Qui ne dit mot consent

Alma Brami, Qui ne dit mot consent, Mercure de France (Coll. bleue), 2017

Par Sylvaine Micheaux.

Qui ne dit mot consent est sans conteste un très bon roman. L’ai-je aimé ? Très difficile pour l’instant de le dire. Il est superbement écrit, le sujet en est parfaitement maitrisé, mais il m’a angoissée, énervée, interpelée et je n’ai pu malgré tout qu’aller au bout de ma lecture pour savoir, pour comprendre.

Alma Brami nous fait entrer dans la famille d’un pervers narcissique, Bernard. Peu à peu, il a éloigné son épouse de ses amies, lui choisissant ses propres amies (petites amies), lui achetant une superbe maison, à la campagne, éloignée de tout et tous. Mais Emilie, son épouse, l’aime tellement, et bien sûr, Bernard l’aime tellement et elle seulement. Et l’état d’Emilie se dégrade, lentement ; encore plus après le départ de leurs enfants devenus adultes.

On pénètre une réalité terrible. C’est Emilie qui raconte durant tout le livre. Les mots sont infiniment bien choisis, doux pour décrire une vie complètement détruite, l’anéantissement de l’estime de soi et le besoin immense d’amour.

A lire, mais attendez-vous à prendre une sacrée claque.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Corniche Kennedy

Maylis de Kerangal, Corniche Kennedy, Gallimard, 2008

Par Dominique Bernard.

Juste un petit mot pour un livre intense. Parmi les livres de Maylis de Kerangal, ma préférence va à celui-ci. Le récit est court, vif et dramatique, comme les aventures que l’on s’invente en groupe à l’adolescence. Ces gamins et leurs plongeons toujours plus hauts – la bande de la Plate -, leurs mobylettes, l’inspecteur, on les revoit partout et on les entend encore après avoir fermé le livre.  Au cinéma, on dirait qu’ils crèvent l’écran. Dans ce récit, pas de thèse, rien à prouver, mais une succession de moments de grâce et de tensions, non pas décrits, ni démontrés, ni commentés, mais créés par l’écriture même, la vie.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Gallimard, collection Folio.

Les déferlantes

Claudie Gallay, Les déferlantes, Ed. du Rouerge, 2008

Par Marie-Claude Donner.

Six mois après être arrivée à la Hague pour recenser les oiseaux du Cap, l’héroïne, ornithologue, s’est petit à petit intégrée au village et vit au rythme de la mer. Elle a appris à aimer les habitants des lieux qu’ils soient artistes, pêcheurs, tenancière de café ou simple quidam. Sa vie est ponctuée de longues marches à la recherche de nids et de colonies d’oiseaux qu’elle doit recenser. L’observation de ce monde ailé lui permet de se régénérer après une histoire douloureuse.

Un jour, un homme à la recherche de son passé vient perturber cet équilibre.

J’ai aimé le tempo du livre. Le flux et le reflux de la mer s’invitent tout au long de l’histoire. La personnalité et les rêves des différents habitants se dévoilent au fur et à mesure, au même rythme. Moi qui ne suis pas trop  « descriptions », je me suis sentie plongée dans le décor.  Envie d’arpenter les falaises, prendre un café en terrasse au bar local, rencontrer l’ermite du coin…

Il y a bien sûr une intrigue, une relation amoureuse, mais surtout des non-dits en filigrane. Ce récit pourrait être oppressant mais personnellement, je l’ai trouvé apaisant et le conseille volontiers.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Découvrir  les éditions du Rouerge ; le livre chez Actes Sud (rééd° coll. Babel, 2011).

Knut

Olivier Saison, Knut, Cambourakis, 2014

Par Catherine Chahnazarian.

