Par le vent pleuré

Ron Rash, Par le vent pleuré, Seuil, 2017

Par François Lechat.

Un joli livre, qui mérite la sympathie manifestée par les critiques. Il a d’abord pour lui la simplicité – celle du style, travaillé mais limpide, jamais prétentieux, et celle de l’intrigue : une jeune fille rebelle et vénéneuse, deux frères qui s’aiment et, forcément, se jalousent quelque peu, et un grand-père conservateur et tyrannique. Le tout a débouché sur un drame dont le roman, alternant entre présent et passé, va reconstituer la genèse et, en fin de parcours, dissiper le mystère, avec une vraie surprise à la clé. Ce roman a aussi pour lui la nostalgie de l’époque hippie, du « Summer of love » de 1969, l’été où, entre drogue, alcool et liberté sexuelle, la jeunesse croyait encore que tout était possible. Elle s’incarne ici dans cette jeune fille, Ligeia, à laquelle les deux frères se lient de manière différente car ils n’ont pas le même âge ni le même rapport au grand-père, lequel représente la tradition et le devoir. Si Ron Rash a voulu rendre hommage au vent de liberté qui a soufflé sur l’Amérique en 1969, il a eu l’intelligence de ne pas magnifier son héroïne, ce qui aurait été trop facile, ni son narrateur, le plus jeune des frères, dont on épouse le point de vue avec une certaine réserve compte tenu des failles qu’il présente. L’ensemble est donc réussi, avec un vrai suspense et un sens manifeste du concret. Il manque juste à ce roman un peu de densité et d’originalité pour en faire un grand livre, même si la dernière page est magnifique. Un détail encore : le titre anglais du roman signifie « La Résurrection », choix imbécile de l’éditeur, tandis que le titre français, « Par le vent pleuré », était le choix originel de l’auteur, tiré d’une citation de Thomas Wolfe donnée dans l’ouvrage.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Isabelle Reinharez.

Liens : chez l’éditeur.

Toute la lumière que nous ne pouvons voir

Anthony Doerr, Toute la lumière que nous ne pouvons voir, Albin Michel, 2015

Par Daniel Kunstler.

Parmi les romans américains récents, celui qui m’a touché, voire affecté, bien plus que d’autres c’est Toute la lumière que nous ne pouvons voir, d’Anthony Doerr, dont l’action se déroule en France, à Saint-Malo. Bien que située pendant la guerre, l’histoire n’a rien de didactique et n’est pas un sermon, mais reste emblématique d’une humanité qui refuse de céder à la haine bien que soumise à une puissante conspiration contre elle.

Bon nombre de critiques ont apprécié la brièveté des chapitres. Outre l’emploi de cette formule, le style se distingue par son économie qui donne au roman son élégance, son intensité et sa facilité de lecture. Voici un auteur qui ne parle jamais pour ne rien dire.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Valérie Malfoy.

Liens : chez l’éditeur.

Victor Hugo vient de mourir

Judith Perrignon, Victor Hugo vient de mourir, L’iconoclaste, 2015 (disponible en Pocket)

Par Dominique Bernard.

Victor Hugo vient de mourir. Ah bon, je croyais que c’était Johnny ? Oui, mais non, car pour l’émotion, c’est pareil. Impressionnantes ressemblances en effet : ces informations qui circulent dans les jours qui précèdent la mort, ces rassemblements populaires devant le domicile, le défilé des proches et des célèbres. « Ils lèvent les yeux vers les fenêtres fermées, ils palpent l’absence, le silence, la mort qui œuvre à l’intérieur, comme des personnages en quête d’auteur ». Et maintenant, comment organiser les funérailles, qui défilera,  quelles organisations, dans quel ordre, quels drapeaux, dans quelles rues, un jour de semaine, un dimanche ?  En bref, à qui appartient le mort, l’homme politique, l’écrivain ?

Le texte de Judith Perrignon est précis et très documenté (elle est journaliste). Victor Hugo meurt devant nous comme si nous étions de sa famille (nous sommes tous de la famille de Victor Hugo). Elle  réussit à intégrer des extraits de ses correspondances qui rendent le mythe humain. L’écriture est vive et le récit se lit comme un roman. Voyez cette foule : « C’était dans la rue comme dans la vie, il y avait les bien assis et ceux qui s’agrippaient quelque part ». Actuel, je vous le disais.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’Iconoclaste; en Pocket.

