des journaux à sensation. Johnsey ne pourra résister qu’à l’aide de deux marginaux comme lui, un mythomane chaleureux rencontré sur un lit d’hôpital et Siobhàn, l’envoûtante infirmière qui, entre affection et espièglerie, lui apportera quelques éclairs de plaisir. Le grand talent de Donal Ryan, dans ce livre qu’on n’a pas envie de lâcher, est d’éviter tout misérabilisme : il rend la voix intérieure de Johnsey, ses angoisses, ses émois et l’incapacité sur laquelle il bute, dans un langage tout en finesse, formant de jolies phrases pour nous faire comprendre ce que Johnsey ne parvient pas à se dire à lui-même.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Irlande). Traduction : Marina Boraso.

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Si rude soit le début

Javier Marías, Si rude soit le début, Gallimard, 2017

Par François Lechat.

Salué par les meilleurs critiques dans les termes les plus flatteurs, ce roman vaut assurément le détour. Mais il s’adresse à un public très pointu, capable de lire 570 pages d’une intrigue qui, factuellement, se laisserait résumer en cinq lignes. C’est que le narrateur, qui retrace après coup quelques années de jeunesse, y mêle à tout moment une réflexion psychologique, morale, historique, sociale…, qui met à plat les moindres éléments de l’intrigue, qu’il s’agisse d’un mot prononcé, d’un geste, d’un souvenir, d’un événement. Le tout se situe dans l’Espagne postfranquiste, et tourne autour des questions de la faute, de la mémoire, de l’effacement des crimes, de la réussite des anciens fascistes, de la dette – tout ce qui pourrait agiter la société espagnole si elle n’avait pas décidé de jeter un voile pudique sur son passé. Cela paraît abstrait, bien sûr, mais la réussite du livre tient au fait qu’il incarne son sujet dans des rapports humains proches du huis clos : entre le héros, jeune intellectuel qui entame ici son apprentissage, et son patron, un cinéaste en vue ; entre celui-ci et sa femme, qu’il déteste viscéralement pour des raisons mystérieuses ; entre cette femme et le héros, avec des effets surprenants ; ou encore entre le patron et un de ses amis auquel le héros devra se lier intimement, et ainsi de suite, avec des éclairs de drame ou de sensualité inattendus. C’est formidablement construit, pensé, creusé, inscrit dans des boucles et des spirales qui se déploient comme un fleuve majestueux. Mais pour apprécier ce livre, et j’y reviens, il faut pouvoir affronter des phrases de dix lignes ou des chapitres entiers qui cernent un détail. Impressionnant, intelligent et jouissif, mais à la place de l’éditeur j’aurais imposé quelques coupes.

Catégorie : Littérature étrangère (Espagne). Traduction : Marie-Odile Fortier-Masek.

Liens : chez l’éditeur.

Elle voulait juste marcher tout droit

Sarah Barukh, Elle voulait juste marcher tout droit, Albin Michel, 2017

Par François Lechat.

Pour son premier roman, l’auteure a choisi un thème propice aux œuvres majestueuses. Mais sa démarche est au contraire modeste, et lui permet de réussir son coup : redécouvrir les malheurs engendrés par le nazisme et l’Occupation par les yeux d’une petite fille, Alice, emportée dans des affaires d’adultes qui lui échappent et dont elle aura bien du mal à percer les secrets. C’est que personne ne veut lui dire qui sont ses parents, ni quels drames se dissimulent derrière la façade qu’on lui oppose, en France comme en exil. Tout repose dès lors sur notre complicité avec Alice, ses joies et ses peurs, ses  chagrins et ses colères, sa volonté obstinée de ne pas s’en laisser conter, sa capacité, en grandissant, à bousculer le caractère rassis des adultes. Cela donne un roman parfois trop prévisible, un rien didactique vers la fin, mais sensible et prenant, aussi touchant que son héroïne, ce qui n’est pas peu dire. Avec des personnages secondaires (ils le sont tous, par comparaison avec Alice que l’on ne perd jamais de vue) à l’origine de scènes très fortes, qui renvoient le lecteur à ses souvenirs ou à ses rêves d’enfance. Seuls ceux qui ont grandi dans une famille sans histoire pourraient rester insensibles à force d’avoir été heureux.