Embarquement immédiat dans l’univers mental délirant de Knut, héros éponyme dont tout ce qu’on sait (tout ce qu’il sait lui-même ?) c’est qu’il a une Buick décapotable et une valise pleine de billets de banque. Tout le reste n’est que rencontres et courts séjours auprès de femmes qui ont la drôle d’idée de l’accueillir chez elles parce qu’il est visiblement sans gîte. Évidemment, on a peur pour elles ! Mais il faut dire qu’elles sont un peu déjantées elles aussi, forcément. On suppose que tout cela est un rêve, celui d’un malade mental (et on ne peut pas s’empêcher de se demander comment va l’auteur). Tout repose sur les obsessions de Knut (araignées, parapluies noirs, sucettes, la symbolique des couleurs…) et sur le sexe. Sans pornographie, mais sans érotisme non plus ; tout est suggéré, tout en étant cru. On lit quelque chose qui se situe entre la folie dure du personnage et notre propre capacité d’imagination. Stylistiquement, tout ou presque repose sur l’art consommé – sans modération – de la métaphore, des références troubles et de l’hypallage (*). Par exemple quand Knut a accompagné deux amies au cinéma mais, contre toute attente, n’est pas entré avec elles dans la salle, ce qu’on doit deviner dans ce passage :

Il était là, dans le hall, qui attendait, examiné par l’œil soupçonneux de l’ouvreuse, inexpugnable gardienne de marbre rose : il regarda l’horloge murale et vit qu’il restait encore trente minutes de revue de détail avant la fin du film. Des pop-corn blonds bondissaient comme des petits fous à l’intérieur de leur distributeur. La guichetière était partie aux toilettes et l’observatrice, depuis, avait redoublé de vigilance, passant de la défiance au défi. Le plafond, profond et voûté, était truffé de barres de néons et néanmoins Œil-de-lynx, entre deux tintements de clefs, allumait et braquait sa lampe-torche sur son visage, avant de l’éteindre d’un pouce sec et arbitraire : plus que vingt-sept petites minutes et la foule le séparerait de cette froide allumeuse. (p. 192-193)

Ce livre exige sans cesse que nous décodions les feintes, déjouions les pièges langagiers et psychologiques. L’ensemble est très inhabituel, cultivé et poétique, pas du tout dénué d’intérêt, même si, personnellement, il y a des passages que j’ai lus en diagonale (raccourci d’un ou deux chapitres, j’aurais dévoré le livre entier avec grand appétit). Je trouve que les scènes de rencontre sont exceptionnelles. À essayer pour le sport.

(*) Un hypallage, c’est ce procédé qui consiste à attribuer à quelque chose une caractéristique qui s’applique normalement à une autre chose. Par exemple, dans l’odeur neuve de ma robe (Valéry Larbaud), l’adjectif « neuve » complète « odeur » alors qu’il s’applique à « robe ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Dakota Song

Ariane Bois, Dakota Song, Belfond, 2017

Par François Lechat.

Ariane Bois, jeune auteure française, propose ici un roman qui la déporte dans le temps et l’espace. Le récit se situe dans les années 1970 et dans un immeuble, le Dakota, qui abrite à Manhattan, face à Central Park, le gratin le plus huppé de la ville, rien de moins que Lauren Bacall, John Lennon, Rudolf Noureev, Leonard Bernstein… Cela pourrait donner un roman très snob, ou voyeuriste, mais c’est juste l’inverse. C’est que le héros qui nous sert de guide est un jeune Noir qui a dû fuir Harlem et accepter un job obscur au Dakota, dont il observe les mœurs et les intrigues à hauteur d’homme, sans surjouer l’admiration ou la fascination, ni en rajouter dans le complexe social envers les Blancs. L’autre astuce est de tenir le cap d’un roman choral : nous suivons la destinée d’une belle brochette de résidents imaginaires, tous socialement favorisés mais tous, aussi, en butte aux aléas de l’existence, qui donnent l’occasion d’échappées dans la ville, le New York bouillonnant des années 70, tiraillé entre révolution artistique et sexuelle et tensions raciales et politiques. Cela pourrait donner un résultat un peu brouillon, ou clinquant, mais l’auteure se limite habilement à des allusions insérées dans l’intrigue, sans jamais appuyer. Elle ne dédaigne pas le drame, qui frappera plusieurs personnages, ni l’humour, auquel se prêtent les drôles de mœurs des riches, mais elle lie l’ensemble d’une écriture fluide, faussement simple, directe et évocatrice. Un roman à éviter, sans doute, s’il l’on ne connaît rien de son contexte, mais à savourer dans l’hypothèse inverse.