Heather, par dessus tout

Matthew Weiner, Heather, par-dessus tout, Gallimard (Du monde entier), 2017

Par Brigitte Niquet.

Je n’aurais jamais eu l’idée de m’intéresser à ce livre, encore moins de l’acheter, sans les critiques dithyrambiques parues dans un magazine dont je respecte et partage assez souvent les avis.  Un journaliste américain établissait même une comparaison flatteuse avec Flaubert, d’autres parlaient de « roman étourdissant », d’« oeuvre démente qui se lit en apnée », d’« implacabilité glaçante ». Bien alléchant, tout ça. À condition qu’on le retrouve dans la lecture, ce qui, à mon sens, n’est pas le cas. Est-ce à dire que Heather, par-dessus tout soit un mauvais livre ? Ce serait faire offense au concepteur et réalisateur de la série Mad men que de le prétendre, mais un opus aussi court (certains le qualifient plutôt de longue nouvelle) se doit d’être du concentré de concentré et ce n’est pas le cas.

Les quatre premiers chapitres nous racontent l’histoire de Karen et Mark qui se sont rencontrés tardivement et se sont mis ensemble… faute de mieux. Ils engendrent une fille, Heather, qu’ils considèrent évidemment comme la huitième merveille du monde. Karen arrête de travailler pour se consacrer aux joies de la maternité, Mark trouve un nouveau boulot mieux payé qui l’accapare mais ne l’empêche pas d’idolâtrer sa fille. Le couple va ainsi cahin-caha jusqu’à l’adolescence d’Heather. Parallèlement, on suit en filigrane le parcours d’un pauvre gamin, Bobby, né d’une mère alcoolique et droguée et de père inconnu, qui sort de prison pour avoir violenté une jeune fille et croise la route d’Heather par hasard. On s’attend à un choc d’anthologie. Celui-ci se produira dans le 5e et dernier chapitre. Il sera, certes, violent mais beaucoup moins spectaculaire qu’on aurait pu le penser, presque furtif.

Globalement, le lecteur reste sur sa faim. Essentiellement parce que le style de Matthew Weiner est celui d’un entomologiste, qui dissèque les comportements de ses héros sans que jamais la moindre touche d’empathie soit sensible. Pour certains, cela fait partie de ses qualités. On est loin, en tout cas, de Madame Bovary et de la si touchante Emma, que Flaubert nous fait aimer jusque dans ses errements et dans ses crimes. Comment peut-on qualifier ce roman d’ « étourdissant » ? Il est tout sauf cela. « Glaçant », peut-être… Et encore. Un peu ennuyeux me paraîtrait finalement le meilleur qualificatif. Même le titre est raté : il est question de pas mal de choses dans ce court récit, mais Heather et l’adoration que lui vouent ses parents n’en sont même pas le centre.

Il ne vous est cependant pas interdit de vous faire votre propre opinion…

Catégorie : Littérature étrangère (USA). Traduction : Céline Leroy.

Liens : chez l’éditeur.

Offrir un livre… Mais lequel ?

Notre sélection de cadeaux pour Noël/Nouvel An (2017/2018)

Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows. Il n’est pas tout récent, mais « délicieux » est le mot qui vient naturellement à la bouche quand on referme ce livre burlesque et attendrissant, dont l’intrigue principale se déroule pendant la 2e Guerre mondiale alors que l’île britannique de Guernesey est envahie d’Allemands. Lire la critique de Catherine Chahnazarian et le commentaire de Sylvaine Micheaux qui la suit.

Le dimanche des mères, de Graham Swift. Un petit roman court qui se passe sur une seule journée, celle de l’envol d’une jeune servante anglaise dans l’entre-deux-guerres, le début de sa liberté. Un livre simple d’une très belle écriture, et beaucoup plus profond qu’il n’y parait. C’est la première sélection de Sylvaine Micheaux pour Noël. Voici la critique qu’en avait fait Brigitte Niquet.