Catégorie : Littérature française.

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La fille d’avant

J.P. Delaney, La fille d’avant, Mazarine, 2017

Par François Lechat.

C’est un des thrillers du moment, précédé d’une campagne marketing très efficace. On nous fait savoir que l’auteur est bien connu et publie ici son premier thriller sous pseudonyme, que les droits de l’ouvrage ont déjà été vendus dans 35 pays et que le livre sera adapté au cinéma par Ron Howard. Autrement dit : plaisir garanti, puisque tout le monde y croit. De fait, c’est un excellent roman de plage, mais à conseiller plutôt à un public pas trop aguerri. L’auteur a placé le meilleur au début : une construction en alternance (deux époques, deux femmes) qui tisse habilement le destin de ses deux héroïnes autour d’une même maison et d’un même homme. Tout ce qui est arrivé à Emma trouve son prolongement exact dans l’histoire de Jane parce qu’elles ont loué, l’une après l’autre, une maison inouïe dans la banlieue de Londres, un cube high-tech et minimaliste dans lequel aucun appareil n’est visible à force d’automatisation et de sophistication. Avec un os, néanmoins : pour avoir le privilège d’y habiter, il faut admettre un code de comportement draconien imposé par un architecte mégalomane qui, bien sûr, va rencontrer ses locataires et les embarquer dans une histoire inquiétante… La mise en place est remarquable, l’histoire se déploie ensuite de manière trop maîtrisée, et l’on accueille avec plaisir le moment où quelques retournements de situation remettent du sel dans une histoire qui semblait pliée. Il n’empêche que le final peut décevoir les habitués du genre, qui l’auront sans doute anticipé. Je reviens donc à mon verdict initial : ce livre sans un poil de graisse est à recommander aux lecteurs occasionnels, qui le trouveront épatant. Les autres apprécieront de découvrir un thriller dont le véritable héros est une maison.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA).

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Le pays que j’aime

Caterina Bonvicini, Le pays que j’aime, Gallimard, 2016

Par François Lechat.

Un joli point de départ, pour ce roman italien qui court sur quatre décennies : l’amitié puis l’amour (presque) indéfectible liant une riche héritière et le fils du jardinier. Inséparables pendant l’enfance, car Olivia avait besoin d’un compagnon de jeu, ils vont s’aimer mais surtout se perdre, se retrouver à de multiples reprises mais de façon toujours précaire. C’est qu’un gouffre social les sépare, et deux familles aussi, qui ne sont pas ennemies mais qui suivent chacune sa voie, très différente. On croit que tout va s’arranger lorsque Valerio, l’amoureux transi, fait à son tour fortune dans la construction et fréquente le même monde qu’Olivia, mais entre-temps d’autres obstacles se sont dressés entre eux, dont des mariages sans amour mais pas sans consistance. Caterina Bonvicini excelle à rapprocher et à éloigner ses protagonistes, et à les lier au moyen de personnages secondaires bien typés – surtout l’aïeule de la famille d’Olivia, d’une liberté folle derrière sa façade embourgeoisée, et ses deux fils, qui suivront des voies inattendues. Il y a de très belles scènes et beaucoup de finesse dans ce roman, mais aussi quelques faiblesses : un héros un peu improbable, un arrière-plan berlusconien pas vraiment exploité, des ellipses parfois curieuses. Cela n’empêche pas d’apprécier de beaux personnages de femmes, un sens aigu des codes sociaux, l’humour à froid de l’auteure et son sens des dialogues.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Lise Caillat.

Liens : chez l’éditeur.

Sur cette terre comme au ciel

Davide Enia, Sur cette terre comme au ciel, Albin Michel, 2016

Par François Lechat.