Catégorie : Littérature française.

Liens : le livre chez l’éditeur.

Elle voulait juste marcher tout droit

Sarah Barukh, Elle voulait juste marcher tout droit, Albin Michel, 2017

Par François Lechat.

Pour son premier roman, l’auteure a choisi un thème propice aux œuvres majestueuses. Mais sa démarche est au contraire modeste, et lui permet de réussir son coup : redécouvrir les malheurs engendrés par le nazisme et l’Occupation par les yeux d’une petite fille, Alice, emportée dans des affaires d’adultes qui lui échappent et dont elle aura bien du mal à percer les secrets. C’est que personne ne veut lui dire qui sont ses parents, ni quels drames se dissimulent derrière la façade qu’on lui oppose, en France comme en exil. Tout repose dès lors sur notre complicité avec Alice, ses joies et ses peurs, ses  chagrins et ses colères, sa volonté obstinée de ne pas s’en laisser conter, sa capacité, en grandissant, à bousculer le caractère rassis des adultes. Cela donne un roman parfois trop prévisible, un rien didactique vers la fin, mais sensible et prenant, aussi touchant que son héroïne, ce qui n’est pas peu dire. Avec des personnages secondaires (ils le sont tous, par comparaison avec Alice que l’on ne perd jamais de vue) à l’origine de scènes très fortes, qui renvoient le lecteur à ses souvenirs ou à ses rêves d’enfance. Seuls ceux qui ont grandi dans une famille sans histoire pourraient rester insensibles à force d’avoir été heureux.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Croire au merveilleux

Christophe Ono-dit-Biot, Croire au merveilleux, Gallimard, 2017

Par Brigitte Niquet.

On aurait aimé pouvoir faire un mauvais jeu de mots et dire « Plongez-vous vite dans ce livre », parce qu’il s’inscrit dans la continuité du fascinant Plonger (2013). Mais Croire au merveilleux s’égare dans des chemins de traverse si peu balisés qu’on a bien du mal à y suivre l’auteur.

On retrouve les mêmes personnages : César, le narrateur, et en filigrane Paz, la femme qu’il a aimée et aime toujours passionnément. Il ne se remet pas de sa mort et le premier chapitre qui traite de l’impossible deuil est bouleversant, à vous arracher des larmes. César tente de se suicider mais il en est empêché par l’intrusion de Nana, une fille énigmatique dont le rôle tout au long du roman restera plutôt obscur. À partir de là, tout dérape dans l’irrationnel. Dans les dernières pages, le père de Nana dit au héros : « Mais enfin, César, vous n’allez pas me dire que vous n’avez pas encore compris ? ». Non, César n’a pas compris, et sans doute beaucoup de lecteurs non plus. Il faut effectivement « croire au merveilleux » pour rentrer dans ce récit, et croire aussi à un concept très contestable : « Les êtres chers disparus ne sont pas perdus définitivement et nous les retrouverons un jour quelque part ».