La fiancée américaine, d’Eric Dupont. Un ton de conteur à la veillée, une imagination débordante, des scènes hallucinantes, des personnages hors norme, une délicatesse de tous les instants. Le coup de cœur de François Lechat qui pardonne même, dans sa critique, les curieuses fautes de langue ou d’orthographe qui émaillent ce roman-fleuve venu du Québec.

Les furies, de Lauren Groff. Deux jeunes gens solaires, beaux, talentueux, charismatiques, se rencontrent et tombent éperdument amoureux. Où est la faille ? Dans le passé de l’un et de l’autre, sur lequel ils ne se sont jamais menti mais se sont tus. Une recommandation de Brigitte Niquet, pour ceux qui aiment la « grande » littérature, avec un style magnifique, mais qui se lit comme un thriller. Lire ici la critique complète.

Judas, d’Amos Oz (Gallimard, coll. Du monde entier). S’y entrelacent plusieurs trames : le lien entre Schmel, devenu « pour un temps » l’homme de compagnie d’un grand aîné, et Atalia, une femme mystérieuse qu’il aime dès le premier regard ; l’histoire du sionisme, de ses contradictions, de ses luttes internes. Il y a aussi, distillée, une réflexion puissante sur Juda l’Iscariote. « Amos Oz en retourne l’ignominieuse image. Il m’a convaincu que le traître pourrait bien être le premier et peut-être le plus grand chrétien. C’est saisissant de justesse », ajoute Jacques Dupont dont ce livre est « sans hésitation » le premier choix de cadeau pour Noël/Nouvel An.

L’amie prodigieuse, le premier d’une série de romans d’Elena Ferrante dont on a beaucoup parlé et dont le succès est bien mérité. L’Italie, deux amies, la vie, la vraie. Lire la critique de François Lechat. Les volumes suivants sont très bien aussi ! Mais il faut commencer par le commencement.

L’archipel d’une autre vie, d’Andreï Makine. L’action se passe aux confins de l’extrême-Orient russe, dans un froid glacial et sur fond de Guerre froide. Un prisonnier s’évade et une longue traque commence, mais le gibier va se jouer des chasseurs… Pour ceux qui aiment le genre « aventures » mais complètement décalé. C’est un choix de Brigitte Niquet et sa critique se trouve ici.

Conclave, de Robert Harris. Construction presque parfaite que celle de ce roman à suspense, sujet original, personnage central exceptionnel, univers merveilleux. On apprécie sans doute mieux ce livre quand on a un minimum de culture catholique, mais ce n’est pas indispensable, et que l’on soit croyant ou non n’a aucune importance. À partir de 15 ans. Lire la critique de Catherine Chahnazarian et le commentaire qui suit, de François Lechat.

Les Plantagenêts, de Dan Jones. Un livre d’histoire qui se lit comme un roman. Trois siècles pendant lesquels l’histoire de l’Angleterre était intimement mêlée à l’histoire de France dans un livre qui nous offre tout ce que l’on aime : du bruit et de la fureur, des grands rois et des petits tyrans, des reines puissantes et des prélats sûrs de leur bon droit, des barons tantôt fidèles tantôt rebelles. Lire ici la critique complète de François Lechat.

Partir et raconter – une odyssée clandestine, de Mahmoud Traoré et Bruno Le Dantec (Lignes poche). Mahmoud quitte la Casamance. Il raconte la traversée du Sahel, du Sahara, de la Libye, du Maghreb. Tout ce périple… que l’obstacle de la Méditerranée occulte.  Les migrants ne forment pas qu’un peuple nomade, ils sont aussi une myriade de communautés, qui s’allient, qui s’opposent. Il est une société de la migration, avec des règles et des rapports de pouvoir, qui se faufile à travers des territoires incertains, aux intérêts changeants. La migration est une aventure, une odyssée ; Mahmoud est un aventurier,  peut-être même un explorateur, parti à la conquête d’un territoire inconnu : le nôtre. C’est Jacques Dupont qui recommande d’offrir ce livre.

Par amour, de Valérie Tong Cuong (chez Lattès). Un beau livre, souvent dur mais avec une belle fin, recommandé par Sylvaine Micheaux. Nous sommes au Havre pendant la Seconde Guerre mondiale, le Havre sinistré, bombardé. Deux familles avec enfants, l’une très droite et patriote, l’autre plus fantasque. Un roman choral très poignant, la petite histoire des sentiments humains au milieu de la grande Histoire. Passionnant.