Premier roman, très remarqué, d’un dramaturge italien, Sur cette terre comme au ciel fait inévitablement penser à L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante : même manière d’aller toujours droit au but, même évocation des milieux populaires d’une ville de province, Palerme en l’occurrence, même empathie pour des personnages plus vrais que nature. Certes, on est ici un cran ou deux en-dessous de Ferrante, d’abord parce que Palerme et sa mafia restent un décor un peu vague, ensuite parce que Davide Enia nous perd un peu avec ce récit éclaté en de multiples époques, où la plupart des héros masculins ont fait, font ou s’occupent de la boxe, ce qui ne facilite pas leur identification. Mais c’est une belle réussite malgré tout, même pour qui ne s’intéresse pas au noble art, grâce à un sens époustouflant des dialogues, qui sont à la fois brillants et criants de vérité. Et grâce, aussi, à une jolie histoire d’amour qui nous vaut un chapitre épatant à un moment que je ne dévoilerai pas. Si on aime l’Italie et les Italiens, leur gouaille et leur débrouille, leur humanité et leur sens de la famille, on aimera ce roman plein de vie et de gros mots.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Françoise Brun.

Liens : chez l’éditeur.

Dans le jardin de l’ogre

Leïla Slimani, Dans le jardin de l’ogre, Gallimard, « Folio », 2016

Par François Lechat.

Le premier roman du prix Goncourt 2016, Leïla Slimani, est disponible en édition de poche, et se retrouve en bonne place dans les librairies. Pour qui, comme moi, le lit après Chanson douce, il contient toutes les promesses qui justifient ce Goncourt. On y trouve déjà cette écriture formidablement serrée, élégante, incisive, qui nous fait participer avec finesse à tous les états d’âme de son héroïne sans pour autant verser dans la psychologie ou dans l’explication. Dans le jardin de l’ogre est moins impressionnant, sans doute, parce que les personnages restent abordés sous l’angle de l’intime, sans nous faire sentir toute l’épaisseur des structures sociales et des mentalités qui jouent un si grand rôle dans Chanson douce. Mais l’histoire est forte, audacieuse même, puisque centrée sur une femme mariée, mère de famille et nymphomane, qui multiplie les hommes et prend le risque de se détruire parce qu’elle ne supporte pas la médiocrité du quotidien – une sorte de Madame Bovary trash, et sans l’excuse de l’influence de mauvaises lectures. Ce premier roman est une réussite d’autant plus remarquable que l’auteure dit tout sans être jamais vulgaire.

Catégorie : Littérature française.

Liens : dans la collection Folio.

De beaux jours à venir

Megan Kruse, De beaux jours à venir, Denoël, 2016

Par François Lechat.

Un roman américain comme on les aime : précis, concis, attentif aux détails, enraciné dans la nature et dans la vie. L’histoire d’une famille qui éclate par la faute d’un père violent, dont l’épouse finit par fuir avec ses enfants mais qui va se disperser plus encore car il n’est pas facile, pour un fils, de renier son père. Un beau roman sur les liens familiaux, ceux qui nous font vivre et ceux qui nous détruisent, ceux qui persistent malgré l’absence. Les figures dominantes, ici, sont le frère aîné, homosexuel assumé mais torturé, et sa sœur à qui le rattache un lien profond, le seul personnage à parler à la première personne et sans doute le plus touchant. La mère occupe également une place centrale, mais différente : elle ne compte pas à ses propres yeux, elle a tout donné et elle donne encore tout à ses proches, elle est mère avant d’être femme, elle assume, jusqu’à un très beau final. Pour une fois, l’éclatement du récit entre plusieurs voix et plusieurs époques (une manie du roman contemporain) se justifie pleinement, ajoutant à l’intrigue une touche de mélancolie. Une réussite, un premier roman longuement mûri, joliment ciselé.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Héloïse Esquié.

Liens : chez l’éditeur.

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