Ajoutons que le parti-pris de se référer constamment à la culture antique et à sa mythologie (César est à la tête d’une « muraille » de livres en grec ancien, auxquels il ne cesse de faire allusion et qu’il cite in texto çà et là) réserve forcément cette lecture à un public très pointu. Les autres n’auront d’autre choix que de tourner plusieurs pages à la fois pour aller voir plus loin si, par hasard, l’intrigue ne reprend pas son cours normal, loin d’Ulysse et des sirènes…

Reste le charme des paysages grecs et particulièrement des îles, dont l’auteur excelle à décrire la beauté et la sérénité. On a envie de s’y précipiter et d’y vivre loin de la civilisation moderne, en se gorgeant de soleil, de bains de mer, de fruits et de silence. Les catalogues de voyages devraient s’en inspirer pour leur publicité. Mais cela ne suffit pas à sauver le roman.

Catégorie : Littérature française.

Liens : la page consacrée au livre chez l’éditeur. Voir aussi Plonger, du même auteur.

La Porte des enfers

Laurent Gaudé, La Porte des enfers, Actes Sud, 2008 (2010 en poche « Babel »)

Par Agnès Huynh.

Vous réagiriez comment si votre fils mourait sous le coup d’une balle perdue alors que vous tentez de le protéger en faisant bouclier avec votre corps ? Vous réagiriez comment si votre femme vous demandait de lui ramener son enfant vivant, votre enfant ? Vous réagiriez comment si une de vos rencontres vous proposait de vous mener jusqu’à la porte des enfers pour tenter de retrouver votre petit ?

En tout cas, Matteo doit faire face à toutes ces questions. C’est la destruction de sa famille. C’est la destruction de son univers. Le temps s’arrête. Rien n’existe plus. Sa première réaction est de s’enfermer dans la solitude de son taxi. L’idée de la vengeance germe à son esprit. Il met alors tout en œuvre pour retrouver le tireur de cette balle qui a fauché son fils.

Le fait de retrouver l’assassin est accessoire dans cette histoire. On pourrait croire que tout s’arrête là, avec le face à face. Mais non, ce n’est pas suffisant. Après avoir obtenu réparation, il continue son errance. Car rien en fait rien n’est réparé. Rien n’est plus comme avant et rien ne le sera jamais plus.

Au fil de ses tournées nocturnes en taxi, il va fréquenter un groupe de marginaux : un transgenre, un vieux prêtre en guerre contre le Vatican, un homme qui aime les jeunes garçons. Ce dernier tient des théories étranges, notamment sur les Enfers. Et un soir de désœuvrement, un soir de désespoir, un soir où le besoin d’agir devient nécessité, le petit groupe décide de trouver ce passage pour les Enfers. On assiste alors à une épopée qui n’est pas sans évoquer les Enfers de Dante.

L’auteur se met à flirter avec le fantastique par petites touches, sans jamais nous immerger. Mais il nous embarque dans cette aventure hors du commun. Matteo sera-t-il à la hauteur ? Va-t-il réussir à pénétrer dans ce monde des ténèbres ?

Malgré le thème du deuil qui est omniprésent dans ce roman, cette histoire, ou plutôt cette fable, est pour moi une ode à la vie. La fin donne une note d’espoir et de tendresse superbe. Faut-il mourir pour renaître ? Mais la loi de la tradition persiste ici aussi : une vie pour une vie. Laurent Gaudé nous offre un magnifique texte servi par une très belle écriture avec un style fluide, des mots qui sonnent juste et qui percutent. Un bon moment de lecture garanti.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; voir aussi notre critique de Salina.

Dans le jardin de l’ogre

Leïla Slimani, Dans le jardin de l’ogre, Gallimard, « Folio », 2016

Par François Lechat.