Les filles de Roanoke, d’Amy Engel. Yates a adoré ses filles et ses petites-filles. Seule Lane a eu le courage de fuir pour lui échapper. Les autres femmes de la famille en sont mortes. Un roman pour adultes, à la psychologie complexe, à réserver à ceux qui aiment les sagas familiales bien noires. Lire la critique de Brigitte Niquet.

La femme qui avait perdu son âme

Bob Shacochis, La femme qui avait perdu son âme, Gallmeister, 2017

Par François Lechat.

Un roman-fleuve (près de 900 pages en format de poche) et un roman-monde, ou presque : Etats-Unis, Haïti, Turquie, Yougoslavie, sur plusieurs époques – et l’ombre du 11-Septembre qui ne cesse de croître, de s’annoncer. Vous pouvez vous fier aux éloges qui fleurissent sur internet : ce roman brasse une foule de thèmes et entremêle différents genres : géopolitique, espionnage, romance, psychologie, amour, vengeance, foi, sexe, vaudou, corruption, inceste, culpabilité, femme fatale, islamisme, impérialisme américain – un monde sans boussole dont des officines à triple fond tentent de garder le contrôle, sans y parvenir… Avec, au centre de l’intrigue, une femme aux identités multiples et au comportement déroutant, et son père dont l’enfance, dans le chaos serbo-croate de l’après Seconde Guerre mondiale, est saisissante. Il faut ajouter, encore, une écriture virtuose, une culture presque écrasante, un sens de la formule énigmatique, des éclairs de psychologie ou de réflexion morale qui s’invitent en permanence dans ce qui constitue avant tout un gigantesque réseau de manipulations et de trompe-l’œil.

Un livre éblouissant, donc, mais que l’on n’est pas forcé d’aimer. Car il y a des limites au plaisir de ne pas comprendre, au fait de devoir tâtonner pour saisir des intentions cachées – comme il y a des limites à la dissection des mœurs, des lieux et des pratiques des puissants, exercice qui n’impose pas forcément de donner le détail de ce que l’on mange en Turquie, de l’art de conduire un voilier ou des techniques de pêche à la mouche. Ni d’être, en définitive, aussi arrimé aux Etats-Unis et au christianisme. L’auteur a mis 10 ans, dit-on, pour écrire ce livre, et cela ne m’étonne pas. Le résultat est formidable, mais il aurait dû consacrer un an de plus à l’alléger. Cela dit, essayez : c’est tout sauf banal. Comme cette phrase prise au hasard, à titre d’exemple :

« Elle-même avait ressenti la mélancolie de la ville, mais elle y résistait, sauf parfois sur un ferry ou lorsqu’elle marchait dans les ruelles pavées et qu’elle était envahie par une sensation de déjà-vu, le sentiment qu’elle avait déjà vécu sa vie un millier d’années auparavant et qu’elle était maintenant un esprit fantôme, un ange, peut-être, ou une réincarnation, qui n’existait que pour une unique raison : gratifier ses avatars passés d’une compassion éternelle. » (page 337)

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : François Happe.

Liens : chez Gallmeister.

L’implacable brutalité du réveil

Pascale Kramer, L’implacable brutalité du réveil, Mercure de France (2009) – Zoé Poche (2017)

Par Jacques Dupont.

Un bien bête samedi 2 décembre, à lire un livre, à me forcer à le terminer. Le titre « L’implacable brutalité du réveil » m’avait alléché, et les nombreux prix décernés en Suisse (le grand prix du roman de la Société des Gens de Lettres, le Schiller, le Rambert).

Alissa est maman d’une petite fille de 5 semaines. Pour faire court, elle souffre d’une dépression post-natale. Tout ennuie, fatigue et lasse cette petite princesse américaine, à commencer par Una, son bébé. Il se pourrait bien que cette enfant soit née d’un très grand malentendu.

Je n’avais jamais traversé la terrible mélancolie qui atteint nombre de jeunes mamans. Je savais que cela existait, sans plus. Avec Pascale Kramer, j’en ai fait l’expérience. Tout compte fait j’aurais préféré l’éviter.