Le premier roman du prix Goncourt 2016, Leïla Slimani, est disponible en édition de poche, et se retrouve en bonne place dans les librairies. Pour qui, comme moi, le lit après Chanson douce, il contient toutes les promesses qui justifient ce Goncourt. On y trouve déjà cette écriture formidablement serrée, élégante, incisive, qui nous fait participer avec finesse à tous les états d’âme de son héroïne sans pour autant verser dans la psychologie ou dans l’explication. Dans le jardin de l’ogre est moins impressionnant, sans doute, parce que les personnages restent abordés sous l’angle de l’intime, sans nous faire sentir toute l’épaisseur des structures sociales et des mentalités qui jouent un si grand rôle dans Chanson douce. Mais l’histoire est forte, audacieuse même, puisque centrée sur une femme mariée, mère de famille et nymphomane, qui multiplie les hommes et prend le risque de se détruire parce qu’elle ne supporte pas la médiocrité du quotidien – une sorte de Madame Bovary trash, et sans l’excuse de l’influence de mauvaises lectures. Ce premier roman est une réussite d’autant plus remarquable que l’auteure dit tout sans être jamais vulgaire.

Catégorie : Littérature française.

Liens : dans la collection Folio.

The Girls et California Girls

Emma Cline, The Girls, Quai Voltaire, 2016 et Simon Liberati, California Girls, Grasset, 2016

Par François Lechat.

J’ai lu ces deux romans parus au même moment sur le même sujet, le massacre de Sharon Tate (la femme de Roman Polanski) et de ses amis sous les coups de quatre membres de la secte de Charles Manson, trois filles et un garçon, le 9 août 1969, en Californie. Deux romans basés sur des faits réels, donc, mais traités de manière strictement inverse, et donc complémentaire. Emma Cline, dont c’est le premier roman, ne raconte rien de la nuit fatale, rebaptise tous les personnages, atténue la brutalité des mœurs et des conditions de vie de la secte et place au cœur de son roman un personnage fictif, Evie, adolescente fragile et mal aimée qui rejoint la secte par soif de reconnaissance, d’affection, d’insertion dans un groupe. Simon Liberati, dont c’est le sixième livre, prend le parti inverse : il raconte tout sans fard, factuellement, dans le détail, en se focalisant sur la nuit fatale (détaillée par le menu, au risque de choquer le lecteur) et les heures qui l’encadrent. Les deux auteurs ont la même qualité, frappante : injecter de brefs éclairs de compréhension dans cette folie, Emma Cline en une phrase, Liberati en une page, ce qui prouve que rien de ce qui est inhumain ne nous est étranger. Mais, chez Cline, le récit, mené par Evie devenue adulte, est toujours délicat et souvent touchant, tant il est axé sur le mal d’amour et d’amitié et traité avec finesse (les personnages secondaires sont remarquables de précision). Liberati, lui, crée une sensation d’énergie intense et, forcément, un profond malaise tant il colle à la déchéance de ses personnages. J’ai personnellement préféré la manière de Cline, d’autant que Liberati s’est fendu d’une construction assez compliquée dans laquelle on se perd parfois. Emma Cline offre un livre très abouti, un petit joyau de littérature, là où Liberati délivre un document qui sent la vie brute, tous les états du corps et les désordres de l’esprit. Aucun risque, en tout cas, qu’ils fassent double emploi.

Catégories : Littérature française. Littérature étrangère anglophone (USA), traduction : Jean Esch.

Liens : page sur The Girls chez l’éditeur ; page sur California Girls chez l’éditeur.

Le dernier des nôtres

Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Le dernier des nôtres, Grasset, 2016

Par François Lechat.

J’avais beaucoup aimé Fourrure, le premier roman de l’auteure. J’ai donc acheté Le dernier des nôtres en confiance, d’autant qu’il venait de recevoir le Grand Prix du roman de l’Académie française. C’est dire à quel point je suis déçu… Je crois deviner ce qui a séduit les académiciens : un roman plus ambitieux que la moyenne, avec deux histoires qui s’entremêlent au départ de deux époques et deux pays, deux histoires qui nous font voyager entre le nazisme et les Etats-Unis de l’après 68. Le problème est que la partie américaine est bourrée de clichés, riche de quelques jolies trouvailles et d’une belle énergie mais conventionnelle à mourir (sauf le personnage du chien, Shakespeare, le plus réussi de tous). Et que le ton léger de la partie américaine déteint parfois sur le récit plus dramatique ancré dans le nazisme, et que celui-ci également, après un très beau début, s’enlise dans le convenu. C’est bien simple : au moment où l’auteure amorce la suture entre ses deux récits il se passe exactement, à un rebondissement près, ce que le lecteur avait anticipé. Ça ne suffit pas à gâcher totalement le suspense, mais si on ajoute que l’enjeu éthique auquel certains personnages ont été confrontés (des savants peuvent-ils travailler pour Hitler par patriotisme sans se brûler les ailes ?) est traité comme un sujet de dissertation, il faut bien conclure que l’auteure a raté son coup.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Chanson douce

Leïla Slimani, Chanson douce, Gallimard, 2016

Par François Lechat.

Des rumeurs de Goncourt ont circulé à la parution de Chanson douce, et effectivement Leïla Slimani mériterait de remporter un prix prestigieux. De prime abord, pourtant, son livre a la modestie des romans intimistes français : tout est centré sur un couple de bourgeois, leurs deux enfants et la nounou. Sauf que l’on apprend, d’emblée, que Louise a tué les petits dont elle avait la garde avant d’essayer de se suicider. Chanson douce est donc la reconstitution, non seulement du parcours qui a conduit la nounou à ce geste atroce, mais du monde qui l’a rendu possible, d’un monde, le nôtre, dans lequel tous les rapports humains sont discrètement viciés, pollués par l’argent, les privilèges, la méfiance, les rapports de classe, le racisme ordinaire, le mépris de ceux qui savent pour ceux qui ne savent pas… Leïla Slimani rend tout cela sensible sans psychologie et sans effets de manche, en dessinant des personnages secondaires formidables de netteté, en installant un mélange de distance et d’empathie qui nous permet de tout comprendre sans que rien ne soit expliqué. On pense à Georges Perec, dans Les Choses, mais un George Perec qui serait parvenu à créer de la tension et une intrigue au fil de ses tranches de vie. Dans Chanson douce, on ne s’ennuie jamais, on sent la catastrophe se dessiner doucement, et c’est poignant.

Catégorie : Littérature française.

Liens : page sur le livre chez l’éditeur. Lire aussi l’article de François Lechat sur Dans le jardin de l’ogre, du même auteur.


L’avis de Brigitte Niquet

J’ajouterai au bel article de François Lechat que ce livre a été pour moi aussi un coup de coeur, qu’il a amplement mérité son prix Goncourt et que moi aussi, il m’a fait penser au roman « Les Choses » de Georges Perec, prix Renaudot en 1965. Ce dernier avait marqué son époque, il est aujourd’hui un peu démodé, « Chanson douce » a pris le relais et nous renvoie cruellement dans le miroir une image de la société des années 2010 dont nous n’avons pas à être fiers. Une différence de taille : les héros de Perec, après avoir beaucoup rêvé de posséder des « choses » luxueuses et avoir tout sacrifié à ce fantasme consumériste, finissent par se résigner, rentrer « dans le rang », devenir fonctionnaires et mener une petite vie étriquée dont ils apprennent à se satisfaire. Rien de tel dans « Chanson douce », dont les (anti)héros se jettent dans une fuite en avant éperdue dont on pressent qu’elle ne peut finir que dans le drame, qu’il s’agisse des « patrons » (cadres dynamiques dévorés par leur vie professionnelle au point d’en oublier leur rôle de parents) ou bien sûr de Louise, la nounou meurtrière, paumée parmi les paumés, qui croit un moment gagner sa place au soleil en se faisant « adopter » par la famille dont elle garde les enfants. Plus dure sera la chute…

L’insouciance

Karine Tuil, L’insouciance, Gallimard, 2016

Par François Lechat.