Ce réveil m’aura assommé.

Catégorie : Littérature française (l’auteure, d’origine suisse, vit à Paris).

Liens : au Mercure de France, en Zoé Poche.

Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates

Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, Nil, 2009

Par Catherine Chahnazarian.

Un délicieux roman, tendre, burlesque, touchant, dont l’action principale se passe à Guernesey pendant l’occupation allemande. Un mystérieux Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates s’est constitué… mais bon sang, qu’est-ce que c’est que ce cercle ?

Des personnages adorables, une intrigue inattendue, un de ces livres qui font du bien sans prendre la tête.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Aline Azoulay-Pacvon.

Liens : chez l’éditeur.

Le diable en personne

Peter Farris, Le diable en personne, Gallmeister, 2017

Par François Lechat.

Si vous aimez les romans noirs sur fond d’Amérique profonde, ne passez pas à côté de celui-ci. On y trouve les ingrédients de base, des méchants vraiment méchants (un proxénète, des petites frappes, un politicien pervers et corrompu…) et des bons plus ou moins fêlés, assez complexes ou fragiles pour qu’on s’y attache. L’intrigue est d’une parfaite clarté – une jeune fille en danger de mort est recueillie par un vieil original capable de se défendre –, tout en évitant les clichés que l’on pouvait craindre. Car le héros est déroutant, avec des pratiques surprenantes et un cadre de vie générateur de scènes poétiques ou pleines de suspense. Il y a la petite ville d’à côté, aussi, avec ses commères et la déprime ambiante. Et une Amérique qui se modernise par le mauvais côté, celui du fric et de la corruption. Et puis des rapports humains compliqués, inattendus, avec ce qu’il faut de trompe-l’œil pour balader le lecteur. Et une tension permanente car, rappelons-le, une jeune fille est menacée et son protecteur par la même occasion, qui devra sortir le grand jeu pour ne pas se faire broyer. Frissons garantis, grâce à un style fluide, direct, sans fioritures, qui sonne juste et donne une saisissante impression de réalisme malgré le caractère extrême de certaines situations. Un roman d’une grande humanité et parfaitement efficace.

Catégorie : Policiers et thrillers (USA). Traduction : Anatole Pons.

Liens : chez l’éditeur.

La maladroite

Alexandre Seurat, La maladroite, Ed. du Rouergue 2015 – Babel 2017

Par Jacques Dupont.

La maladroite, c’est Diana – 8 ans. C’est ainsi qu’on lui a appris à se désigner dès lors qu’un adulte s’étonne d’un bleu au bras, d’un coquard à l’œil. Diana a 8 ans, et elle a disparu. Viennent prendre la parole, comme à la barre, sa grand-mère, sa tante, ses institutrices, des médecins, une assistante sociale, des gendarmes. Un chœur de voix singulières, qui eurent en commun leur impuissance à empêcher le pire.

L’écriture d’Alexandre Seurat, dénuée d’effets, donne au roman le ton d’une enquête, et un sentiment d’implacable véracité – implacable en ce qu’elle déroule la logique des faits dans une brutalité totale, monochrome, terrifiante.

Âmes sensibles s’abstenir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Rouergue ; en Babel.

La fille du fermier

Jim Harrison, « La fille du fermier », nouvelle extraite du recueil Les jeux de la nuit publié chez Flammarion (2010), publiée séparément en Folio (2017)

Par Jacques Dupont.

Sublime portrait d’une jeune femme du Montana. Nous sommes à la fin des années 1980. Et pourtant dans un western de la grande époque. L’héroïne se prénomme Sarah. Elle est en quête de vengeance. « Elle était née bizarre, du moins le croyait-elle. Ses parents avaient mis de la glace dans son âme, ce qui n’avait rien d’exceptionnel. »

Catégories : Nouvelles (USA). Traduction : Brice Matthieussent.

Liens : le recueil chez Flammarion ; « La fille du fermier » en Folio (n° 6396, 2 euros).

L’avancée de la nuit

Jakuta Alikavazovic, L’avancée de la nuit, L’Olivier, 2017

Par François Lechat.