Sans doute le roman le plus actuel de la rentrée 2016 – dont, par pitié, ne lisez pas la 4e de couverture, allez-y en confiance ! Vous y trouverez le bruit et la fureur de votre quotidien, ou de celui des autres : le fondamentalisme, la guerre, la folie identitaire, la morgue des élites, l’amour, l’ambition, le racisme, l’antisémitisme, les banlieues, la rage des exclus, le courage des femmes, la modestie des migrants, le sexe et la folie des hommes… Le tout en quelques histoires habilement entrelacées, et dans un style d’une rare fluidité : les phrases sont longues et complexes, les thèmes sont multiples, et pourtant tout se lit vite, tout doit se lire vite pour être dans le rythme, pour être débordé par notre époque, une époque qui grince et s’emballe. Donc un tour de force, un récit prenant et, heureusement, quelques belles pages d’amour à côté d’amusants clins d’œil à un ex et futur président. Il manque juste à ce roman, en raison même de son efficacité redoutable, de quoi prendre le temps et le plaisir de se poser : cela s’appelle la littérature, à laquelle Karine Tuil n’a pas voulu sacrifier.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Rose minuit

Marina de Van, Rose minuit, Allia, 2016

Par François Lechat.

Scénariste de films fameux de François Ozon, Marina de Van confirme ici un certain goût pour l’intime, les névroses et la provocation. Ce roman très écrit met en scène un double affrontement entre un père vieillissant et sa fille, d’abord à l’initiative du premier, qui fait preuve d’un cynisme inouï à l’égard de celle qu’il accuse d’avoir provoqué le cancer de son épouse disparue, ensuite à l’initiative de la seconde, qui lui réplique sur le même terrain : obliger l’autre à raconter sa vie sexuelle et, ainsi, à touiller dans son passé, ses complexes, son enfance, ses frustrations, l’enfer de la vie conjugale et familiale… Même s’il n’est pas à mettre entre toutes les mains, ce roman offre d’abord une remarquable analyse psychologique qui donne tout son sens à ce qui, sinon, passerait pour du voyeurisme. Sartre disait : « Il n’y a pas de bon père, c’est la règle, le lien de paternité est pourri. » Ce n’est pas une fatalité, et ce roman le montre entre les lignes, car tout aurait pu bifurquer si le père n’avait pas été lui-même si abîmé par la violence de son propre géniteur. Rose minuit, ou comment ne pas perpétuer le mal qu’on nous a fait ?

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

En attendant Bojangles

Olivier Bourdeaut, En attendant Bojangles, Finitude, 2015

Par François Lechat.

J’ai donc lu ce phénomène d’édition, un premier roman paru en province et qui cartonne à la surprise de son propre auteur. A la lecture, on comprend pourquoi : on retrouve chez Bourdeaut ce qui a fait le succès d’Alexandre Jardin, des personnages hauts en couleur qui refusent de vieillir et font de leur vie une fête perpétuelle, vouée à l’amour et à la fantaisie, au rire et à la créativité. Comme le livre est, en plus, remarquablement écrit, avec une foule d’inventions fondées sur le langage, l’imagination ou simplement l’humour (comme ce grand oiseau appelé « Mlle Superfétatoire » car cette compagne de vie « ne sert à rien »), on comprend qu’il ait rencontré son public en ces temps moroses. En outre, la fin est très belle et donne de la profondeur à ce qui n’est, pour le reste, pas davantage qu’un exercice de style. Car c’est là, évidemment, la réserve que l’on peut émettre, outre quelques maladresses que l’éditeur aurait dû supprimer : on jubile à lire ce livre, mais on n’oublie jamais qu’il s’agit de littérature, pas de la vraie vie. A ce titre, ce livre très réussi est typiquement français.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.


L’avis de Brigitte Niquet

Je n’ai pas très souvent de coup de coeur, hélas, mais ce livre-ci en est un absolu. Il ne se raconte pas, car ce n’est pas l’histoire qui importe. Ou plutôt si, mais pas au sens où on l’entend généralement. Lire la suite « En attendant Bojangles »

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