Un des grands romans de l’année, qui mériterait sans conteste un prix prestigieux. Mais qui paraît peut-être trop pointu, trop exigeant pour le recommander au public ? L’histoire est assez simple – ils s’aiment mais leur amour est compliqué, comme dans tous les romans –, mais le style, magnifique, contraint le lecteur à une grande attention pour apprécier cette foule de notations allusives, de remarques psychologiques, de dialogues enchâssés dans des phrases comptant parfois 20 lignes… C’est que l’auteure a manifestement beaucoup à dire et une intelligence aiguë, qui donne sa pleine puissance au travers d’un personnage inoubliable, une professeure d’université visionnaire, fascinante et déconcertante, qui semble tout savoir sur l’évolution de la ville, du siècle, de l’humanité. L’ensemble, pourtant, reste arrimé au sol, incarné dans des sentiments forts et des détails du quotidien, évoqués avec sensibilité (les oiseaux du grand-père et leur envol) ou avec grâce (ainsi lorsque Paul, le héros, se cache de son amour : « Il se laissa couler au sol, tranquillement, comme si ses vêtements soudain vides glissaient à terre, et se nicha sous son bureau. »). L’objectif n’est pas d’épater le lecteur, plutôt le prendre à la gorge et au cœur, et de fait cette histoire est touchante et navrante (je ne dévoile rien, la fin est donnée dès le deuxième paragraphe). Mais les thèmes affectifs, ici, sont si intimement liés à des enjeux sociaux (la différence de classe), sociétaux (la violence, la peur, les villes de grande solitude…) ou géopolitiques (le conflit yougoslave, les migrants…) que c’est bien la virtuosité qui domine, ainsi qu’une légère sensation de trop-plein, à supposer que l’on puisse reprocher à un livre d’être trop riche, trop profond pour son lecteur. A vous d’en juger, car l’aventure vaut le détour.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

L’art de perdre

Alice Zeniter, L’art de perdre, Flammarion, 2017

Par Sylvaine Micheaux.

L’art de perdre est une saga familiale qui commence vers les années 1930 avec Ali, fils de pauvres paysans kabyles, qui s’engage dans l’armée française à la mort de son père, en 1942.

A la libération il redeviendra paysan dans sa Kabylie natale et sa vie va se poursuivre, avec des coups de chances et d’heureux événements, comme la naissance de son fils Hamid. En 1954, c’est le début des « évènements », et Ali va passer les années de guerre à louvoyer entre les Français et le FLN pour protéger sa famille, ses amis et son village. Il emmènera finalement sa famille en France.

Alors, après Ali, nous suivrons Hamid, le fils à qui le père ne parle jamais de l’Algérie et qui finira par presque oublier sa langue maternelle, et reniera le plus possible sa part kabyle. Sa fille Naïma, jeune femme moderne, va se replonger dans son histoire suite aux attentats de 2015 et partir à la découverte de la vie de ses grands-parents, de sa famille paternelle et de leur pays d’origine.

Alice Zeniter nous propose un très beau roman (avec une trame autobiographique puisque Alice est petite fille de harki, fille de harki, née elle aussi d’une union mixte), plein d’émotion et d’amour, même si Ali et Hamid restent muets n’ayant pas les mots pour le dire. Des personnages fracassés par l’Histoire. Un roman poignant sur l’exil, les racines, l’héritage familial, et qui permet de comprendre pas mal de faits à ceux qui étaient petits ou qui n’étaient pas nés en 1962, ou qui n’ont pas  étudié cette période de l’Histoire .

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La tresse

Laetitia Colombani, La tresse, Grasset, 2017

Par Brigitte Niquet.

J’ai failli rater ce livre parce que je me méfie des best-sellers et parce qu’il y a suffisamment à dire sur ceux qui (souvent injustement) n’ont pas les honneurs de la presse et donc, se vendent mal.

Eh bien, j’avais tort. Nonobstant son succès, La Tresse est un bon livre, surtout si l’on considère que c’est le premier de son auteure et qu’elle y fait preuve de qualités que certaines de ses aînées pourraient lui envier. Il aurait pu s’intituler Trois Femmes puissantes mais le titre était déjà pris, par une de ces aînées justement, qui s’est vu grâce à lui attribuer un Goncourt pour le moins surprenant. Pas de regret : La Tresse est un bien meilleur titre, qui colle au contenu du livre sans pourtant en dire trop.

Il s’agit de trois femmes, donc, issues de continents et de milieux bien différents : Giulia vit en Sicile et travaille dans l’atelier de son père où sont traités les cheveux qui deviendront des perruques ou des extensions pour les belles étrangères fortunées ; Smita s’efforce de survivre en Inde (c’est une Intouchable, qui tous les jours vide manuellement les latrines des autres et se nourrit de rats rôtis) et Sarah est une wonderwoman canadienne au sommet de sa réussite, pour qui sa carrière a toujours passé avant tout… Elles ne se connaissent pas et ne se rencontreront jamais.

Qu’est-ce qui les relie ? Rien, tant qu’un grain de sable ne vient pas gripper la machine de ces existences qui semblent toutes écrites. Mais lorsque le mauvais sort tout à coup s’acharne, c’est là que Smita, Giulia et Sarah vont trouver en elles des ressources insoupçonnées, pour prouver (et avant tout se prouver à elles-mêmes) que des destins apparemment tracés peuvent être infléchis par l’effet de la volonté. C’est un message un peu naïf, peut-être, mais pas tant que cela si l’on considère que ces trois femmes ne sont que des icônes, qu’elles ne représentent évidemment pas toutes les femmes, mais qu’elles peuvent servir de modèles à leurs consœurs trop souvent résignées, et l’on pense au célèbre tableau de Delacroix : La liberté guidant le peuple.

Ajoutons que Laetitia Colombani a construit son roman en courts chapitres alternant le déroulement des trois histoires, et que ce procédé, parfois agaçant ailleurs, prend ici tout son sens puisqu’il souligne la convergence des trois récits et tient le lecteur en haleine, distillant juste ce qu’il faut de chaque épisode pour donner envie de connaître la suite, vite, vite… Et l’on arrive sans s’en apercevoir à la fin du livre, d’autant que le style est alerte, vif, soigné et surtout d’une grande capacité d’évocation : non seulement l’auteure est admirablement documentée sur les trois milieux qu’elle évoque, mais elle excelle dans l’art de faire « voir » aux lecteurs tous les détails de l’existence de ses trois « héroïnes » (dans tous les sens du terme). Il paraît qu’elle croule sous les propositions d’adaptation au cinéma mais est-ce bien utile ? Rien qu’à lire le roman, un film se déroule déjà sous nos yeux.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le blues de La Harpie

Joe Meno, Le blues de La Harpie, Agullo, 2017

Par François Lechat.

Impossible de ne pas penser à Des souris et des hommes en lisant ce beau roman typiquement américain, dont le dessin de couverture représente une vierge couronnée en forme de bouteille de Coca. Comme chez Steinbeck, ils sont deux, l’un nettement plus fûté que l’autre, une grande brute au cœur tendre qui a été condamné pour un motif dont on apprendra peu à peu la teneur. Son compagnon sort lui aussi de prison, et tous deux auront fort à faire pour se réinsérer dans la petite ville de La Harpie, dans le Midwest. Dans l’Amérique profonde, on n’aime pas les repris de justice, et on tient à protéger les filles du coin. Mais à quoi sert-il de vivre s’il faut se planquer en permanence, se contenter de bosser dans une station d’essence et dormir à l’hôtel ? Ni l’un ni l’autre ne s’y résout, ce qui nous vaut de très belles pages sur un amour naissant et sur une passion révolue mais toujours vive, qui contrastent avec les éclairs de fantastique ou de violence qui trouent la vie de nos héros, contraints d’affronter ce qu’ils auraient préféré éviter. On imagine bien les frères Coen adaptant ce récit au cinéma, tant les personnages secondaires sont bien typés, les dialogues percutants et l’émotion toujours présente. Les chants désespérés sont les plus beaux, a dû se rappeler l’auteur : la marche vers la rédemption n’a pas d’intérêt si elle est facile.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Morgane Saysana.

Liens : chez l’éditeur.

N.B. La couverture du livre est bien celle exposée ci-dessus, sans mention aucune. Le titre, le nom de l’auteur, celui de la maison d’édition, ne figurent que sur la tranche.

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